C’est comme si le vol éhonté, la corruption et les excès orgiaques de l’élite étaient si effrontés qu’il semblerait superficiel, non scientifique, préthéorique de les prendre au sérieux. Assurément, selon ce raisonnement, l’action véritable se situe ailleurs, derrière la fantasmagorie en Technicolor de la scène politique, avec ses personnages de bas étage et ses escrocs. Mais c’est précisément cela — l’élucidation théorique de l’obscénité chaotique de notre époque — qui est le plus nécessaire. Ce qui suit est la tentative la plus rudimentaire et la plus synthétique de faire exactement cela.

Il y a, pour commencer, trois caractéristiques frappantes de l’économie politique post -2008 : de faibles taux de croissance, des niveaux élevés d’inégalité et un paysage politique bouleversé. Une proportion considérable de travailleurs — en particulier ceux qui n’ont pas de diplôme — s’est tournée vers l’extrême droite, tandis qu’une part équivalente de personnes diplômées s’est tournée vers la gauche. Toute théorie sociale critique digne de ce nom doit partir de ces réalités fondamentales. Mais comment les expliquer ?
Il existe deux réponses principales. La première consiste à suggérer que cette nouvelle période post -2008 correspond à ce à quoi ressemble le capitalisme « normal ». En d’autres termes, l’époque des « Trente glorieuses », caractérisée par une forte expansion économique et une faible disparité des revenus, constituait une anomalie dans ce contexte. Nous revenons aujourd’hui à un système de faible croissance — ce qui correspond au mode de fonctionnement du capitalisme pendant la majeure partie de son histoire. Ainsi, comme l’ont montré les travaux de Thomas Piketty, la nouvelle économie politique est une vieille économie politique : c’est simplement que notre vision a été faussée par l’expérience du XXe siècle [1].

La deuxième réponse consiste à attribuer ces changements à la technologie — en particulier à la capacité des propriétaires d’entreprises technologiques à prélever des rentes sur leurs utilisateurs. L’idée de base est que, à mesure que de plus en plus de personnes utilisent un logiciel ou une plateforme de réseaux sociaux spécifique, sa valeur augmente sans qu’il y ait d’amélioration technique. Cela s’explique soit par le fait que la plateforme extrait davantage d’informations à mesure qu’elle accumule des utilisateurs, soit par le fait que l’utilité de la plateforme augmente pour chaque utilisateur à mesure que le nombre d’utilisateurs augmente. Dans les deux cas, le propriétaire de la plateforme peut s’approprier cette valeur accrue sans être tenu de réaliser un investissement proportionnel. Pour les partisans de cette position, cela constitue une nouvelle forme de rente — dans le jargon actuel, les « rentes de plateforme » [2].
Ces interprétations sont riches d’enseignements. La première met en évidence une série de parallèles entre notre époque et la période précédant l’avènement de l’État-providence. La seconde nous montre que les effets de réseau et les rentes de plateforme sont bien réels. Mais en tant qu’interprétations globales de l’économie, aucune des deux n’est convaincante. Le problème de la première interprétation est qu’elle est difficile à concilier avec une grande partie de ce que nous savons du capitalisme depuis le XVe siècle. L’affirmation centrale selon laquelle le capitalisme a généralement été un système économique à faible croissance est tout simplement fausse. Si tel était le cas, comment, par exemple, la sortie du piège malthusien, ou la première et la deuxième révolutions industrielles, auraient-elles pu avoir lieu ?
Le problème avec la deuxième interprétation est qu’elle ne tient pas compte de la nature concurrentielle des grandes entreprises technologiques. Certes, les rentes de plateforme existent, mais dans quelle mesure sont-elles durables ? Prenons l’exemple de Microsoft Word, une plateforme qui fidélise ses utilisateurs simplement parce que tant d’autres l’utilisent. Ce monopole s’est révélé vulnérable à la pression concurrentielle exercée par Google Docs, dans ce qui semble être un exemple type de concurrence. De plus, même si ces rentes étaient très durables, constituent-elles vraiment un phénomène économique nouveau ? En quoi la rente perçue par Amazon diffère-t-elle de celle qui était autrefois perçue par les propriétaires de centres commerciaux physiques [3] ?
