Dans une interview récente accordée à L’Actu en vidéo de L’Humanité, l’historien Johann Choupoutot, dont je partage une grande partie des analyses, me semble aller un peu vite en besogne, lorsqu’il considère que « l’historiographie trotskyste » se serait « mise d’accord » avec l’historiographie de droite pour nier les responsabilités monstrueuses du SPD dans la division du mouvement ouvrier allemand (à partir de la minute 15:18 de la vidéo ci-dessous).
Pourtant, Trotsky n’a eu de cesse de dénoncer la social-démocratie depuis son vote des crédits de guerre d’août 1914. En janvier 1932, il écrit ainsi :
Si la social-démocratie n’avait pas mené une politique de trahison de classe, Hitler, sans parler du fait qu’il n’aurait jamais acquis la force qu’il a aujourd’hui, se serait accroché au gouvernement de Brüning comme à une bouée de sauvetage (Œuvres, janvier 1932)
Avec Lénine, il avait bien compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer les trahisons de la social-démocratie. Encore fallait-il se montrer capable d’unifier la classe ouvrière dans sa lutte contre la bourgeoisie et le fascisme. C’est ce que s’efforçait de faire l’opposition de gauche communiste, qu’animait son fils, Léon Sedov, en Allemagne, au début des années 1930. Elle se battait ainsi pour que le KPD adopte une politique communiste de front unique contre la montée du nazisme.

Pourquoi ? Parce que la majorité des travailleurs allemands se méfiait des divisions et faisait encore confiance aux directions du SPD et des syndicats sociaux-démocrates. Or, la seule façon de les démasquer par des faits (et non par des phrases), c’était de leur proposer l’unité dans l’action pour la défense de leurs intérêts face au patronat, aux autorités et aux nazis.
Il s’agissait bien sûr d’un appel au front unique du sommet à la base, tandis que le KPD en proposait une caricature : « le front unique à la base ». Il se contentait ainsi au mieux, quand il ne les dénonçait pas, d’appeler les travailleurs sociaux-démocrates à se détourner de leurs directions « traîtres » pour rejoindre les communistes dans l’action. Cela revenait à vider la politique du front unique de son sens.

La volonté de front unitaire sous la bannière rouge de la lutte de classe est plus forte que ce vent de scission qui plane sur les réformistes. Sportifs ouvriers, votez pour la liste 4 ! On voit sur la caricature ci-dessus C. Gellert et F. Wildung, les dirigeants du sport ouvrier social-démocrate, faire la moue devant la masse unie des sportifs communistes (reconnaissables à l’initiale du club de Fichte), répondant au « front de l’union contre le fascisme » lancé par le KPD et avançant comme un seul homme derrière le drapeau rouge, la faucille et le marteau.
LA POLITIQUE DU FRONT UNIQUE
Le Parti communiste allemand avait conçu très tôt une politique adaptée à sa position minoritaire au sein du mouvement ouvrier dans une période de reflux de la montée révolutionnaire. Dès janvier 1921, il adressait une lettre ouverte publique aux directions de toutes les organisations ouvrières — politiques et syndicales — pour les appeler à des actions communes en défense du niveau de vie des travailleurs, pour leur auto-défense armée et pour la libération des prisonniers politiques. Cette initiative avait eu un grand écho dans les syndicats et les entreprises.
Sur la question du front unique et de sa mise en œuvre,
voir en particulier les pages 203-11, 215-33, 236-39,
241-43, 246-48, 249-52, 254-58, 261-62.
Une telle innovation tactique avait provoqué d’abord de fortes oppositions au sein du Parti allemand et à la tête de l’Internationale communiste. À contre-courant, Lénine l’avait défendue comme « une initiative politique modèle ». Elle finira par être adoptée, après d’âpres débats, par le IIIe (juin-juillet 1921), et surtout par le IVe Congrès de l’IC (novembre-décembre 1922). C’était la politique du « front unique ouvrier ».
Les communistes italiens l’ont ignorée dans la lutte contre le fascisme, refusant de participer au large mouvement populaire antifasciste des Arditi del popolo, parce qu’il n’était pas communiste, alors qu’il comptait une vingtaine de milliers de membres à l’été 1921. Cette erreur tragique sera vertement critiquée dans une lettre de l’IC au Parti italien, probablement rédigée par Boukharine, à la fin de l’année 1921.
Les communistes avaient donc une méthode pour appeler à l’unité contre l’ennemi de classe, a fortiori, contre les bandes fascistes : maintenir leur organisation propre et leur droit de critique, mais inviter systématiquement toutes les organisations ouvrières à lutter ensemble. La politique du front unique sera pourtant abandonnée après la mort de Lénine, dès le Ve Congrès de l’IC (juin-juillet 1924).De façon explicite, le 4 octobre de la même année, au présidium de l’exécutif de l’IC, prenant appui sur un discours de Staline du 20 septembre, le président de l’IC, Grigori Zinoviev, commencera à défendre que la social-démocratie était devenue « une aile du fascisme », une « théorie » aux conséquences tragiques…
Un exemple précis. L’appel du KPD du 25 avril 1932 : « Nous sommes prêts à combattre ensemble avec chaque organisation dans laquelle les travailleurs sont rassemblés, et qui veulent réellement mener le combat contre les baisses de salaire ». La formulation est ambiguë et Johann Chapoutot a voulu y voir la preuve que les communistes allemands avaient effectivement mené une politique de de front unique de la base au sommet envers les directions sociales-démocrates.
Pourtant, le secrétariat du KPD lui-même ne tardera pas à dissiper tout malentendu par rapport à son appel du 25 avril 1932. Le 14 juillet de la même année, il expliquera qu’il a été mal interprété par certains, mais qu’il ne proposait aucune discussion en vue d’une action commune avec les directions sociales-démocrates, ceci en dépit « des aspirations des masses, aujourd’hui disponibles pour une unité à tout prix » [1].
Chapoutot, qui fournit par ailleurs des informations précieuses sur le ralliement des élites allemandes au fascisme, se trompe factuellement, lorsqu’il prétend que « les communistes proposaient l’alliance, non seulement à la base mais aussi au sommet » à la social-démocratie allemande (minute 13:15–13:20 – vidéo ci-dessous) et qu’il mentionne justement l’appel du 25 avril à l’appui de cette thèse (minute 18:46–19:11).
Il tend aussi, me semble-t-il, à minimiser l’importance cruciale de ce front uni du mouvement ouvrier en concluant: « Quand bien même les marxistes auraient-ils été majoritaires et unis, jamais… jamais… le président Hindenburg n’aurait appelé un chancelier social-démocrate au pouvoir » (minute 19.41-19:52). Or, Trotsky répond précisément à cet argument:
Les sociaux-démocrates, alliés aux communistes, ne pourraient pas s’emparer du pouvoir. […] La social-démocratie et le Parti communiste ont à eux deux environ 40 % des voix, sans tenir compte du fait que les trahisons de la social-démocratie et les erreurs du Parti communiste rejettent des millions d’ouvriers dans le camp de l’indifférence ou même dans celui du national-socialisme. Le seul fait pour ces deux partis de mener des actions communes accroîtrait considérablement la force politique du prolétariat, tout en offrant de nouvelles perspectives aux masses. (Œuvres, janvier 1932)
En effet, le potentiel d’un large front social du monde du travail et des classes populaires agissant au coude à coude peut défier les arithmétiques politiciennes les plus subtiles. Nous avons pu nous en rendre compte récemment en France, au printemps 2025, lorsque les résultats des listes du Nouveau front populaire ont donné tort à tous les instituts de sondage. Pourtant, il ne s’agissait que d’un front électoral…
Les ravages de la « théorie du social-fascisme »
Le terme « social-fasciste » a été banalisé par le VIe Congrès de l’IC (juillet-septembre 1928). Et Chapoutot a raison d’expliquer qu’il a pu se répandre en Allemagne, en particulier à la suite de la répression sanglante de la manifestation communiste du 1er Mai 1929 par le chef social-démocrate de la police de Berlin, Karl Zörgibel (33 mort et 192 blessés graves).
En revanche, je crois qu’il a tort de justifier l’usage de ce terme par le KPD à l’égard des sociaux-démocrates en expliquant que cela « pouvait s’argumenter dans la mesure où les sociaux-démocrates, le SPD, avait fait le choix d’une politique de droite » (minute 17:49-18:37 de la vidéo). Avec un tel raisonnement, le Parti socialiste français pourraît tout aussi bien être traité aujourd’hui de « social-fasciste ».

