En 2025, les démocrates ont découvert que la plupart de leurs électeur·trices avaient le sentiment de ne plus pouvoir joindre les deux bouts. Selon plusieurs instituts de sondage, cela ne concernait pas seulement les plus pauvres, qui ont toujours été confrontés à une situation de crise du coût de la vie, mais aussi ce qu’on appelle la « classe moyenne ». Doutant que l’inflation soit une description convaincante de la crise affrontée par la plupart des gens ordinaires, les sondeuses démocrates Celinda Lake et Anat Shanker-Osorio « ont exhorté les candidat·es démocrates à parler plutôt d’accessibilité financière (affordability) » [1].
En suivant ce conseil, les démocrates mainstream, Abigail Spanberger et Mikie Sherrill, ont remporté haut la main leurs élections au poste de gouverneur. Hakeem Jeffries, fervent démocrate centriste et leader de la minorité à la Chambre, a déclaré que l’« affordability » était « clairement la question décisive », tandis que la progressiste Elizabeth Warren a affirmé que c’était « la raison centrale d’être démocrate » [2]. Le démocrate socialiste Zohran Mamdani a lui aussi fait campagne sur l’« affordability », même si ses propositions pour y remédier étaient bien plus concrètes que la plupart des autres.

Ce terme anodin a été adopté par les républicains (Trump compris), aussi bien que par les démocrates. Il est plus facile à prononcer et moins dérangeant que « crise du coût de la vie », moins insultant que « c’est l’économie, idiot », et plus convaincant que le dernier chiffre de l’Indice des prix à la consommation (IPC). Mais que signifie-t-il exactement ? En particulier, que signifie-t-il pour tous ces électeur·trices qui y sont sensibles ? Eh bien, selon une enquête du New York Times/Siena, 60 % des électeur·trices déclarent « s’inquiéter de ne pas pouvoir payer leurs dépenses de base — loyer, carburant, factures courantes et alimentation » [3]. Le même sondage a toutefois révélé que les électeur·trices considéraient comme effectivement « inabordables » des postes essentiels à la vie dans cette société : l’éducation (58 %), le logement (54 %), la santé (44 %) et le fait de fonder une famille (44 %) [4].
Faire face aux besoins fondamentaux
Ces quatre « postes » ne se résument pas à une simple question d’inflation. Ils sont au cœur de la reproduction sociale d’une majorité de travailleur·euses et sont déterminés par le niveau de développement de la société et « par les conditions dans lesquelles la classe des travailleurs·euses libres s’est formée, et, par conséquent, de ses habitudes et de ses exigences propres quant à ses conditions d’existence », pour reprendre les mots de Marx [5]. Ainsi, du moins dans l’esprit de ces gens ordinaires interrogés, nous sommes face à une crise de la reproduction sociale. Et cela, bien sûr, n’est peut-être pas un « message » très vendeur pour les électeur·trices plus aisés dont les démocrates dépendent ces temps-ci.

Une digression dans la théorie marxiste s’impose ici. Comme l’écrit Marx, « le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, ou encore la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de celui qui la possède » [6]. « Celui qui la possède » étant la personne qui travaille et les personnes à sa charge, dont certain·es apportent leur travail nécessaire, mais non rémunéré comme « don gratuit » au capital, en abaissant le coût de la reproduction sociale, c’est-à-dire le temps et l’énergie que les travailleurs·euses consacrent à subvenir à leurs propres besoins et à élever la future génération de travailleurs⁷. Une baisse du coût de la force de travail, et donc de son coût de subsistance dans une société donnée est l’une des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit, qui constitue un véritable problème pour le capital.
Baisse tendancielle du taux de profit
Il s’agit d’une tendance liée à l’accumulation du capital qui se traduit par une augmentation du poids du capital constant (bâtiments, machines, matières première, énergie) par rapport au capital variable, la force de travail, seule productrice de plus-value, de profit (NDT).
Cette baisse des coûts du travail, ou du temps dans la journée de travail nécessaire pour produire cette subsistance socialement déterminée peuvent être obtenus par des hausses de productivité, par l’intensification du travail, par de nouvelles technologies. Mais cela n’a plus été le cas depuis plus d’une décennie dans la plupart des branches de production de biens et de services. Comme nous le verrons plus loin, de plus en plus de capitalistes ont préféré s’approprier les profits eux-mêmes plutôt que d’investir dans la technologie. Le capital a donc tenté de contenir autant que possible les hausses de salaire. Autrement dit, pour une large fraction de la classe ouvrière, les salaires sont désormais inférieurs au niveau de subsistance socialement déterminé ; les gens ne gagnent plus assez pour se nourrir et se loger — encore moins pour subvenir aux besoins de leurs familles et des personnes à leur charge — parce que les capitalistes conservent une part plus grande de la plus-value sous forme de profits. Et il s’agit là de bien plus qu’une simple question d’« affordability ». C’est, je le répète, une crise de la reproduction sociale de la classe ouvrière. C’est une question de classe.
