Nous avons réalisé cet entretien exclusif avec Rodrigo Granda le 20 juin 2026, à la veille du second tour des élections présidentielles colombiennes.
Rappelons que cet ancien membre de la Commission internationale des FARC-EP, avait été enlevé au Venezuela en 2004 par les services secrets colombiens, aidés par des éléments de la police vénézuélienne, puis acheminé clandestinement en Colombie, où il avait été emprisonné. Il avait été libéré en 2007, à la faveur d’un échange de prisonniers entre le gouvernement colombien et les FARC-EP.
Le 24 juillet 2007, quelques semaines après sa libération, j’avais pu réaliser un entretien avec lui sur les moyens et les fins de la guérilla des FARC, paru en anglais, en mars 2008, dans Monthly Review, vol. 59, no 8. Nous en avons reproduit la version française sur notre site.
Par la suite, de 2012 à 2016, à Oslo, puis à La Havane, Rodrigo Granda a joué un rôle de premier plan dans les négociations qui ont conduit à l’Accord de paix entre l’État colombien et la guérilla. Depuis lors, il est resté engagé dans le processus de transition politique de son organisation démobilisée, qui porte aujourd’hui le nom de « Comunes ».

Jean Batou : Comment analyses-tu le succès surprenant du candidat d’extrême droite Abelardo De la Espriella au premier tour des élections présidentielles colombiennes, qui s’est tenu le 31 mai dernier ? Comment s’explique la crise de l’« uribisme », le faible score de sa candidate et la recomposition en cours de l’extrême droite colombienne ?
Rodrigo Granda : Presque personne en Colombie ne s’attendait à une victoire du candidat Abelardo de la Espriella au premier tour, le 31 mai.
Il a su capter l’air du temps politique au sein de larges secteurs qui ont été des ennemis acharnés du processus de paix et qui se sont opposés à la politique de changement proposée par le président Petro. De même, certains de ces secteurs se sont sentis « lésés » — et je le dis entre guillemets — par ses politiques de changement. Il s’agit surtout de la petite et moyenne bourgeoisie et, bien sûr, des grands groupes du pouvoir économique en Colombie.
De plus, De la Espriella a été financé, soutenu et aidé par des groupes mafieux. Rappelons-nous qu’il a toujours été lié à ces milieux et, pour couronner le tout, soutenu par l’extrême droite latino-américaine et mondiale, y compris le gouvernement des États-Unis.
Cet individu est un citoyen des États-Unis ; il possède également la nationalité italienne, et a bénéficié d’un financement considérable pour sa campagne, ainsi que de l’ouverture des médias de masse, mis à son entière disposition.

Il a ainsi réussi à canaliser le mécontentement face à ce qu’ils considèrent comme la poursuite et l’approfondissement de la politique de réformes et de changements défendue par Iván Cepeda.
Ils ont également eu recours à la peur, au mensonge et à l’anticommunisme, qui continue d’exercer une très grande influence en Colombie.
J.B. : Quel bilan tires-tu des années de mandat de Gustavo Petro, des succès et des échecs de sa politique ?
R.G. : Gustavo Petro a réussi à susciter un grand élan de motivation au sein du peuple colombien, qui a vu arriver à la présidence de la République un citoyen capable d’interpréter les besoins de changement du moment. Il est parvenu au pouvoir, porté également par la vague de l’accord de paix de La Havane qui, s’il avait été pleinement mis en œuvre, aurait pu changer définitivement le visage de la Colombie et redonner sa dignité à la vie à la campagne, ainsi qu’à la population pauvre et dans le besoin du pays.
Gustavo Petro a réussi à attribuer plus de terres aux plus démunis que les deux présidents précédents. Nous parlons ici d’un million et demi d’hectares de terres distribuées au cours de son mandat, principalement à des organisations autochtones et paysannes et, dans une moindre mesure, à des organisations ethniques et à des femmes cheffes de famille.
Il a même réussi à attribuer 20 000 hectares de terres aux signataires de l’accord de paix, ainsi qu’à lancer certains projets de logements gratuits dans certaines zones territoriales, dont 125 logements qui seront remis à leurs destinataires, le 24 juin prochain, dans la zone territoriale Georgina Ortiz, à San Juan de Arama, dans le département du Meta. Ce sont là quelques-unes des réussites de son mandat présidentiel.
