Nous avons retranscrit et traduit de l’anglais une conférence qu’Anton Jäger a donnée au Brussels Institute for Advanced Studies, le 15 janvier 2026. Il y présentait son tout récent livre, intitulé Hyperpolitics, sorti entretemps en février 2026, aux éditions Verso (Londres) [une version préliminaire était parue en allemand, en octobre 2023].

Mon intervention porte aujourd’hui principalement sur mon dernier livre, mais s’élargit à divers travaux que j’ai mené dans d’autres champs. Il s’agit de la traduction d’un livre qui avait été publié en allemand en 2023. Il a une histoire compliquée, car il est principalement constitué d’articles que j’avais écrits en anglais, puis traduit en allemand et la version parue aux éditions Verso, en février, est une version revue du texte allemand. C’est une version plus mûre avec une nouvelle préface, puisqu’évidemment, beaucoup de choses se sont passées depuis 2023.
Malheureusement, l’histoire avance très très rapidement dans les années 2020. Or, tout diagnostic en sciences sociales doit rester en phase avec son temps. Heureusement pour moi et malheureusement pour le monde, je suis convaincu que ce livre restera d’actualité et pertinent. D’un point de vue commercial, c’est vraiment un avantage, mais d’un point de vue politique, c’est plus ambigu.
Le livre s’intitule donc Hyperpolitics. Comme vous pouvez le voir, il comportait un sous-titre en allemand : « Politisation extrême sans conséquences politiques ». Ce sous-titre n’apparaît pas sur la couverture de l’édition anglaise, mais il figure dans le livre lui-même. C’est un sous-titre qui me met aujourd’hui légèrement mal à l’aise, même si je suis prêt à en défendre une version conditionnelle. Il s’agit bien sûr d’un livre sur un nouveau concept, un concept qui vise également à donner un sens à une actualité politique nouvelle.
Pour résumer, le livre traite d’une mutation de la culture politique au cours des dix à quinze dernières années. Je parle ici principalement de la culture politique occidentale. C’est-à-dire des États-Unis et de l’Europe, même si l’on peut faire certaines extrapolations vers le reste du monde. Mais je dois admettre que ma compréhension empirique de ces cas est trop limitée pour m’exprimer avec certitude à ce sujet. Dans le livre, je traite donc principalement de ce que j’appelle l’Occident politique ou le monde de l’OCDE. En même temps, il s’agit inévitablement d’une histoire mondiale, parce que cela se passe à un niveau plus général. Il s’agit donc d’analyser une mutation de la culture politique, en particulier en Occident. Comment pouvons-nous conceptualiser ce changement ?