Max Weber et le capitalisme politique
Heureusement, il existe une approche alternative : la thèse du capitalisme politique. Ce terme a été initialement utilisé par Max Weber pour décrire une activité économique axée sur le profit, mais qui repose principalement sur des moyens politiques plutôt que sur la réalisation de gains de productivité issus de l’investissement [4]. Un large éventail de chercheurs reconnaît aujourd’hui son utilité pour décrire toute une série de cas, notamment ceux des États-Unis et de l’Europe occidentale contemporains, de la République islamique d’Iran et de l’Europe de l’Est postcommuniste [5].

Ce terme a été utilisé de manières assez contrastées. Pour les néolibéraux de l’école du « choix public », il désigne en quelque sorte un capitalisme de copinage, lié à la corruption et à la recherche de rentes au sens très général du terme [6]. À gauche, il revêt une signification presque opposée, puisqu’il est associé aux États développementalistes d’Asie de l’Est, comme la Chine et le Vietnam [7]. Pour compliquer encore davantage les choses, certains chercheurs [8] assimilent le capitalisme politique au capitalisme monopolistique.
J’utilise ce terme pour désigner un type spécifique de rapport de propriété dans lequel le pouvoir politique intervient dans le processus d’accroissement de la valeur. Historiquement, le capitalisme a été caractérisé comme un circuit : l’argent sert à acheter des marchandises (en particulier des moyens de production, des matières premières et de la force de travail), qui sont ensuite combinées dans un processus de production pour produire davantage de marchandises. Ces marchandises sont ensuite vendues pour gagner plus d’argent (M–C–M’). Il s’agit là de la formule générale du capital selon Marx, et elle continue de fonctionner dans l’économie actuelle : l’argent conduit à des marchandises, qui conduisent à plus d’argent.
La thèse du capitalisme politique suggère qu’une nouvelle forme d’expansion de la valeur — une nouvelle forme de propriété — a émergé parallèlement à M–C–M’et s’y est entremêlée. Dans ce nouveau circuit, l’argent sert à acquérir des actifs et de l’influence politique, lesquels, lorsqu’ils sont correctement combinés (lorsqu’un achat d’actifs est lié à un investissement en politique), augmentent la valeur de l’actif en question. L’actif peut alors soit être vendu avec un bénéfice, soit servir à réaliser de nouveaux achats d’actifs et de nouveaux investissements politiques. Ce nouveau circuit peut être décrit par la formule M–A–M’(ou, sous sa forme développée, M— [A+P] — M’). Les bénéfices proviennent de la récupération d’une partie du prix gonflé des actifs, résultat d’une manipulation politique.
Deux objections s’imposent immédiatement à ce schéma. La première est que le capitalisme politique a toujours existé. Les entreprises ont toujours exercé des pressions pour obtenir des marchés publics. Et les gouvernements, à leur tour, ont toujours eu besoin de promouvoir l’investissement et de générer de la croissance économique pour asseoir leur légitimité politique. Bien qu’il soit généralement vrai que le capitalisme soit toujours politique, en ce sens qu’il nécessite un système politique pour faire respecter la propriété capitaliste, l’inflation des prix des actifs orchestrée par la politique n’est apparue qu’aux alentours de 1980. Les baisses d’impôts — en particulier sur les plus-values — ont entraîné une explosion de la valeur des actions sans aucune augmentation sous-jacente de la rentabilité. Cet élan initial a été encore renforcé par l’engagement inébranlable des banques centrales à maintenir des valorisations boursières élevées quoi qu’il arrive. La stratégie fondamentale de l’inflation des prix des actifs s’est ensuite étendue des actions à d’autres actifs, tels que l’immobilier [9]. Dans ce nouveau contexte, les politiques budgétaires et monétaires ne peuvent plus être considérées comme des interventions extérieures au processus d’expansion de la valeur. Au contraire, elles constituent désormais des mécanismes centraux par lesquels les profits sont créés.