On peut en effet comprendre que cette politique de la terre brûlée des dirigeants du SPD ait apporté de l’eau au moulin à la politique ultra-sectaire de la direction du Parti communiste allemand qui menait une lutte à couteaux tirés sur deux fronts — contre les sociaux-fascistes (les socialistes) et contre les nazis.
Le KPD faisait alors littéralement la chasse aux socialistes. Le 22 février 1930, on pouvait ainsi lire dans son organe de presse, Le Drapeau Rouge : « Celui qui appartient encore au SPD est pourri et doit être viré des entreprises et des syndicats ».
Le 24 août 1930, le KPD publiait enfin son « Programme pour la libération nationale et sociale de l’Allemagne », qui s’adressait à « l’aile gauche » du camp nazi (la scission d’Otto Strasser et de ses nationaux-socialistes révolutionnaires datait du 4 juillet). On pouvait y lire notamment que les sociaux-démocrates étaient des « agents volontaires des impérialistes français et polonais » (!)

Le Parti communiste allemand ira même jusqu’à soutenir le référendum de l’extrême droite nationaliste et des nazis pour renverser le gouvernement social-démocrate de Prusse — 62% de la population du Reich —, qui échouera en votation populaire le 9 août 1931 (Johann Chapoutot situe cet événement et la note qui s’y rapporte en août 1930 — il s’agit évidemment d’une coquille — cf. Les irresponsables, 2025, p. 96).

Le ministre du SPD Severing distribue « équitablement les subventions
sportives de l’État » [de Prusse]. Pour les sportifs ouvriers 120 000 marks,
pour les sportifs bourgeois plus d’un million. Luttez contre le social-fascisme
et le national-fascisme ! Votez communiste ! Votez pour la liste 4 ! (9 septembre 1930)
Le 20 juillet 1932, le gouvernement ultra-réactionnaire du baron von Papen prendra finalement l’initiative de dissoudre le gouvernement de Prusse par ordonnance présidentielle et de suspendre par la même voie les libertés démocratiques dans le Grand-Berlin et le Brandenburg, soumis à la loi martiale.

Pour les nazis, c’était une répétition générale. Devant l’absence de réaction des deux principaux partis du mouvent ouvrier. Goebbels exultait : « Les rouges ont raté leur chance. Elle ne reviendra jamais ». C’est dans ce contexte que le Parti nazi va obtenir son plus important score électoral aux élections législatives du 31 juillet 1932, avec 37,3% des suffrages. Il perdra du terrain aux élections du 6 novembre, avec 33,1% des voix, moins de trois mois avant son accession au pouvoir.
En réalité, il ne fait guère de sens de se demander qui des sociaux-démocrates ou des communistes ont fait le plus résolument obstacle à l’unité d’action du mouvement ouvrier contre le fascisme. Les deux portent une lourde responsabilité à ce sujet. La social-démocratie, d’abord, en se mettant à la remorque d’une bourgeoisie impérialiste, guerrière, anti-ouvrière et antidémocratique ; en cherchant son salut dans la défense désespérée de la République de Weimar ; en renvoyant nazis et communistes dos à dos ; en acceptant les politiques antisociales et autoritaires du gouvernement Brüning. En même temps, l’Internationale communiste stalinienne et la direction du Parti communiste allemand lui ont grandement facilité la tâche en taxant les sociaux-démocrates de « sociaux-fascistes » et en refusant de se battre pour une politique de front unique antifasciste du sommet à la base.
Cette leçon ne doit pas être oubliée ! Bien sûr, une politique de front unique pose aujourd’hui des problèmes très différents que durant l’entre-deux-guerres, ne serait-ce que parce que le monde du travail est infiniment moins organisé. On notera cependant que la question du front unique antifasciste ne se posait déjà pas dans les mêmes termes en Italie (1920-1921) et en Allemagne (1930-1932). Mais il n’en reste pas moins que la volonté de rassembler le monde du travail, les couches populaires et leurs organisations dans le combat contre l’extrême-droite et les politiques autoritaires d’États de plus en plus répressifs nécessite aujourd’hui une politique d’unité en dépit des profondes divergences qui les traversent. En aucun cas, la radicalité légitime des secteurs les plus combatifs ne doit s’opposer à la volonté constante de développer l’unité d’action de la base au sommet.
Jean Batou, 2 mars 2026
Note :
[1] Gilles Vergnon, « Face à Hitler ? Le KPD de 1930 à 1933 », Cahiers Léon Trotsky, 36,1988, p 19.
Le témoignage d’Erich Wollenberg
Erich Wollenberg (1892-1973) est un témoin privilégié du tournant le plus tragique de l’histoire du mouvement ouvrier allemand : sa défaite sans combat face à Hitler. L’article qu’il rédige en août 1934, publié par l’hebdomadaire de l’opposition de gauche allemande en exil, Unser Wort (Notre parole), dresse un acte d’accusation contre la politique désastreuse de la direction du Parti communiste allemand, dictée par Staline. En refusant de façon suicidaire de se battre pour une politique de front unique avec la social-démocratie, il a capitulé devant le danger mortel du nazisme.