Je voudrais commencer par un article publié il y a un an et demi ou deux ans. Son auteur est l’un des grands prêtres du libéralisme anglo-saxon, un chroniqueur du Financial Times (FT) qui s’appelle Janan Ganesh. Je crois qu’il écrit une chronique hebdomadaire pour le FT. La qualité de ses articles est variable. Parfois, ils sont très intéressants, parfois, je les trouve profondément inintéressants. Cet article s’intitulait « The Rise of the political casual » (L’essor de la politique futile). Ce papier donne une bonne indication du type de phénomène que le livre tente d’analyser, bien sûr, d’un point de vue très spécifique, celui de l’élite. Ganesh fait souvent partie d’une sorte de jet set atlantique, très proche du monde journalistique londonien et de la haute finance. Mais le fait que, même lui, relève certains de ces signes donne une indication de la profondeur de cette transformation. Son sous-titre est « The Age of Apathy Made for Better Company and Less Dangerous Politics » (L’ère de l’apathie, pour une meilleure compagnie et une politique moins dangereuse).
De quoi parle-t-il exactement ? Je vais parcourir l’article. Il commence par une soirée cocktail quelque part avec certains de ses amis de l’élite, et il décrit une rencontre avec, je crois, une femme qui est également présente à cette soirée. Ça se passe en « Ombrie. C’est le crépuscule. Une réunion mondaine dans les collines. Je me détends en début de soirée lorsqu’une invitée britannique découvre ce que je fais dans la vie ». Il est donc journaliste. « “Que pensez-vous de Boris ?” » Il s’agit donc de Boris Johnson. « Elle veut dire : “Dois-je vous dire ce que je pense de Boris ?” » Je m’acquitte de ma tâche en lui livrant quelques réflexions sur notre Premier ministre de l’époque, qu’elle ne fait pas même semblant d’enregistrer.
Quand vient son tour, je sais ce qui va suivre. Elle dit : « Vous savez, derrière son numéro de clown, je pense qu’il est plutôt rusé ». Janesh poursuit : « Cette opinion, qui était intéressante pour la dernière fois en 2001, est la version politique de “Arsenal veut marquer un but”. C’est ce que vous dites lorsque vous vous intéressez suffisamment au sujet ». Il est donc clairement très agacé par le fait que quelqu’un veuille parler de politique avec lui lors d’un cocktail, alors qu’auparavant, la politique semblait être un sujet qui l’intéressait exclusivement lui et qui n’était pas un intérêt partagé par l’ensemble de la société.
Et il poursuit en disant : « À sa décharge, elle est dans l’air du temps. Au tournant du millénaire, à l’âge d’or de l’apathie avec un taux de participation électorale de 60 %, les discussions politiques informelles étaient rares, car elles étaient considérées comme ringardes [ou de mauvais goût]. Elles sont désormais omniprésentes. Que ce soit les événements qui ont suivi — le Brexit, Donald Trump — qui ont suscité l’intérêt du public pour la politique, ou l’engagement accru provoqué par ces événements, nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, la vie sociale a tellement changé pour le pire qu’il vaut mieux rester vague sur ce que je fais dans la vie plutôt que de risquer de me retrouver mêlé à des discussions futiles dignes d’un podcast ». Il est donc clair que le fait qu’il soit un spécialiste de la politique et qu’il parle et écrive sur la politique pour gagner sa vie, et que cet intérêt se soit désormais répandu dans toute la société, l’irrite profondément.
Et il poursuit encore : « Il existe une idée fausse selon laquelle les fans de football cherchent à éviter les personnes qui ne s’intéressent pas du tout à ce sport. Non. Le vrai problème, ce sont les gens décontractés : le collègue de bureau ennuyeux qui se demande comment “votre équipe” s’en est sortie pendant le week-end. Ne pas discuter d’un sujet vaut mieux que d’en discuter à moitié. Imaginez maintenant à quel point cela est vrai en politique. Je suppose qu’une centaine de fois, en 2024, un quasi-inconnu me dira que “Trump va revenir”. Compte tenu du résultat serré des élections américaines, pourquoi est-ce important de le dire ? »
Je pense que c’est une erreur de calcul spectaculaire. Bien sûr, Trump est revenu. Mais je pense que le message général qu’il essaie de faire passer ici est très clair. « Si c’était juste ennuyeux, la montée en puissance des amateurs occasionnels de politique ne devrait pas nous inquiéter. Mais certains éléments suggèrent que les enjeux sont bien plus importants ». Ce n’est donc pas seulement un problème lors de ses cocktails. « Ceux qui ont déséquilibré la politique occidentale au cours des dernières décennies n’étaient pas ou n’étaient pas seulement des fanatiques. Les fanatiques, qui sont rares et si effrayants qu’on les repère à des kilomètres, peuvent être maîtrisés. En revanche, si des millions de personnes passent d’une indifférence sereine à la politique à un certain engagement, cela constitue un autre type de test pour l’ordre civique ».

Il parle donc d’une nouvelle forme d’engagement politique ou d’une nouvelle façon d’aborder la politique. C’est très caractéristique des années 2020, qui ne sont pas tout à fait synonymes de fanatisme ou de polarisation extrême, mais plutôt d’une politisation ambiante, très faible et peu institutionnalisée. Il fait ensuite référence, bien sûr, à la politique officielle des partis. Il écrit ainsi : « Le mouvement de Jeremy Corbyn, qui vient du Royaume-Uni, n’était pas composé de cadres chevronnés, imprégnés des textes clés de la gauche, mais d’amateurs qui le trouvaient novateur et divertissant (pour se rendre compte à quel point tout cela était contingent, une réduction du prix de l’adhésion au Parti travailliste a suffi à relancer le mouvement) ».
Il évoque ainsi le fait que, sous la direction de Jeremy Corbyn, le Parti travailliste a été, pendant une courte période, le plus grand parti d’Europe. Et dès que Jeremy Corbyn a été évincé de son poste de leader, ils ont immédiatement quitté le parti. Il poursuit : « De même, la campagne visait à mobiliser des personnes que les sondeurs considéraient comme étrangères à la politique. Trump lui-même est un dilettante, pas un politicien de longue date. Sur une échelle de 10 points mesurant la conscience politique, nous connaissons tous quelqu’un qui est passé de 1 à 6 par dépit, à cause des vaccins contre la COVID-19. Ne confondez pas un engagement modéré avec des résultats anodins. Ne confondez pas l’apathie avec le fait d’être un mauvais citoyen. Jusqu’à il y a dix ans, je pensais qu’un certain engagement civique chez une personne valait mieux que rien. Mais multiplié à l’échelle d’une nation, cela signifie un volume global plus élevé de bruit et d’attentes pour une classe politique simplement humaine. »
Il dit donc que, même lui. qui dans les années 2000, espérait que les gens s’investissent davantage enpolitique, le regrette profondément, car les résultats se sont avérés très ambigus. Et puis il termine de manière très caractéristique en faisant référence à l’humour politique d’un comédien américain : « Jon Stewart est de retour pour animer The Daily Show. Sans que ce soit sa faute, il est le père de l’humour politique décontracté. Il a lancé cette tendance étrange où les adultes considèrent les programmes comiques, qu’ils soient sous forme de podcast ou de talk-show, comme une sorte d’information. (L’humour politisé était si marginal dans les années 80 qu’il était qualifié de “comédie alternative”.).