Le salaire réel baisse
Même si l’on s’en tient strictement à la course entre les prix et les salaires, les travailleur·euses sont perdants — alors même que le taux d’inflation officiel ralentit. La raison principale en est la croissance rapide de l’indice des prix à la consommation (IPC-W, utilisé pour les travailleurs·euses urbains) en 2022, où il a atteint 8,5 % sur l’année, avant de ralentir et de voir les augmentations salariales dépasser légèrement celles des prix. Cependant, les gains salariaux dépassant l’IPC-W étaient trop faibles pour effacer les pertes accumulés. Ainsi, en supposant que l’IPC-W continue à progresser à son rythme actuel de 2,5% par an, il faudrait au moins cinq ans — jusqu’en 2027, voire 2028 — pour effacer l’impact de 2022.
Sources : Bureau of Labor Statistics BLS, Rémunération horaire moyenne des employés de production et des employés non-cadres, secteur privé total, 24 février 2026, Bases de données, tableaux et calculateurs par thème ; BLS, Indice des prix à la consommation pour les salariés urbains et les employés de bureau (CPI-W), BLS Data Viewer, consulté le 24 février 2026.
Dans un article publié dans Labor Notes, Richard de Vries, ancien représentant syndical des Teamsters (camionneurs), soutient que l’incapacité à prendre en compte l’inflation passée dans la formulation des revendications salariales, en ne comparant que les taux salariaux actuels et l’inflation, a été la « plus grosse erreur » des syndicats en 2025 [8], du moins l’une des plus grosses. L’inflation est susceptible d’augmenter, compte tenu des pressions exercées par les droits de douane de Trump (même après la décision de la Cour suprême) et de sa guerre subséquente contre l’Iran, ainsi que de la faible croissance et de la répartition très inégale des profits entre les capitaux (ce qui pousse ceux dont les rendements sont faibles à augmenter leurs prix) [9].
Les chiffres moyens du Bureau des statistiques du travail (Bureau of Labor Statistics-BLS) concernant les hausses de salaire dissimulent toutefois de profondes inégalités. La Federal Reserve Bank d’Atlanta publie un suivi des progressions de salaires (« Wage Growth Tracker ») qui traque la croissance des salaires horaires de deux mille personnes spécifiques sur douze mois et ventile les moyennes entre les 25 percentiles inférieurs et les 75 percentiles supérieurs de croissance salariale (et non de population), à partir des données de l’enquête sur la population actuelle (« Current Population Survey »).
Ce que cela montre, c’est que le pourcentage de travailleur·euses individuels n’ayant pratiquement pas bénéficié d’augmentations salariales, voire ayant subi des baisses réelles (-2,2 par an en décembre 2025) après plusieurs années de chute, est passé de 10 % en mai 2023 à 13,4 % en février 2026, tandis que celles-ceux qui se trouvent plus près du sommet, dans la fourchette du 75e percentile de croissance, ont enregistré des gains d’environ 14 % par an [10]. Ce fait stupéfiant souligne la profonde inégalité des revenus et des richesses qui est la cause sous-jacente de la crise de la reproduction sociale de la classe travailleuse.
Il n’est pas difficile de deviner quels groupes raciaux sont surreprésentés dans ces 13 % inférieurs. Même si les moyennes des quartiles intermédiaires ne sont pas indiquées, il est évident qu’un nombre significatif de salarié·es ne gagnent pas le salaire moyen, ni quoi que ce soit qui s’en rapproche (living wage), et que beaucoup sont constamment en train de prendre du retard. On peut en voir un indice dans le fait que même les augmentations salariales annuelles négociées par les syndicats sont passées de 7 et 8 % en 2022 à environ 5 % l’an dernier, parvenant à peine à suivre l’inflation cumulée [11]. Apparemment, trop de négociateurs syndicaux commettent la « plus grosse erreur » que mentionne de Vries. Beaucoup de gens vivent en dessous du seuil de subsistance, alors même qu’ils ont un emploi ! Les revenus des nantis au sommet, en revanche, dépassent largement l’inflation.