On peut également ajouter la régularisation de la propriété de 2 millions d’hectares de terres et les progrès réalisés dans le cadre d’un cadastre polyvalent moderne. De même, dans le domaine des investissements sociaux, on notera des progrès dans les domaines de l’éducation, des personnes âgées (augmentation des retraites) et du salaire minimum, qui doit augmenter de 23 % à compter de janvier 2026.

De même, et malgré toutes les difficultés qui persistent dans le domaine de la santé, il a réussi à écarter progressivement ceux qui, pendant de nombreuses années, s’étaient emparés du système à des fins privées, et à mettre en place un retour à une gestion publique, bénéfique pour les personnes défavorisées.
De plus, Gustavo Petro est parvenu à changer l’image de la Colombie dans le monde et à mettre sur le tapis des enjeux aussi importants que le réchauffement climatique, le passage des énergies fossiles aux énergies propres, la préservation de l’environnement et le respect des droits humains.
Il a condamné l’agression d’Israël contre la population de Gaza, s’est opposé à la politique étrangère américaine sur de nombreux points et a œuvré sans relâche en faveur de l’unité latino-américaine et caribéenne.
Ce sont là des aspects importants, auxquels on pourrait ajouter le fait que l’économie du pays a connu une croissance, notamment dans le secteur de la production alimentaire. Dans les zones rurales, elle a connu une croissance de 15 %. Cela a également permis de créer un nouveau climat en ce qui concerne la relation avec les mouvements sociaux.
L’incidence des disparitions forcées et de la torture a aussi diminué ; on a constaté une baisse globale des crimes et des massacres, ce qui ne signifie pas pour autant que toutes les régions du pays ont bénéficié de ce répit. Il existe des régions où l’on ne peut pas nier que la violence persiste et s’étend, mais on ne peut évidemment pas ignorer les avancées de ce gouvernement.
J.B. : Et quel bilan tires-tu des échecs de sa politique ?
R.G. : Des erreurs ont été commises dans la gestion de certains aspects, notamment en ce qui concerne la politique de « paix totale » du président Petro, qui a été perçue par beaucoup comme un échec sur tous les fronts, car une grande partie des fonds obtenus pour financer l’accord final de La Havane a été affectée à la politique de dialogue que le gouvernement souhaitait mener avec d’autres groupes armés, des groupes qui n’avaient pas encore expressément signé d’engagement de paix.
De plus, la population s’est sentie profondément lésée dans ces territoires en raison de la recrudescence de la violence et de la présence croissante de groupes qui contrôlent économiquement de vastes zones du territoire national. Il y a de la pression, de la peur, un sentiment d’échec. Toutes ces situations ont donc permis à l’extrême droite de se réorganiser et à De la Espriella de gagner des partisans.
Cet élan a été également favorisé par la recomposition, à l’échelle mondiale, du nouvel ordre instauré à la suite de l’opération menée contre Nicolás Maduro au Venezuela. Puis, par l’intervention, les bombardements et l’assassinat du président iranien. Toutes ces situations font que l’extrême droite connaît un nouvel essor au sein de ces secteurs, et que cela s’est exprimé par ce vote direct en faveur du candidat De la Espriella.
J.B. : Dans quelle mesure Petro a-t-il su s’appuyer sur des mobilisations populaires ?
R.G. : Gustavo Petro a su très bien s’appuyer sur le soutien du mouvement syndical, du mouvement indigène et du mouvement populaire pour défendre une grande partie des réformes qu’il a menées, car il a dû faire face à un parlement hostile.
Il ne faut pas oublier qu’il est arrivé au pouvoir en s’appuyant également sur des alliances avec une partie du centre et même avec certains secteurs de la droite, auxquels il a initialement accordé une place au sein du gouvernement, mais c’était une démarche presque incontournable au début de son mandat. Par la suite, il s’est rendu compte qu’au sein même du gouvernement, certaines personnes s’employaient à saboter les différents projets de développement et les diverses réalisations de son administration, une situation qui persiste encore aujourd’hui, notamment dans les régions, au sein de certains ministères et dans des agences de l’État colombien. Dans certains de ces domaines, il a manqué de personnes fidèles à la ligne du gouvernement.
L’autre élément qui l’a beaucoup affecté, ce sont les facteurs internes de corruption. Il s’en est lui-même plaint, car bon nombre des personnes en qui il avait confiance l’ont trahi. Ce sont là des facteurs qui, d’une manière ou d’une autre, ont également influencé les résultats de son mandat.
J.B. : Comment expliques-tu le résultat de son successeur, Iván Cepeda, qui est arrivé en deuxième position au premier tour des élections ?