« Tout cela s’explique par le fait que la politique est aujourd’hui si bizarre qu’elle est mieux traitée par les humoristes. » Et puis, à la fin du dernier paragraphe, il écrit : « Napoléon aurait dit que, pour comprendre un homme, il faut considérer ce qu’était le monde quand il avait 20 ans. Pour moi, c’était en 2002. Mis à part les affaires étrangères et le terrorisme, c’était peut-être la période la plus apolitique en Occident depuis l’avènement du suffrage universel. Je considérais cela comme normal et juste. J’avais tort sur le premier point. »
Nous avons donc ici quelqu’un qui appartient manifestement à une couche sociale très spécifique, mais qui perçoit un changement dans la culture politique, disons au cours des 10 à 15 dernières années, qui le déstabilise profondément dans sa conception même de la politique. La question que je souhaite poser dans cette présentation, et à laquelle le livre tente également de répondre, est la suivante : cette intuition de Ganesh est-elle fondée ? Y a-t-il eu un véritable changement dans la culture politique ? Et surtout, existe-t-il un moyen de rendre cette observation anecdotique plus objective et de la quantifier ? Pouvons-nous ensuite trouver un concept qui contraste également, d’un point de vue historique, cette nouvelle culture politique avec les formes politiques antérieures du début du XXIe siècle et du XXe siècle ?

En examinant certains indicateurs, on remarque effectivement un contraste très marqué par rapport à il y a 20 ou 30 ans. Voici donc une liste de statistiques et de graphiques qui illustrent le déclin ou l’apathie électorale dont Ganesh fait état dans cet article. Voici par exemple, quelques données générales sur la baisse de la participation électorale, principalement en Europe, depuis les années 1980, ou ici depuis les années 1950 jusqu’en 2010. Vous pouvez très clairement constater que de moins en moins de personnes participent aux élections. Il y a une crise de la participation électorale. Quiconque a suivi les débats en sciences politiques dans les années 2000 sait à quel point la question de savoir comment inciter les gens à se rendre aux urnes et à voter à nouveau était importante.
Bien sûr, lorsqu’on mesure l’activité politique, il ne s’agit pas seulement de la politique électorale formelle, on peut également s’intéresser à la politique de rue, plus informelle. On observe une diminution significative du nombre de manifestations aux États-Unis et en Europe tout au long des décennies 1980 et 1990, en particulier si on la compare à la vague de manifestations des décennies précédentes, 1960 et 1970. Bien sûr, les manifestations altermondialistes ou contre la guerre en Irak, au début des années 2000, constituent une exception à cette tendance, mais, dans l’ensemble, on constate un déclin séculaire.

Il s’agit là de la période allant des années 1950 à 2010, qui correspond à un déclin de l’activité politique. L’hypothèse de Ganesh est qu’il y a eu un regain d’engagement et d’activité politiques depuis 2008-2009. Pour lui, il s’agit d’une observation anecdotique. Existe-t-il des données quantitatives ou pouvons-nous mesurer cela de manière plus objective ? En fait, oui. Si l’on examine l’ensemble des travaux sociologiques sur cette question, tant à l’échelle mondiale qu’à une échelle occidentale plus restreinte, on constate une augmentation remarquable des activités de protestation depuis 2008-2009.

Ce graphique est tiré d’un article publié dans The Economist, fin 2010, dans lequel les auteurs ont mesuré l’activité militante en Europe, mais aussi à l’échelle mondiale. Ils ont constaté une forte augmentation depuis 2008-2009. Cet indicateur quantitatif montre donc une augmentation de l’activité politique.
Un journaliste américain, Vincent Bevins, a récemment publié un livre intitulé If we burn. The mass protest decade and the missing revolution (Si nous brûlons. La décennie des manifestations de masse et la révolution manquée), qui rassemble également certaines de ces données. Il renforce cette hypothèse avancée par The Economist concernant l’augmentation des manifestations. Il calcule même, bien que ce soit une statistique controversée, que la décennie dite de protestation, disons de 2010 à 2022 ou 2020, est probablement l’époque de l’histoire humaine où, d’un point de vue quantitatif et en termes de participation, les humains ont protesté plus qu’ils ne l’ont jamais fait.

Il s’agit donc d’une décennie record en termes d’activités de protestation, ce qui confirme une fois de plus les soupçons de Ganesh selon lesquels les activités politiques ont augmenté, comme le montrent la plupart des données. Et vous pouvez le constater au cours de l’année dernière. Ce n’est donc pas seulement une question de 2010 à 2020, mais aussi au cours des cinq dernières années, à partir de 2020, il y a eu une augmentation remarquable des activités de protestation, en particulier aux États-Unis.
On peut également le constater au niveau du taux de participation électorale, et c’est là que cela devient vraiment intéressant. Si l’on examine, par exemple, le taux de participation aux élections présidentielles américaines au cours des cinq dernières années, on constate qu’il atteint aujourd’hui des niveaux records, revenant à ceux observés pour la dernière fois en 1904.