Il ne s’agit pas seulement de la hausse des prix des dépenses essentielles à la reproduction sociale, mais bien de leur coût absolu et de leur proportion dans le revenu des ménages. Les frais de garde d’enfants, indispensables pour les jeunes familles actives à deux revenus, peuvent aller de 7 696 dollars par an dans le Mississippi (où ils représentent 10,5 % du revenu médian) à 22 628 dollars en Californie (où ils représentent 20 % du revenu familial médian). Ils représentent environ 19 % du revenu dans l’Illinois et l’État de New York [12]. Il est crucial de noter que ces pourcentages portent sur le revenu familial médian. Le coût élevé de nombreux éléments nécessaires à la reproduction sociale engloutit donc une part encore plus grande des revenus de la moitié de la population (au-dessous du revenu médian).

Le logement, lui aussi, est « inabordable » pour de nombreux ménages de la classe travailleuse. Le logement ne devrait pas représenter plus de 30 % du revenu. Un reportage de CBS sur les coûts du logement révèle qu’en 2025, une personne devait gagner 124 000 dollars par an pour rester à ce seuil de 30 % ou en dessous. Le revenu médian en 2025 était de 84 000 dollars — et, là encore, la moitié du pays gagne moins que cela [13]. Ou pour prendre les exemples tirés de citycost.org pour les habitant·es des villes : le coût mensuel de la vie, loyer compris, pour une famille de trois personnes est estimé à 5 405 dollars. Un trois-pièces en ville coûte 2 827 dollars. Ce loyer représente plus de la moitié du coût total de la vie et près des deux tiers d’un revenu mensuel moyen de 4 326 dollars après impôts. Si les loyers en dehors des villes sont légèrement plus bas, le tableau est le même. Pour celles et ceux qui cherchent à éviter le loyer en devenant propriétaires, l’achat de leur logement leur coûte 3 391 dollars par mois et est hors de portée pour une famille moyenne de trois personnes [14]. Pas étonnant que la garde d’enfants gratuite et le gel des loyers aient joué un rôle majeur dans la victoire de Mamdani à la mairie de New York.
Si l’on prend un autre poste de dépenses essentiel, la santé, elle aussi, représente une charge financière importante. Les frais à la charge des assuré·es— tickets modérateurs, franchises, et autres coûts non couverts — atteignaient en moyenne 1 514 dollars en 2025 (contre 1 318 en 2020). Les primes d’assurance moyennes étaient de 888 dollars en 2025 et le Congrès n’a toujours pas rétabli les subventions Affordable Care Act (ACA-[plus connues sous le nom de Obamacare NDT]) pour les familles à faibles revenus. Même les travailleur·euses disposant d’une assurance santé fournie par l’employeur devraient voir leurs cotisations augmenter de 7 % [15]. Selon un sondage de 2025, un tiers des personnes interrogées déclaraient « faire des sacrifices » pour payer leurs soins de santé, y compris en sautant des repas [16].
L’endettement des foyers
L’écart entre les dépenses et les revenus signifie que la dette des ménages a explosé au cours des deux dernières décennies, passant de 8 290 milliards de dollars en 2004 à 18 800 milliards en 2025, selon la Federal Reserve Bank de New York. L’essentiel était constitué de dettes immobilières, hypothèques et lignes de crédit hypothécaire (home equity lines of credit), à hauteur de 13 600 milliards. La dette de cartes de crédit avait atteint 1 280 milliards de dollars à la fin de l’année 2025, tandis que les prêts étudiants s’élevaient à 1 660 milliards de dollars [17]. Alors que le service de la dette des ménages avait diminué en pourcentage du revenu disponible depuis la Grande Récession (2007-2008), il a de nouveau augmenté, passant de 9 % du revenu disponible en 2022 à 11 % au troisième trimestre 2025¹⁹. Si la garde d’enfants absorbe entre 10 et 20 % des revenus, le logement jusqu’à 66 % et le service de la dette encore 11 %, il ne reste plus rien pour les besoins essentiels.

Alors, les gens déménagent vers des logements moins chers, laissent les enfants seuls un moment, retardent les paiements des cartes de crédit, prennent un colocataire ou retournent vivre chez leurs parents, et prennent un emploi supplémentaire. Si le nombre de personnes cumulant plusieurs emplois a légèrement baissé vers la fin de 2025, à mesure que les créations d’emplois ralentissaient, il avait augmenté de plus d’un million entre fin 2022 et fin 2025, atteignant 8,7 millions. Sans surprise, le nombre de femmes mariées ayant un conjoint et exerçant une activité professionnelle a crû deux fois plus que celui des hommes mariés ayant une conjointe — soit 1,5 million de plus sur cette période [19].