R.G. : Iván Cepeda a sans aucun doute mené une campagne admirable, mais malheureusement, l’équipe qui l’entoure a fonctionné comme une sorte de cercle de fer, presque impénétrable et trop exclusif, ce qui a empêché une grande partie de la population, notamment celle liée au centre et à certains secteurs de la droite, de voter pour lui.
On l’a accusé de tout, en recourant à la diffamation, à la calomnie et au mensonge, à la peur, à la désinformation, et en menant une contre-campagne axée sur le fait de le présenter comme un guérillero, comme un homme qui combine toutes les formes de lutte, comme un homme qui, s’il arrivait au pouvoir, pourrait conduire la Colombie au communisme et au « castro-chavisme ».

Tout cela dans un pays profondément conservateur et qui craint le changement.
J.B. : À quoi attribues-tu le climat de violence qui règne dans le pays, dix ans après la signature des accords de 2016 qui ont conduit à l’abandon de la lutte armée par les combattants des FARC-EP et au lancement d’un processus de paix ?
(Je ferai référence aux problèmes liés à l’accord de paix de La Havane.)
Petro a toujours critiqué l’accord de paix de La Havane. Il ne l’a jamais apprécié à sa juste valeur. Il le qualifiait de « petite paix ». Or, la vérité est qu’à La Havane, ceux d’entre nous qui y étions avions plaidé pour que l’ensemble des différentes guérillas soit associé au processus, avec la possibilité d’inclure plusieurs tables de négociation au sein d’un même processus ; en d’autres termes, nous défendions que des tables de discussion simultanées pouvaient être ouvertes avec l’ELN afin de parvenir à des accords, mais cette idée n’a pas abouti.
Il en a été de même pour ceux qui avaient été extradés vers les États-Unis et qui exerçaient encore, ou exercent toujours, une influence sur de vastes secteurs liés au paramilitarisme et aux économies illégales dans notre pays.
De plus, dans ce contexte, Iván Cepeda s’est rendu aux États-Unis, avec l’autorisation des gouvernements colombien et américain, pour s’entretenir avec les groupes qui, depuis là-bas, détenaient le pouvoir réel en Colombie, comme c’est le cas de Salvatore Mancuso et d’autres chefs paramilitaires. Cepeda était accompagné, à cette époque, par l’ancienne sénatrice, aujourd’hui décédée, Piedad Córdoba, deux personnes qui se sont battues pour la paix dans ce pays. Cette paix n’a pas été obtenue avec eux. En définitive, c’est avec nous que la paix a été conclue.
Petro évoquait ensuite la démobilisation de l’ELN en trois mois. Ainsi, Danilo Rueda, Haut-Commissaire à la paix à l’époque, avait même proposé d’entamer des pourparlers, non seulement avec l’ELN, mais aussi avec la criminalité ordinaire et d’autres acteurs armés ; cette proposition s’est avérée être un véritable imbroglio, car des discussions ont été engagées sans que chacun de ces groupes ait été préalablement caractérisé : que représentaient-ils ? de quoi disposaient-ils ? quelle était leur composition humaine ? leur influence territoriale ? de quelle force disposaient-ils ? et quelle était leur orientation politico-idéologique ?
Cela a eu pour conséquence que ces groupes armés, forts du statut qui leur avait été accordé par les autorités, se sont réorganisés sur le terrain, ce qui n’était pas difficile compte tenu de la faiblesse de l’État sur ces territoires, des lieux où il n’avait jamais réussi à s’implanter par le biais d’investissements sociaux, ni à mettre en œuvre l’Accord de paix de La Havane. Et comme certains changements s’étaient déjà produits depuis l’époque du gouvernement Duque, cette tendance s’est poursuivie ; le président a alors eu l’idée de démanteler le Haut Conseil pour la paix dans le pays, et l’a remplacé par une Unité de mise en œuvre, qui ne disposait ni de ressources propres, ni d’un poids politique spécifique, ni de fonctions ayant un lien réel avec l’ensemble du processus en cours.
Bien entendu, cela a affaibli toute l’architecture du processus de paix.
Il y a trois ans, lors d’une visite dans la région des Mesetas, dans le département du Meta, le président avait promis de rétablir le Haut Conseil pour la paix, mais cela n’a pas été possible jusqu’à présent, et cela ne pourra pas se concrétiser dans le peu de temps qui lui reste [le nouveau président, élu le 21 juin, prendra ses fonctions le 7 août, NDT].
J.B. : Le processus de paix n’a-t-il pas été sérieusement compromis ?
