Les conseils dans la révolution allemande, 1918-1920

Cet essai présente le développement de la révolution allemande de 1918 à 1920, portée par des conseils ouvriers et de soldats, dont l’aile gauche sera décapitée par une alliance de la social-démocratie majoritaire, de l’armée et des Corps francs aux prix de milliers de morts, dont celles de Kaerl Liebknecht et de Rosa Luxemburg (Marx21).

Le « Deuxième Empire » allemand, proclamé en 1871 par Bismarck et démantelé en 1918 par la révolution, était issu d’un XIXe siècle marqué par la consolidation du pouvoir et des ambitions expansionnistes. Au cours de ce siècle, ce qui commençait à prendre forme sous le nom d’Allemagne n’a ni exproprié un clergé puissant ni guillotiné une vieille dynastie. Elle n’a pas aboli radicalement le féodalisme agraire comme l’ont fait les révolutions anglaise et française, ni introduit le capitalisme à la campagne par le biais de la petite propriété, ce qu’on appelle la « voie américaine » : elle a formellement aboli le servage en 1807, a lié les paysans à des dettes à vie pour l’acquisition de la terre et, à l’est de l’Elbe, a conservé les grandes propriétés foncières entre les mains d’une puissante aristocratie junker. Celle-ci s’adaptait sans heurts à la production marchande et continuait à dominer largement les rangs de l’armée.

À la campagne, c’était ce que Lénine qualifiait de « voie prussienne » vers le capitalisme [1] et, dans l’ensemble, ce que nous qualifierions aujourd’hui de « modernisation conservatrice », avec une industrie puissante émergeant aux côtés d’une vieille noblesse remise au goût du jour.

L’Empire et son régime

Sur le plan politique, l’Allemagne fut, bien sûr, secouée par la vague révolutionnaire de 1848, mais elle en sortit plus ou moins indemne. Une vingtaine de duchés et de principautés subsistaient au sein d’une première unité allemande sous le sceptre d’un empereur prussien, sans les traumatismes de la Révolution française ou de la guerre civile italienne. Le pouvoir de nommer et de révoquer le gouvernement restait entre les mains de l’empereur, tandis que le Reichstag ne disposait que de compétences limitées pour approuver le budget.

L’institution obsolète de la chambre haute était associée, dans la plupart des principautés et duchés allemands, à une chambre basse élue au suffrage censitaire, reprenant le modèle prussien de la loi électorale à trois classes, qui excluait toutes les femmes et, pour des raisons de fortune, jusqu’à deux tiers de la population masculine adulte. Au caractère antidémocratique du régime s’ajoutait, au sein de l’armée allemande, une discipline militariste accompagnée d’humiliations systématiques et de châtiments corporels fréquents infligés aux soldats. Hors des murs des casernes, les officiers supérieurs prussiens intervenaient constamment dans le gouvernement et la justice, faisaient engager chaque année des centaines de procès pour crime de lèse-majesté contre des artistes et des intellectuels [2] ou obtenaient l’incarcération de personnalités hostiles.

Au cours des deux décennies du règne de Bismarck, le régime a combiné des politiques de protection sociale paternalistes à une répression politique féroce. Le chancelier a instauré des allocations de maladie, des assurances accidents et des pensions de retraite, tout en adoptant des lois antisocialistes, qui allaient rester en vigueur de 1878 à 1890, interdisant les syndicats et les partis de gauche. Ferdinand Lassalle ne gagna pas grand-chose à chercher à participer aux réformes décrétées par le pouvoir, car celles-ci visaient précisément à « couper l’herbe sous les pieds de la social-démocratie », selon les mots du Kaiser [3].

L’unification des marxistes avec les orphelins du courant lassalien au sein d’un même parti s’est ainsi développée en prenant ses distances vis-à-vis du « chancelier de fer » et en combinant habilement le travail légal et le travail clandestin. Le succès remarquable du SAPD [Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands-Parti ouvrier socialiste d’Allemagne], devenu plus tard le SPD [Sozialdemokratische Partei Deutschlands-Parti socialdémocrate allemand], en fit un pôle fédérateur qui n’avait jamais existé en France à la veille de la Commune ni en Russie à la veille de la révolution. Au sein du parti, trois courants s’étaient dessinés : la droite réformiste, le centre marxiste « orthodoxe » et la gauche révolutionnaire naissante.

Le visage le plus visible de la droite était Eduard Bernstein, défenseur de petites avancées visant à améliorer la situation du prolétariat sans recourir à la révolution. L’idéologie réformiste de Bernstein semblait convenir parfaitement aux politiciens locaux qui voulaient avoir les mains libres pour faire adopter les budgets au sein des parlements régionaux, ou aux dirigeants syndicaux pour qui l’idée d’une grève générale était considérée comme une « absurdité générale ». Mais, à quelques exceptions près, des politiciens et des syndicalistes accommodants gagnaient discrètement du terrain et préféraient ne pas être associés à une théorisation ouvertement révisionniste, qui risquait de faire fuir le gibier. Dans leur évolution vers la droite, les uns et les autres allaient aller très loin, mais, pour l’heure, ils ne laissaient rien paraître. Ou, comme le chef de l’appareil du parti, Ignaz Auer, le dirait à Bernstein lui-même : « Ces choses-là ne se disent pas, elles se font, tout simplement » [4].

La tendance du centre constituait la véritable direction du parti, formée par August Bebel, Paul Singer et Wilhelm Liebknecht, et soutenue par le théoricien marxiste Karl Kautsky. Le centre continuait à invoquer le socialisme lors des grandes occasions, mais ne lui accordait aucune importance pratique au quotidien. Rosa Luxemburg l’ayant mis au pied du mur dans le débat sur le révisionnisme, le centre avait condamné les thèses de Bernstein ; mais il plaçait tous ses espoirs dans une accumulation linéaire de forces, grâce à laquelle le parti deviendrait si puissant qu’il pourrait un jour garantir une transition pacifique au socialisme. L’une des conséquences du pacifisme était l’attitude timorée du SPD face à la question cruciale du militarisme prussien : en reléguant la révolution à un avenir indéfini et à un scénario idyllique de quasi-unanimité en sa faveur, le parti avait également renoncé à élaborer la moindre stratégie visant à diviser l’armée à l’heure de vérité.

Les congrès du parti avaient laissé le champ libre à l’adoption de budgets bourgeois dans les parlements régionaux et, lors des élections de janvier 1912, la direction du parti conclut un accord de désistement mutuel avec les libéraux (Parti du progrès). Tout en continuant à se réclamer de l’objectif final que Bernstein entendait réviser, le SPD en avait suspendu la validité dans la pratique politique quotidienne. Il n’est donc pas surprenant que l’aile droite, représentée par les intérêts localistes et syndicalistes, ait préféré s’abriter sous l’idéologie du centre plutôt que sous celle, ouvertement révisionniste.

Derrière l’idéologie du centre se cachaient également de jeunes arrivistes destinés à un avenir glorieux. Friedrich Ebert milita clandestinement sous les lois antisocialistes de Bismarck et, lors du congrès du parti de 1903, il vota contre les thèses de Bernstein, mais, peu à peu, il avait entre-temps entamé son évolution vers la droite. En 1907-1908, il était déjà secrétaire général du SPD lorsqu’il fréquentait l’école du parti en tant qu’élève assidu de Rosa Luxemburg, la figure la plus éminente de la gauche du SPD. Philipp Scheidemann fit ses débuts dans le militantisme social-démocrate en 1883, lui aussi sous le régime des lois antisocialistes. Il se distinguait par un talent rhétorique qui faisait défaut à l’insipide Ebert ; il fit carrière au Parlement et accéda ensuite à la tête du gouvernement. Gustav Noske fit carrière dans la politique locale, dans la presse et également au Parlement. Il fut un fervent défenseur des ambitions coloniales allemandes et, par conséquent, d’un renforcement des budgets militaires. C’est ainsi que commença très tôt l’évolution qui allait plus tard faire de lui le « chien sanguinaire » de la répression, comme il se décrivait lui-même [5].

Au sein de l’aile gauche du parti, Rosa Luxemburg gardait un pied dans son parti révolutionnaire polonais et lituanien, tout en conservant au sein du SPD une certaine influence sur ses amis du centre. Lorsque la révolution éclata dans l’Empire russe, en 1905, Luxemburg commença à prendre ses distances avec Kautsky jusqu’à rompre pratiquement avec lui en 1910. Mais au début de la Grande Guerre, l’aile gauche du parti restait un magma inorganique et diffus, auquel vinrent se joindre des figures telles que Clara Zetkin, Franz Mehring ou Karl Liebknecht. Ce n’est qu’en 1916, alors que la guerre battait déjà son plein, qu’elle créa sa propre organisation, connue par la suite sous le nom de Ligue Spartakus.

Mais ce jour était encore loin et les succès remportés grâce à la stratégie d’accumulation progressive des forces maintenaient intact le pouvoir de la social-démocratie en tant que pôle unificateur. En 1890, lorsque Bismarck fut destitué et que les lois antisocialistes furent abrogées, la social-démocratie sortit renforcée de ces douze années de persécutions. Le SPD connût alors une croissance soutenue, jusqu’à devenir le parti le plus voté en 1907, et continua de progresser pour recueillir plus de quatre millions de voix en 1912, lors des dernières élections avant la guerre. Au Reichstag, il disposait déjà du plus important groupe parlementaire — 110 députés —, ainsi que d’une forte présence dans les parlements régionaux. Il comptait plus d’un million de membres cotisants, dirigeait les syndicats les plus puissants du monde, avec 2,5 millions d’adhérents, publiait près d’une centaine de journaux quotidiens dans différentes villes et disposait d’un appareil imposant (environ 4 000 employés en 1913).

De son côté, la monarchie s’adaptait à l’existence de ce parti, qui lui offrait une soupape de décompression sous la forme d’un parlement dépourvu de véritable pouvoir et épuisant les syndicats dans des négociations que Rosa Luxemburg qualifiait avec mépris de « travail de Sisyphe ». Mais elle alternait également la carotte et le bâton, recourant parfois à la méthode répressive de Bismarck. À l’approche de la guerre, la perspective de l’instauration de l’état de siège menaçait de restreindre drastiquement les droits démocratiques.

La lutte contre la guerre

Wilhelm Liebknecht mourut en 1900, Paul Singer en 1911 et August Bebel en 1913. À la tête du parti s’était imposée, avec un rôle prépondérant dès 1907, la nouvelle génération des Ebert, Scheidemann et Noske, ce dernier faisant encore ses classes pour accéder à des fonctions plus élevées. Avec la guerre qui se profilait, il leur manquait désormais la fermeté dont les anciens dirigeants avaient fait preuve en 1870 pendant le conflit franco-prussien.

En 1914, l’esprit internationaliste sembla dans un premier temps renaître dans les rangs du parti. En juillet encore, le SPD prit la défense de Rosa Luxemburg dans un procès intenté contre elle par l’armée, à l’issue duquel elle fut triomphalement acquittée. Face à l’imminence de la guerre proprement dite, le Vorwärts, organe du parti, titrait alors en première page : « À bas la guerre ! Vive la fraternité internationale des nations ! » [6]. Le 25 juillet, le SPD maintenait une « protestation enflammée contre l’action criminelle des partisans de la guerre ». Et les jours suivants, il organisait à Berlin des manifestations rassemblant entre 20 000 et 30 000 personnes contre la guerre. La semaine précédant la déclaration de guerre, Ebert s’était même rendu en Suisse pour mettre à l’abri les 20 millions de marks de la caisse du parti. Le SPD semblait se préparer à résister dans la clandestinité [7].