Hausse du coût de la vie et croissance des inégalités
Les tendances des salaires et des prix ne nous disent pas ce qui se cache derrière la crise grandissante de la reproduction sociale pour la majorité. Plus importante encore est la redistribution des revenus et de la richesse vers le haut, en faveur des 10 % les plus riches de la population. D’une part, la part du travail dans le revenu aux États-Unis est passée de 55,6 % sur la décennie à 53,8 % au troisième trimestre 2025. C’est la part la plus faible depuis que ces chiffres sont publiés par le Bureau des statistiques du travail (BLS), en 1947, où la part du travail était de 70 % ! [20] Ainsi, la part allant aux investisseurs — c’est-à-dire aux capitalistes — a augmenté de 16 points de pourcentage au cours de ces décennies. Sans surprise, les 10 % des ménages les plus riches représentent 45 % des dépenses de consommation, contre 38 % avant la pandémie [21].
Toutefois, la source plus profonde de la crise de la reproduction sociale réside dans l’inégalité encore plus radicale en matière de fortune. Selon la Federal Reserve Bank, les 10 % des ménages les plus riches détenaient 68 % de l’ensemble ddu patrimoine, tandis que la moitié inférieure n’en détenait que 2,5 % au troisième trimestre 2025 (contre 2,7 % en 2022) [22]. La richesse des 10 % des plus riches et celui de la moitié la plus pauvre des ménages sont de natures très différentes. Contrairement à la moitié la plus pauvre de la nation, les riches tirent l’essentiel de leurs revenus de leurs actifs : actions, obligations et autres placements composent l’essentiel de leur patrimoine, en sus de leurs salaires exorbitants. La moitié la plus pauvre dépend presque exclusivement de ses salaires, ou de la valeur potentielle de son logement si elle en est propriétaire — ce qui constitue d’ailleurs aussi un coût, sous forme de remboursements hypothécaires. Si l’on ne tient compte que des actions de sociétés et des parts de fonds de placement générant des revenus, les 10 % les plus riches en possèdent 87,2 %, contre seulement 1,1 % pour la moitié la plus pauvre de la population [23].
La faiblesse du mouvement syndical aux États-Unis et sa dépendance à l’égard du Parti démocrate, profondément capitaliste, contribuent à l’incapacité de la classe travailleuse à préserver sa part du revenu national. Cependant, c’est bien l’échec de l’impérialisme américain, même dans sa manifestation extrême trumpienne, à compenser la tendance à long terme à la baisse du taux de profit qui a conduit des pans entiers de la classe capitaliste à chercher divers moyens d’accroître leur propre richesse, tant par la spéculation financière que par l’appropriation directe de proportions accrues de la plus-value de la société (c’est-à-dire des profits qui permettent aux entreprises et à l’économie de croître dans un système capitaliste).
La baisse tendancielle du taux de profit (qui continue d’augmenter la masse des profits, mais à un rythme plus lent) est la force qui motive ces « stratégies » d’enrichissement personnel. Bien qu’il y ait davantage d’argent, en raison d’une tendance générale à la baisse des taux de profit, l’investir dans des activités productives offre des rendements plus médiocres. Aussi, les capitalidtrd se tournent à la fois vers son appropriation personnelle et vers la spéculation. Le processus d’accumulation, central au capitalisme, était déjà en difficulté et a été biaisé par l’appropriation accrue des profits par des individus extrêmement riches, principalement via la hausse des dividendes et la hausse des cours de la bourse.
Deux indicateurs viennent étayer cette tendance : d’une part, le pourcentage des profits des sociétés non financières alloué aux dividendes plutôt qu’aux bénéfices non distribués et à l’investissement ; d’autre part, le ratio de la valeur « de marché » d’une entreprise rapportée au coût de remplacement de l’ensemble de ses actifs (Q de Tobin). Dans les années 1950, le ratio des dividendes par raport aux bénéfices non distribués des sociétés non financières était d’environ un tiers. En 2010, il était passé à 45 %, et en 2025 à environ 60 % [24]. Les actionnaires prélèvent davantage de profits sous forme de dividendes, en tant qu’individus ou via les institutions qu’ils contrôlent, laissant moins pour l’investissement et l’accumulation du capital — d’où une croissance plus lente et une productivité plus faible. En fait, alors que la masse salariale totale versée à tous les travailleur·euses a doublé entre 2010 et 2025, les dividendes — versés majoritairement aux 10 % les plus riches de la population — ont triplé en valeur [25].
