Le dérèglement climatique et la multiplication des guerres sont souvent considérés comme deux crises distinctes. D’un côté, l’urgence écologique, avec le réchauffement de la planète, la perturbation du cycle de l’eau, la dégradation des sols ou l’effondrement de la biodiversité. De l’autre, le retour de la guerre et l’accélération des dépenses militaires. Pourtant, ces deux phénomènes sont de plus en plus étroitement liés. Les nouvelles conditions climatiques transforment les conditions dans lesquelles les sociétés habitent, produisent et se déplacent, mais aussi celles dans lesquelles elles se confrontent et font la guerre. Dans le même temps, la militarisation constitue elle-même un facteur majeur d’aggravation de la crise écologique.
Cette articulation mérite d’être prise au sérieux par le mouvement antimilitariste comme par le mouvement écologiste. En France, l’activité antimilitariste a connu une dynamique nouvelle depuis la création de la coalition « Guerre à la guerre », à laquelle participent notamment les Soulèvements de la Terre. Le lien entre climat et paix apparaît également dans l’appel du 26 septembre à une marche pour un plan d’urgence climatique, placée sous le signe du « Climat, Paix et Solidarité ». Il était également au cœur de plusieurs conflits en cours : contrôle stratégique du pétrole au Moyen-Orient et au Venezuela, course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine, ou encore destructions environnementales provoquées par l’agression américano-israélienne contre l’Iran.

Le climat, multiplicateur de conflits
Les « nouvelles conditions climatiques et environnementales » ne se réduisent pas à une hausse des températures. Elles englobent des transformations écologiques durables : réchauffement climatique, perturbation des cycles de l’eau, dégradation des sols, effondrement de la biodiversité et instabilité croissante des écosystèmes. Leur caractère inédit tient notamment à leur dimension cumulative, systémique et, pour certaines d’entre elles, irréversible. Elles modifient progressivement les conditions mêmes d’habitabilité de la planète.
Ces transformations touchent directement l’accès à l’eau douce, aux terres cultivables, aux zones de pêche, à l’énergie et aux matériaux stratégiques. Elles ne constituent généralement ni la cause directe ni la cause unique des conflits. Mais elles peuvent agir comme des multiplicateurs de tensions sociales et politiques préexistantes. Des inégalités structurelles se transforment alors en conflits autour de l’appropriation et de l’usage de ressources devenues plus rares ou plus disputées.
Dans les situations les plus graves, c’est la possibilité même de vivre sur certains territoires qui est menacée : sécheresses, incendies, inondations, montée des eaux ou perte de terres habitables. Ces phénomènes contribuent également aux déplacements de population que l’on désigne désormais comme des « migrations climatiques ». La perte des récoltes, le manque d’eau et les conflits locaux peuvent provoquer un exode rural, des migrations régionales ou des déplacements plus lents, mais durables. La désertification, qui faisait encore récemment l’objet de discussions internationales, en constitue l’une des manifestations les plus spectaculaires.
Mais les effets politiques du bouleversement climatique ne s’arrêtent pas là. Pour anticiper ces transformations et garantir notamment le niveau de vie des pays riches, les politiques industrielles favorisent l’intensification de l’extractivisme et de nouvelles formes de néocolonialisme autour des ressources minières, agricoles, hydriques et énergétiques. L’industrialisation de l’agriculture et des forêts participe de cette dynamique. Les changements climatiques accélèrent également la concentration urbaine et le développement de grands travaux présentés comme des réponses à la crise : barrages, digues ou infrastructures de protection.

Dans le même temps, les infrastructures logistiques — ports, réseaux ferroviaires et voies de communication — font l’objet d’une militarisation croissante, tout comme les océans, l’espace et le cyberespace. Cette grille de lecture permet de mieux comprendre des tensions aussi diverses que celles qui concernent l’Indus entre l’Inde et le Pakistan, le Nil au Soudan, les métaux stratégiques ou certains grands axes de communication.
La guerre comme catastrophe écologique
Le rapport entre guerre et environnement fonctionne cependant dans les deux sens. Les guerres ont elles-mêmes des conséquences écologiques considérables, pouvant aller jusqu’à l’écocide.
Les bombardements détruisent les sols, les forêts et les zones humides, tout en libérant des métaux lourds et des produits chimiques dans les nappes phréatiques et les rivières. Les mines antipersonnel contaminent les terres agricoles et les espaces naturels, qui peuvent rester inhabitables pendant des décennies pour les populations comme pour la faune. L’utilisation de défoliants et d’armes chimiques, comme l’Agent Orange au Vietnam, a produit des effets persistants sur les écosystèmes. Le phosphore blanc constitue un autre exemple de l’impact environnemental durable des opérations militaires. Quant aux frappes contre les infrastructures pétrolières, elles peuvent provoquer des marées noires et d’importantes pollutions atmosphériques.
La destruction des infrastructures d’assainissement et de distribution d’eau ou d’énergie menace directement la santé des populations. Dans les guerres actuelles, en Ukraine, à Gaza, au Liban ou en Iran, les destructions environnementales ne peuvent donc être considérées comme de simples « dommages collatéraux ». La destruction de barrages, d’installations énergétiques, de terres agricoles ou d’infrastructures industrielles peut devenir un instrument stratégique de la guerre.
La destruction du barrage de Kakhovka en Ukraine, qui a affecté une zone de quelque 620 km², illustre cette imbrication entre stratégie militaire et destruction des conditions matérielles d’existence. À Gaza, cette destruction des conditions écologiques et matérielles d’existence a atteint une ampleur tout à fait exceptionnelle.