Mais, l’heure de vérité venue, le parti renia du jour au lendemain toutes ses déclarations internationalistes. Les 1er et 2 août, les présidents des principaux syndicats s’engageaient formellement à suspendre le recours à la grève tant que dureraient les hostilités. Le 4 août, le groupe parlementaire social-démocrate approuvait les crédits de guerre que le gouvernement avait demandés au Reichstag. Emporté par les promesses selon lesquelles ce serait « la dernière de toutes les guerres », le plus puissant parti ouvrier du monde se joignait à ce chœur.

Contrairement à une conviction largement répandue, l’adhésion initiale du prolétariat à la politique belliciste était loin d’être unanime. Le dirigeant ouvrier Richard Müller, représentant les tourneurs au sein du syndicat métallurgique, fut l’un des premiers à dénoncer la suspension des revendications du mouvement syndical [Burgfrieden] [8]. Dans les tranchées, quatre mois après le début de la guerre, des soldats allemands suspendirent même les combats pour une trêve de Noël et sortirent des tranchées afin d’échanger des cadeaux avec les soldats anglais.

Les pertes sans précédent sur le front et la famine qui frappait l’arrière-pays ont rapidement commencé à rendre la population réceptive aux voix antimilitaristes, initialement isolées. La loi sur le service auxiliaire a privé les travailleurs de la liberté de changer d’emploi et a instauré le travail obligatoire pour les hommes âgés de 17 à 60 ans qui n’étaient pas dans l’armée. Avec une inflation atteignant 100 %, les salaires réels avaient chuté brutalement en 1916. Sur le plan politique, depuis l’automne 1916, le Haut Commandement de l’armée (OHL) [9] était considéré comme le véritable gouvernement. Et la collusion de l’OHL avec une majorité parlementaire tripartite (le SPD et les partis du Centre et du Progrès), loin d’atténuer la dictature militaire de fait, rendait l’atmosphère politique encore plus étouffante.

Ceux qui, auparavant, se contentaient de crier dans le désert commençaient désormais à trouver des oreilles attentives. Depuis le deuxième vote au Reichstag, Karl Liebknecht votait systématiquement contre les crédits de guerre. Dès le troisième vote, un autre député se rallia à son vote et, à partir de décembre 1915, ils étaient plusieurs : une partie des députés du SPD se révoltait révoltée contre une guerre qui, selon eux, avait cessé d’être « défensive ». La fraction dissidente créa alors le Parti social-démocrate indépendant (USPD) [Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands] [10]. Bien que tardives, les réticences de l’USPD face à la guerre lui valurent rapidement des adhésions massives, atteignant, selon certaines sources, 120 000 membres à l’automne 1917, ainsi qu’une capacité accrue à influencer les grands mouvements de grève qui se préparaient.

Dans le contexte de la crise de la social-démocratie, émergea également le groupe de Brême, dirigé par Johann Knieff et comptant parmi ses membres l’astronome néerlandais Anton Pannekoek. Knieff entretenait des liens étroits avec le bolchevisme russe, par l’intermédiaire de Karl Radek, et allait créer, en collaboration avec des organisations apparentées de Hambourg et de Berlin, le groupe des communistes internationaux, l’IKD [Internationale Kommunisten Deutschlands] [11]. Dès le début, il prônait la fondation d’un parti révolutionnaire et s’opposait à l’adhésion, même temporaire, des spartakistes à l’USPD. Cela n’avait aucun sens, estimait l’IKD, de quitter un parti social-démocrate pour en rejoindre un autre.

Mais la grande figure qui symbolisait la lutte contre la guerre restait Karl Liebknecht. Dans ses discours et ses écrits, il insistait sur le fait que « l’ennemi est dans notre pays ». Le 1er mai 1916, il fut arrêté alors qu’il prononçait un discours, accusé de haute trahison, déchu de son immunité parlementaire (avec la complicité du groupe parlementaire social-démocrate), traduit en justice et finalement condamné à quatre ans de travaux forcés. Le jour de l’audience au tribunal, des milliers de personnes avaient manifesté pour sa libération dans le centre de Berlin et, lors d’un rassemblement improvisé à la fin, avaient appelé à une grève générale à Berlin le lendemain, en solidarité avec Liebknecht. Environ 55 000 travailleurs des grandes entreprises de Berlin, Braunschweig, Brême et d’autres villes avaient participé à cette grève [12].

Avec la « grève de Liebknecht », il devenait évident que les travailleurs cherchaient désormais une autre forme d’organisation, au-delà des syndicats. Au cours des deux années de guerre qui s’étaient déjà écoulées, entre les travailleurs mobilisés dans l’armée et ceux qui rejetaient la passivité syndicale, la centrale syndicale ADGB [Allgemeiner Deutscher Gewerkschaftsbund] avait perdu plus de la moitié de ses adhérents. Des milliers de jeunes et de femmes occupaient entre-temps les nouveaux postes de travail et ceux laissés vacants par un prolétariat plus attaché aux traditions syndicales. Lorsqu’ils ressentaient le besoin d’une action collective, ces nouveaux salariés ne se tournaient pas nécessairement vers les syndicats qui, dans le strict respect de la trêve sociale, affichaient chaque jour leur docilité face à la dictature militaire [13].

C’est ainsi que commençait à prendre forme sur les lieux de travail le réseau qui, en 1918, allait être connu sous le nom de Revolutionäre Obleute (délégués révolutionnaires d’entreprise), dirigé par Richard Müller. À Berlin, il comptait environ un millier de militants reconnus dans leurs usines. Dans les moments critiques, il parvenait à mobiliser des dizaines, voire des centaines de milliers de travailleurs. Formellement, les délégués révolutionnaires étaient affiliés à l’USPD, mais ils agissaient en totale autonomie par rapport au parti. Ils entretenaient des relations de collaboration étroite avec les spartakistes, bien qu’ils fussent critiques envers la préférence de ces derniers pour les manifestations de rue et l’agitation. Pour le militantisme ancré dans les usines, tout cela n’était qu’une « gymnastique révolutionnaire » quelque peu folklorique [14].

En avril 1917, en réaction à une réduction des rations de pain, un nouveau mouvement de grève à Berlin, à Leipzig et dans d’autres villes vint ébranler la trêve sociale conclue depuis le début de la guerre. Par la suite, Müller fut arrêté et sa libération devint immédiatement une revendication centrale du mouvement. Ce qui avait commencé comme un cri contre la faim prit rapidement une dimension aussi politique que la précédente « grève de Liebknecht ». On réclamait également la fin de la guerre, la libération des prisonniers politiques et l’instauration du suffrage universel. La grève mobilisa entre 200 000 et 300 000 travailleurs et s’étendit à plusieurs autres villes. Elle remporta une demi-victoire, les employeurs s’engageant à augmenter les salaires et à réduire la semaine de travail.

À la suite de la grève ouvrière d’avril, un mouvement de marins de la flotte de guerre réclama de meilleures conditions alimentaires et fut dans un premier temps toléré par les autorités, qui lui permirent de se faire représenter par une « commission de cantine » sur chaque navire, comme il le souhaitait. Mais les marins les plus actifs ne se contentèrent pas de cette maigre concession et entreprirent un vaste travail de syndicalisation au sein de la marine. À la mi-juillet, ils avaient déjà recruté environ 6 000 adhérents pour un syndicat clandestin. Découverts par le Haut Commandement, onze d’entre eux furent arrêtés et jugés en cour martiale. Des grèves de solidarité eurent lieu dans le port de Wilhelmshaven, et le 4 août, la moitié de la flotte était en grève. Malgré cela, les marins arrêtés furent condamnés à de lourdes peines et deux d’entre eux furent fusillés. Le mouvement fut ainsi réduit au silence, temporairement.

En janvier 1918, les négociations de Brest-Litovsk firent naître l’espoir d’une paix à court terme, du moins sur le front oriental. Mais cet espoir fut de courte durée et se trouva rapidement déçu par l’attitude intransigeante du vieux militarisme prussien face au jeune pouvoir soviétique. Les Empires centraux, avides de gains territoriaux à l’Est, étaient déterminés à prolonger la guerre. Le 14 janvier, des grèves de masse éclatèrent à Vienne contre le rationnement de plus en plus maigre ainsi que des manifestations contre l’échec des négociations. Les grèves s’étendirent rapidement de l’Autriche à la Hongrie, tandis que des mutineries et des révoltes commençaient également à éclater parmi les troupes allemandes stationnées dans les pays baltes et en Biélorussie.

Deux semaines après le soulèvement de Vienne, le 27 janvier, ce fut au tour de Berlin d’être secoué par une grève qui débuta dans les usines d’armement. Dans l’après-midi de ce jour-là, une réunion s’était tenue à la Maison des syndicats de Berlin, rassemblant 414 délégués représentant environ 400 000 travailleurs. Le nombre de grévistes avait continué à augmenter au cours des jours suivants, pour atteindre près d’un demi-million, dont une grande partie de femmes [15]. Un comité de grève composé de onze membres du réseau des délégués révolutionnaires fut créé ; il inclut dans son cahier de revendications la fin de la guerre, l’abrogation de la loi sur le service auxiliaire et de l’état d’urgence, l’amnistie pour les prisonniers politiques ainsi qu’une amélioration de la quantité et de la qualité de la nourriture. Le gouvernement avait envoyé l’armée et la police pour réprimer les grévistes et avait déclaré qu’il ne négocierait avec les représentants des travailleurs que si la délégation ouvrière comprenait les syndicats. Le comité de grève avait rejeté cette exigence et le gouvernement avait donc refusé de le recevoir. Les délégués, se sentant dans une impasse, décidèrent de reprendre le travail le 3 février, sans avoir obtenu quoi que ce soit.

Mais, malgré cette défaite temporaire, quelque chose allait perdurer de l’expérience des trois grandes grèves de 1916, 1917 et 1918. C’est sans doute à Leipzig [16], lors du mouvement de grève d’avril 1917, que la désignation de « conseils ouvriers » est apparue pour la première fois, renvoyant en réalité aux comités de grève créés ad hoc pour diriger la lutte. Ce terme s’est alors popularisé et est réapparu quelques mois plus tard, lors de la grève de janvier 1918, pour désigner la direction du mouvement, acquérant ainsi une résonance nationale.

Pour l’instant, le gouvernement et l’OHL avaient remporté la partie, tant contre la grève en politique intérieure que contre la Russie en politique étrangère. En février 1918, le pouvoir soviétique, incapable de faire face militairement à une nouvelle offensive allemande, avait accepté les exigences léonines de l’ennemi lors des négociations de Brest-Litovsk. La guerre étant gagnée à l’Est, il semblait possible de transférer sur le front occidental une grande partie des 50 divisions allemandes qui s’y trouvaient [17]. On espérait qu’elles y arriveraient encore à temps pour remporter des victoires décisives avant que le gros des troupes américaines, qui faisaient alors leur entrée dans le conflit, ne débarque en France. Selon l’historien allemand Golo Mann, « fin mars [1918], la confiance en la victoire était plus grande que jamais à Berlin » [18].