Pour illustrer cette décente aux enfers des dirigeants communistes allemands, ce témoignage est précieux. La biographie de son auteur reste à écrire. Il a assuré la sécurité du Conseil d’ouvriers et de soldats de Prusse orientale lors de la révolution de novembre 1918, puis commandé l’Armée rouge du Nord de la République bavaroise des conseils au printemps 1919. Condamné à deux ans de prison, il s’est évadé trois fois avant d’être libéré en 1922. En 1923, il a dirigé l’édition orientale du journal communiste, Die Rote Fahne, et participé au soulèvement révolutionnaire de l’automne 1923. Dès avril 1924, il est réfugié à Moscou, où il sert comme officier dans l’Armée rouge. Après un bref séjour clandestin en Allemagne, il regagne l’URSS où il anime la section militaire de l’Institut Marx-Engels et enseigne l’histoire du mouvement ouvrier occidental à l’École Lénine internationale.
De retour en Allemagne en 1931, au bénéfice d’une amnistie, il dirige l’organisation militaire clandestine du Parti communiste, le Roter Frontkämpferbund, dont il édite le journal. Abandonné par la direction du Parti, il est grièvement blessé dans une confrontation avec les bandes nazies, en juillet 1932. Journaliste à la Rote Fahne, il se montre de plus en plus critique par rapport à la ligne du Parti. D’après Pierre Broué, il rentre alors en contact avec le fils de Trotsky, Léon Sedov, à Berlin.
Convoqué à Moscou, fin 1932, il est exclu du Parti en avril 1933, mais échappe à la répression stalinienne en réussissant à gagner Prague en juillet 1934. Il s’adresse alors à Trotsky et organise un réseau oppositionnel dans le Parti communiste tchèque. Poursuivi par les agents d’Hitler et de Staline, il est finalement arrêté à Paris par la Gestapo en 1940. Il parvient cependant encore une fois à s’évader et à gagner le Maroc, où il est interné par les autorités de Vichy. Libéré en 1942, il sert dans l’armée américaine puis vit à Paris, à Munich, puis à Hambourg, où il devient écrivain et journaliste. Il meurt à Munich, le 6 novembre 1973.
Jean Batou
« Aux membres du KPD ! Aux combattants du Front Rouge ! Aux sans-parti, aux travailleurs communistes oppositionnels ! » [1]

Chers camarades et amis,
Depuis 1918-1919, je lutte au coude à coude avec vous dans les rangs du Parti communiste allemand (KPD) et du Roter Frontkämpferbund (RFB) [L’Union des combattants du Front rouge (RFB) est une organisation militante antifasciste liée au KPD. Créée en 1924 et interdite en 1929, elle poursuit dès lors ses activités dans la clandestinité, NdT] contre le système capitaliste, contre la République de Weimar et le fascisme, pour la dictature du prolétariat, pour la victoire du socialisme. En avril 1933, la commission internationale de contrôle du Komintern (IKK) m’a exclu du Parti à la demande de Fritz Heckert au motif d’activité oppositionnelle envers la direction et à la politique du KPD.

Vous, mes anciens camarades de lutte, avez le droit d’exiger de moi des explications sur les raisons qui m’ont poussé à me séparer du Parti. Je considère moi-même comme mon plus grand devoir humain et révolutionnaire de vous donner ces explications, de rendre compte devant vous, en toute franchise et sans réserve, de mon activité politique et de mes divergences avec la direction du Parti.
Vous pouvez penser que je le fais un peu tard et que j’ai laissé passer plus d’un an après mon exclusion du Parti. Mais j’ai été retenu à Moscou contre ma volonté, sur ordre de Heckert, Ulbricht, Pieck et des autres dirigeants du KPD dans l’émigration. La centrale du KPD m’y avait déjà « transféré à titre punitif », en décembre 1932, pour activité oppositionnelle, bien que j’eusse demandé à plusieurs reprises de façon pressante à rester en Allemagne pour ne pas abandonner mes camarades de lutte communistes à la dictature hitlérienne menaçante.
À Moscou, ma demande répétée de retourner en Allemagne a été abruptement rejetée par la centrale d’émigration du KPD. Tout particulièrement après mon exclusion du Parti, Heckert a essayé par tous les moyens de m’isoler complètement du prolétariat allemand sur le plan politique et de me faire taire en m’offrant un poste de fonctionnaire tranquille et bien payé en province en Russie.
Je ne pouvais pas continuer à assumer mon éloignement de votre lutte héroïque et d’une difficulté sans précédent, ceci pour moi-même, pour vous et pour le prolétariat allemand. J’ai donc quitté l’Union soviétique de ma propre initiative.
J’ai eu besoin de quelques petites semaines pour m’informer en Allemagne et dans les pays voisins de la situation politique du « Troisième Reich » et des courants qui se font jour dans le camp du communisme. Je m’adresse maintenant à vous en vous priant de m’écouter en camarades et d’en tirer les conséquences avec un sens des responsabilités communiste et une fermeté révolutionnaire : soit contre moi, soit contre la direction et la politique qui, j’en suis convaincu, ont causé la honteuse défaite du prolétariat allemand et qui empêchent aujourd’hui les forces révolutionnaires de se ressouder pour lutter et vaincre le fascisme et l’asservissement capitaliste [2].