Le Q de Tobin nous indique que si la valeur des actions d’une entreprise est supérieure à 1, l’entreprise est surévaluée, et si elle est inférieure à 1, elle est sous-évaluée (comme en récession). De septembre 2015 à septembre 2025, le ratio entre les cours des actions des entreprises (c’est-à-dire la valeur « de marché ») et la valeur réelle de leurs actifs est passé de 1,198 à 2,026 — soit une augmentation de 69 % pour atteindre le double de la valeur réelle des actifs des entreprises [26]. À l’évidence, les actions des sociétés dépassaient largement la valeur réelle des entreprises américaines.
En réalité, les entreprises américaines sont divisées entre celles qui s’en sortent extrêmement bien (les « Magnificent Seven » des big tech [Nvidia, Microsoft, Apple, Alphabet, Amazon, Meta, et Tesla, NDT], quelques start-ups et leur cortège de suiveuses) et, à l’opposé, les 20 à 30 % d’entreprises « zombies » qui survivent à peine en recourant à l’endettement, ainsi que celles qui se situent entre les deux [27]. Les ultrariches, comme Bezos et Musk possèdent des actions dans les entreprises les plus performantes. Les détenteurs de ces actions sont donc devenus multimilliardaires, même pendant les périodes de croissance économique faible, alors que des entreprises ne se portent pas très bien et qu’il est plus difficile d’arracher des augmentations de salaire. Comme les dividendes reviennent aux propriétaires des actions, ces derniers sont devenus de plus en plus riches, tandis que les autres stagnent ou s’appauvrissent.

Dans le même temps, la surévaluation des actions des entreprises, conjuguées à d’autres sources de spéculation, telles que les cryptomonnaies, a accru la fortune accumulée des ultrariches. Une grande partie de cette richesse est fictive, mais elle permet néanmoins de dégager des liquidités en cas de vente. Cela laisse également présager une « correction » du marché — c’est-à-dire un effondrement des cours si trop de titres sont vendus trop rapidement. Pour autant, lorsqu’on compte cette valeur en centaines de millions (ou en milliards), même une baisse importante laisse la plupart de ces ploutocrates extrêmement riches. Récemment, pour maintenir cette valeur boursière artificiellement élevée, les grandes entreprises de la Tech se sont mutuellement racheté leurs actions. Rien de cette richesse gonflée, bien sûr, ne va à la classe travailleuse, qui ne possède pratiquement aucune de ces actions et dont la crise du coût de la vie ne fait que s’aggraver.
Taxation à la marge et concentration de la richesse
Les écarts extrêmes de richesse n’ont pas échappé à l’attention publique, et une grande partie de l’opinion soutient l’idée d’imposer à la fois les hauts revenus et les grandes fortunes. Harold Meyerson dans l’American Prospect soutient : « Les démocrates commencent à reconfigurer la fiscalité pour tenir compte de la redistribution massive vers le haut de la richesse et des revenus que le pays connaît depuis 1980 » [28]. Il présente quatre exemples de réforme fiscale à l’initiative des démocrates, en Californie, dans l’État de New York, dans celui de Washington, et au Congrès, qui proposent et font pression pour l’adoption de législations ou la soumission de référendums visant à augmenter les impôts sur le revenu et même sur la fortune.
Ces propositions sont encore loin de devenir des lois. Alors que davantage de démocrates osent désormais prononcer les mots « taxer les riches », la plupart de ces propositions n’imposeraient que des hausses modérées sur les hauts revenus ou sur la fortune des milliardaires en particulier. Loin du changement important qu’évoque Meyerson, ces propositions sont modérées par rapport aux taux d’imposition que paient la plupart des travailleur·euses, du fait que de nombreux multimillionnaires et milliardaires paient peu ou pas d’impôt, et — surtout — par rapport à une correction véritablement significative de ce déséquilibre [29]. Comme l’écrit Meyerson, soulignant l’aggravation flagrante des inégalités, « les efforts actuels des démocrates en matière de réforme fiscale ne visent rien de plus qu’à mettre à jour la fiscalité pour tenir compte de la redistribution massive vers le haut de la richesse et des revenus que le pays a connue au cours du dernier demi-siècle ». Cela revient à une sorte de statu quo antebellum.

