Le 2 avril 1992, Le Nouvel Observateur posait la question suivante à la romancière, Marguerite Duras :

— Quelle est à votre avis la valeur de la gauche qu’il faudrait promouvoir d’urgence ?
— La lutte des classes.
— Pardon ?
— À part rétablir la lutte des classes, je ne vois pas…

(Cité par Daniel Bensaïd en exergue de son chapitre sur les classes dans Marx l’intempestif, Paris, éd. de la Passion, 1995, p. 113.)

La fin de la domination du capital sur le travail peut seule permettre de développer un ordre social différent, ouvrant la voie au socialisme. Le renversement de la domination de classe est en effet la condition nécessaire — mais pas suffisante — du bouleversement de l’ensemble des rapports sociaux.

Le prolétariat au XXIe siècle

Pour mettre fin à la domination du capital sur le travail, pour renverser le capitalisme, il faut donc réussir à mobiliser les plus larges couches du monde du travail (la classe travailleuse au sens large) — « le nombre immense qui ne connaît pas sa force » (Louise Michel, L’ère nouvelle, 1887) — dans une perspective socialiste.

En Europe, en Amérique du Nord et au Japon, le salariat représente aujourd’hui 80 à 90 % de la population active (contre 40 à 60 % dans les années 1920). Dans une note infrapaginale de la réédition du Manifeste communiste, en 1888, Engels notait sommairement que le prolétariat était « la classe de travailleurs salariés modernes, qui, ne possédant pas de moyens de production propres, dépendent pour vivre de la vente de leur force de travail ». On devrait sans doute en écarter les fractions qui bénéficient d’une fortune familiale, de rémunérations très élevées, de bonus ou de stock-options (incorporant une fraction de la plus-value), voire d’une rente de loyauté ou de compétence rare envers le capital.

Ces « rentes », envisagées par le sociologue marxiste, Erik Olin Wright, représentent un supplément par rapport à la valeur de la force de travail. Elles rétribuent des services particuliers rendus à la classe capitaliste : tâches d’encadrement (agents de maîtrise, etc.) ou d’expertise nécessitant des compétences rares — par ex., de la fin des années 1990 au début des années 2020, aux États-Unis, les ingénieurs très qualifiés de la Tech ont pu gagner de 200 000 à 500 000 dollars par an ; cet âge d’or paraît aujourd’hui révolu.

En écartant ces catégories hybrides, la classe qui aurait objectivement intérêt au renversement du capitalisme représente sans doute les trois quarts de la population active des pays de l’OCDE. Elle seule cumule trois attributs fondamentaux. D’abord, hormis sa force de travail, elle ne possède aucun des moyens matériels et immatériels indispensables à la production de la plupart des biens et services. Ensuite, elle a intérêt à se débarrasser des rapports d’exploitation qui la privent d’une partie du produit de son activité et de sa capacité de décider de son affectation. Enfin, elle dispose des atouts nécessaires pour y parvenir : le nombre et la force de travail.

D’autre part, cette classe peut tout à fait former une alliance plus large avec des catégories de travailleuses et de travailleurs indépendants qui n’exploitent pas le travail d’autrui, dont la vie professionnelle comporte souvent des périodes de salariat et dont les revenus sont très modestes — en France, la moitié des indépendant·es gagnent moins de 2200 euros par mois (ce qui équivaut au salaire médian). Ceci vaut aussi pour la grande majorité des autoentrepreneurs qui constituent le plus souvent un salariat déguisé.

Les enjeux de l’émancipation sociale

Afin d’unifier la classe travailleuse, il est indispensable de dépasser les divisions qui la fracturent jusqu’à lui faire perdre de vue son existence même en tant que classe. Cela suppose de combattre les autres formes de domination qui la traversent — à raison des écarts de revenu, du sexe, du genre, de la « race », de la nationalité, du niveau de formation, de la santé, de l’âge, de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre, etc. —. Celles-ci la fracturent en profondeur, bien qu’elles concernent aussi, à des degrés divers, les autres classes de la société. À l’ère de l’impérialisme, ces inégalités ont aussi une dimension internationale essentielle que je n’aborderai pas dans le cadre de cette brève présentation. Je ne traiterai pas non plus directement de la domination prédatrice du capital sur la nature, qui concerne l’ensemble des êtres vivants.