C’est donc un record depuis 100 ans, et c’est vraiment quelque chose qui peut être enregistré une fois de plus en 2010. Il ne s’agit pas seulement des élections présidentielles aux États-Unis. Comme vous pouvez le voir à droite, même pour des élections de mi-mandat qui n’attirent pas autant de monde, on observe aujourd’hui le taux de participation le plus élevé depuis plus de 104 ans. Ce sont donc des preuves quantitatives d’une politisation renouvelée ou d’un regain d’intérêt pour la politique qui semblent très claires.
Bien sûr, ce sont des exemples américains. Je pense que les États-Unis sont un cas très spectaculaire du type de polarisation et de politisation dont nous parlons. Mais même si vous regardez certaines élections qui suscitent généralement très peu d’enthousiasme, à savoir les élections parlementaires européennes, vous pouvez constater qu’elles ont atteint leur plus haut niveau en 20 ans au cours des cinq à six dernières années, ce qui signifie qu’il y a en fait une augmentation remarquable pour certains de ces scrutins qui n’attirent généralement aucun électeur.

Donc oui, une fois encore, l’hypothèse de Ganesh peut être confirmée par certaines de ces données : on constate une augmentation remarquable de l’activité politique. Bien sûr, il s’agit d’une tendance générale séculaire, il y a des exceptions ; il est impossible de généraliser à partir de tous ces cas différents. Mais structurellement, cette augmentation est clairement visible.
Or, nous avons remarqué une tendance assez répandue, en particulier dans les commentaires politiques, qui consiste à établir des analogies historiques avec cette augmentation de l’activité politique observée au cours des dix à 15 dernières années, disons depuis 2010. On a tendance à comparer notre explosion actuelle de politisation à des épisodes survenus au XXe siècle, et, bien sûr, l’analogie la plus répandue est celle avec les années 1930 et 1940, car il s’agit là encore d’un modèle politique, qui correspond à une société fortement polarisée et politisée. Et bien sûr, il y a une autre raison pour laquelle cette analogie est si attrayante, car la plus grande part de l’augmentation de l’activité politique, en particulier en Europe et aussi aux États-Unis, semble avoir profité aux forces de l’extrême droite du spectre politique.

Ainsi, le retour de l’activité politique semble favoriser tendanciellement les forces d’extrême droite, ce qui invite une fois de plus à établir des comparaisons avec les années 1920, 1930 et 1940, une époque où une société très polarisée et politisée semblait glisser vers l’extrême droite. Je pourrais citer ici de nombreux exemples de ce parallèle historique. Par exemple, un livre traite de la question de savoir si Trump aux États-Unis doit être considéré comme un exemple du fascisme américain, intitulé Did it happen here ? (Est-ce que cela s’est produit ici ?) édité par Daniel Steinmetz Jenkins. On parle beaucoup de la question de savoir si nous sommes en train de revenir aux années 1930. À gauche, vous découvrirez un exemple du genre flamand ou belge, écrit par Dick Verhofstadt. Ce récit prétend être un journal de l’année 1933, dans lequel il établit un parallèle frappant entre la montée des forces d’extrême droite en Europe et l’ascension d’Hitler au début des années 1930.
Il existe de nombreuses raisons d’être critique ou plutôt sceptique à l’égard de cette analogie, ou de penser que nous ne sommes pas réellement en train de revenir aux années 1930. Mais la manière la plus claire de percevoir le contraste n’est pas seulement de considérer ces indices d’activité politique ou la taille de la société, mais plutôt de se poser une autre question : à quel point ce type d’activité politique est-il institutionnalisé ou fortement organisé ?
Si l’on revient à Aristote et à sa philosophie politique fondamentale, la question n’est pas seulement de savoir si l’homme est un animal politique, mais aussi s’il est un animal grégaire. Il n’y a aucun aspect social à cela. La question ne se limite pas à savoir combien de personnes manifestent, combien participent aux élections, combien commettent des meurtres politiques, mais combien sont membres de partis politiques, combien sont membres de syndicats, de mouvements religieux, et comment pourrait-on comparer, disons, ces indices d’activité politique avec les indices organisationnels qui montrent à quel point cette société est organisée.
C’est une caractéristique typique des années 1920, 1930 et 1940, de forte politisation, de très forte polarisation et. en même temps, de forte institutionnalisation de cet engagement politique. Il était très difficile d’imaginer une activité politique en dehors d’organisations telles que les partis politiques ou même les formations paramilitaires. Je pense que le contraste le plus important avec l’activité politique que nous observons depuis 10 à 15 ans est qu’elle s’est accompagnée d’un déclin encore croissant de l’adhésion aux institutions. Il existe une littérature scientifique abondante à ce sujet, dont nous pourrions discuter pendant des heures, mais je vais me contenter de vous donner quelques indications.