Ma trajectoire politique et ma première opposition
Tout d’abord, il me faudra dire quelques mots de mon passé politique.
Septembre 1918, adhésion à l’USPD à Königsberg, comme lieutenant et blessé de guerre. Participation à la Révolution de novembre dans les rangs de la Ligue Spartacus. Avril 1919, direction d’une partie de l’Armée rouge en Bavière. Mai 1919 – mars 1922, prison et forteresse avec de brèves interruptions, à la suite de trois évasions réussies. 1922, rédacteur à la Rote Fahne de Berlin et de Königsberg. 1923, dans l’illégalité, participation aux combats de la Ruhr, puis dirigeant politico-militaire dans le sud-ouest de l’Allemagne. 1924, menacé d’une condamnation à mort, envoyé comme émigré politique en Russie, où je suis resté jusqu’au printemps 1931, avec une seule interruption (un an de travail illégal en Allemagne).
Mars 1931, retour en Allemagne à la faveur de ladite « amnistie pour crimes de sang ». Jusque-là, informé de façon unilatérale par la presse du Parti communiste et les rapports du Comité central du KPD au Komintern, je pensais que, dans les grandes lignes, le Parti communiste, sa direction et sa politique étaient sains.
Lors d’un bref séjour à Königsberg, j’avais pu constater que la direction du Parti était un appareil sclérosé et qu’elle n’avait pas de contact vivant avec les cadres du parti et les larges masses travailleuses. De nombreux travailleurs communistes et les combattants du Front rouge de la ville m’ont demandé de faire pression sur le Comité central pour qu’il remédie à cette situation.
À Berlin, un camarade de premier plan m’a assuré que la centrale était au courant des « conditions de travail malsaines » en Prusse orientale et qu’elle allait bientôt prendre des mesures. Pour autant, bien entendu, rien n’a été fait.
En tant que membre de la direction fédérale du RFB illégal et rédacteur en chef du Roter Front, j’ai eu l’occasion de connaître la plupart des grandes organisations régionales du KPD et des Unions régionales du RFB à l’occasion de fréquents voyages pour donner des instructions, de réunions publiques de masse et de conférences illégales, de cours de formation, d’excursions, etc. Là, j’ai dû constater que les symptômes du mal que j’avais observés en Prusse orientale au sein du Parti (crise de confiance, bureaucratisation de l’appareil, etc.), se retrouvaient partout.
Si j’avais cru au début que le mauvais choix de quelques responsables d’un district (la Prusse orientale) était responsable du climat malsain qui régnait là-bas dans l’organisation du Parti, je me suis rendu compte de plus en plus clairement que la politique du Parti était erronée sur toute une série de questions centrales et que la direction de l’ensemble du parti était rongée par le bureaucratisme et l’opportunisme.
Les principales causes des symptômes du mal me semblaient être les suivantes :
1. Bureaucratisation de la vie du parti
Les révolutionnaires professionnels étaient remplacés par des fonctionnaires du Parti bien payés qui n’avaient plus aucun lien vivant avec les « simples » membres et les masses ouvrières laissées-pour-compte. Un byzantinisme écœurant régnait au sein de la direction du Parti (autocongratulation). À l’intérieur et à l’extérieur du Parti, en particulier dans la confrontation avec les ouvriers révolutionnaires critiques et oppositionnels, les méthodes de persuasion de Lénine avaient été remplacées par la matraque de Staline.
2. Politique erronée à l’égard de la social-démocratie et des nazis
Le slogan du « social-fascisme » n’a pas seulement masqué aux masses le danger du véritable fascisme, du fascisme hitlérien, il a aussi largement contribué à renforcer et à réhausser la muraille de Chine que les dirigeants du SPD avaient érigée entre les ouvriers communistes et sociaux-démocrates.

La politique syndicale de la centrale, avec l’Opposition syndicale révolutionnaire (RGO), a complètement éliminé l’influence des révolutionnaires au sein des syndicats réformistes et les plus grandes organisations de masse du prolétariat allemand ont été entièrement abandonnées aux Leipart [Président de la Confédération générale des syndicats allemands (ADGB) depuis 1921, NdT] et à leurs semblables.
L’orientation selon laquelle « le SPD était l’ennemi principal » ou que « la lutte principale devait être dirigée contre le SPD », avait si bien vidé le cerveau des dirigeants du KPD qu’ils ignoraient et niaient la progression du fascisme hitlérien. En février 1932, par exemple, le camarade Thälmann [président du KPD, de 1925 à 1933, NdT], lors de la session plénière du Comité central du KPD, déclarait que « rien ne serait plus fatal qu’une surestimation opportuniste du fascisme hitlérien ». Cette évaluation politique erronée des forces de classe empêchait nécessairement tout progrès vers un véritable front unique antifasciste, qui devait naturellement viser principalement les nazis.
Comment le KPD pouvait-il gagner des ouvriers sociaux-démocrates au front unique en déclarant « il faut d’abord vaincre le SPD, ensuite seulement on pourra battre les nazis » ? Les bureaucrates du Parti n’ont pas compris que, au contraire, le SPD ne pouvait être battu que si nous battions les nazis « d’abord » et sans fléchir, afin que les ouvriers sociaux-démocrates, « jusqu’au dernier d’entre eux », reconnaissent que, par nos actes, nous, les communistes, étions les meilleurs combattants contre le fascisme.
La participation au « référendum » fasciste, que nous avons désigné sous le nom de « Référendum rouge », a contribué de manière extraordinaire à la confusion de la classe ouvrière et apporté de l’eau au moulin des nazis [3], de même que lorsque nous avons cru combattre le fascisme en nous comportant de manière encore plus nationaliste que les nazis (Programme de « libération nationale » [4], etc.).
3. Embourgeoisement parlementaire du parti
L’opportunisme parlementaire le plus superficiel supplantait de plus en plus la politique communiste, révolutionnaire, visant à gagner les masses pour conquérir le pouvoir. La bureaucratie du parti, sous le slogan de la lutte contre la terreur individuelle, menait en réalité une lutte contre la capacité de défense du prolétariat. La direction du Parti dénonçait publiquement comme « terreur individuelle » toute lutte défensive des ouvriers, voire la simple possession d’armes ou la préparation d’explosifs pour des combats révolutionnaires futurs. En réalité, parmi les ouvriers communistes, généralement conscients de l’importance de la lutte révolutionnaire de masse, il n’y avait pas de tendances sérieuses à la terreur individuelle, mais une volonté très sérieuse de lutter réellement contre le fascisme.
Dans la bureaucratie du Parti, cette volonté ne se manifestait que par une phraséologie radicale. Des préparatifs adéquats en vue de l’illégalité n’avaient même pas été entrepris, de sorte que, par exemple, le principal dirigeant du Parti, le camarade Thälmann, s’était contenté d’une résidence « illégale », utilisée depuis dix ans déjà à de telles fins et donc connue depuis longtemps, non seulement d’une grande partie des permanents actuels et des ex-permanents du Parti, mais aussi de la police.
La situation était encore pire pour ce qui était des préparatifs de l’illégalité pour l’ensemble du Parti. Ses organes moyens et inférieurs, en raison du slogan selon lequel « le fascisme était déjà là depuis longtemps », que le fascisme hitlérien n’était pas pire que le « fascisme de Severing » [membre du SPD, ministre de l’Intérieur de l’État libre de Prusse de 1920 à 1926 et de 1930 à 1932, mais aussi ministre allemand de l’Intérieur, de 1928 à 1930, NdT] ou le « fascisme de Brüning » [membre du Zentrum, chancelier d’Allemagne du 30 mars 1930 au 30 mai 1932. Il gouverne par décret en contournant le parlement, NdT], n’avaient absolument aucune idée de l’ampleur de la terreur sous le véritable fascisme, celui de Hitler.