Mais l’élan de l’offensive allemande à l’Ouest s’était rapidement essoufflé. Lancée le 21 mars, elle se trouvait déjà dans une impasse une semaine plus tard. Le 8 août, « jour noir » de l’armée allemande, les troupes américaines et canadiennes avaient percé le front à Amiens et contraint l’OHL à se rendre à l’évidence : la guerre était perdue. Le véritable chef de l’armée, le général Erich Ludendorff, conçut alors un coup politique audacieux : changer de gouvernement et de régime afin de refiler la patate chaude de la défaite aux nouvelles autorités issues de ce changement. Fin septembre, il somma le chancelier Hertling de se présenter au quartier général afin d’y prendre connaissance de la défaite imminente et des instructions que lui, Ludendorff, avait à lui donner : il devait immédiatement demander un cessez-le-feu aux Alliés et instaurer un régime parlementaire.

Comme le réclamait le SPD depuis le début de la guerre, le Reichstag serait désormais chargé de décider de la paix et de la guerre, du gouvernement et de sa composition [19]. En changeant de régime, Ludendorff souhaitait également un nouveau gouvernement, qui inclurait les partis de la majorité parlementaire — le Parti du Centre, catholique, et le SPD, tant détesté. Les sociaux-démocrates Philip Scheidemann, en tant que ministre sans portefeuille, et Gustav Bauer, en tant que ministre du Travail, entrèrent au gouvernement. Le poste de chancelier, jusqu’alors occupé par une marionnette de l’armée, revint au prince Max von Baden, dont le parcours était modérément critique à l’égard de l’OHL. C’est ce gouvernement, hostile à l’armée, qui allait subir l’humiliation de demander aux Alliés l’ouverture de pourparlers de paix.

Personne n’était censé savoir que la demande d’armistice était une idée du haut commandement militaire. L’ignorance générale sur ce point décisif allait permettre plus tard aux généraux de vendre l’image d’une armée invaincue sur le front et trahie par les politiciens à l’arrière — la légende dite du « coup de poignard dans le dos ».

Les Alliés, bien informés de la situation militaire et conscients de la position de faiblesse dans laquelle se trouvait l’Allemagne en brandissant désormais le drapeau blanc, commencèrent par repousser à plusieurs reprises l’ouverture des pourparlers, qui n’aura lieu que le 7 novembre. Dans la troisième des notes successivement adressées au gouvernement allemand, le président Wilson exigeait déjà l’abdication immédiate du Kaiser, l’abolition de la monarchie et la capitulation sans condition de l’Allemagne. Ludendorff, qui venait d’exiger l’ouverture des pourparlers, n’hésita pas à opérer un nouveau revirement et à dénoncer le gouvernement pour avoir capitulé devant l’ennemi. Von Baden, furieux du revirement cynique du général, exigea du Kaiser sa destitution et l’obtint. Ludendorff s’enfuit alors en Suède, muni d’un faux passeport, caché derrière des lunettes noires. Hindenburg continua formellement d’exercer la fonction de chef d’état-major, mais c’est le général Wilhelm Groener qui remplaça Ludendorff à la tête de la direction politique et militaire effective de l’armée.

La vague révolutionnaire

Cependant, la défection de Ludendorff n’éliminait pas d’un seul coup son style de conduite de la guerre, autoritaire et échappant au contrôle du pouvoir politique. Alors que le gouvernement négociait la capitulation et promettait aux Alliés de suspendre la guerre sous-marine, l’état-major de la marine décida de lancer toute la flotte dans une dernière grande bataille contre la flotte britannique. C’était un plan désespéré qui risquait de coûter la vie à un nombre exorbitant de marins — jusqu’à 80 000, comme on l’admettait à l’époque. Plus que de « sauver l’honneur de la marine », comme le prônait l’idéologie justificative conçue ad hoc, l’opération avait pour véritable objectif de torpiller les pourparlers de paix. Le gouvernement n’était pas au courant de ce plan : il ne s’agissait pas encore d’un coup d’État, mais c’était déjà, au moins, ce que l’historien Volker Ulrich a qualifié de « rébellion des amiraux » [20].

Au sein de la flotte amarrée à Wilhelmshaven, tout le monde comprit immédiatement le caractère suicidaire de ce plan. Les marins n’avaient aucune envie de mourir pour une guerre perdue, qui avait déjà coûté la vie à près de 2 millions de soldats allemands et fait plus de 4 millions de blessés et d’invalides. Deux escadrons refusèrent d’obéir aux ordres ; les navires Thüringen et Helgoland étaient devenus les foyers de la révolte et avaient failli échanger des tirs avec les navires qui continuaient d’obéir au Haut Commandement [21]. Les deux navires insoumis finirent par se rendre, mais la démoralisation de la flotte était déjà irrémédiable. L’état-major admit que l’insubordination, même limitée, rendait le plan irréalisable. Il annula l’opération et ordonna à la flotte de mettre le cap sur Kiel. C’est là qu’environ un millier de marins des escadrons mutins furent incarcérés.

Les autres, qui, la veille, n’avaient pas eu le courage de se joindre à la révolte, craignaient désormais que bon nombre de leurs camarades ne soient condamnés à mort, comme cela s’était produit en 1917. Au bout de trois jours de discussion, soutenus par une grève générale des dockers et des ouvriers des chantiers navals, les marins se mirent en marche vers la prison. Le cortège fut intercepté par des tirs sur ordre d’un lieutenant, faisant neuf morts et des dizaines de blessés. Mais les manifestants ripostèrent et abattirent ce lieutenant. Dans les unités terrestres et navales, les officiers qui s’opposaient au mouvement étaient arrêtés par les garnisons. L’un d’entre eux tenta de résister avec des armes et fut abattu. Dans la rue, les unités de l’armée envoyées pour réprimer passaient aux côtés des insurgés.

À partir du 4 novembre, toute la ville de Kiel était aux mains de 40 000 ouvriers, soldats et marins. Les ouvriers et les marins s’étaient organisés en conseils qui s’inscrivaient dans la continuité des comités de grève de 1917. Un conseil ouvrier de 400 membres fut chargé de représenter les travailleurs des chantiers navals. Le conseil des soldats exerçait le commandement ; il dirigea la prise de la prison et la libération des détenus, s’empara des bâtiments publics et de la gare. Le 5 novembre, la division des torpilleurs élut le premier conseil des marins, qui s’empressa d’annoncer dans un communiqué : « Le drapeau rouge de la révolution flotte aujourd’hui sur la flotte allemande » [22].

Mais les vainqueurs d’un jour étaient conscients qu’à tout moment, l’OHL pouvait envoyer des troupes du front ou de l’arrière pour écraser ce foyer de révolte. Ils n’avaient qu’une seule chance de survivre : que la révolution s’étende. Des émissaires furent envoyés dans divers régions d’Allemagne, emportant avec eux les nouvelles que la censure militaire passait sous silence. Et tandis que les marins cherchaient à étendre la révolution, le gouvernement s’efforçait de l’étouffer : à Berlin, on s’empressa d’envoyer à Kiel, en tant que représentant, le dirigeant du MSPD [Mehrheitssozialdemokratische Partei Deutschlands], Gustav Noske.

Comme personne ne pouvait encore deviner que Noske allait devenir, dans les mois suivants, le chef d’une répression sanglante, les insurgés virent en lui la preuve vivante que le gouvernement encourageait la révolte. Ils l’accueillirent donc à bras ouverts, écoutèrent son discours enflammé de soutien à la révolte et le placèrent à la tête des conseils des ouvriers et des soldats de Kiel, en tant que gouverneur de la ville. Noske s’attela alors au rétablissement de la hiérarchie militaire, avec la prudence que lui imposait le rapport de forces. Le chancelier ne tarit pas d’éloges sur l’astuce du représentant qu’il avait envoyé à Kiel, la prenant même comme modèle de ce qu’il fallait faire dans toute l’Allemagne.

Mais il était déjà trop tard pour neutraliser l’impact de la révolte. Hambourg et les villes portuaires de la Baltique s’étaient soulevées, les unes après les autres, à mesure que les nouvelles leur parvenaient de Kiel. Elles furent suivies par Brunswick, Francfort, puis Munich, et enfin Leipzig et Magdebourg. Le schéma des actions révolutionnaires se répétait avec une régularité remarquable. Partout, on commençait par libérer les prisonniers politiques, à occuper les mairies et les gares, souvent aussi les rédactions des journaux.

Dans les petites villes ou les localités de province, dès que la nouvelle de la révolte se répandait, il y avait généralement une manifestation dans le centre, suivie d’une assemblée qui élisait un conseil chargé d’assumer provisoirement les fonctions du gouvernement local. Plusieurs républiques conseillistes ont ainsi remplacé les monarchies provinciales d’Allemagne. Dans les grandes villes, le processus impliquait des accords entre les partis socialistes, l’élection de conseils dans les usines et les casernes, puis l’élection d’un organe suprême chargé de l’administration des affaires publiques. L’assemblée des délégués, dont le nombre de membres variait entre 500 et 1 000, se réunissait de temps à autre et élisait une commission exécutive, généralement composée de cinq à vingt membres [23].

Parfois, l’exécutif comptait davantage de membres. La ville de Hambourg fut placée sous l’administration d’un conseil de 42 personnes, composé de 15 délégués ouvriers, de 15 délégués des soldats, ainsi que de représentants du SPD, de l’USPD, de la gauche radicale et des syndicats [24]. À Munich, un Conseil national provisoire fut créé, avec des représentations des travailleurs, des soldats et des paysans, chacune composée de 50 délégués, dont 39 étaient désignés par les anciennes fractions du parlement régional et 14 par les syndicats. Des conseils furent créés à la hâte, en partie par élection au sein des entreprises et en partie par accord entre les partis et les syndicats [25].

Du jour au lendemain, l’ouest de l’Allemagne est passé d’une mosaïque de monarchies à une mosaïque de républiques conseillistes. La révolution contre la dictature militaire abolissait l’état d’urgence, la détention administrative, la censure de la presse ; elle ne créait pas le chaos, mais, selon l’expression de Sebastian Haffner, « des éléments clairement identifiables d’un nouvel ordre ». Généreuse et bienveillante à ce stade, note le même auteur, la révolution libérait tous les prisonniers politiques et n’arrêtait personne [26].

Berlin, où se concentraient un énorme appareil bureaucratique et des forces militaires considérables, avait été laissée pour la fin. Dans la capitale, le processus s’annonçait plus complexe. Les spartakistes, représentés par Liebknecht, les délégués révolutionnaires et les membres de l’aile gauche de l’USPD se réunissaient régulièrement, s’autodésignant déjà comme Comité exécutif des Conseils d’ouvriers et de soldats ; ils avaient prévu pour le 9 novembre une grande manifestation, qui devait s’accompagner d’une grève générale et déclencher l’insurrection. L’USPD avait convoqué pour ce jour-là pas moins de 26 rassemblements. L’atmosphère était tendue et l’on s’attendait à ce que les troupes puissent réprimer le mouvement. L’avant-garde de la manifestation, composée de femmes et d’enfants, devait tenter de dissuader les militaires d’ouvrir le feu, tandis que l’arrière-garde devait être armée au cas où une répression se produirait malgré tout. La gauche craignait un bain de sang et le MSPD redoutait que celui-ci, s’il venait à se produire, ne soit le coup d’envoi d’une véritable guerre civile à l’issue incertaine.

Mais les organisateurs de la manifestation n’avaient pas tenu compte, ou très peu, de l’agitation qui couvait déjà dans les casernes. À l’approche de la journée du 9 novembre, le régiment de chasseurs de Naumburg avait envoyé une délégation au siège du MSPD, demandant que le parti désigne quelqu’un pour se rendre à la caserne afin d’expliquer la situation. Le dirigeant social-démocrate Otto Wells s’y rendit et harangua les troupes en lançant un appel à la paix et à la conciliation. Il se fit comprendre et obtint des troupes l’engagement de ne pas ouvrir le feu sur les manifestants. Escorté par des militaires de l’unité, il passa alors de régiment en régiment, obtenant à chaque fois le même engagement.