On peut évidemment évoquer le non-respect des six points de l’accord de paix, car cet accord ne peut fonctionner que dans son intégralité. Par exemple, la lutte contre la drogue ou contre les cultures illicites est directement liée au point n° 1, qui fait référence à la réforme rurale intégrale ; en d’autres termes, aucun point ne peut être dissocié des autres.

De même, on constate des retards, entre autres, dans la mise en œuvre des plans de développement à vocation territoriale, dont la structure initiale prévoyait que ces investissements bénéficieraient à des régions entières grâce à des plans de développement à fort impact visant à opérer un changement : création de nouvelles voies de communication, de ponts, mise en place de services de santé, d’éducation et de logement. Des plans d’investissement social à fort impact et favorisant l’intégration régionale, au bénéfice des communautés noires, autochtones et paysannes, ainsi que des femmes cheffes de famille. Et cela, malheureusement, n’a pas été réalisé.
Ce qui ne signifie pas que tout ait été un échec, mais les objectifs n’ont pas été atteints, les indicateurs n’ont pas été respectés et le suivi a fait défaut ; à cela s’ajoute la montée de la corruption et la pression exercée par les groupes qui subsistent et se sont développés en Colombie dans les zones rurales, ce qui a conduit de larges pans de la population de ces régions à vivre dans un climat d’incertitude et de désillusion.
Pour prendre un autre exemple, dans de nombreuses régions, mille, deux mille, trois mille hectares de terres ont été remis aux communautés, mais aucun investissement économique n’est venu soutenir leurs projets productifs, car bon nombre de ces investissements dépassaient les 20 000 ou 35 000 millions de pesos, et il n’y avait soi-disant pas d’argent pour ce type d’investissements. Il s’agit donc de situations qui attendent encore une réponse et qui vont certainement perdurer sous le prochain gouvernement, quel qu’il soit.
Il faut bien comprendre que l’accord de paix de La Havane n’était pas une simple politique gouvernementale, mais une politique d’État, qui a également des répercussions juridiques, car la Colombie l’a inscrit dans le corps constitutionnel et, en outre, dans une déclaration unilatérale du docteur Juan Manuel Santos devant les Nations unies.
Cet accord bénéficie en outre du soutien de la communauté internationale et les documents originaux sont conservés en Suisse en tant qu’accord spécial, ce qui signifie que l’accord doit être respecté ; dans le cas contraire, cela aurait des répercussions au niveau international, notamment en ce qui concerne son application.
Malheureusement, à l’heure actuelle, à l’échelle mondiale, le respect des traités, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté des peuples connaît une détérioration totale, un revirement pervers dû au fait que celui qui détient la force impose ses conditions.
J.B. : Comment expliques-tu l’existence de dissidents des FARC qui ont repris la lutte armée ? Que représentent-ils ? Que représente l’ELN ? Quel bilan tires-tu de la transformation des FARC en un parti politique sous le nom de « Comunes » ?
R.G. : Je dirais qu’il n’y a pas eu de véritable dissidence au sein des FARC pour reprendre la lutte armée. Avant la signature de l’accord, en 2016, nous avons organisé la conférence nationale des guérilleros dans le département du Meta, également dans les Llanos del Yarí. Tous les anciens fronts, colonnes, compagnies et structures urbaines de l’organisation de guérilla y étaient représentés, et le projet d’accord auquel nous étions parvenus à La Havane avec le gouvernement a été adopté à l’unanimité. Une fois ce document approuvé, il a été signé entre nous comme un accord sur lequel l’ensemble de l’organisation de guérilla s’était mise d’accord ; il n’y a eu là aucun dissident, c’est-à-dire qu’aucune personne ne s’est levée pour exprimer son désaccord. Au sein de la guérilla, le soutien a été unanime.
À l’issue de la conférence, les commandants sont retournés dans leur région d’origine, où se trouvaient leurs camps, et c’est là que des dissidences se sont manifestées chez certains d’entre eux, mais ils étaient très peu nombreux : des personnes ont abandonné ou trahi l’accord de paix qu’ils étaient en train de signer à ce moment-là. D’autres ont été victimes de harcèlement et de montages à caractère politique visant à obtenir leur extradition, orchestrés et manipulés par le procureur général de l’époque, Néstor Humberto Martínez. C’est le cas d’Óscar Montero, connu sous le nom de « El Paisa », de Jesús Santrich et d’Iván Márquez lui-même, qui ont été contraints de reprendre les armes.