La bureaucratie du parti évaluait tout sous l’angle de la captation et du comptage des suffrages parlementaires. Elle était aussi éloignée de la pensée révolutionnaire et de réflexions sur la prise du pouvoir que de la compréhension des souffrances que le fascisme impose à la classe ouvrière. En revanche, la centrale, satisfaite d’elle-même, célébrait une « victoire électorale » après l’autre. Elle comptait les bulletins de vote du KPD, les comparait triomphalement aux bulletins de vote du SPD et se cachait la tête dans le sable comme une autruche devant les bulletins de vote des nazis.
C’est ainsi que le Parti communiste allemand a pu, sous une direction bureaucratique et parlementaire et avec une politique erronée et non léniniste, célébrer une « victoire parlementaire » après l’autre, tandis que les nazis préparaient leurs forces pour l’assaut – et la centrale des fonctionnaires émigrés du KPD continue sans relâche ce jeu absurde, comme si la victoire d’Hitler, l’assassinat de milliers des meilleurs combattants révolutionnaires, les camps de concentration, l’écrasement du Parti, l’anéantissement des syndicats, les camps du service du travail obligatoire, etc., n’existaient pas.
Ce que Marx et Engels disaient, après la défaite de la révolution de 1848-1849, des dirigeants de ce grand mouvement, s’applique parfaitement aux bureaucrates du KPD :
« Ce sont les mêmes gens qui, sous prétexte d’une activité sans répit, non seulement ne font rien eux-mêmes, mais cherchent encore à empêcher que quelque chose soit fait en général, sauf le verbiage ; les mêmes gens qui, […] par leur crainte d’accomplir un acte quelconque entravaient le mouvement à chaque pas et l’ont amené à la fin à la défaite ; les mêmes gens qui voient bien la réaction [le fascisme, E. W.] et s’étonnent énormément de s’apercevoir qu’ils sont dans une impasse où ni la résistance ni la fuite ne sont guère possibles » (« Le manifeste des trois de Zurich » (3e partie de la lettre circulaire à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres, des 17-18 septembre 1879), in : Marx et Engels, Œuvres choisies, tome 3, p. 94).
La politique erronée et la pétrification bureaucratique de la direction du KPD avaient poursuivi l’œuvre de trahison de la classe ouvrière menée par la direction du SPD et conduit le prolétariat allemand dans une telle impasse, durant l’hiver 1932-1933, que ni résistance ni fuite n’étaient possibles. Hitler avait la partie facile.
Camarades !
Ce sont les principaux désaccords politiques qui ont motivé mes critiques, puis ma lutte oppositionnelle contre la direction du KPD.
À l’aide de quelques exemples concrets, je voudrais encore vous décrire mes confrontations avec la direction du parti et les événements qui ont conduit à mon exclusion.
Le RFB et la direction du parti
J’ai eu mes premières divergences en tant que membre de la direction fédérale du RFB. Le développement sain du RFB en une véritable organisation de défense prolétarienne a été empêché par l’attitude ambiguë de la direction du Parti. En 1929, la centrale n’avait pas seulement saboté les luttes de mai [Allusion à la répression sanglante des manifestations de rue du 1er Mai, interdites par la police de Berlin sous le contrôle du SPD, qui avait fait 33 morts, NdT], elle avait même poussé un soupir de soulagement lorsque Severing avait interdit le RFB.
La centrale voulait profiter de l’occasion pour liquider complètement le RFB en lançant le mot d’ordre suivant : « Les camarades du RFB entrent tous dans le parti ! ». Ce n’est que lorsque la liquidation du RFB a échoué en raison de la résistance de ses combattants que la centrale a donné l’autorisation de maintenir illégalement cette organisation. Le comportement de la direction du Parti pendant et après les combats de mai 1929 explique que certains prolétaires mal formés du RFB aient été victimes de la démagogie nazie et soient passés à la SA [Sturmabteilung ou Section d’assaut, organisation paramilitaire du Parti nazi fondée en 1920, NdT].

La petite guerre menée par la direction du Parti contre l’activisme du RFB a pris les formes les plus diverses. Par exemple, lorsque quelques membres du Rote Jungfront [Front de la jeunesse rouge, organisation de jeunesse du RFN, NdT] se sont laissé entraîner dans des actions de fermeture inutiles [5] – conséquence de l’inaction à laquelle les condamnait la politique du Parti – la centrale a ordonné de désarmer l’ensemble du Rote Jungfront. Après de longues négociations, cet ordre ne fut certes pas annulé, mais il ne fut pas non plus exécuté.
Toutes les tentatives pour améliorer la formation politique et technique des camarades du RFB échouèrent face à la résistance de la centrale, qui prit prétexte de mon arrestation, en novembre 1931, et de l’ouverture d’une procédure de haute trahison contre moi pour « poursuite des activités du RFB » pour m’éloigner de la direction fédérale après la levée de ma détention préventive (en mars 1932) et m’affecter comme rédacteur politique à la Rote Fahne.
Le parti et le rassemblement nazi dans la salle Pharus-Berlin [6]
Au sein de la rédaction de la Rote Fahne, les frictions étaient permanentes, notamment avec le secrétaire de district du KPD et membre de la direction centrale restreinte, Walter Ulbricht, qui se laissait encenser comme le « leader historique du prolétariat berlinois ». Ulbricht ne s’intéressait qu’à la lutte contre les « sociaux-fascistes » et s’opposait donc à la mise en œuvre d’un large combat idéologique de masse contre les nazis.
J’avais pris contact avec de nombreux prolétaires SA dans le Wedding et j’avais obtenu d’eux l’assurance qu’ils se rendraient à une réunion du KPD avec un co-orateur nazi (une heure de temps de parole) et qu’ils ne tenteraient pas de perturber la réunion.
Le secrétaire adjoint de district – un brave camarade révolutionnaire qui se trouve aujourd’hui entre les mains des bourreaux fascistes – a profité de l’absence temporaire d’Ulbricht pour ordonner à la direction du sous-district de Wedding de lancer une campagne de masse pour gagner les partisans nazis induits en erreur en organisant une telle réunion de discussion.
La direction du sous-district de Wedding a saboté la décision et, lorsqu’elle a finalement organisé la réunion dans la salle Pharus, à la mi-juin 1932, elle a si mal préparé les choses que seuls 300 à 400 camarades étaient présents au début de la réunion, dont 50 hommes chargés de la protection de la salle, tandis que 400 hommes des SA se trouvaient dans la cour, auxquels la direction du sous-district voulait interdire l’entrée avec l’aide de la police. Elle n’avait laissé entrer dans la salle que l’intervenant nazi avec deux SS [Schutzstaffel (escadron de protection), créé en avril 1925, initialement comme troupe de protection de Hitler, NdT] comme protection.