Après cela, les manifestants qui se mettaient en marche en se demandant s’ils seraient encore en vie à la fin de la journée furent surpris par la neutralité bienveillante des troupes. Au lieu de l’affrontement tant redouté, la manifestation donna lieu à des scènes de fraternisation entre les troupes et des centaines de milliers de civils. Contre toute attente, la prise du pouvoir à Berlin se déroulait presque sans effusion de sang. Le quartier général de la police fut pris d’assaut et les agents furent désarmés. On a dénombré au total quinze morts, tous tués par des tirs provenant d’officiers fanatiques qui ont résisté dans la caserne de Maikäfer, à Marstall et à l’université. Alors que son adhésion tardive n’ajoutait plus rien aux chances de succès, le MSPD s’est joint à la grève générale pour ne pas rater complètement le train de la révolution.

Mais même le caractère généralement pacifique de cette journée n’a pas paralysé les forces sociales en présence : certains cherchaient encore à consolider la victoire, d’autres complotaient déjà pour la vider de sa substance.

Les principautés et les duchés allemands s’effondraient comme un château de cartes, les Alliés exigeaient l’abdication du Kaiser pour signer la paix, et les sociaux-démocrates majoritaires l’exigeaient pour sauver la monarchie avec un autre monarque. Il n’est pas surprenant que, dans ce contexte, Max von Baden ait décidé d’ignorer l’obstination du Kaiser et ait annoncé de son propre chef que celui-ci avait abdiqué. Le Kaiser, qui s’était déjà enfui de la capitale le 30 octobre pour rejoindre l’OHL dans la ville belge de Spa, ne tarda pas à s’enfuir vers les Pays-Bas, lançant avec amertume en guise d’adieu : « Le peuple allemand est une bande de porcs » [27]. Malgré la double désertion du Kaiser, Ebert tentait encore désespérément de sauver la monarchie : après que Max von Baden eut demandé à Ebert de le remplacer à la tête du gouvernement, ce dernier demanda à son tour au chancelier démissionnaire de rester à Berlin, en tant que régent de la dynastie moribonde. Une demande vaine, car plus rien ne pouvait faire changer d’avis le prince.

Ebert tardait encore à renoncer à son obstination de loyaliste monarchiste. Alors qu’il s’entretenait avec Scheidemann dans la cantine du Reichstag, il fut appelé à la fenêtre par une manifestation célébrant l’abdication du Kaiser. Il refusa d’interrompre son déjeuner, mais Scheidemann alla s’adresser à la foule et, emporté par l’effervescence du moment, finit par proclamer spontanément la République. De retour au réfectoire, il fut sévèrement réprimandé par un Ebert « livide de rage » [28], mais il avait en sa faveur l’argument irréfutable selon lequel le vide du pouvoir serait inévitablement comblé par quelqu’un. Il s’agissait simplement de savoir s’il serait comblé par une république parlementaire ou par une république conseilliste de type soviétique.

À peine deux heures plus tard, un autre discours, prononcé cette fois-ci par Karl Liebknecht depuis le toit d’une voiture, devant le palais royal, vint confirmer ce dilemme en proclamant la « République socialiste d’Allemagne ». Mais le grand visionnaire et agitateur se faisait des illusions, car c’était la proclamation de Scheidemann qui entrait en vigueur. Avec elle s’achevait désormais un changement de régime en deux temps : de la dictature militaire à la souveraineté du Parlement, en octobre ; et de la monarchie à la république, en novembre.

Pour Ebert, c’était trop de changements en si peu de temps. Il voulait désormais à tout prix et sans délai renvoyer les manifestants chez eux. Il lança un appel dramatique : « Concitoyens ! Je vous le demande à tous : retirez-vous de toute urgence des rues ! Veillez à garantir l’ordre et la tranquillité ! » [29]. Ebert se trouvait désormais dans la position de « chancelier impérial » [30], alors que l’empire était déjà aboli. La procédure de nomination sommaire d’un chancelier par un autre, sans même passer par le Reichstag, était hautement irrégulière, mais tout est irrégulier dans une révolution et d’autres surprises étaient encore à venir.

La plus grande eut lieu cette nuit-là, lorsque quelque trois cents ouvriers entrèrent tranquillement dans le bâtiment du Reichstag et prirent place dans le grand auditorium, tandis que les groupes parlementaires se tenaient en réunions séparées, dans leurs salles respectives. Ces envahisseurs pacifiques étaient les délégués révolutionnaires et se réunissaient pour discuter de la formation d’un nouveau gouvernement. Malgré une assistance nombreuse et potentiellement chaotique, la réunion parvint rapidement à prendre des décisions et à établir un calendrier. Le lendemain, dimanche, devaient avoir lieu des élections de conseils ouvriers dans les entreprises et des élections de conseils de soldats dans les casernes de Berlin. Un délégué militaire serait élu par chaque bataillon et un délégué ouvrier par chaque millier de travailleurs. À partir de 17 heures, les élus devaient se réunir au Cirque Busch et choisir un gouvernement, faisant table rase de ce qui avait été concocté entre Ebert et von Baden.

La direction du MSPD, prenant conscience du danger qui menaçait son gouvernement, s’empressa de saboter de l’intérieur l’initiative des délégués révolutionnaires. Dénonçant le « coup d’État » ouvrier et exigeant « l’unité », elle mobilisa pendant la nuit le puissant appareil social-démocrate pour disputer aux délégués les élections du lendemain dans les usines, où elle obtint des résultats médiocres ; elle le mobilisa également pour obtenir une large majorité dans les casernes, où elle l’emporta avec une confortable avance. Bien que les délégués révolutionnaires aient réussi à faire venir les ouvriers dans les usines un dimanche pour une élection couronnée de succès, l’ambiance de l’assemblée au Cirque Busch ne leur était pas favorable.

Ebert parvint à faire en sorte que l’assemblée aboutisse à la formation d’un gouvernement composé de trois ministres du MSPD et de trois de l’USPD. Il ne s’appelait plus « gouvernement impérial » et adoptait la dénomination très soviétique de « Conseil des commissaires du peuple ». Ebert lui-même, qui, quelques heures auparavant encore, se délectait du titre de « chancelier impérial », devait désormais se contenter de la présidence de ce conseil. Mais le principal problème ne résidait ni dans les noms ni dans les titres, mais dans le fait que l’assemblée avait créé un Comité exécutif — une sorte de Soviet du Grand Berlin, devant lequel le gouvernement devrait rendre des comptes. Malgré la forte participation du MSPD au sein de cet organe, tout continuait, au goût d’Ebert, à trop ressembler à la république des conseils annoncée par Liebknecht. Il fallait utiliser la majorité sociale-démocrate au sein des conseils pour vider de leur substance, puis démanteler rapidement ces conseils eux-mêmes. L’organe souverain censé remplacer les conseils serait une assemblée nationale constituante, qui devait être élue en février 1919.

Mais avant encore, et en l’espace de quelques jours, le SPD devait mener à bien une opération complexe visant à démontrer aux travailleurs sa capacité à mettre en œuvre les réformes réclamées depuis longtemps. Il devait, en outre, rétablir l’autorité des syndicats et limiter, autant que possible, le pouvoir des conseils ouvriers. Usant du pouvoir exécutif qu’il contrôlait désormais, il s’empressa d’annoncer, dès le 12 novembre, la satisfaction de certaines revendications très populaires : fin de l’état d’urgence, fin de la censure, amnistie pour les prisonniers politiques, suffrage universel pour les adultes des deux sexes, extension du système de sécurité sociale, création des allocations chômage, programme de logements sociaux, journée de travail de huit heures.

Mais, compte tenu de l’immense pouvoir dont disposaient alors les conseils ouvriers, tout dépendait de leur volonté de se livrer à un acte d’abdication volontaire. Le 16 décembre eut lieu le congrès des conseils, au cours duquel l’appareil social-démocrate boycotta l’intervention de personnalités aussi reconnues que Luxemburg et Liebknecht. Conséquence prévisible de la majorité et des manipulations sociales-démocrates, l’élection de l’Assemblée constituante fut non seulement fixée, mais également avancée au 19 janvier — preuve que les conseils ne s’accrochaient pas au pouvoir et étaient pressés de le transmettre à l’Assemblée constituante. Le délégué révolutionnaire Ernst Däumig, l’un des critiques les plus lucides des résolutions adoptées, qualifia le congrès de « club du suicide » [31].

Cependant, parmi tant de résolutions décisives en faveur du programme social-démocrate, le congrès n’a pas renoncé à réclamer la « socialisation » des secteurs clés de l’économie, en particulier de l’industrie minière. De plus, il a adopté à une large majorité une proposition stipulant que les militaires devaient obéir sans condition au commissaires du peuple ; que le pouvoir disciplinaire devait être exercé par les conseils de soldats ; et que les officiers devaient être élus par les unités. Ce petit obstacle, mais important pour Ebert, révélait un problème central : les conseils considéraient leur collaboration comme essentielle pour le fonctionnement de la démocratie parlementaire. Ils concevaient la démocratie comme un régime bicéphale et voulaient avoir leur mot à dire même après l’élection de l’Assemblée constituante, la formation du gouvernement et la nomination du président.

D’où l’évolution que connurent les conseils. Après une première phase marquée par une majorité sociale-démocrate, jusqu’à l’élection de l’Assemblée constituante, ils allaient devenir de plus en plus des organes d’opposition au régime et la cible principale de la guerre civile contre-révolutionnaire de 1919.

Les initiatives contre-révolutionnaires

Dès le 10 novembre 1918, à l’issue des délibérations du Cirque Busch, Ebert avait décidé de ne pas tout miser sur les majorités instables des conseils. Installé à la tête du gouvernement, il commença dès cette même nuit à utiliser la ligne téléphonique secrète qui reliait la chancellerie à l’OHL. Le général Groener était son interlocuteur à l’autre bout du fil ; Ebert développa avec lui une relation de complicité, fondée sur leur intérêt commun à étouffer la révolution. La stratégie des deux hommes visait à organiser rapidement l’élection de l’Assemblée constituante, sans pour autant exclure le recours à des méthodes putschistes. À cette fin, ils commencèrent à organiser un coup d’État militaire qui devait devancer le Congrès des Conseils.

Le 6 décembre, une force militaire fit irruption au Reichstag et arrêta le Comité exécutif des Conseils. Une autre tendit une embuscade à une manifestation spartakiste et ouvrit le feu avec des mitrailleuses, faisant seize morts. Une troisième se rendit à la chancellerie et acclama Ebert lui-même comme président de la République. Le chancelier accueillit cette acclamation avec une attitude ambiguë qui le rendait suspect de complicité. Les putschistes espéraient le soutien de la Division populaire de la Marine, communément appelée VMD [32], pour participer au coup d’État. Mais la VMD refusa de prendre part à la tentative de putsch et destitua le commandant qui leur avait promis son adhésion. Elle est ainsi devenue la cible de la revanche des sociaux-démocrates. Les unités impliquées dans le coup d’État durent se retirer. Ebert, qui s’était laissé acclamer par les putschistes, se présentait désormais comme étranger à cette conspiration et parvenait ainsi à rester à la tête du gouvernement. Et surtout, il maintenait le plan putschiste, accueillant le 10 décembre l’arrivée de dix divisions venues du front, avec un discours qui constituait une incitation à peine déguisée à la guerre civile.