Alors que nous assistons à une augmentation de l’engagement politique et que de plus en plus de personnes expriment et communiquent leurs préférences politiques, envisageons maintenant la question de l’adhésion institutionnelle ou de la densité organisationnelle de la société. Et là, le type de crise qui a été enregistré pour la première fois dans les années 80 et 90, qui a fait l’objet de nombreuses discussions dans les années 2000, s’est encore accéléré dans les années 2010. Il suffit de regarder les résultats électoraux des partis traditionnels classiques en Europe, notamment ici en Belgique, au cours des dix à quinze dernières années, pour constater la tendance dont je parle.
Et voici l’exemple le plus spectaculaire : examinons l’adhésion aux partis politiques au Royaume-Uni, de 1970 à 2016. On y voit très clairement l’effondrement massif ou la crise de la démocratie partisane, comme on l’appelle. Ce qui est vraiment frappant ici, c’est que l’on explique souvent que la crise des années 1980 et 1990 a conduit au déclin et à l’affaiblissement des partis de gauche, tant en termes de participation électorale que d’adhésion, mais c’est ici spectaculairement l’histoire de la droite.

Ainsi, dans les années 1960 et 1970, le parti conservateur comptait encore plus de membres que le parti travailliste. À bien des égards, on peut dire que les conservateurs britanniques ont été le premier parti de masse en Europe, avant même le SPD allemand, à la fin du XIXe siècle. Ils disposaient d’une société civile massive et d’un très grand nombre d’adhérents. Et ce que nous constatons, c’est que, depuis les années 1980, et en particulier dans les années 1990, le nombre de leurs membres a connu une baisse très marquée. Et à mesure que l’activité politique s’intensifie, on constate que ces indicateurs institutionnels continuent de baisser. Voilà pour le cas britannique.
Je vais vous donner quelques autres aperçus. Voici le nombre d’adhérents aux syndicats américains entre les années 1980 et les années 2010 et 2020. Ainsi, malgré certains rapports très enthousiastes sur l’augmentation des grèves aux États-Unis et le retour des syndicats américains, si l’on examine la densité syndicale dans l’économie américaine, on constate qu’elle a continué à baisser, même au cours des cinq à six dernières années.

Et puis je vais vous donner un dernier aperçu assez proche de chez nous. Il s’agit bien sûr du cas belge. Ces membres ont été recensés par Emily Van Haute et Pascal DeWitt, je pense au cours des cinq à dix dernières années. Il existe désormais une version mise à jour qui circule également. Là encore, vous pouvez constater une tendance structurelle à la baisse du nombre d’adhérents. Ce qui est particulièrement spectaculaire ici, c’est la chute du PS au cours des cinq à six dernières années, où il a perdu des dizaines de milliers de membres. On peut se demander s’il n’y a pas eu des erreurs dans le décompte des membres lors de certains des précédents recensements. C’était certainement le cas pour les libéraux flamands de l’Open VLD, qui ont soudainement examiné le nombre de leurs membres et se sont exclamés : « Oh, mon Dieu, la moitié de ces personnes sont décédées, nous devrions peut-être supprimer… et mettre à jour nos chiffres ».
Une fois de plus, la situation générale est très claire : ces organisations traversent une crise profonde et durable.

Et je pense que c’est vraiment la raison pour laquelle l’analogie avec les années 1930 et 1940 est si difficile à établir, car ce n’était pas le cas à l’époque. L’activité politique et la polarisation étaient très fortes, mais elles étaient également très institutionnalisées, alors qu’ici, nous assistons à une augmentation de l’activité politique parallèlement à un déclin de l’affiliation institutionnelle.
Il existe bien sûr déjà une littérature scientifique assez abondante et très riche à ce sujet. Et l’exemple le plus célèbre dans le cas européen est probablement l’œuvre de Peter Mair. Ce célèbre ouvrage a été publié à titre posthume en 2014 sous le titre Ruling the void (Maîtriser le vide). Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une histoire exclusivement européenne. Certes, les études de cas centrales de Mair portent sur les démocraties partisanes dans toute l’Europe occidentale. Mais il existe désormais aussi une littérature croissante sur le Parti républicain aux États-Unis.

Ci-dessus, à gauche, vous pouvez voir le livre intitulé Rogue Elephant : How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos (Comment les républicains sont passés du parti des affaires au parti du chaos). Et, à droite, un ouvrage plus général sur les partis politiques américains, écrit par Daniel Schlozman et Sam Rosenfeld, intitulé The Hollow Parties (Les partis creux). Observez la ressemblance entre le sous-titre de Peter Mair, The Hollowing out of Western Democracy (L’évidement de la démocratie occidentale), et le livre américain, à droite, The Hollow Parties (Les partis creux). On observe une tendance très similaire aux États-Unis et en Europe, même si leurs systèmes partidaires sont très différents. Il est donc très difficile de comparer les partis américains aux partis européens, nous en sommes pleinement conscients, mais il existe néanmoins une crise institutionnelle similaire qui semble les avoir tous deux frappés.
En même temps, l’une des choses très étranges à la lecture du livre de Peter Mair, paru en 2014, c’est le sentiment qu’il décrivait une ère de dépolitisation et de désinstitutionnalisation, c’est-à-dire une baisse de la participation électorale, une baisse des mouvements de protestation et une baisse des modèles d’adhésion institutionnelle. Mais ce que nous observons depuis 10 à 15 ans, c’est qu’une partie de son diagnostic ne tient plus, car on assiste aujourd’hui à une augmentation record des activités de protestation dans tous les types de politisation. Pas seulement à droite, mais aussi à gauche.