Il faut préciser qu’à l’heure actuelle, sur les 14 000 guérilleros et guérilleras qui ont signé l’accord de paix, plus de 95 % d’entre nous respectons l’engagement pris et la parole donnée au peuple colombien. C’est, disons, le plus grand nombre de guérilleros par habitant qui tiennent leur parole et respectent les accords, si l’on se réfère aux divers accords conclus entre États et guérillas à travers le monde.
De même, il est démontré que nous avons été l’organisation de guérilla qui a remis le plus d’armes : 2,8 armes par homme démobilisé. C’est alors que sont apparus d’autres types de groupements, qui ne reposent plus sur les principes idéologiques, politiques et programmatiques des guérillas nées dans les années 60, mais qui sont formés de personnes utilisant le nom de « guérilla » à des fins économiques, pour leur profit personnel, et qui érige l’argent en dieu.
Ce phénomène a sans aucun doute également touché les camarades ou anciens camarades de l’ELN ; d’ailleurs, dans de nombreuses régions, tant ceux qui ont fait défection du processus de paix que l’ELN sont responsables d’environ 80 % des assassinats commis contre des signataires de la paix.
Il faut dire que cette expérience, cette transition d’un mouvement armé à un parti politique, a été assez intéressante, même si cela avait déjà été fait au Salvador et au Guatemala.
En Colombie, l’expérience a été différente, puisque l’on pouvait évoquer les événements survenus entre les années 70 et 80, période durant laquelle avait été lancée la plateforme politique de l’Union patriotique, née grâce aux accords conclus à l’époque entre l’État colombien et les FARC-EP. Cette plateforme avait subi l’élimination systématique de ses militants. Cette extermination s’est poursuivie et étendue ; à cela s’est ajouté une stigmatisation émanant du président de la République lui-même [en 2016, Juan manuel Santos, NDR], ainsi que de hauts fonctionnaires de l’État ou du gouvernement.
C’est le cas notamment des déclarations du directeur de l’Unité nationale de protection [unité gouvernementale chargée de protéger les personnes menacées en Colombie, NDT], M. Augusto Rodríguez, qui affirme publiquement que ceux d’entre nous qui faisons partie du parti politique Comunes sommes, en réalité, des personnes qui « tiennent en otage » cette entité de protection. De plus, ce dernier tente d’introduire de manière unilatérale des changements qui sont totalement interdits ou qui ne font pas partie de l’Accord de paix de La Havane.
Ce sont des situations très complexes. De même, les gouvernements — je parle de trois gouvernements [Juan Manuel Santos, 2016-2016 ; Iván Duque Márquez, 2018-2022 ; Gustavo Petro, depuis 2022, NDT] — ont tous systématiquement violé l’Accord de paix d’une manière ou d’une autre, en essayant d’en modifier la lettre et l’esprit et en lui donnant l’interprétation qu’ils jugeaient correcte.
Cependant, la Cour constitutionnelle a appelé l’État à rectifier certaines positions inconstitutionnelles et certains manquements vis-à-vis des signataires de la paix ; par exemple, dans le domaine de la sécurité, où il ne respecte pas ses engagements. La Cour a émis une série d’ordonnances et fixé des délais pour que le gouvernement de Petro y remédie. Or, cela n’a pas été possible, et ici, c’est comme à l’époque coloniale : « on obéit, mais on n’applique pas ».

Ça a été un combat très inégal, qui va se poursuivre, car nous venons de perdre notre statut juridique, ce qui constitue un coup politique majeur au vu des morts, des assassinats, du confinement, des menaces et des déplacements que nous avons subis au cours de ces années de réintégration [l’Accord de paix prévoyait une période transitoire, où le parti issu des FARC, jouissait de 5 sièges d’office dans les deux chambres du parlement ; en 2026, ce système prenait fin. Or, Comunes n’a pas obtenu le quorum nécessaire pour disposer d’une représentation parlementaire, ce qui le prive de son statut juridique de parti reconnu, NDT]. Mais l’important est que nous ne perdons pas notre statut de Haute Partie contractante de l’Accord de paix final de La Havane, qui va au-delà de la simple constitution d’un parti ou d’un mouvement politique.
Nous réservons ce statut à des actions de nature juridique, car il y a eu des territoires dans lesquels nous n’avons pas pu entrer pour faire campagne, parce que nous étions désignés comme cible militaire et où on nous a refusé la possibilité d’être sur un pied d’égalité avec les autres mouvements et partis politiques existant en Colombie.


