Au nom du Che… Un inédit d’Ernest Mandel

Nous reproduisons un texte inédit d’Ernest Mandel, communiqué au site Europe solidaire sans frontières (ESSF) par Éric Toussaint. Il a été rédigé en 1989, en réponse à l’utilisation du Che à des fins de propagande en faveur de la politique appliquée par Gorbatchev en URSS à la fin des années 1980. Non, le socialisme de Guevara n’avait rien à voir avec celui des leaders soviétiques…

Pour mieux comprendre les relations de l’URSS de Krouchtchev avec la jeune révolution cubaine et l’évolution des positions de Guevara par rapport à la bureaucratie soviétique, on consultera l’article de Zbigniew Marcin Kowalewski et d’Adianna Nowak, Cuba au piège des grandes puissances, sur notre site.

À propos de la pensée du Che, voir l’entretien accordé par Michael Löwy à la revue Contretemps en ligne en 2007.

Parmi les nombreuses tentatives d’appropriation de l’héritage du Che, la dernière en date n’est pas la moins surprenante. L’ouvrage de Kiva Maidanicki [historien et politiste soviétique, NDT], édité par Marta Harnecker et publié au Nicaragua en 1987, prend le risque de mettre en avant l’« affinité spirituelle et psychologique » entre le Che et Gorbatchev au regard des « valeurs socialistes ». Marta Harnecker (1937-2019), journaliste chilienne de renom souvent animée d’un sentiment pro-soviétique inébranlable, mène l’entretien. Elle semble avoir endossé un rôle de médiatrice entre les partis communistes latino-américains « orthodoxes » et la faction fidéliste. Cette tentative de réhabilitation, même menée sous la bannière de la perestroïka, présente certaines difficultés.

Les réformes économiques orientées vers le marché n’ont jamais fait partie des « valeurs socialistes » du Che. Son opposition aux réformes de Liberman et Trapeznikov des années 1960 était sans équivoque ; il s’opposait à la mise en œuvre d’un « calcul économique » fondé sur l’autonomie financière des entreprises, ainsi qu’à un système de rémunération reposant principalement sur des incitations matérielles, des salaires à la pièce et des primes. Son opposition n’était pas motivée par un mépris des « lois et mécanismes économiques » : Che était partisan d’une planification rigoureuse, d’un système budgétaire centralisé impliquant le contrôle des investissements et des crédits conformément à des intérêts généraux plutôt que sectoriels, afin de construire un socialisme conçu comme un système radicalement différent de la société capitaliste, fondé sur des catégories autres que le profit et les marchandises. Il estimait que l’utilisation des catégories de marché devait être limitée aux secteurs les moins socialisés où il était impossible d’agir autrement. « Avec les armes pourries léguées par le capitalisme, la marchandise comme unité économique, la rentabilité et l’intérêt matériel individuel comme stimulant, nous risquons de nous retrouver dans une impasse. » L’expérience passée le confirme.

La clarté du message ne laissant guère de place à l’ambiguïté, l’historien soviétique rejette ces affirmations, qui « remontent à plus d’un siècle », comme des fantasmes utopiques. De plus, selon lui, ces opinions ne constituent pas le « cœur de la conception du Che en tant que théoricien » ; enfin, elles pouvaient s’adapter « à l’état d’esprit des masses durant les premières années de la révolution triomphante », mais la psychologie et la conscience des masses n’étaient plus les mêmes au cours des décennies qui ont suivi. Pauvre socialisme ! À peine né dans le grand schéma de l’histoire et déjà condamné !

Il va sans dire que la conception du Che, comme celle de tous les théoriciens marxistes, était diamétralement opposée à ce fatalisme politique, qui considère la conscience révolutionnaire des masses comme un épisode éphémère, les masses retombant inévitablement dans l’apathie politique, ce qui oblige à s’en remettre aux lois du marché, à la carotte et au bâton. Le Che croyait, au contraire, qu’une politique internationaliste encourageant les processus révolutionnaires, la lutte contre la bureaucratie et la corruption, la conduite exemplaire des dirigeants et le développement de la démocratie socialiste pouvaient tous contribuer à mobiliser les masses et à élever leur conscience, bien que sa vision fût limitée.

Tout cela s’imbrique. L’internationalisme du Che aurait été en contradiction avec la priorité accordée au « dialogue » diplomatique avec les États-Unis au détriment des luttes révolutionnaires dans le Tiers-Monde, réduites au statut de « conflits régionaux ». Alors que le Nicaragua manque de pétrole, accordé avec parcimonie et sous conditions par le gouvernement soviétique, Gorbatchev envisagerait, selon certaines sources, de réduire son aide militaire « au niveau d’armes légères du type de celles utilisées par la police »… Le Che, qui dénonçait avec véhémence les lacunes de l’aide apportée par le « camp socialiste » au Vietnam, aurait dénoncé avec la même virulence cette « conception » de l’internationalisme prolétarien.

Alors, que vient faire le Che dans ce fatras ? S’agit-il d’une opération de propagande grossière destinée à faire avaler aux révolutionnaires d’Amérique centrale la pilule amère des compromis conclus avec le président Ronald Reagan ? Ou de redorer le blason  des partis communistes d’Amérique latine (qui en ont bien besoin) ? La bureaucratie soviétique souhaite sans doute effacer les traces de la trahison ouverte du Parti communiste bolivien envers le Che, ainsi que la condamnation dont il a fait l’objet de la part du mouvement communiste international. Incapables de trouver un héros international parmi les successeurs de Staline, ils tentent, vingt ans plus tard, de se réapproprier l’énorme prestige d’un étendard sans tache.

* Cet article est paru initialement sur le site Europe solidaire sans frontières (ESSF). Nous l’avons traduit de l’anglais.

Ernest Mandel était un marxiste belge, l’un des principaux dirigeants de la Quatrième Internationale, jusqu’à sa mort, le 20 juillet 1995.

Il était connu pour ses nombreux travaux dans les domaines de la théorie marxiste, de l’économie politique et de l’histoire. Quelques-uns de ces articles en français sont disponibles sur le site ernetsmandel.org. Une bibliographie très exhaustive de ses oeuvres a été compilée par Wolfgang Lubitz sur le site TrotskyanaNet.

Une biographie lui a été consacrée par Jan Willem Stutje.

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