Prenons l’exemple des manifestations de Black Lives Matter, en 2020, aux États-Unis. On estime que 25 millions d’Américain·es y ont pris part, soit près d’un sur dix. Bien sûr, les estimations varient, mais quel que soit le critère retenu, il s’agit probablement du plus grand mouvement de protestation de l’histoire des États-Unis.
En bas à gauche, vous pouvez voir la manifestation « No King’s protest », qui a eu lieu l’année dernière. En haut à gauche, la manifestation allemande anti-AFD ou anti-extrême droite de l’année dernière, qui a été principalement déclenchée par la révélation des plans de réémigration de certains de ces extrémistes de droite, ce qui a clairement poussé de nombreux Allemand·es de gauche à descendre dans la rue. Mais si vous regardez en bas à droite, vous voyez la manifestation au Royaume-Uni, l’été dernier, qui, contrairement aux manifestations d’extrême droite précédentes, a rassemblé près de 150 000 personnes dans les rues. Une partie de l’argumentation de Mair semble donc se vérifier, à savoir que la crise de l’adhésion institutionnelle se poursuit, tandis que l’on observe une augmentation remarquable de la politisation et de l’activité politique sans réinstitutionnalisation.
C’est l’hypothèse de base de mon livre. Il s’agit d’abord de décrire cette curieuse divergence pour souligner ce qui est typique de la culture politique des années 2010 et 2020. C’est un exemple de repolitisation sans réinstitutionnalisation, et le terme proposé pour comprendre cela est la notion dite d’hyperpolitique. Pour schématiser, ce n’est pas une démonstration mathématique, mais nous pouvons la formuler de façon intuitive en rassemblant certains indices concernant, par exemple, l’adhésion à un parti, la densité générale de la société civile, puis différents indicateurs relatifs aux manifestations, au taux de participation électorale, aux crimes politiques. Je tiens à souligner, par exemple, que la dernière fois qu’un président américain a été victime d’une attaque, c’était en 1986, contre Reagan. Or, lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis, il y a eu deux tentatives d’assassinat contre Trump, ce qui témoigne également du degré de polarisation politique que l’on peut observer autour de certaines des élections aux États-Unis aujourd’hui.

Si nous prenons, par exemple, les années 1920 et 1930 comme pic nominal de la politisation et de l’institutionnalisation (c’est-à-dire la période où la société était la plus engagée politiquement, mais aussi très fortement organisée sur le plan institutionnel), on peut observer ce qu’on pourrait appeler une évolution en forme de X au cours des XXe et XXIe siècles, et c’est surtout la dernière partie de ce graphique qui nous intéresse : une évolution en forme de K en 2010 avec un déclin continu des organisations associatives, une crise séculaire de la société civile, mais une augmentation vraiment spectaculaire de l’activité politique, donc une repolitisation sans réinstitutionnalisation. C’est là le côté plus quantitatif de l’histoire.
Nous pouvons évidemment classer ce que nous voyons sur ce graphique dans un sens plus conceptuel et les faire correspondre à différentes formes d’engagement politique.