À cela s’ajoute la question particulièrement dangereuse des installations nucléaires civiles ou militaires. En contexte de guerre, leur vulnérabilité augmente : problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité, difficultés à maintenir les personnels nécessaires à leur fonctionnement, risques liés aux combats autour des réacteurs et des installations de stockage du combustible usé. Les sites nucléaires peuvent aussi devenir des instruments de chantage ou des cibles militaires, comme le montrent les tensions autour des installations nucléaires en Israël, en Iran ou en Ukraine.
Une armée qui pollue même en temps de paix
Il serait pourtant insuffisant de limiter l’impact écologique du militarisme aux seules périodes de guerre. Les armées constituent en elles-mêmes une source majeure de destruction environnementale et d’émissions de gaz à effet de serre largement sous-estimée. Selon les estimations les plus crédibles, l’empreinte carbone mondiale des activités militaires, en incluant les carburants militaires et l’industrie de l’armement, représenterait environ 5,5 % des émissions mondiales. C’est un niveau comparable aux émissions des 1,5 milliard d’habitants de l’Inde ou, selon un autre point de comparaison, à celles de l’aviation et de la marine mondiales.
L’empreinte écologique du militarisme ne se résume toutefois pas au carbone. Les armées et l’industrie de l’armement accaparent également d’immenses quantités d’eau. Les usines d’armement et les bases militaires consument des volumes considérables, estimés entre 130 et 260 km³. L’industrie militaire est en outre particulièrement gourmande en métaux rares et stratégiques, dont l’extraction est fréquemment liée à des conflits.
Les zones d’entraînement militaire occupent des millions d’hectares soustraits aux écosystèmes naturels et à l’agriculture et figurent parmi les territoires les plus contaminés au monde. La production des armes et des équipements, leur transport, leur entretien, leur stockage et leur modernisation, mais aussi les entraînements militaires, les bases terrestres, navales et aériennes et les infrastructures de surveillance et de communication nécessitent d’immenses quantités d’énergie et de matières premières.

L’héritage du militarisme est également durable. Les essais nucléaires menés depuis 1945 ont irradié durablement certains territoires, tandis que les épaves de navires et de sous-marins nucléaires continuent de représenter des risques écologiques à long terme.
Quand le climat devient une question de sécurité
Un paradoxe apparaît alors : ceux qui connaissent le mieux les transformations du climat sont parfois les responsables militaires eux-mêmes. Ils savent que les conditions dans lesquelles leurs forces devront intervenir vont changer et que leur capacité à anticiper et à s’adapter en dépend. Aux États-Unis comme dans l’Union européenne, la littérature stratégique analyse désormais systématiquement les conséquences du changement climatique en termes de conflits, de ressources, de migrations, d’infrastructures et de sécurité.
Adrien Estève parle à ce propos de « climatisation » du discours militaire. Le changement climatique transforme des problèmes déjà existants — migrations, tensions sociales, accès aux ressources, conflits politiques — en problèmes de sécurité. Cette lecture sécuritaire élargit considérablement le champ d’intervention des armées, qui tendent à devenir des acteurs de la gouvernance climatique.