Et c’est là que réside le problème d’une grande partie de la pensée actuelle du Parti démocrate et du centre gauche sur la manière de traiter l’« affordability » et l’incroyable croissance des inégalités économiques qui la sous-tend. Le milieu des années 1970 n’a pas été un âge d’or pour la classe travailleuse ; elle a été la rampe de lancement à la fois de la « mondialisation » et du néolibéralisme. Pour autant, il faudrait remonter plus loin encore que ces cinquante dernières années pour trouver une fiscalité qui fasse la différence — jusqu’à Eisenhower et aux années 1950, où le taux d’imposition maximal était de 91 %.
La réduction d’impôts pour les riches et les entreprises a commencé avec John F. Kennedy et a été inscrite dans la loi fiscale de 1964. Les impôts des riches n’ont cessé de baisser depuis et, de toute façon, les riches n’ont presque jamais payé un montant proche du taux maximal d’imposition. L’idée selon laquelle de modestes hausses d’impôt sur les richesses concentrées, combinées à des efforts « antitrust » pour démanteler les grandes entreprises de la Tech (l’autre grande panacée des libéraux et progressistes), pourraient défaire l’état actuel du capitalisme et le pouvoir des technoploutocrates est tout simplement utopique.

D’une part, bon nombre des secteurs et des emplois qui, sous la pression d’un mouvement syndical relativement fort, assuraient des revenus de « classe moyenne » à de nombreux travailleur·euses ont vu leur part dans l’économie et la main-d’œuvre diminuer. Les nouvelles activités qui jouent un rôle majeur dans notre économie (Big Tech, santé, e-commerce, etc.) sont bâties sur des bas salaires pour la plupart des travailleur·euses. La fiscalité n’y changera rien. L’organisation et la lutte des classes, elles, le peuvent. La distribution de la plus-value et donc des revenus trouve son origine dans le rapport capital-travail dans la production de biens et de services.
Tant qu’on confiera notre destin au marché…
La baisse des taux de profit incite le capital, dans tous les secteurs, à s’opposer aux syndicats et à toute augmentation de salaires ou d’avantages sociaux suffisamment importants pour modifier cette répartition. Il faudra un soulèvement des salarié·es pour changer cela de manière significative — sans même parler de revenir aux 70 % revenant au travail, comme en 1947.
En outre, si des hausses d’impôt modérées peuvent contribuer à financer des programmes sociaux, tels que la gratuité des services de garde d’enfants proposée par Mamdani, elles ne réduiront pas significativement les inégalités tant que des individus ou familles isolés déteindront plusieurs milliards de dollars. La taxe de 5 % sur la fortune proposée par Bernie [Sanders] peut financer les programmes nécessaires et aider les familles, mais elle n’augmentera pas de manière significative la part de la majorité dans le revenu ou la richesse, et elle ne touchera pas aux dynamiques sous-jacentes de l’inégalité. Elle ne réduira pas non plus le pouvoir que le grand capital détient désormais dans le domaine politique, ce qui pose un obstacle majeur à toute solution réelle — voire à certaines des propositions énumérées par Meyerson.
Ce pouvoir est la raison pour laquelle le projet de loi de Bernie a « une chance sur mille » d’être adopté par le Congrès, tant que nous dépendrons des démocrates pour faire le travail. Deuxièmement, les lois « antitrust » ne résoudront pas le problème, parce que ni l’inflation, ni la tendance sous-jacente à la baisse des taux de profit, ni la course entre les grands capitalistes pour s’approprier la plus-value ne sont des conséquences du « monopole » ou de la concentration. Au contraire, ces pressions sur la part du surplus revenant au travail sont le résultat du contraire : la concurrence capitaliste réelle (comme c’est le cas aujourd’hui avec les géants de la Tech qui se disputent des parts de marché et la pole position dans la course à l’IA) [30].

Il y a en outre le problème suivant : même les démocrates élus sur le thème de l’« affordability », comme la gouverneure de Virginie Abigail Spanberger, accordent simultanément des allègements fiscaux aux centres de données — les principaux atouts concurrentiels du moment des plus grands milliardaires de la Tech. Les responsables politiques qui promettent de réduire les factures des services publics accordent aux entreprises des concessions qui font monter les coûts de l’électricité et de l’eau et amputent les recettes publiques [31]. De fait, les allègements fiscaux restent l’une des principales incitations de la « politique industrielle » démocrate, tant à l’échelon des États qu’à l’échelon national. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.