Comme il ne s’agissait pas de « convaincre » trois fonctionnaires nazis endurcis, j’ai laissé entrer les 400 prolétaires SA dans la salle, malgré les protestations de la direction de l’assemblée. La soirée de discussion s’est déroulée avec succès, sans perturbations sérieuses, et la décision a été prise à l’unanimité de discuter à fond de la question la plus importante pour les prolétaires SA, « le NSDAP et le monde du travail », lors d’une nouvelle assemblée du KPD.
Comme la direction « oubliait » de poursuivre la campagne, Goebbels passa à la contre-attaque et organisa une réunion, le 2 juillet, dans la salle Pharus, pour laquelle un certain nombre de SS furent mobilisés en raison de l’attitude chancelante des SA de Wedding.
Walter Ulbricht me donna l’ordre de prendre la parole à cette réunion en tant que conférencier. J’acceptai avec plaisir, mais j’exigeai qu’une protection suffisante soit accordée aux orateurs. Le secrétaire de la direction du sous-district de Wedding m’expliqua que ce n’était pas possible dans le court laps de temps imparti (il n’était qu’une heure de l’après-midi !), qu’il ne pouvait rien faire d’autre que d’appeler les cellules du parti à manifester à 20 h 30 dans la Müllerstrasse (le rassemblement nazi était prévu à 19h30).
Cela revenait à laisser l’orateur communiste sans protection et à envoyer les ouvriers communistes sous les matraques en caoutchouc de la police de Severing, dans la Müllerstrasse [rue qui donne accès à la salle Pharus, dans le quartier de Wedding à Berlin, NdT], ce qui n’avait aucun sens. Ma protestation auprès d’Ulbricht n’a eu aucun succès ; il m’a expliqué que les préparatifs effectués par la direction du sous-district de Wedding étaient tout à fait suffisants et que je n’avais pas le droit de rassembler moi-même une équipe dans le Wedding ou dans un autre sous-district pour protéger l’orateur.
Je me suis donc rendu seul à la réunion nazie, où plus de 800 SA et SS étaient présents. On ne m’a pas laissé parler, malgré les assurances données au début. Dans son discours de clôture, par des mensonges éhontés, l’orateur nazi a provoqué une atmosphère de pogrom contre moi. À la sortie, les SS m’ont attendu, m’ont assommé, m’ont volé ma serviette et m’ont frappé à coups de couteau, de matraque et de talon. Gravement blessé à la tête et au visage, j’ai été transporté à l’hôpital par des camarades du RFB, à moitié inconscient, où l’on a constaté entre autres une commotion cérébrale.
Ulbricht a répondu à ma protestation contre le comportement criminel de la direction du sous-district de Wedding par une procédure du Parti contre moi ! J’aurais porté atteinte à l’autorité du Parti de deux manières : en critiquant la direction du sous-district et donc indirectement « le chef du prolétariat berlinois, le camarade Walter Ulbricht lui-même » ; et en me faisant battre par des nazis, moi, un responsable du KPD, dans le « Wedding rouge », ce qui ne pouvait avoir qu’un mauvais effet sur les ouvriers. Lorsque j’avais vu que j’étais seul, je n’aurais tout simplement pas dû aller dans la salle Pharus, en dépit de l’ordre de la centrale.

Pendant ce temps, Goebbels avait fait glisser des « plans d’assassinat communistes » dans ma serviette volée et, avec son « agression », il initia une violente campagne d’assassinat et de pogrom contre moi. Cela a conduit à mon arrestation temporaire. Le soir où j’ai été libéré de la préfecture de police, je me suis retrouvé devant le tribunal du Parti qui m’a réprimandé « pour mon comportement indiscipliné » (critique de la direction du sous-district et d’Ulbricht) et m’a interdit de poursuivre mes activités politiques dans le Wedding.
Les dirigeants historiques du KPD le 20 juillet
Le 20 juillet 1932, la centrale du KPD publiait un large appel contre la « terreur individuelle » dans la Rote Fahne. Il contient ce que les bureaucrates du Parti ont écrit de plus éhonté sous ce masque, en réalité contre la capacité de défense du prolétariat.
La centrale avait reçu des informations sur la décision imminente de von Papen [7]. Dans sa peur mortelle de l’activité des ouvriers, d’une lutte défensive du prolétariat, dans l’article de la Rote Fahne, la centrale stigmatisait toute possession d’armes comme « terreur individuelle » et menaçait les contrevenants « d’exclusion immédiate du parti ».
Les dirigeants du KPD n’avaient pas d’autres soucis à la veille du 20 juillet. Ils quittèrent Berlin. Thälmann se rendit à Leipzig et Wilhelm Pieck monta tranquillement dans le train pour Brunswick, le 20 juillet au matin, après avoir acheté à la gare le journal annonçant la destitution de Severing, etc. Walter Ulbricht, le « leader du prolétariat berlinois » ne s’occupait pas des ouvriers berlinois, mais dirigeait depuis sa résidence clandestine le déménagement des dossiers poussiéreux et de tous les beaux appels à voter qui étaient évacués de la Karl Liebknechthaus par camion.
Pendant ce temps, plus d’un million d’ouvriers berlinois se retrouvaient sans chef dans les rues. Le front unique entre le Rot Front et la Reichsbanner était établi « en bas », c’est-à-dire parmi les masses ouvrières [« Rot Front » renvoie ici au RFB. La « Reichbanner » est une organisation militante républicaine des partis et syndicats qui soutiennent la République de Weimar, formée en partie d’anciens combattants à l’initiative de la social-démocratie, NdT]. Des éléments de la Schupo [police berlinoise, NdT] fraternisaient avec les ouvriers, d’autres étaient complètement désemparés et incapables d’agir.
Le 20 juillet, le prolétariat allemand tenait encore une fois le gouvernail de l’histoire entre ses mains. Il a laissé passer cette brillante occasion en raison de la trahison ouverte de la direction du SPD et de l’échec catastrophique de la direction du KPD. Le 20 juillet fut un jour décisif dans la lutte entre la révolution et la contre-révolution en Allemagne. Le 30 janvier 1933, Hitler a récolté facilement ce que Franz von Papen [politicien monarchiste, exclu du Zentrum pour avoir provoqué la chute du gouvernement Brüning, le 30 mai 1932. Il a été chancelier du Reich, du 1er juin au 3 décembre 1932, NdT] avait pu semer sans ambages le 20 juillet.