D’un point de vue socialiste, la lutte contre ces diverses formes de domination constitue un objectif stratégique d’une importance capitale : d’abord pour unifier le monde du travail, ensuite pour défendre l’émancipation de l’humanité tout entière. Faut-il pour autant parler d’une lutte contre des « privilèges » ? Il me paraît plus juste et plus unificateur de parler d’une lutte contre les discriminations au sein de la classe exploitée, parce qu’elle refuse de traiter comme des faveurs ce qui devrait être considéré comme des droits pour toutes et tous. En termes de salaires, par exemple, les augmentations égales pour toutes et tous — et non en pourcentage — obéissent à cette logique de nivellement par le haut, il en va de même des retraites par répartition, de la forte progressivité de l’impôt, des services publics subventionnés et gratuits, etc.

Si l’on admet que la classe travailleuse exploitée représente au moins les trois quarts de la population active des pays de l’OCDE, sa division extrême et sa très faible conscience d’appartenir à la même classe sont un problème capital, sans parler de son défaut de solidarité avec les « damnés de la Terre » à l’échelle planétaire. Et cela, non seulement dans l’optique d’abolir le capitalisme, mais aussi, dans l’immédiat, pour lutter contre l’offensive généralisée du capital pour accroître le taux d’exploitation et détruire les capacités de résistance du prolétariat. En effet, si le salariat exploité n’a jamais été aussi fort numériquement, la conscience de sa condition commune n’a probablement jamais été aussi faible.

Dans le monde actuel, le degré d’organisation collective recule régulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale — celle du salariat, comme celle des autres classes — tandis que la politisation de la société progresse à nouveau depuis une quinzaine d’années, ce dont témoigne l’ampleur croissante des mobilisations. Le politiste Anton Jäger a récemment qualifié ce phénomène paradoxal d’hyperpolitique. Dans ce contexte, l’enjeu de la mise en mouvement, de l’unité et de l’organisation du salariat afin d’inscrire les luttes sociales dans la durée et de leur donner les moyens d’atteindre leurs buts, suppose une attention beaucoup plus grande aux discriminations et aux divisions qui le traversent et le divisent.

 

Pour une conception unitaire du capitalisme et de son dépassement

On ne peut séparer mécaniquement l’exploitation de la force de travail des diverses formes de domination qui traversent l’ordre social capitaliste. C’est dans ce sens que l’ouvrage pionnier de Lise Vogel sur Le marxisme et l’oppression des femmes (1983), portait comme sous-titre : Vers une théorie unitaire. Ainsi, le rôle assigné aux femmes dans la reproduction de la force de travail constitue-t-il le fondement matériel de leur domination et de la pérennité de l’idéologie patriarcale sous le capitalisme. Il en va de même de la surexploitation, de la ségrégation et de l’exclusion de couches entières du prolétariat par le capital, qui fondent matériellement le racisme, la xénophobie, le validisme, l’âgisme, le « classisme » (mépris à l’égard des catégories les moins « éduquées » du prolétariat), etc., même si ces discriminations structurelles sont aussi constamment alimentées par une combinaison de représentations mentales et de pratiques sociales.

Il faut en effet rappeler que l’idéologie ne se manifeste pas seulement dans les esprits, mais qu’elle imprègne fortement les modes de vie et les habitus, discriminant ainsi très concrètement les personnes qu’elle stigmatise [voir à ce propos l’article de John Haldon, « Mode de production, action sociale et changement historique », publié en trois parties sur ce site]. Ainsi, l’homophobie et la transphobie découlent-elles de la domination patriarcale, même si elles n’ont apparemment pas de fondement matériel direct dans le mode de production capitaliste.

L’articulation de l’exploitation de la force de travail et des autres formes de domination pose des problèmes complexes, parce que la première se situe sur un plan particulier, qui conditionne le changement social pour la grande majorité d’entre nous. Cette articulation nécessite des analyses spécifiques, du type de celles que les féministes marxistes ont développées (théorie de la reproduction sociale). Certes, le travail dans la sphère domestique, assigné plus particulièrement aux femmes, n’est pas exploité au sens marxiste du terme, puisqu’il ne produit pas de plus-value dans la production de marchandises. Pourtant, il permet une hausse du taux d’exploitation de la force de travail salariée, puisque le salaire ne comprend pas l’achat de ces services sur le marché. Il justifie également la surexploitation des femmes dans la sphère productive (« travail d’appoint », temps partiel mal rémunéré). [cf. Lise Vogel, Anna Moser, Nancy Holmstrom, Marta E, Gimenez  et Joanna Brenner.]