Cinq jours plus tard, le congrès des conseils, anticipant les élections à l’Assemblée constituante, aboutit, comme nous l’avons vu, à une résolution fondamentalement favorable à la stratégie d’Ebert-Groener. Mais la réticence du congrès à rétablir la discipline militariste et les attentes que les conseils nourrissaient quant à leur rôle dans la future démocratie parlementaire restaient, pour Ebert, une pilule trop amère à avaler. Une fois de plus, sans se laisser perturber par les élections constituantes prévues en janvier, le chancelier chargea Otto Wels, entre-temps placé à la tête de la région militaire de Berlin, d’organiser une provocation à la veille de Noël afin de neutraliser la VMD.

Il s’agissait de retenir la solde des marins afin de les contraindre à évacuer leurs casernes. Les marins réagirent et prirent le gouvernement en otage, mais un détail leur échappa : la ligne téléphonique directe avec l’état-major qui existait à la chancellerie. Usant de ce téléphone, Ebert demanda et obtint l’intervention des troupes de la Reichswehr. Au cours de la nuit, elles encerclèrent la caserne de la VMD et, le matin venu, commencèrent à la bombarder. La réaction des marins et l’afflux de civils venus leur manifester leur solidarité finirent par démoraliser les troupes attaquantes. Le matin du 24 décembre, au terme d’une bataille de près de cinq heures, les forces de la Reichswehr durent se retirer.

Cette nouvelle tentative de putsch avait cette fois-ci révélé la participation avouée d’Ebert. Les ministres sociaux-démocrates indépendants ne pouvaient ignorer ce fait et démissionnèrent en signe de protestation. C’en était fini de la rhétorique sur l’unité des partis socialistes. Ebert prit la tête d’un gouvernement monocolore, composé exclusivement de sociaux-démocrates majoritaires. Le nouveau gouvernement s’empressa de reprendre le nom de « gouvernement impérial » et d’abandonner l’appellation inadaptée de « Conseil des commissaires du peuple ».

L’une des tâches que le gouvernement s’était fixées comme priorité était de combler le vide laissé par les troupes revenant du front qui, après avoir entendu le discours de bienvenue d’Ebert, avaient commencé à se disperser pour rentrer chez elles. Au moment de l’intervention contre la VMD, on avait constaté que, sur les dix fameuses divisions, il ne restait plus qu’environ 800 hommes. Après la Première Guerre mondiale, peu de soldats avaient envie de s’engager dans une guerre civile. La stratégie à suivre consistait désormais à créer des groupes paramilitaires : les « corps francs ». Le pivot de cette stratégie était le nouveau ministre de l’Intérieur, Gustav Noske. Les corps francs atteignirent par la suite un effectif estimé à 400 000 hommes, dont beaucoup devinrent par la suite des membres des sections d’assaut nazies.

À peine deux semaines s’étaient écoulées depuis le putsch de Noël 1918 qu’une nouvelle initiative contre-révolutionnaire venait déjà devancer les élections constituantes. Le 4 janvier, deux semaines avant la date fixée pour les élections, le gouvernement destitua le social-démocrate indépendant Emil Eichhorn de son poste de chef de la police de Berlin, cherchant ainsi à s’emparer de ce poste de pouvoir supplémentaire. Cette provocation allait être à l’origine de ce qui fut à tort qualifié de « soulèvement spartakiste ». En réalité, l’organisation spartakiste en tant que telle s’efforça de dissuader les dirigeants de se révolter. Cette étiquette ne servit qu’à persécuter et à assassiner les dirigeants spartakistes.

En réaction à la destitution d’Eichhorn, l’USPD se réunit avec les délégués révolutionnaires, les spartakistes et les représentants de la VMD afin d’organiser une manifestation de protestation. Les masses répondirent à l’appel à une échelle tout à fait inattendue : environ 200 000 manifestants envahirent les rues, dont beaucoup étaient armés. La direction improvisée du mouvement se laissa impressionner par ce premier succès et appela au renversement du gouvernement. Les esprits les plus calmes préconisaient encore que les objectifs du mouvement fussent limités à obtenir l’annulation de la destitution d’Eichhorn, mais ils furent submergés par l’ambiance triomphaliste.

Au sein du KPD (le parti communiste, fondé quatre jours plus tôt à partir de la Ligue Spartakus), le congrès avait adopté une ligne d’extrême gauche consistant à boycotter les élections constituantes. Liebknecht, qui représentait le KPD au sein du comité dirigeant la manifestation, ne disposait pas au sein du parti d’un véritable antidote à l’euphorie des masses en révolte. Ni Luxemburg ni Radek, l’émissaire de Lénine à Berlin, ne purent le dissuader d’approuver la ligne insurrectionnelle. Richard Müller, qui cherchait lui aussi à tempérer l’enthousiasme général n’eut pas plus de succès : cette fois-ci, il ne parvint pas à faire appel au bon sens des délégués révolutionnaires, fut dépassé par la majorité de ses camarades et vota, vaincu, contre l’insurrection.

Mais acclamer une insurrection est une chose, se concentrer sur son succès, en organiser les détails, mettre à profit chaque minute qui passe pour conquérir de nouvelles positions et consolider celles qui existent déjà ou, surtout, viser la tête de l’ennemi en est une autre. Au moment même où le flot humain avait envahi la ville et fait pencher la balance en sa faveur, la direction improvisée du mouvement avait laissé passer l’occasion : au lieu de s’emparer du gouvernement, elle s’est contentée d’occuper les sièges des journaux et de la police, puis s’est laissé aller à l’inaction, dans l’attente de ce qui allait se passer. Les centaines de milliers de manifestants qui occupaient la rue dans le froid, sans aucune nouvelle consigne sur la conduite à tenir, se sont peu à peu dispersés. Rosa Luxemburg, en désaccord avec l’option insurrectionnelle, critiquait à juste titre son manque de cohérence et le fait d’avoir laissé intacts les centres du pouvoir [33].

Le gouvernement, surmontant sa confusion initiale, mobilisa l’armée et reprit, un à un, les bâtiments occupés par les insurgés. La férocité de la contre-révolution se manifestait déjà à ce stade, avec l’exécution par fusillade de simples messagers envoyés par les insurgés. Mais la situation s’aggrava encore davantage lorsque, la victoire étant déjà assurée, le premier corps franc organisé par Noske fit son entrée à Berlin. Les débuts des paramilitaires en tant qu’instrument de la guerre civile s’inscrivaient dans une vaste stratégie impliquant le gouvernement, la Reichswehr et la grande bourgeoisie allemande.

Le 10 janvier, une cinquantaine de grands industriels se réunirent, répondant à une convocation lancée par un directeur de la Deutsche Bank, Paul Mankiewitz, pour écouter le discours d’un précurseur du nazisme, Eduard Stadtler. Étaient présentes à cette réunion des personnalités éminentes d’AEG, de Siemens et de Borsig, ainsi que le dirigeant patronal Hugo Stinnes. Les industriels ont mis la main au portefeuille et constituèrent ensemble un important fonds de 50 millions de marks, destiné à financer la « Ligue antibolchevique », qui allait servir de plaque tournante pour le financement de diverses organisations antirévolutionnaires. Les organisations bénéficiaires allaient des bureaux de recrutement des corps francs au MSPD, bien sûr. L’une des premières missions confiées aux corps francs fut l’assassinat de Luxemburg, Liebknecht et Radek.

À leur entrée dans Berlin, les paramilitaires avaient pour priorité de traquer le premier, et surtout cette femme connue pour être la principale inspiratrice de la gauche révolutionnaire. Partout, d’énormes affiches lançaient un appel : « Tuez les dirigeants ! Tuez Liebknecht et Luxemburg ! ». L’organe central social-démocrate, Vorwärts, applaudissait [34]. Vivant tous deux dans une clandestinité précaire, refusant tous deux d’abandonner le prolétariat de Berlin qui n’avait nulle part où fuir, ils finirent par être capturés et assassinés par les troupes du capitaine Waldemar Pabst, sur ordre de Noske. Ce double assassinat, auquel d’autres allaient s’ajouter dans les mois suivants, couronnait plusieurs semaines de manœuvres conspiratrices menées par Scheidemann dans ce but, notamment un attentat manqué contre Liebknecht le 7 décembre.

 

La guerre civile non déclarée

Quatre jours plus tard, le MSPD remporta les élections constituantes avec une majorité relative [35], forma son gouvernement dirigé par Scheidemann, nomma Ebert à la présidence de la République et entama l’élimination systématique des régimes des conseils mis en place dans toute l’Allemagne. Pour l’historien Florian Wilde, il s’agissait de la deuxième vague de la révolution, incomparablement plus sanglante que celle de novembre de l’année précédente [36]. Pour d’autres, comme Sebastian Haffner, il s’agissait d’une véritable guerre civile qui a fait rage « de janvier à mai 1919, avec des prolongements jusqu’en été » [37]. Chris Harman considère une période plus longue de quatorze mois de guerre intermittente jusqu’à l’épilogue du putsch de Kapp, au cours de laquelle environ 20 000 ouvriers auraient été tués [38].

Quoi qu’il en soit, le gouvernement allait recourir à ce que l’on appelle en allemand la « tactique du salami » : couper une tranche à la fois. Par cette option, il cherchait à frapper au point le plus vulnérable du pouvoir des conseils, à savoir sa dispersion en de multiples républiques locales, dont on avait peu conscience. Comme l’a fait remarquer Kurt Geyer, militant de Leipzig, « la possession du pouvoir local rendait les masses radicalisées totalement incapables de discerner comment se répartissait  [le pouvoir] dans la structure du pays » [39]. Il y eut sans aucun doute des tentatives pour surmonter la fragmentation du pouvoir des conseils. L’une d’entre elles fut le projet défendu par August Merges, dirigeant du conseil majoritairement spartakiste de Brunswick [40], qui cherchait à créer une république des conseils en Allemagne centrale, de l’Elbe à la frontière néerlandaise, incluant son propre Land, l’Anhalt, Oldenburg, les provinces de Saxe, Hanovre, Westphalie, Brême et Hambourg [41]. Mais ces tentatives sont généralement restées au stade de projets ou ne se sont concrétisées que de manière fragmentaire et éphémère.

Noske, au contraire, ne perdit pas de temps pour lancer les corps francs contre Brême, qui était le principal bastion du pouvoir des conseils. Les corps francs ont d’abord attaqué à l’artillerie lourde la base navale de Wilhelmshaven le 28 janvier, afin de dissoudre le conseil des marins qui s’y tenait depuis la révolte d’octobre. Ils se sont ensuite tournés vers Brême, sont entrés dans la ville et ont éliminé les milices ouvrières en 48 heures, faisant une centaine de morts [42].

Une fois la résistance éliminée à Brême, les troupes mercenaires se dirigèrent vers le bassin de la Ruhr, où les conseils ouvriers contrôlaient la production, réclamaient la journée de six heures en raison de la pénibilité du travail et la socialisation des mines, comme l’avaient promis le congrès des conseils et le gouvernement. Düsseldorf était, à l’instar de Brême, l’autre grande ville où régnait un régime des conseils, avec des participants issus des trois partis ouvriers : sociaux-démocrates, indépendants et communistes. En réponse aux premières violences perpétrées par le corps franc du général Watter, plusieurs conseils lancèrent un appel à la grève générale. Des affrontements eurent lieu entre le corps franc et les milices ouvrières, avec des issues différentes selon les lieux, et, le 20 février, les mineurs se mirent en grève, avec une participation massive. Par la suite, un mélange de promesses creuses du gouvernement et de répression parvint à briser la première offensive de grève des mineurs.