Le siège du Parti communiste à Berlin, 1932
Après la victoire d’Hitler, Fritz Heckert [député du KPD au Reichstag de 1924 à 1933. Il a été membre du BP du KPD de 1925 à sa mort, à Moscou, en 1936, NdT] s’est moqué à Moscou de ces « petits-bourgeois du Parti » qui « avaient perdu la tête à cause du 20 juillet ». Ce n’est pas nous qui, le 20 juillet et depuis lors, tempêtons contre la direction et la politique du KPD, qui avions « perdu la tête », mais le 20 juillet avait montré que la révolution allemande était « sans tête », que le prolétariat allemand, sans direction révolutionnaire, courait à la catastrophe.
Deux expressions à retenir
La réponse qui m’a été donnée, le 20 juillet, par l’un des fonctionnaires de Wedding sur la situation dans laquelle se trouvait le Parti, est caractéristique de l’effondrement du parti de Liebknecht : « Pour nous, cela va tout à fait bien. J’ai convoqué les secrétaires de cellule et les responsables de l’agit-prop et leur ai expliqué que tout restait comme avant, que Severing restait l’ennemi principal. Ils l’ont compris. Ainsi, chez nous, il n’y a aucun risque de s’écarter de la ligne du parti ».
« Aucun risque de déviation » par rapport à la ligne du Parti qui voyait dans le SPD « l’ennemi principal » contre lequel le « principal coup » devait être porté – voilà ce qui était également décisif, le 20 juillet, pour les petits et grands fonctionnaires du parti. Lorsqu’en avril 1933, à Moscou, j’ai cité les paroles du fonctionnaire de Wedding lors de ma procédure d’exclusion devant la « plus haute instance du parti », Heckert s’est exclamé sous les applaudissements des autres membres de la Commission de contrôle de l’Internationale communiste :
« Cet homme avait absolument raison. Severing était alors, même le 20 juillet, l’ennemi principal. Que Severing soit chassé par nous ou par von Papen, c’était la même chose. Dans les deux cas, cela représentait une victoire des ouvriers ».
Depuis le 20 juillet, j’aurais considéré comme un crime de continuer à me taire. Il n’y avait pas de groupe au sein de la centrale qui puisse constituer un noyau sain pour la création d’un nouveau, d’un véritable parti communiste. Le groupe d’opposition de l’époque, Neumann-Remmele [Heinz Neumann et Hermann Remmele avaient joué un rôle important dans la soumission de la direction du KPD à Staline. À partir de 1931, ils ont cependant développé des divergences avec l’orientation du Parti, à laquelle ils reprochaient de sous-estimer le danger nazi, NdT], était compromis par le passé politique de ses dirigeants.
Il comprenait, outre de brillants révolutionnaires comme Eugen Schönhaar [arrêté à l’automne 1933 et abattu par la Gestapo, le 1er février 1933, lors d’une prétendue « tentative d’évasion », NdT], assassiné par Göring, un Willi Münzenberg [ancien membre de la Ligue spartakiste, puis du KPD, dont il a été membre du comité central en 1924. Il animera l’Internationale communiste de la jeunesse avant de devenir l’un des principaux propagandistes du Komintern, NdT] dont l’affairisme n’avait d’égal que son manque de caractère politique.

La critique que la fraction Neumann-Remmele adressait à la politique de la centrale était en partie tout à fait juste, en partie totalement erronée. La fraction n’avait pas de programme, et elle a dû se désintégrer lamentablement lorsque la centrale a fait monter les enchères.
Le point de cristallisation du nouveau parti communiste luttant dans l’esprit de Lénine et de Liebknecht ne pouvait reposer, au sein du KPD, que sur les ouvriers révolutionnaires.
Cette constatation m’a incité à rompre la discipline du parti après le 20 juillet et à nouer des liens d’opposition avec des fonctionnaires du parti et du RFB de niveau moyen et inférieur, ainsi qu’avec des membres « ordinaires ».
Comment les « leaders historiques » ont vu venir Hitler…
La centrale m’a donné l’ordre de partir pour Moscou après avoir constaté que la faim (j’avais été licencié sans préavis, après le 20 juillet, malgré ma maladie et mon illégalité) ne pouvait m’abattre. Suite à mes demandes répétées de pouvoir rester en Allemagne, j’ai fait traîner mon départ pour Moscou d’octobre à décembre 1932. Finalement, je me suis rendu à Moscou avec l’accord de mes amis politiques. Mon intention était d’informer mes camarades sur place de la situation réelle en Allemagne, puis de rentrer en Allemagne au plus tard deux ou trois mois après, en supposant qu’Hitler ne soit pas encore arrivé au pouvoir d’ici là.
L’exigence de mon voyage à Moscou était un leurre : je prêchais devant des oreilles sourdes. « L’Allemagne n’est pas l’Italie », me disait-on. « Hitler ne pourrait pas arriver au pouvoir tout seul », affirmait-on en se référant au fameux slogan selon lequel le SPD et les nazis étaient des « jumeaux » ; « le fascisme était un bloc informe de ces deux organisations (SPD et NSDAP) » ; et « la bourgeoisie ne pourrait pas se maintenir aux commandes sans ce bloc [du SPD et du NSDAP, E.W.] » (Staline, cité par Die Internationale, février 1932, p. 68).
Le 30 janvier 1933 dans la soirée, arriva un télégramme chiffré de la centrale du KPD informant le Komintern qu’elle avait reçu « de source absolument sûre l’information selon laquelle un gouvernement hitlérien n’entrerait pas en ligne de compte dans un avenir prévisible ».
Le lendemain, les faux prophètes de la centrale du KPD et du Komintern avaient une nouvelle recette. Désormais, l’instauration du gouvernement hitlérien n’était qu’un « signe de la montée révolutionnaire du prolétariat et de la faiblesse de la bourgeoisie ». Fin février, quelques jours avant la provocation de l’incendie du Reichstag, Fritz Heckert célébrait au comité du Parti de Moscou la « formidable avancée communiste en Allemagne », constatait que « les nazis n’avaient pas de base sociale » (!), que « le gouvernement hitlérien était sur le point de s’effondrer », etc.
Triomphant, il se référait à Frick [ministre de l’Intérieur du Troisième Reich, depuis le 30 janvier 1933, NdT] qui avait déclaré devant des représentants de la presse qu’« un parti aussi puissant que le parti communiste ne pouvait pas être interdit, mais seulement combattu idéologiquement ». Lui, et avec lui toute la centrale, ils prenaient pour argent comptant la ruse de guerre des nazis et aidaient ainsi les Hitler, Göring, Frick à endormir la vigilance du prolétariat allemand.