Plus généralement, la dévalorisation du champ de la reproduction sociale porte atteinte au bien-être de la société dans son ensemble, dans la mesure où la santé, les soins, l’éducation, la création culturelle et toutes les activités non marchandes sont considérés comme de faux frais par le capital. C’est dans ce sens que la lutte pour la défense, l’extension et la revalorisation des services publics, au-delà de ses objectifs immédiats, doit être conçue comme un combat anticapitaliste et féministe en faveur d’une société qui accorde beaucoup plus de place et de valeur aux tâches d’éducation et de soin.

 

Le socialisme que nous voulons

L’articulation de l’exploitation de la force de travail et des autres formes de domination sociale ne fonctionne pas sur le mode de l’addition. Nous ne sommes pas des anticapitalistes socialistes qui seraient, au surplus, féministes, antiracistes, écologistes, etc. Elle ne fonctionne pas non plus sur le mode de l’intersection : nous ne sommes pas des anticapitalistes socialistes qui conjugueraient notre combat de classe avec ceux de toutes les couches sociales dominées au sein du capitalisme. Cette dialectique ne se laisse pas réduire à des opérateurs arithmétiques (+), logiques (ET) ou dérivés de la théorie des ensembles (le symbole « intersection » : ). Elle suppose des processus dynamiques qui impliquent des tensions, des contradictions et des transformations réciproques.

Elle fonctionne sur le mode de l’articulation. La domination de classe a un statut particulier, celui de rendre possible le renversement de l’ordre capitaliste par une large majorité qui occupe une position stratégique dans la société bourgeoise et de rendre envisageable — ce qui nécessite et nécessitera encore de longs combats — la mise en cause de toutes les autres formes de domination. La négation de la première permet seule d’envisager le renversement de l’ordre capitaliste, qui repose sur l’exploitation et l’aliénation du travail et détermine largement les autres formes de domination. La mise en cause de ces dernières joue en revanche un rôle décisif dans l’unification du travail contre le capital et prépare le terrain à la transition vers une société socialiste, débarrassée non seulement de l’exploitation, mais luttant aussi contre les autres formes de domination et s’efforçant de rétablir le métabolisme des sociétés humaines avec le reste de la nature.

C’est la raison pour laquelle nous parlons d’écosocialisme et non d’écologie tout court. De même, nous défendons un féminisme socialiste, un antiracisme socialiste, un antivalidisme socialiste, etc. — le qualificatif « socialiste » pointant la nécessité d’articuler la lutte contre l’exploitation du travail avec celles contre « l’asservissante subordination des individus à la division du travail », contre « l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel » (Marx, Critique du programme de Gotha, 1875), contre toutes les formes de domination sociale. Ces dialectiques doivent être beaucoup mieux comprises, thématisées et concrétisées dans nos programmes, nos revendications et notre activité politique quotidienne.

Dans ce sens, il nous faut rompre avec la vision selon laquelle il y aurait des fronts de lutte distincts — d’abord, celui bien connu du salariat, puis ceux trop négligés jusqu’ici des diverses catégories de personnes dominées, discriminées et opprimées au sein de la société capitaliste. Même si cet anticapitalisme kaléidoscopique s’accompagne d’un appel rituel à « la convergence des luttes », il ne permet pas de sortir de l’impasse, ne serait-ce que parce que tous de ses « fronts », livrés à eux-mêmes, ne portent pas spontanément une dynamique anticapitaliste et ne parviennent pas à mobiliser durablement les couches populaires. Par exemple, le mouvement « Black Lives Matter », après la mort de George Floyd en 2020, a rassemblé 15 à 25 millions de personnes dans les rues des États-Unis, soit dix fois plus que les manifestations contre la guerre du Vietnam en 1969-1971. Pourtant, il n’a que très peu duré et a finalement débouché sur des batailles institutionnelles dispersées, alors que le nombre d’Afro-Américains tués par la police n’a pas diminué.

Ce n’est qu’à partir d’une conception unitaire du combat socialiste, capable à la fois de saisir la centralité de la contradiction capital-travail, qui verrouille tout changement essentiel de l’ordre social, et son articulation avec les autres formes de domination, qu’il est concevable d’y répondre sur le plan politique, programmatique, pratique et organisationnel. C’est ainsi seulement que nous parviendrons à unifier le monde du travail dans une perspective émancipatrice globale, sans laquelle le socialisme ne serait qu’un mot creux.

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