L’OTAN intègre désormais explicitement le climat dans sa planification stratégique et considère le changement climatique comme une composante de son environnement de sécurité. Un exemple particulièrement révélateur est fourni par la Finlande, avec le développement récent du « defensive rewilding ». La restauration des tourbières y est pensée simultanément comme une politique de stockage du carbone et comme un moyen de ralentir une éventuelle progression militaire russe. Une même intervention territoriale devient ainsi à la fois une politique environnementale et un dispositif de défense.
Le même processus est observable dans le traitement des migrations et de la pêche. Le déplacement des populations provoqué par les bouleversements climatiques est de plus en plus appréhendé sous l’angle du contrôle des frontières. La raréfaction ou le déplacement des ressources halieutiques peuvent entraîner pêche illégale, trafics et tensions maritimes, justifiant à leur tour une intervention accrue des forces navales.
Le danger est alors évident : les nouvelles conditions climatiques risquent d’être principalement perçues au prisme de la sécurité, tandis que les catégories, les institutions et les instruments militaires deviennent progressivement ceux qui définissent les réponses à l’urgence environnementale.
Le « militarisme environnemental »
La notion de « militarisme environnemental », proposée par Alexis Cukier, permet de penser cette évolution. Dans le cadre du « capitalisme des catastrophes », les appareils militaires sont à la fois une cause des crises écologiques et une modalité privilégiée de leur gestion.
Les armées contribuent au réchauffement climatique par leurs émissions et leur dépendance aux énergies fossiles. Mais elles sont également mobilisées pour répondre aux catastrophes, contrôler les frontières, protéger les infrastructures stratégiques et sécuriser l’accès aux ressources. Ainsi se met en place un cercle vicieux : les mêmes institutions qui participent à la crise sont présentées comme indispensables pour y répondre.
Le risque est alors que la réponse sécuritaire et militaire se substitue à la transformation des causes sociales et écologiques de la crise. Au lieu de réduire les émissions, de modifier les modes de production et de redistribuer les richesses, on protège les territoires et les populations considérés comme stratégiques, tout en laissant les autres assumer le coût des bouleversements.

Une adaptation inégalitaire
C’est là que se noue le rapport entre crise écologique, capitalisme et impérialisme. Face aux crises économiques, sociales et environnementales, le capitalisme mondialisé semble choisir la guerre, la militarisation et le réarmement plutôt qu’une transformation profonde des rapports de production.
Les États impérialistes abandonnent progressivement l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C et privilégient une adaptation sélective aux nouvelles conditions climatiques. Autrement dit, il ne s’agit plus tant d’empêcher la catastrophe que de décider qui sera protégé et qui en paiera le prix.
Les guerres actuelles — en Ukraine, en Palestine, au Liban, en Iran ou au Soudan — s’inscrivent ainsi dans une phase de réorganisation des rapports impérialistes et de l’appareil productif. Elles aggravent la vulnérabilité des populations locales, détruisent les infrastructures et les organisations sociales nécessaires pour affronter les événements extrêmes — canicules, inondations ou mégafeux —, tout en provoquant de nouveaux déplacements forcés et en renforçant la militarisation des frontières.
L’impérialisme ne se réduit donc plus à la prédation classique des ressources. Il tend aussi à reconfigurer la compétition géopolitique autour du contrôle des marchés de l’énergie, des technologies et de la sécurité face aux conséquences du changement climatique.
La logique qui se dessine est celle d’une adaptation profondément inégalitaire. Face aux catastrophes environnementales, il ne s’agit ni de les empêcher autant que possible ni d’en répartir équitablement les coûts, mais d’organiser la protection de certains groupes au détriment des autres. Les classes dominantes, les infrastructures stratégiques, les centres économiques et les États impérialistes sont prioritairement préservés. À l’inverse, les classes populaires, les populations racisées, les territoires du Sud global et les peuples colonisés ou occupés sont davantage exposés aux conséquences de la crise.
La crise écologique comme prétexte à la militarisation
Cette logique permet finalement de comprendre pourquoi la crise écologique peut devenir un puissant moteur de militarisation. Plutôt que de réduire les émissions, de transformer la production et de redistribuer les richesses, les États renforcent les armées, durcissent les frontières, développent les dispositifs de surveillance et criminalisent les migrations climatiques.
La crise écologique risque ainsi de devenir non pas le point de départ d’une transformation sociale, mais le prétexte à une adaptation autoritaire et inégalitaire. Un paradoxe fondamental apparaît : alors que les armées figurent parmi les grands contributeurs à la dégradation environnementale, elles sont de plus en plus présentées comme des instruments privilégiés pour gérer les conséquences de cette dégradation.

Le problème n’est donc pas seulement que la guerre détruit l’environnement ou que le dérèglement climatique provoque de nouvelles tensions. C’est que les deux phénomènes peuvent se renforcer mutuellement dans un système où la protection des ressources, des territoires et des populations est organisée selon des rapports de puissance profondément inégaux.
Combattre le dérèglement climatique et combattre la militarisation de nos sociétés ne sont dès lors pas deux combats séparés. Ils renvoient à une même question : qui décide de l’adaptation aux bouleversements écologiques, qui en bénéficie et qui en paie le prix ? Tant que la réponse sera déterminée par les intérêts des classes dominantes et des puissances impérialistes, la crise écologique risque moins de conduire à une coopération internationale qu’à une aggravation des rivalités, de l’extractivisme, des frontières et de la guerre.
* Cet article a été rédigé d’après les notes préparées par son auteur pour un exposé à l’Université d’été du NPA-A, le 25 août 2026. Nous le remercions ne nous les avoir communiquées.
Dominique Boury est un militant écosocialiste. Docteur en philosophie et histoire des sciences, il a été enseignant-chercheur en éthique médicale.