Les corps francs se sont alors concentrés sur Allemagne centrale. Dès le début du mois de février, alors que l’Assemblée constituante s’était installée à Weimar pour échapper au climat révolutionnaire de Berlin, un corps franc dirigé par le général Märcher était arrivé dans cette ville de Thuringe, sous prétexte d’assurer la sécurité des parlementaires. Le général alla rapidement au-delà de ce prétexte invoqué et se chargea de dissoudre le conseil des soldats local.

Il a également étendu son champ d’action à d’autres villes. À Gotha, le corps franc a ouvert le feu sur une manifestation et a dissous le conseil ouvrier. Le 23 février, une conférence des conseils d’Erfurt et de Merseberg, réunissant des représentants des secteurs minier, électrique, chimique et ferroviaire, lança un appel à la grève générale, qui démarra avec beaucoup de vigueur. Le corps franc de Märcher jugea plus prudent de ne pas réprimer le mouvement et ce fut au gouvernement social-démocrate qu’il revint de faire face à la grève en promettant de socialiser l’économie et d’accorder aux « conseils d’usine » un certain pouvoir au sein des entreprises. Dès que le mouvement de grève commença à s’essouffler, déconcerté par les promesses du gouvernement, le corps franc stationné à Gotha marcha sur Halle, provoquant, le 1er mars, des combats de rue au cours desquels près de trois dizaines d’ouvriers trouvèrent la mort.

Alors que la grève s’essoufflait à Halle-Leipzig et dans le bassin de la Ruhr, le mouvement reprenait de plus belle à Berlin [43]. Les assemblées du 27 février et du 4 mars décidèrent de se battre pour des augmentations salariales, l’élection de conseils d’usine, le procès des anciens chefs militaires, la dissolution des corps francs et la libération des prisonniers politiques. Le comité exécutif des conseils, après de nouvelles élections, n’était entre-temps plus contrôlé par le MSPD : les membres indépendants et spartakistes réunis formaient désormais la majorité. C’est cet exécutif, avec Richard Müller à sa tête, qui prit la direction de la grève. Il s’agissait d’une direction strictement contrôlée par la base, qui tenait chaque jour une assemblée [44].

Contrairement à ce qui s’était passé lors du soulèvement de janvier, la grève bénéficiait désormais du soutien de nombreux ouvriers sociaux-démocrates et comptait même près d’un million de participants [45]. Les transports publics urbains, les trains et l’électricité furent interrompus. Alarmé par la situation, Noske fit entrer à Berlin le corps franc du général Heinrich von Lüttwitz. Le 4 mars même, les marins de la VMD se rangèrent aux côtés des grévistes et, ensemble, ils occupèrent la partie est de Berlin, tandis que le corps franc occupait le centre et les quartiers ouest. À partir de là, la Reichswehr intervint aux côtés du corps franc et se mit à bombarder les quartiers ouvriers à l’aide de l’aviation et de l’artillerie lourde [46]. C’est ainsi que débuta ce qui fut appelé la « semaine sanglante » de Berlin, avec un bilan final s’élevant à environ 1 500 morts et quelque 20 000 blessés [47]. La grève fut finalement levée sur proposition de Richard Müller, sans qu’aucune concession significative n’ait été obtenue en échange.

Quelques semaines après que l’armée et le corps franc de von Lüttwitz eurent étouffé la grève générale de Berlin, les mineurs de la Ruhr reprenaient la lutte pour la journée de six heures, rapidement rejoints par l’industrie lourde, notamment les ouvriers de Krupp. Parallèlement, la répression s’intensifiait : un jour, huit ouvriers furent tués à Castrop ; un autre jour, quatre syndicalistes furent abattus alors qu’ils étaient surpris en réunion ; un autre jour encore, 400 délégués participant à une assemblée furent arrêtés. Mais la grève continuait également à rallier des partisans, dont le nombre atteignit près de 800 000. Acculé par le mouvement, le gouvernement renonça finalement à le vaincre uniquement par la répression et proposa aux grévistes une journée de travail de sept heures. La combinaison de ces concessions, de la famine et de la répression conduisit finalement à la levée de la grève.

Parallèlement à la deuxième grève générale de la Ruhr, la Bavière connaissait le moment le plus critique de la guerre civile allemande. Dès le 8 novembre 1918, Kurt Eisner, un intellectuel membre de l’USPD, avait convoqué à Munich une manifestation contre la guerre et obtenu un soutien enthousiaste des conseils de soldats. La monarchie fut abolie sans effusion de sang ; Eisner proclama la République libre de Bavière, prit la tête d’un gouvernement à majorité sociale-démocrate et introduisit des réformes qui lui valurent un large soutien populaire, telles que la journée de travail de huit heures, les allocations chômage et le suffrage universel, y compris féminin [48].

Cependant, le parti auquel il était officiellement affilié ne tirait guère parti de sa popularité et, avec 2,5 % des voix, il subit un camouflet retentissant lors des élections du 2 février au Parlement bavarois. Eisner décida de démissionner de la tête du gouvernement, mais, avant cela, il fut abattu par un militant d’extrême droite. Cet assassinat provoqua un soulèvement populaire et le gouvernement social-démocrate qui avait pris le pouvoir ne se sentait pas capable de gouverner. Le vide du pouvoir était tel qu’il suffit qu’un groupe d’intellectuels réunis au café Stephanie proclame la république des conseils pour que le gouvernement social-démocrate quitte la capitale et s’installe à Bamberg.

Le dirigeant communiste Eugen Leviné avait pris part à l’assemblée qui avait ratifié la république des conseils, et avait voté contre celle-ci. Il avait fait remarquer que le régime ainsi décrété n’avait aucune base sociale et ne comptait que sur le soutien, toujours douteux, d’intellectuels bohèmes dépourvus de toute stratégie et du ministre social-démocrate Schneppenhorst. Ce dernier, en réalité, ne tarda pas à rejoindre la conspiration de ses coreligionnaires à Bamberg et à Nuremberg. Une semaine plus tard, le 13 avril, le gouvernement de Bamberg orchestra un putsch contre le gouvernement des conseils, mais la milice que les communistes avaient organisée, sous la direction du jeune marin Rudolf Egelhoffer, repoussa les forces putschistes [49]. Quelques jours plus tard, elle repoussa à nouveau les forces du gouvernement social-démocrate lors d’une bataille près de Dachau.

Dès lors, les dés étaient jetés. Les communistes, dirigés par Leviné, se décidèrent à prendre les rênes de cette république des conseils qu’ils n’avaient pas souhaitée, et les sociaux-démocrates ravalèrent leur fierté bavaroise pour demander l’aide des corps francs prussiens contre Munich. La deuxième république des conseils bavaroise prit des mesures drastiques de réquisition de denrées alimentaires pour nourrir la ville et de réquisition de logements pour héberger les personnes déplacées. L’urgence absolue de réquisitionner des denrées aggravait encore le déficit de la politique agraire héritée du SPD — une circonstance valable pour toute l’Allemagne et particulièrement sensible en Bavière.

Mais un gouvernement révolutionnaire destiné à n’exister que trois semaines, comme ce fut le cas, pouvait difficilement se préoccuper sérieusement de l’avertissement que Lénine lui avait adressé de ne pas oublier les paysans. C’était le talon d’Achille de la deuxième République des conseils, qui condamnait d’avance toute velléité de diviser les troupes envoyées contre elle en faisant appel à leur composante paysanne. Munich créa une armée rouge de 10 000 hommes, sachant pertinemment qu’elle n’aurait pas les forces suffisantes pour faire face à l’offensive préparée fébrilement par Noske.

Le 30 avril, les corps francs entrèrent dans Munich accompagnés de la Reichswehr et, en 48 heures, ils vainquirent la résistance désespérée de l’armée rouge. Les corps francs se livrèrent à un carnage qui fit 600 morts [50]. Leviné, capturé, jugé et condamné, refusa de demander grâce et fut fusillé. Lors de la chasse à l’homme qui s’ensuivit, on distinguait déjà de futurs chefs nazis : Rudolf Hess, Ernst Röhm, Hans Frank et Alfred Rosenberg [51]. L’absence la plus remarquée fut celle d’Hitler, dont personne ne sait où il se trouvait dans la ville pendant ces combats, mais qui se proposa ensuite comme informateur zélé du 2e régiment d’infanterie, afin de dénoncer ses camarades qui avaient soutenu la république des conseils [52]. Le gouvernement social-démocrate, pris en otage par l’extrême droite, allait rester en fonction pendant encore un an, jusqu’à ce qu’il soit renversé par un gouvernement de la droite nationaliste bavaroise.

Tandis que se déroulait le drame bavarois, les corps francs envahissaient les unes après les autres les villes administrées par des conseils ouvriers. Le 9 avril, ils avaient envahi Magdebourg, le 11 avril Brunswick, et le 11 mai, Leipzig. À Hambourg, des affrontements entre la gauche et la social-démocratie durèrent plusieurs mois, ponctués d’un épisode particulièrement sanglant qui fit 19 morts du côté des forces répressives et 16 du côté des travailleurs. Finalement, le 30 juin, les corps francs envahirent la ville hanséatique, avec 10 000 hommes armés de canons et de mitrailleuses. À Chemnitz, un processus très similaire se déroula dès le mois d’août.

Le profond bouleversement du climat politique s’était également manifesté en avril, lors du deuxième et dernier congrès des conseils, qui s’était tenu à Berlin. Bien que le MSPD conservât la majorité, une minorité assez importante avait cette fois-ci soutenu l’orientation proposée par Däumig, consistant à lutter pour un régime conseilliste sans compromis parlementaire. La rhétorique unitaire d’Ebert fut rejetée par une bonne partie des délégués, qui la mirent en opposition avec la pratique sociale-démocrate fondée sur les exactions et les violences des corps francs [53].

Ayant tout perdu, le gouvernement social-démocrate exacerba encore davantage les mesures contre ce prolétariat qui lui tournait désormais le dos : l’une de ces mesures fut, ni plus ni moins, d’ordonner l’occupation militaire du siège du Conseil exécutif des conseils de Berlin ; l’autre, d’interdire les élections aux conseils ouvriers prévues pour août 1919 [54]. Le projet visant à remplacer les conseils ouvriers par des conseils d’entreprise, subordonnés aux syndicats et tenus de collaborer à la gestion des entreprises, suscitait la révolte parmi les travailleurs. Lorsque la loi sur les conseils d’entreprises fut soumise au Parlement, en janvier 1920, le ministre prussien de l’Intérieur, Wolfgang Heine, fit réprimer une manifestation ouvrière, faisant 42 morts et 105 blessés [55]. Mais, dans le même temps, les patrons s’opposaient à la loi, craignant qu’elle ne permette aux militants révolutionnaires de récupérer, par le biais des conseils d’entreprise, les pouvoirs qu’ils avaient perdus avec le démantèlement des conseils ouvriers.