Un indicateur est donc le degré de politisation de la société, c’est-à-dire le nombre de personnes qui participent aux élections et aux manifestations. L’autre indicateur est le degré d’institutionnalisation de la société, ce qui nous donne le type de quadrant que nous examinons ici. Une société à la fois fortement institutionnalisée et fortement politisée est ce que l’on appelle ici la politique de masse. Je pense qu’il faut encore faire une distinction entre différents types de politique de masse : il y a une variante plus sauvage de la politique de masse dans les années 1930 et 1940, puis une variante plus calme dans les années 1950 et 1960. Ce qui est très clair, c’est qu’il est très difficile de dissocier l’engagement politique et l’appartenance institutionnelle.
Puis, dans les années 1990 et 2000, on assiste à un déclin tant sur l’axe institutionnel que sur l’axe politique, c’est l’ère de la « post-politique ». Et puis, si l’on regarde la période des années 2010, on constate un nouveau développement paradoxal qui n’a pas vraiment de précédent, ce qui nécessite un nouveau nom ou une nouvelle appellation, à savoir l’ère de l’hyperpolitique, c’est-à-dire une politisation très forte, mais une institutionnalisation très faible.
Le livre comporte également un chapitre sur une variante appelée « anti-politique », qui, selon moi, décrit la première phase de la nouvelle activation politique, au début des années 2010. Il s’agit principalement d’une façon de parler du phénomène, souvent résumé sous le terme de « populisme », qui n’est pas, à mon avis, le terme le plus approprié pour décrire tout cela. Il existe toujours une différence entre, disons, l’anti-politique et l’hyperpolitique, notamment dans le type d’horizon institutionnel que ces premiers mouvements de protestation avaient. au début des années 2010, et ceux qui sont apparus à la fin des années 2010. Je pense que cette distinction est plus facile à comprendre si vous vous référez au livre lui-même.
Le livre traite donc de cette nouvelle forme politique appelée hyperpolitique et pose la question suivante : qu’est-ce que c’est ? C’est la partie descriptive, puis se pose une question analytique : d’où vient-elle ? Quelles sont donc les causes de ce changement dans la culture politique après 2008 ? Il pose ensuite la question suivante : quelles sont ses promesses et quelles sont ses limites ? Qu’est-ce qui est intéressant ou potentiellement émancipateur dans ce nouveau moment hyperpolitique ? La deuxième question est : quelles sont les contraintes ou les choses très difficiles à faire dans cette nouvelle ère hyperpolitique ?
Comme je l’ai dit, je ne suis évidemment pas le premier à aborder ces thèmes, et même la notion d’hyperpolitique elle-même a été introduite pour la première fois par le philosophe politique allemand Peter Sloterdijk au milieu des années 1990. Elle avait pour lui une signification légèrement différente de celle que je lui donne dans mon diagnostic. En même temps, il y a un chevauchement dans la mesure où, pour lui, il y avait déjà un débat très important, dans les années 1990 et 2000, sur ce qu’on a appelé la « littérature sur l’individualisation », à savoir : qu’est-ce que cela signifie d’avoir une société dans laquelle toutes ces organisations institutionnelles traversent une crise profonde ? Mais il se posait alors cette question : à quoi ressemblerait la politique dans une société où les partis et les organisations collectives n’ont plus ces mandats représentatifs ?

Il existe des travaux plus récents qui, selon moi, rejoignent davantage ce diagnostic, notamment le célèbre ouvrage de Jürgen Habermas qui aborde exactement le même sujet. Il s’agit bien sûr d’une mise à jour de la thèse de doctorat qu’il a publiée au début des années 1960 sur la transformation structurelle de la sphère publique. Au cours des cinq dernières années, il a rédigé une nouvelle version, beaucoup plus courte, de son ouvrage original, dans laquelle il évoque une nouvelle transformation structurelle de la sphère publique. Pour lui, cette transformation est étroitement liée à l’essor des réeaux sociaux. Dans ce sens, il y a donc un débat important à mener sur ce qui, dans l’activité politique des années 2000, est facilité par les réseaux sociaux.
Je pense que les travaux de Habermas ont tendance à traiter les médias numériques ou sociaux comme une explication monocausale de l’essor de cette nouvelle culture politique. Comme si l’on pouvait simplement affirmer que toute la nouvelle activité politique peut être liée à la baisse des coûts de l’expression politique qu’ont entraînée les médias sociaux. Ma question est plutôt, dans quel type d’environnement politique ces plateformes de réseaux sociaux ont-elles été lancées pour que les gens s’y accrochent si facilement et les utilisent également pour différents types de mobilisation politique ?
Je voudrais terminer par le témoignage d’une journaliste américain à la veille des élections de 2020, dans lequel elle reprend certaines des hypothèses que nous voyons chez Janan Ganesh. Elle dit : « J’ai toujours été intéressée par la politique. Pendant une grande partie de ma vie, c’était un intérêt de niche, et elle poursuit, l’élection de Donald Trump a rendu la politique omniprésente. Tout est devenu politique : les sports que vous regardez, les produits que vous achetez, et même la manière dont vous protégez votre propre santé. Les personnes qui partageaient autrefois des vidéos de chats sur Internet partagent désormais des mèmes fortement politisés, et des employés de troisième ordre sont devenus des célébrités. ». Une fois de plus, cela témoigne de la nouvelle culture politique dont je parle. La question qui se pose alors est la suivante : quelles sont les promesses et les limites normatives intéressantes de cette nouvelle forme politique et quelles sont ses contraintes potentielles ?
Pour cela, je voudrais revenir à un classique de l’analyse et de la théorie politiques du XXe siècle, à savoir l’ouvrage de Max Weber intitulé Le Savant et le politique. Nous voyons ci-dessous, à gauche, une photo de Weber prononçant probablement un discours politique au début de l’ère de Weimar, alors qu’il pensait pouvoir se lancer lui-même dans une carrière politique. Mais je pense que cette déclaration de Weber nous donne une très bonne indication du type de politique qui prévalait au XXe siècle et de la manière dont elle diffère de l’ère hyperpolitique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.
Weber a décrit la politique comme « un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil […] l’homme qui est capable de faire un pareil effort doit être un chef. » En fait, il a utilisé le mot Führer dans cette citation, qui était omniprésent, mais qui a pris une connotation très particulière, bien sûr, plus tard, dans les années 1930. En effet, « et non pas seulement un chef, mais encore un héros, dans le sens le plus simple du mot. Et même ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre sont obligés de s’armer de la force d’âme qui leur permettra de surmonter le naufrage de tous leurs espoirs » [Max Weber, Le Savant et le politique, Paris, 1963, p. 152].
Ce qu’il est important de noter ici, c’est le contexte dans lequel cette conférence a été donnée. Ce n’est évidemment en aucun cas un manifeste en faveur de la radicalité : elle a été prononcée à l’hiver 1919, à l’époque de la soi-disant Révolution allemande. Ses propos constituent en réalité une critique voilée de l’impatience révolutionnaire du Parti communiste allemand qui cherchait à importer la Révolution russe en Allemagne. Cela apparaît également clairement si l’on considère les étudiants qui assistaient aux cours de Weber : il s’agissait souvent de jeunes nationalistes qui aspiraient probablement à une carrière dans la nouvelle bureaucratie de l’État de Weimar, et qui étaient sans doute préparés à servir dans des formations paramilitaires, les Freikorps, qui allaient ensuite écraser la Révolution allemande. Il est cependant très important de souligner que, malgré cette hostilité envers l’extrême gauche, perceptible dans cette conférence, Weber prend aussi en compte les jeunes de la même génération. Ainsi, malgré le caractère vertical et prescriptif de son appel à la politique comme vocation, il propose une forme de politique beaucoup plus institutionnalisée et organisée que la « politique hyperactive » que nous observons aujourd’hui.
Weber et ses adversaires idéologiques partagent une vision de l’engagement nettement plus patiente et soutenue que celle que nous trouvons au XXIe siècle. Pour eux, bien sûr, le personnel a peut-être été politique, mais il serait très difficile de réduire purement et simplement le politique au personnel. La politique de masse de l’époque n’était certainement pas moins passionnée que notre propre moment hyperpolitique, et, lorsque Weber a prononcé cette conférence, il y avait des émeutes et des étudiants qui tiraient avec l’arme à feu, mais elle était encore plus solidement institutionnalisée.
Et cela a évidemment aussi un effet sur la capacité de certains mouvements à modifier l’équilibre des pouvoirs au sein de la société. Ainsi, si l’on examine certains de ces mouvements de protestation récents, en particulier aux États-Unis, on se rend compte de la difficulté qu’ont ces nouvelles mobilisations hyperpolitiques à changer réellement les structures sociales.