La deuxième objection est que la percée de l’intelligence artificielle a transformé la situation, et que nous sommes à l’aube d’une reprise de la croissance du PIB et de la productivité du travail [10]. L’essor récent des investissements dans les centres de données semblerait en être une preuve majeure. À première vue, cela apparaît comme une preuve irréfutable que l’ère de ce que de nombreux économistes appellent la « stagnation séculaire » est révolue. En réalité, cet essor est l’expression même du problème sous-jacent : un énorme réservoir d’épargne sans débouché d’investissement attractifs. Une première différence entre la bulle Internet du début des années 2000 et la frénésie actuelle de dépenses en IA réside dans le fait que, si la première était principalement alimentée par de petites start-ups fortement endettées et dépourvues de modèle économique plausible, la seconde est principalement portée par des entreprises hautement rentables. Cependant, en raison de leurs dépenses d’investissement récentes colossales, ces investissements sont désormais largement financés par des structures de dette complexes, et cette nouvelle technologie n’a pas encore démontré sa rentabilité [11]. S’il est peut-être prématuré d’exiger des rendements de l’IA, la patience des investisseurs semble déjà s’amenuiser. Plutôt qu’un cycle de croissance autosuffisant, ce phénomène présente toutes les caractéristiques d’une nouvelle bulle.
Extrême droite et capitalisme politique
Les objections avancées — selon lesquelles rien n’a vraiment changé, et que tout est sur le point de changer — ne sont pas particulièrement convaincantes. Au contraire, l’émergence du nouveau circuit M–A–M’d’expansion de la valeur explique en grande partie la nature du capitalisme contemporain : son niveau élevé d’inégalité, la forme que prend cette inégalité, son faible taux de croissance et son faible taux d’investissement en dehors de l’injection massive de capitaux, étroitement ciblée, dans l’IA. Il est important de noter que cette nouvelle forme de capitalisme n’est pas tant l’expression d’une transformation technologique que la conséquence d’une histoire politique spécifique : une mainmise omniprésente et directe sur le pouvoir politique et son utilisation pour favoriser en permanence l’inflation des prix des actifs.
À quoi ressemble le paysage politique de ce nouveau capitalisme ? Les faits macro-politiques ne font guère l’objet de contestation. Malgré des inégalités vertigineuses en matière de richesse et de revenus, la politique de classe qui avait initialement donné naissance aux États-providence de l’après-guerre est aujourd’hui inexistante. Diverses tentatives visant à redynamiser la social-démocratie ont échoué, et la révolte contre l’establishment politique s’est principalement manifestée à l’extrême droite. Pourquoi ? Et quel est le lien avec cette nouvelle phase du capitalisme ?
Il est utile d’aborder d’abord l’impact général du capitalisme politique sur la part du travail dans le revenu, puis d’analyser de plus près la structure des inégalités parmi les salariés eux-mêmes. La mise en relation de ces deux processus explique pourquoi le mécontentement à l’égard de la démocratie libérale est si profond, et pourquoi il est si difficile d’organiser une politique sociale-démocrate.
Les conséquences distributives du capitalisme politique sont évidentes et brutales. Depuis 1980, la part du travail dans le revenu aux États-Unis a diminué de 7 %, tandis que la part des profits a fortement augmenté dans un contexte de baisse des investissements [12]. À première vue, cela pourrait sembler constituer une base évidente pour un programme populiste de gauche visant directement le groupe de profiteurs de plus en plus parasitaires. Mais une telle conclusion serait erronée, car elle ignore la répartition extrêmement inégale du gâteau des revenus salariaux, qui ne cesse de rétrécir.

Un élément important réside dans la forte augmentation des inégalités entre entreprises. S’il est vrai que l’économie a toujours été dominée par un nombre relativement restreint d’entreprises très prospères [13], la manière dont cela interagit avec les inégalités salariales est nouvelle. Les entreprises avaient l’habitude d’employer à la fois de la main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée, ou des travailleurs diplômés et non diplômés. Cette pratique se raréfie, car les entreprises se divisent désormais entre celles qui embauchent principalement des travailleurs non diplômés et celles qui s’appuient exclusivement sur des travailleurs diplômés [14]. La dynamique macroéconomique de l’accroissement des inégalités de revenus n’a donc pas conduit à une division générale de la population entre propriétaires et non-propriétaires. Ce processus a plutôt fracturé la classe travailleuse.
Un groupe d’entreprises très rentables — principalement celles qui profitent de l’inflation des prix des actifs — a partagé une partie de ses gains avec un petit groupe hautement qualifié, tandis que la masse des entreprises à faible rentabilité rémunère très peu ses salariés [15]. Par conséquent, dans un contexte de baisse générale de la part des revenus salariaux dans le revenu total, les travailleurs diplômés et non-diplômés de l’enseignement supérieur ont connu des destins économiques radicalement différents. Le premier groupe s’en est relativement bien sorti, tandis que la situation relative du second s’est détériorée [16].