Le pays avançait à grands pas vers le putsch de Kapp, qui marque la fin d’un cycle. La défaite du prolétariat lors du deuxième acte de la révolution encourageait le complexe militaro-industriel à passer au troisième. Des généraux tels que Lüttwitz, commandant de la garnison de Berlin, disposaient déjà leurs pions en vue d’un coup de force qui leur permettrait de reprendre le contrôle total des instances politiques. Ludendorff était de retour, accusant les sociaux-démocrates d’être responsables de la défaite face aux Alliés et du chaos qui s’en était suivi. En privé, Ludendorff s’étonnait de la « plus grande stupidité » commise par les sociaux-démocrates, « celle de nous avoir laissés en vie ». Et il ajoutait : « Si je reviens au pouvoir, il n’y aura pas de pardon. La conscience tranquille, j’assisterais volontiers à la pendaison d’Ebert, de Scheidemann et de leurs camarades ! » [56]. Le vent tournait et Haffner explique ce revirement en des termes incisifs : tout comme Ebert « avait trahi la révolution, ceux-là mêmes qu’il avait servis par sa trahison l’ont trahi à leur tour, une fois le travail accompli » [57].

 

Le putsch de Kapp et le contre-coup d’État insurrectionnel

À l’été 1919, alors que les répercussions de la guerre civile n’étaient pas encore terminées, von Lüttwitz et Pabst nouaient déjà des contacts en vue d’un coup d’État militaire. L’une des personnes contactées n’était autre que le général Hans von Seeckt, chef de l’OHL. Il rejeta le plan, mais ne le dénonça pas au gouvernement. Noske, qui allait faire confiance à von Lüttwitz jusqu’au dernier instant, ne pouvait ignorer que certains des corps francs étaient devenus ses Frankenstein.

Peu avant, il avait ordonné le retour en Allemagne, pour le « sale boulot » de la guerre civile, de deux brigades qui combattaient les bolcheviks dans les pays baltes, dont l’une était la tristement célèbre brigade Ehrhardt. Mais l’attitude de ces 5 000 hommes lourdement armés, précurseurs du port de la croix gammée [58] et ouvertement méprisants envers le gouvernement, avait tout pour inquiéter. Que ce soit pour cette raison ou sous la pression des Alliés, au début de l’année 1920, Noske décida de dissoudre la brigade [59].

Lüttwitz présenta alors un ultimatum au gouvernement, exigeant la démission de celui-ci et du président, la convocation immédiate d’élections et l’abrogation de l’ordre de dissolution de la brigade. Le gouvernement refusa l’ultimatum, mais, contrairement à ce qui aurait été évident, il n’ordonna pas l’arrestation de Lüttwitz pour ce qui constituait clairement un acte de haute trahison. Celui-ci s’installa alors au quartier général de la brigade, à Doberitz [60]. Dans la nuit du 12 mars, la brigade Ehrhardt se mit en marche pour renverser le gouvernement. Tout au long de son parcours, elle croisa des unités militaires avec lesquelles elle négociait amicalement et qui la laissaient passer sans objection.

Réuni avec les chefs militaires, Noske leur demanda de barrer la route aux putschistes. Tous les généraux, à l’exception de deux seulement, refusèrent en invoquant les prétextes les plus divers. On attribue à von Seeckt la célèbre phrase : « La Reichswehr ne tire pas sur la Reichswehr ». Vérité ou légende, cette phrase traduit fidèlement l’attitude des unités sur lesquelles le gouvernement pensait pouvoir compter. Des auteurs attentifs font remarquer que la Reichswehr putschiste était plus que disposée à tirer sur la Reichswehr légale : Ehrhardt avait donné à sa brigade l’ordre de briser sans ménagement toute résistance qu’elle rencontrerait lors de l’occupation des ministères [61].

Abandonnés par l’armée, les ministres prirent des décisions divergentes. Les partenaires bourgeois de la coalition, notamment le vice-chancelier Schiffer, décidèrent de rester à Berlin : ils espéraient parvenir à un accord avec les putschistes. À l’exception d’Otto Wels, les ministres sociaux-démocrates prirent la fuite, accompagnés de deux cents députés du Reichstag [62]. Ils laissèrent derrière eux une circulaire rappelant aux fonctionnaires qu’ils devaient allégeance au gouvernement légal et à lui seul. Mais, soucieux de ne pas remettre en cause l’autorité des putschistes, ils s’abstinrent d’adresser une circulaire identique aux soldats [63]. Une décision qui leur fut attribuée, mais qu’ils n’avaient en réalité pas prise, fut celle de souscrire à l’appel à la grève générale.

En quittant la capitale, les ministres et députés en fuite entamaient un périple semé d’embûches et peu glorieux. Ils se rendirent tout d’abord chez le commandant militaire de Dresde, mais le général Märcher faillit les arrêter, soupçonnant qu’ils avaient signé l’appel à la grève générale. Lorsque les ministres protestèrent avec indignation de leur innocence, le général refusa toujours de leur accorder l’asile, mais les autorisa à poursuivre leur route. Ils se rendirent jusqu’à Stuttgart, où ils furent seulement accueillis. À Berlin, les putschistes avaient confié la tête du gouvernement à un vieux bureaucrate prussien, Wolfgang Kapp, conspirateur de longue date, mais qui fut mis devant le fait accompli d’un coup d’État déjà mené à bien. Le premier jour, les putschistes crurent avoir gagné, car tout s’était déroulé sans aucune résistance militaire.

Mais Carl Legien, un syndicaliste connu de l’aile droite sociale-démocrate, avait entre-temps fait preuve de bien plus de courage que ses camarades ministres : il était resté clandestinement dans la capitale, avait lancé l’appel à la grève générale mentionné plus haut et c’est lui qui, sans consulter les ministres, avait joint leurs signatures à cet appel. Le 14 mars, la plus grande grève générale de l’histoire allemande commençait, avec une participation estimée à 12 millions de personnes. Dans la capitale, complètement paralysée, il n’y avait ni transports, ni communications, ni eau, ni gaz, ni électricité. Bientôt, le pain et la viande commencèrent également à se faire rares.

En menaçant de faire fusiller les piquets de grève, le général Rüdiger von der Golz s’est couvert de ridicule et a dû entendre les patrons eux-mêmes lui dire qu’il était impossible de faire la distinction entre les piquets et les simples travailleurs, car tout le monde participait activement à la grève [64]. Kapp, complètement hors de lui, a alors donné l’ordre de fusiller tous les grévistes. Une fois de plus, ce sont les patrons qui ont dû le ramener à la raison [65]. Quoi qu’il en soit, personne n’a exécuté l’ordre et celui-ci a été révoqué au bout de quelques heures [66]. Néanmoins, à Berlin, le poids de l’appareil militaire putschiste faisait de la capitale l’exception relativement pacifique d’une grève qui, dans une grande partie de l’Allemagne, se transformait en insurrection ouverte.

En Saxe, en Thuringe et dans la Ruhr, la Reichswehr s’est déclarée favorable au gouvernement putschiste, déclenchant ainsi la révolte des travailleurs et les combats qui s’ensuivirent. En Saxe et en Thuringe, l’armée régulière parvint finalement à l’emporter sur les milices ouvrières. Mais dans le bassin de la Ruhr, les travailleurs improvisèrent une « armée rouge », qui prit les mesures d’urgence les plus diverses : occupation des mairies, des prisons et des commissariats de police, réquisition de véhicules et de vivres, censure rigoureuse de la presse favorable au coup d’État. Sur le plan strictement militaire, l’armée rouge affronta la Reichswehr, occupa Dortmund le 17 mars, Hamm et Bochum le 18, Essen le 19 [67]. Le 22 mars, l’armée rouge avait remporté la bataille et contrôlait toute la région.

Dans d’autres villes, le coup d’État échouait lui aussi de manière retentissante. À Chemnitz, l’initiative revint aux communistes, qui constituèrent un comité d’action avec les autres partis ouvriers. Rapidement, ce comité organisa l’élection de conseils ouvriers par entreprise, représentant 75 000 travailleurs. Les conseils d’entreprise, à leur tour, élirent un conseil municipal, qui devint l’autorité suprême à Chemnitz et dans toute la région environnante. Sous ses ordres, il disposait d’une milice de 3 000 ouvriers, qui prit le contrôle de la gare, de la poste et de la mairie [68]. À Francfort, selon le récit de Paul Fröhlich, la grève générale s’avéra si imposante dès le 12 que les ouvriers devinrent les maîtres de la ville et que les soldats n’osaient plus sortir de leurs casernes. Une tentative hésitante de la police pour disperser les manifestants anti-putschistes a exaspéré la foule et déclenché l’occupation des commissariats ainsi que la distribution des armes qui y étaient entreposées [69].

Après quatre jours de grève générale, les putschistes prirent la fuite. Le 17, Kapp s’enfuit en Suède, suivi quelques heures plus tard par Lüttwitz. Comme l’affirme l’historien Arthur Rosenberg, « l’opération prématurée de Kapp avait compromis de la manière la plus grave la position de force que l’armée et la bourgeoisie avaient progressivement regagnée au sein de la République allemande » [70]. La brigade Ehrhardt quitta Berlin le 18, arborant de manière provocante le drapeau impérial et la croix gammée. Huée par la foule, elle ouvrit le feu avec des mitrailleuses, faisant 12 morts et 30 blessés graves. Malgré cela, von Seeckt reçut Ehrhardt et, dans un ordre de service daté du 18 même, félicita la brigade putschiste pour la « discipline » dont elle avait fait preuve. Le gouvernement n’y voyait pas une entorse grave à la loyauté de von Seeckt, nommé à la tête de la Reichswehr après avoir refusé de combattre le coup d’État.

En effet, le gouvernement ne pensait qu’à mettre fin à la grève générale et à désarmer l’armée rouge de la Ruhr. Le 18 même, des négociations avaient lieu entre les syndicats et les gouvernements du Reich et de Prusse sur les conditions de levée de la grève générale. Les syndicats réclamaient un revirement politique en neuf points, notamment la dissolution des corps francs, la destitution des ministres Noske et Heine et la socialisation de l’industrie minière. Ils prévenaient également qu’ils ne laisseraient le gouvernement regagner Berlin que lorsque leurs revendications seraient satisfaites [71]. Ebert et le gouvernement s’engagèrent à répondre aux revendications syndicales et, après quelques incidents de parcours, l’« accord de Bielefeld » fut finalement signé, prévoyant la fin de la grève générale à compter du 23.

Une partie des armées rouges contesta l’accord, y voyant d’emblée un piège aux conséquences funestes. Mais la direction du contre-coup d’État avait été, dès le premier instant, confiée au vieux bureaucrate Carl Legien, et c’était lui qui menait désormais les négociations. Faute d’alternative, les foyers de résistance s’éteignirent les uns après les autres. Le prolétariat était à nouveau victime d’une dispersion des forces à un moment critique. L’exécutif de Hagen, qui exerçait une autorité considérable sur les 50 000 à 100 000 hommes que comptaient, selon les estimations, les armées rouges, accepta de lever la grève selon les termes de Bielefeld. Le conseil central d’Essen acceptait un cessez-le-feu, mais exigeait de nouvelles négociations avant de lever la grève. Quant aux comités exécutifs de Mülheim et de Hamborn, ayant déjà renoncé à l’espoir d’une victoire totale, ils préféraient une défaite honorable à un compromis vicié. L’absence de réponse concertée allait s’avérer fatale à l’insurrection de mars [72].

Du côté de la Reichswehr, des corps francs, des partis bourgeois et, de plus en plus, des ministres sociaux-démocrates remis de leur frayeur, le spectre d’une direction prolétarienne — qui n’avait en réalité existé que dans leur imagination fertile — restait bien vivant. Le 22 mars, le général Watter avait réuni ses officiers pour leur dire qu’ils se trouvaient encore « face à une troupe bien organisée, armée et bien commandée, qui disposait d’un plan tactique unique (…). Il s’agissait d’une opération purement militaire, le combat des troupes gouvernementales contre l’Armée rouge révolutionnaire » [73].