Les méthodes de Heckert pour exclure
Heckert ayant été approuvé sans discussion, ce n’est que le lendemain que j’avais pu expliquer à des camarades dirigeants de la section allemande du Komintern que « le discours de Heckert, une moquerie éhontée à l’égard des prolétaires allemands, le ferait descendre de l’estrade s’il osait parler de la même manière en Allemagne ». C’est maintenant un certain Karl Schmid qui a reçu mission de fournir des « preuves » de mon activité fractionnelle. Il n’a pas réussi à présenter des faits et a donc inventé des « déclarations fractionnelles hostiles au parti » de ma part. Heckert a dès lors demandé l’ouverture d’une procédure du Parti contre moi.
Le 7 avril 1933, la Commission internationale de contrôle (IKK) m’a exclu du parti pour « lutte contre le KPD, opinions hostiles au Parti et calomnies contre la direction du Parti en tant qu’agent objectif de l’ennemi de classe ». Pour justifier mon exclusion, l’IKK a invoqué, outre le « dossier Karl Schmidt » mensonger, les faits suivants : ma critique de la direction du sous-district de Wedding et du discours de Moscou de Heckert, ainsi que ma contribution à une lettre de février 1933, par laquelle Karl Friedberg, un vieux spartakiste, attirait l’attention de Staline sur le pourrissement de la direction du Parti, sur la politique désastreuse du KPD et sur la catastrophe imminente, demandant au dirigeant du Komintern d’intervenir, au moins en dernière minute, pour infléchir le cours des événements allemands en provoquant un changement à la direction du KPD et un revirement de sa politique.
Camarades et amis !
La centrale des fonctionnaires émigrés du KPD voulait me séparer définitivement de vous, de votre lutte pour le socialisme en m’excluant du Parti. Mais en réalité, mon chemin s’est séparé du Parti du 20 juillet et du 30 janvier, du Parti qui mène le prolétariat allemand de catastrophe en catastrophe, parce que je ne voulais pas me séparer de vous, de votre lutte pour le socialisme. La victoire d’Hitler a mis à nu la force du réformisme et du centrisme dans le mouvement ouvrier allemand et ceci dans des proportions effrayantes.
Elle a montré que non seulement le SPD, mais aussi le KPD, étaient devenus des partis réformistes et centristes [dans la vocabulaire communiste de l’entre-deux-guerres, un « centriste » hésite entre une position réformiste et une position révolutionnaire, NdT] . Ce que le plus grand stratège de la révolution prolétarienne, Friedrich Engels, a enseigné, s’applique à la direction du KPD :
« Celui qui en temps de révolution commande une position décisive et la livre, au lieu de forcer l’ennemi d’en tenter l’assaut, mérite, sans exception, qu’on le traite de traître » (Friedrich Engels, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1851-52, chap. XIII).
Les responsables du KPD ont livré sans combat toutes les positions décisives du prolétariat allemand à ses pires ennemis, les fascistes. Ils doivent être traités comme des traîtres, selon les mots d’Engels.
La principale leçon politique et organisationnelle que le prolétariat allemand doit tirer de la victoire hitlérienne et de l’effondrement du fier mouvement ouvrier est la suivante :
La condition préalable à la libération de la classe ouvrière du fascisme et du joug du capital est sa libération de la politique de banqueroute d’une direction faillie, incompétente et autocratique.
Mais ce n’est que la première étape. Le prolétariat allemand ne peut vaincre que s’il forge un véritable parti bolchevique dans la lutte contre le fascisme et l’asservissement au capital, dans la lutte contre l’ennemi intérieur de la classe ouvrière, le réformisme et le centrisme.
En avant vers le Nouveau Parti Communiste !
En avant vers la IVe Internationale communiste !
La tête haute ! Regardons devant nous ! L’avenir nous appartient !
1er août 1934
Notes
[1] Traduit de l’allemand et annoté par Jean Batou. Erich Wollenberg a publié cette lettre ouverte en août 1934 dans Unser Wort juste après l’arrivée de son auteur à Prague en provenance de Moscou. Unser Wort succède à Die permanante Revolution, interdit par les nazis. C’est le journal de l’Internationale Kommunisten Deutschlands (IKD), section allemande en exil de l’Opposition de gauche internationale, puis de la Ligue communiste internationaliste (LCI). Il paraît à Prague, puis à Paris dès septembre 1933, comme bimensuel d’abord, puis comme hebdomadaire dès janvier 1934, ce que Trotsky salue comme « un réel succès » (Œuvres, tome 3, Paris, EDI, 1978, pp. 213-16.
[2] Les passages en italique sont repris de l’original dans l’ensemble du texte.
[3] Il s’agit d’un référendum pour la dissolution du parlement de Prusse, à majorité sociale-démocrate et centriste, lancé par les Casques d’acier (organisation paramilitaire ultra-conservatrice d’anciens combattants et de membres des corps francs) et soutenue par le Parti nazi et le Parti communiste. Il échoue, le 9 août 1931.
[4] Le 24 août 1930, le comité central du KPD publiait la « déclaration de programme pour la libération nationale et sociale du peuple allemand », où les sociaux-démocrates allemands sont entre autres dénoncés comme des « agents volontaires des impérialistes français et polonais » (sic !).
[5] Allusion probable à la campagne pour la fermeture des tavernes contrôlées par les nazis dans les quartiers populaires de Berlin, en particulier en septembre-octobre 1931, dans laquelle la Jeunesse communiste joue un rôle de premier plan (cf. Eve Rosenhaft, Beating the Fascists, Londres, etc., Cambridge U. P., 1983).
[6] La salle Pharus (en réalité les salles Pharus, parce qu’il y avait plusieurs salles dans le même immeuble) était située dans le quartier ouvrier de Wedding à Berlin. Elle était « le domaine incontesté du KPD » (Joseph Goebbels, Combat pour Berlin, 1931).
[7] Il est question ici de la destitution par décret présidentiel, sur décision du chancelier Franz von Papen, le 20 juillet 1932, du gouvernement de l’État libre de Prusse, mis dès lors sous tutelle du gouvernement du Reich. La Prusse est alors le plus grand État allemand, présidé par le social-démocrate Otto Braun. L’absence de réponse du mouvement ouvrier à ce coup d’État constitutionnel est généralement considérée comme l’événement majeur qui ouvre la voie à la prise du pouvoir par les nazis.