Malgré la baisse de la part des revenus du travail, la vie politique n’a pas été marquée par une reprise du conflit de classe, mais plutôt par une lutte entre groupes sociaux dans laquelle ceux qui possèdent un diplôme universitaire ou des qualifications s’opposent à ceux qui n’en ont pas. À cette opposition s’ajoute un conflit opposant les travailleurs blancs et nés aux États-Unis aux personnes de couleur et aux immigrés [17]. Pourquoi la vie politique a-t-elle pris cette forme ? Il n’existe pas de réponse vraiment satisfaisante à cette question. Un groupe de chercheurs invoque de manière quelque peu tautologique un « choc des cultures », tandis qu’un autre l’attribue généralement aux idées fausses de la gauche et du centre gauche.
Mais dans le contexte du capitalisme politique, la raison pour laquelle notre vie politique prend cette forme apparaît clairement. À mesure que l’autorité politique s’oriente de plus en plus vers les intérêts des détenteurs d’actifs, la marge de manœuvre pour accorder des avantages à la masse des salariés s’est réduite, tandis que, parallèlement, celle permettant à un segment relativement restreint de la classe travailleuse de participer à ces gains considérables s’est élargie. Cela a conduit les salariés à adopter des stratégies différentes, non fondées sur la classe sociale, pour protéger leurs intérêts matériels.
Deux de ces stratégies se sont imposées. La première, accessible principalement aux personnes diplômées, consiste à tenter d’obtenir certains avantages auprès des entreprises qui ont bénéficié, directement ou indirectement, de l’inflation des prix des actifs. Ce groupe de salariés relativement privilégiés a constitué le socle de la politique de centre gauche, avec sa valorisation de l’expertise et de la science. Il est spontanément attiré par l’idéologie de la méritocratie, qui correspond parfaitement à sa situation matérielle. La seconde, accessible principalement aux personnes sans diplôme, a consisté à se tourner vers des identités primaires (race, statut de citoyenneté, genre) pour défendre ce qui peut l’être [18]. Ce groupe a constitué le principal soutien de la politique de droite au cours de la période actuelle. Ce type de politique divise les salariés et délégitime les institutions démocratiques. Il est également profondément lié aux réalités matérielles du capitalisme dans sa phase actuelle.
Les implications politiques de cette analyse sont sombres. Le capitalisme a été compatible avec la démocratie dans la mesure où une séparation relative s’est établie entre l’économie et l’État. Si les intérêts matériels fondamentaux des capitalistes pouvaient être garantis, ceux-ci étaient en mesure de tolérer toute une gamme de résultats politiques. De plus, dans la mesure où le capitalisme était un système dynamique axé sur la croissance, il a créé une classe travailleuse ayant intérêt à l’élargissement des droits et capable de militer en leur faveur. Cela a conduit à un système dans lequel les élections avaient des conséquences.
Mais le capitalisme politique sape la démocratie des deux côtés. Du côté des capitalistes, il fait du contrôle de l’État une question économiquement décisive, réduisant ainsi la tolérance à l’égard des alternances électorales. Du côté de la classe travailleuse, il fragmente celle-ci en groupes privilégiés et moins privilégiés, ce qui nuit à la formation d’intérêts collectifs et à la capacité d’action des mouvements sociaux. Cette configuration politique tend à s’auto-alimenter et à éroder profondément la démocratie électorale.
Le mariage forcé entre capitalisme et démocratie risque de se défaire au cours des prochaines décennies si la structure fondamentale de l’économie politique n’est pas modifiée. La crise de la démocratie ne peut être imputée aux échecs stratégiques et de communication des partis de centre gauche ni à une transformation culturelle nébuleuse. C’est plutôt la nature même du capitalisme contemporain qui la sape. C’est là un avertissement pour nous tous.
*Cet article a été traduit de l’anglais par nos soins ; il a été publié sur le site The Ideas Lettre, le 20 août 2026 sous le titre « The Thesis of Political Capitalism ».
Dylan Riley est professeur de sociologie à l’université de Californie à Berkeley. Il étudie le capitalisme, le socialisme, la démocratie, l’autoritarisme et les régimes de savoir dans une perspective comparative et historique, et est l’auteur ou le coauteur de six ouvrages et de nombreux articles.