Ces propositions modestes du centre gauche s’accompagnent parfois d’une approche dite de l’« abondance » (affluence) pour les biens de grande valeur (le logement en particulier), qui vise à accroître l’offre en déréglementant la production. Cela vous dit quelque chose ? C’est la vieille économie néoclassique de l’offre. Il suffirait de se débarrasser des réglementations, des permis et des règles d’urbanisme qui ralentissent la construction de logements. Par exemple, une proposition de loi bipartisane sur le logement, présentée par Elizabeth Warren, a obtenu le soutien républicain en fondant la construction de logements sur de tels principes de marché [32]. Elle peut comporter de bonnes dispositions, mais comme beaucoup de propositions libérales visant à créer des logements « abordables », elle repose sur l’idée néoclassique selon laquelle le simple fait de construire davantage de logements — c’est-à-dire d’élargir l’offre sur le marché — ferait baisser les prix de l’immobilier. Tant que les 10 % des plus riches dominent le marché et que l’« affordability » est définie comme un pourcentage du revenu médian, les promoteurs construiront pour cette catégorie. L’augmentation de la production dictée par le marché ne résoudra pas le problème, même si un faible pourcentage est réservé aux familles à faible revenu.
Comme l’affirment Ben Rosenberg et Holden Taylor dans leur critique du YIMBYisme (« Yes in my backyard », censé être l’opposé du NIMBYisme), il s’agit d’« une application à l’urbanisme de l’économie classique de l’offre, qui prétend que la “crise du logement’ au sens large peut être résolue principalement par la construction (et, surtout, en éliminant tout ce qui pourrait faire obstacle à la construction) » [33].
Le YIMYisme est un mouvement urbanistique qui défend la construction de nouveaux logements, en particulier dans des zones urbaines denses où la pénurie de logements est particulièrement cruelle. Il s’oppose au NIMBY, c’est-à-dire à celles et ceux qui s’opposent à toutes nouvelles constructions qui prennent place près de chez eux [NDT]
Comme ils le montrent dans le cas de New York, cela tend à produire bien plus de gentrification que de logements à bas prix. Cela a été le principe directeur de maires aussi différents que Bill de Blasio et Eric Adams, et cela reste enchâssé dans les propositions de Mamdani. Nulle part ailleurs le terme « affordability » n’est autant galvaudé que dans le domaine du logement, et la plupart des nouveaux logements sont en réalité inabordables pour la plupart des travailleur·euses. Mais l’approche consistant à éliminer les réglementations séduit les démocrates centristes (c’est-à-dire la plupart d’entre eux) et les républicains. Selon les mots de Trump, qui s’est rallié au plan de Warren : « build, baby, build » (« construis, baby, construis »).

Une autre étude récente de Maximilian Buchholz, Tom Kemeny, Gregory Randolph et Michael Storper dépasse le cadre de New York pour montrer que, dans un contexte d’inégalité de revenus, le simple fait d’accroître l’offre de logements par le biais de la déréglementation ne suffira pas à faire baisser les prix pour bénéficier aux familles à bas revenus. Comme ils le résument dans leur argumentation concernant le logement : « l’écart entre les prix et les revenus stagnants est le moteur central de la crise de l’affordability » [34].
Toutefois, leur étude de l’impact relatif de la déréglementation par rapport au revenu sur l’offre de logement n’utilise que les chiffres de salaires et traitements des employé·es avec ou sans diplôme universitaire pour mesurer l’inégalité. Comme ils le soulignent, « les revenus provenant de toutes les sources ont augmenté plus rapidement que les revenus provenant uniquement des salaires et traitements… et les revenus non salariaux pourraient devenir des déterminants de plus en plus importants de ce qui se passe sur les marchés du logement » [35]. C’est un euphémisme. Les revenus provenant de la fortune sont l’un des moteurs majeurs de l’inabordabilité du logement pour la majorité, parce qu’ils accroissent la demande de logements de luxe coûteux, étouffant la construction de résidences à bas coût. La déréglementation ne fait qu’encourager cela.
Articuler des revendications qui rompent avec les exigences du capitalisme
Il est difficile d’imaginer que l’on puisse rendre « abordables » pour la majorité les grands postes du coût de la vie, tels que le logement, la santé, l’éducation et la garde d’enfants, sans les retirer du marché — c’est-à-dire sans les rendre disponibles comme services publics pour la majorité. Il est encore plus difficile d’imaginer la grande majorité des cadres et élu·es du Parti démocrate se battre pour cela, ou pour quelque chose comme la loi fiscale fédérale de 1935, qui taxait les revenus supérieurs à 1 million de dollars au taux de 75 %, afin de financer ces services publics [36].