Ainsi, à la fin de l’été 2020, le New York Times indique que Black Lives Matter pourrait être le plus grand mouvement de l’histoire des États-Unis, et, en fait, des recherches récentes l’ont confirmé, avec des estimations record allant jusqu’à 25 millions de participants. Même comparé au mouvement des droits civiques des années 1960, ce sont des chiffres incroyablement élevés qui n’avaient jamais été atteints auparavant. En termes de nombre, c’est donc absolument spectaculaire. Mais si l’on examine l’héritage institutionnel de ces mouvements politiques, on constate une profonde ambiguïté.
On a donc le plus grand mouvement de protestation de l’histoire des États-Unis, et cinq ans après, bon nombre des problèmes sociaux et des questions qui l’ont motivé se sont en fait aggravés, comme l’a indiqué le New York Times l’année dernière : « Depuis le meurtre de George Floyd, les meurtres commis par la police ont continué d’augmenter au lieu de diminuer, et le nombre de personnes tuées par la police a augmenté chaque année depuis le meurtre de M. Floyd par un policier de Minneapolis en 2020 ».

Je pense que cela montre une certaine ambiguïté normative dans l’histoire de l’hyperpolitique. Bien sûr, on n’a pas besoin de se laisser aller à la nostalgie de l’apathie que l’on retrouve chez Janan Ganesh, quand il dit qu’il aimerait revenir à un monde où personne ne va voter et où personne ne va manifester, où tout était beaucoup plus calme. En même temps, l’enthousiasme sans réserve pour certains de ces mouvements de protestation récents se heurte à la difficulté que leurs échos institutionnels sont devenus assez faibles, ce qui est évidemment aussi un problème en Europe, où l’on peut citer le cas des Gilets jaunes. Dans tous ces mouvements, la question se pose de savoir comment il est possible de mobiliser un si grand nombre de personnes sans que cela se traduise ensuite par un changement de politique.

Il y a une question similaire aujourd’hui avec la montée des manifestations aux États‑Unis après la mort d’un citoyen américain tué par ce qu’on appelle les autorités de l’immigration, l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). Cette situation a été fortement encouragée, bien sûr, par l’administration Trump II, et un débat s’est engagé pour savoir s’il a été plus facile pour l’extrême droite d’institutionnaliser une partie de cette activité « hyperpolitique » que pour la gauche. Mais dans ce cas, la question demeure — tant à droite qu’à gauche — de savoir pourquoi la mobilisation collective ne se traduit pas aujourd’hui en changements institutionnels concrets.
* Notre transcription et traduction de l’anglais d’une conférence donnée par Anton Jäger au Brussels Institute for Advanced Studies.
Anton Jäger enseigne à l’University College d’Oxford et il est chroniqueur pour le New York Times.