Autrement dit, il est difficile d’imaginer le Parti démocrate se battre pour quoi que ce soit qui puisse réellement faire une différence substantielle. Comme je l’ai écrit ailleurs récemment, la structure, le fonctionnement et l’économie de ce parti rendent cela extrêmement irréaliste [37]. Des améliorations marginales restent, au mieux, la limite de l’horizon démocrate. L’espoir d’un changement significatif, ou même de la plupart des propositions plus modérées énumérées par Meyerson, repose entièrement sur une transformation des rapports de force organisés entre les classes, à la fois sur le front économique et politique.
Le nombre croissant d’« ONG » dépendantes de donateurs, organisées sur un mode top-down et qui disputent les financements et les accès aux responsables politiques a renforcé cette tendance, déjà ancienne, en faveur de politiques à la marge, typique des responsables et des organisations du Parti démocrate. Certaines de ces ONG représentent les vestiges de mouvements sociaux, mais elles manquent d’une base de masse et sont dépourvues de tout fonctionnement démocratique. À l’évidence, cette approche n’a même pas réussi à ralentir la croissance des inégalités, quel que soit le locataire de la Maison-Blanche ou du Capitole. En effet, comme le montrent les chiffres sur la distribution des revenus, elles se sont accélérées sous Biden et, bien sûr, sous Trump.

Que les militant·es et les organisations de la gauche socialiste soutiennent ou non certaines de ces réformes modérées, nous avons clairement besoin d’une approche programmatique unificatrice qui distingue les politiques socialistes des politiques libérales — et même de la plupart des politiques progressistes. Cela reste vrai même si nous collaborons avec les libéraux et les progressistes sur certaines questions, comme nous devons souvent le faire. Cela doit aller au-delà de l’« affordability » pour aborder directement la crise de la reproduction sociale de la classe travailleuse.
Cela inclut des revendications immédiates comme celles sur lesquelles Mamdani a fait campagne (garde d’enfants gratuite, contrôle des loyers, transports locaux gratuits), mais va au-delà pour inclure des revendications transitoires plus radicales (Medicare-For-All, vastes programmes locaux et nationaux de logement public à bas loyers, enseignement supérieur gratuit, emplois publics durables pour celles et ceux qui ne peuvent obtenir un emploi dans le secteur privé, un salaire minimum national permettant de vivre, un New Deal vert bien plus radical, et une fiscalité réellement redistributive (sur les hauts revenus et les fortunes). Tout cela reste, bien sûr, très en deçà du socialisme, mais pointe vers des solutions collectives. Cependant, des revendications sans organisations de masse, à la base, composées de membres ne sont que de la propagande.
Actuellement, on assiste à une recrudescence de l’activité des mouvements de gauche et progressistes dans la lutte contre Trump, avec le No Kings Day, le May Day Strong, la mobilisation anti-ICE, ainsi qu’une croissance significative des syndicats, des associations de locataires et la multiplication des groupes de travail sur la réforme des syndicats (entre autres). Mais il y a un risque que — comme les sursauts éphémères autour d’Occupy Wall Street, de Black Lives Matter et de la résistance pendant le premier mandat de Trump — une grande partie de cette activité s’épuise faute d’une organisation de base solide, ne laissant derrière elle qu’une nouvelle traînée d’ONG non démocratiques et une poignée d’« élu·es » socialistes ramant à contre-courant au sein du Parti démocrate.
La récente croissance rapide deuDSA est un signe positif, mais sa croissance dépasse à peine les près de trente mille membres qu’il a perdus entre 2021 et 2024. L’absence de perspective commune, le tourbillon des activités électorales dans le Parti démocrate, la faiblesse de la direction, un nombre considérable d’adhésions « sur le papier », les divisions sur la priorité à accorder aux peuples opprimés, et tout revers électoral pourraient le voir s’effondrer à nouveau. C’est pourquoi une orientation commune centrée sur l’organisation démocratique des salarié·es à la base, combinée à des programmes radicaux pour répondre à la crise de la reproduction sociale de la classe travailleuse, doit être au cœur des préoccupations de la gauche dans son ensemble. Il y a des milliers de militant·es, beaucoup au sein de DSA, qui s’organisent à différents niveaux, y compris dans le mouvement des travailleurs·euses. Il faut transformer cela en un mouvement de masse pour un changement réel.
*Cet article est paru dans Spectre, le 21 avril 2026 et a été traduit de l’anglais par nos soins.
Kim Moody est est l’un des fondateurs de Labor Notes et l’auteur de plusieurs ouvrages sur le mouvement ouvrier états-unien, parmi lesquels In Solidarity : Essays on Working-Class Organization in the United States et On New Terrain: How Capital is Reshaping the Battleground of Class War, tous deux parus chez Haymarket.