À Berlin, le spectre du commandement révolutionnaire angoissait surtout le vice-chancelier Schiffer, qui était resté dans la capitale. Il craignait que le putsch ne soit vaincu par une grève générale ou par une mutinerie des propres troupes putschistes. Conformément à cette définition des priorités, Schiffer reçut Pabst, lui conseilla de se cacher jusqu’à ce qu’une loi d’amnistie soit votée, lui garantit que leurs salaires, à lui-même et à Lüttwitz, continueraient d’être versés, et proposa de leur fournir à tous deux de l’argent et de faux passeports pour qu’ils puissent s’enfuir. Les ministres sociaux-démocrates, quant à eux, étaient tout aussi déterminés que Schiffer à empêcher le mouvement ouvrier de tirer parti de sa victoire retentissante. Selon les termes de Haffner, « il ne fallut pas longtemps avant que le SPD ne fasse volte-face sur ce front unitaire et ne trahisse la révolution pour la deuxième fois » [74].

En effet, le traitement magnanime réservé aux putschistes contrastait avec la sévérité dont on faisait preuve à l’égard du mouvement ouvrier. L’ensemble du gouvernement se retournait contre ceux-là mêmes qui avaient pris les armes pour le sauver. Le chancelier Bauer, en accédant le 22 mars à la demande de destitution de Noske et Heine, démissionna à son tour et céda sa place à son collègue social-démocrate Hermann Müller, qui s’allia aux partis bourgeois du Centre et du Progrès. Le nouveau gouvernement ne tarda pas à s’attaquer à l’accord de Bielefeld, en exploitant les divisions du mouvement ouvrier à son sujet.

Dans la région de la Ruhr, il fit avancer les troupes du général Oskar Freiherr von Watter. Le général, à qui l’on confiait désormais le « sale boulot », entretenait des liens étroits avec Noske et, pendant le putsch, ne s’était placé sous les ordres du gouvernement qu’à certaines conditions, lorsque celui-ci avait accédé à sa demande d’intimer aux grévistes de reprendre le travail [75]. Avant même que Kapp et Lüttwitz ne se déclarent vaincus, Watter s’était déjà fixé comme priorité de combattre les milices ouvrières anti-putschistes.

Au cours de leur avancée, les forces de Watter ont déploré 208 morts et 123 disparus, tandis que la police a compté 41 morts. Du côté des milices ouvrières, on estime que le nombre de victimes s’élevait à environ un millier de morts. La grande majorité d’entre eux ont été capturés vivants puis abattus, souvent lors de prétendues « tentatives d’évasion », ou bien jugés par un tribunal militaire, condamnés à mort et fusillés. Jusqu’à ce que le gouvernement ordonne leur dissolution, le 3 juin, les tribunaux militaires avaient prononcé 205 condamnations à mort, dont 50 avaient été exécutées ; ils ont ensuite continué à fonctionner sans tenir compte de l’amnistie décrétée par le gouvernement.

Au cours de l’été 1920, la Reichswehr fut purgée, non pas tant des officiers putschistes mais des garnisons qui les avaient arrêtés au moment du coup d’État. L’amnistie d’août a principalement bénéficié aux putschistes, qui ont pu réintégrer la Reichswehr, tout comme les brigades Ehrhardt et Loewenfeld, qui avaient été des acteurs clés du coup d’État. Les tribunaux ont également épargné les rares responsables politiques putschistes qui avaient comparu devant la justice : Kapp, tout comme Ludendorff, revint de Suède et Lüttwitz revint de Hongrie, mais aucun d’entre eux ne fut jugé ; Konrad von Wangenheim (le choix de Kapp pour le poste de ministre de l’Agriculture) fut acquitté ; Georg Wilhelm Schiele (le candidat au poste de ministre de l’Économie) fut aussi acquitté ; et Traugott von Jagow (le candidat au poste de ministre de l’Intérieur) fut condamné à une peine légère puis libéré de prison avant d’avoir purgé l’intégralité de sa peine [76].

Le gouvernement Müller a toutefois satisfait à l’une des exigences des putschistes vaincus et a fixé les élections législatives au 6 juin. Passant de 12 millions de voix un an et demi plus tôt à 5,5 millions, le SPD perdit plus de la moitié de son électorat et payait ainsi un prix extrêmement élevé pour avoir déçu les attentes qu’il avait lui-même suscitées. Les deux partenaires de la coalition ont subi des revers comparables. À gauche, c’est surtout l’USPD qui s’est renforcé, et à l’extrême droite, les deux partis nationalistes, le DVP [Deutsche Volkspartei] et le DNVP [Deutschnationale Volkspartei]. Les sociaux-démocrates ont alors quitté le gouvernement, tandis qu’Ebert restait à la présidence.

Le premier cycle de la révolution allemande touchait à sa fin. Les deux ans et demi qui suivirent représentent une période postrévolutionnaire marquée par de fréquentes convulsions, par un terrorisme d’extrême droite qui commence à s’abattre sur des hommes politiques conservateurs, tels qu’Erzberger et Rathenau, par un soulèvement communiste avorté en mars 1921 et par une forte recrudescence de la crise en 1923, marquée par la résistance passive à l’occupation française, la grève générale qui renverse le gouvernement de Wilhelm Cuno et l’attente d’un « octobre allemand » — l’insurrection qui n’aura finalement pas lieu. Mais ce bref épilogue se rapporte déjà à un deuxième acte du drame de la révolution allemande.

*Ce chapitre tiré de Aldo Casas, Antonio Louçã, O Prec e o relógio das Revoluções. A revolução de abril e seus antecedentes: comuna de Paris, sovietes russos, conselhos alemães, Lisbonne, Parsifal, 2025. Il a été traduit du portuguais par nos soins.

Antonio Louçã est un historien, militant anticapitaliste et syndicaliste portugais, auteur de plusieurs livres, dont Uma Ingerência Discreta. A Alemanha Federal e a Revolução dos Cravos (Une ingérence discrète. L’Allemagne fédérale et la Révolution des Œillets), Lisbonne, Parsifal, 2024.

Notes

[1] V. I. Lénine, « La question agraire en Russie à la fin du XIXe siècle », in Œuvres complètes, tome 15, Paris, Éditions sociales, 1970.
[2] Bernt Engelmann, Trotz alledem. Deutsche Radikale 1777-1977, Munich, C. Bertelsmann Verlag, 1977, p. 395.
[3] Martin Comack. Wild Socialism. Workers Councils in Revolutionary Berlin, 1918-21, Lanham, University Press of America, 2012, p. 17.
[4] Peter Nettl, La vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg, Paris, Maspero, 1972.
[5] Dans l’original, Bluthund.
[6] Ralph Hoffrogge, Richard Müller. L’homme de la révolution de novembre 1918, Paris, Les Nuits rouges, 2018.
[7] Sebastian Haffner, Allemagne, 1918 : une révolution trahie, Marseille, Agone, 2018 ; Comack. Wild Socialism…, p. 43
[8] Hoffrogge, Richard Müller…
[9] Dans l’original : Oberste Heeresleitung
[10] Par opposition au Parti social-démocrate majoritaire (MSPD)
[11] Communistes internationalistes d’Allemagne
[12] Annelies Laschitza. Rosa Luxemburg. Im Lebensrausch, trotz alledem : Eine Biographie. Berlin, Aufbau Verlag, 2010, p. 785.
[13] Anja Thuns. “’Cläre, mach’s du!’ Erinnerungen von Frauen an die Revolutionsereignisse 1918/19 ”, in Bernd Hüttner, Axel Weipert (Hrsg.). Emanzipation und Enttäuschung. Perspektiven auf die Novemberrevolution 1918/19, Berlin, Rosa-Luxemburg-Stiftung, 2018, p. 57. Gisela Notz, “Geächtet, verfolgt und inhaftiert. Der Kampf der Sozialistinnen um das Frauenwahlrecht », in Ibidem, p. 10.
[14] Hoffrogge. Working-Class Politics…, p. 44. Helmut Trotnow. « Von Ende keine Spur – Die Historiker werden immer noch von Luxemburg fasziniert ». Dans : IWK (Internationale wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung), mars 1991.
[15] Hoffrogge, Richard Müller… ; Thuns. « ’Cläre, mach’s… », p. 58
[16] Peter Rachleff. Working class activity and councils. Germany 1918–1923, 12 mai 2025 (https://files.libcom.org/files/Working-class%20activity%20and%20councils%20-%20Germany%201918%201923%20-%20Peter%20Rachleff.pdf) [17] Hans-Ulrich Wehler, Deutsche Gesellschaftsgeschichte. 4. Band. Vom Beginn des Ersten Weltkriegs bis zur Gründung der beiden deutschen Staaten 1914-1949. München: Verlag Ch. Beck, 2003, p. 154.
[18] Golo Mann, Deutsche Geschichte des 19. und 20. Jahrhunderts, Ulm, Fischer Verlag, 1987, p. 64.
[19] Stefan Bollinger, « Schwierigkeiten einer staatstragenden Partei mit der Revolution. Die Mehrheitssozialdemokratische Partei (MSPD) in den Jahren 1918/19 », in Bernd Hüttner, Axel Weipert (Hrsg.), Emanzipation und Enttäuschung. Perspektiven auf die Novemberrevolution 1918/19, Rosa-Luxemburg-Stiftung, collection “Materialien” (n° 25), Bremen/Berlin, juin 2018, p. 20.
[20] Volker Ulrich, « Die Verratene Revolution », Die Zeit, Nr. 45, 03.11.1995.
[21] Paul Frölich évoque le cas d’un autre navire, l’Augsburg, dont le commandant aurait été arrêté, le commandement confié à deux marins, le drapeau rouge ayant remplacé le drapeau impérial, et le navire ayant navigué jusqu’au port de Hambourg. Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921. Parcours d’un militant internationaliste allemand : de la social-démocratie au parti communiste, Montreuil, Editions science marxiste, 2011.
[22] Katja Iken, « 90 Jahre Ende des Ersten Weltkrieges. Matrosen der Revolution », Der Spiegel, 04.11.2008.
[23] Axel Weipert, « Russische Zustände an der Spree ? Die Revolution 1918/19 und die Rolle Russlands », in Hüttner, Weipert. Emanzipation …, p. 13.
[24] Frölich, Autobiographie
[25] Helmut Neubauer, « München und Moskau 1918-1919. Zur Geschichte der Rätebewegung in Bayern », Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, Beiheft 4, Munich, Isar Verlag, 1958, p. 15.
[26] Haffner, Allemagne, 1918…
[27] Wehler, Deutsche Gesellschaftsgeschichte …, p. 193.
[28] D’après Scheidemann, cité par Nettl, La vie et l’œuvre… ; Haffner, Allemagne, 1918…
[29] Haffner, Allemagne, 1918…
[30] Reichskanzler dans l’original
[31] Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste 1919-1942, Paris, Fayard, 1997, p. 191.
[32] Acronyme de Volksmarinedivision
[33] Nettl, La vie et l’œuvre…
[34] Laschitza. Rosa Luxemburg…, p. 916
[35] Elle a obtenu 37,9 % des voix, bien au-dessus des 7,6 % de l’USPD. Ensemble, les partis bourgeois disposaient d’une majorité : Parti du Centre 19 %, Parti démocratique allemand 18 %, Parti national-populaire allemand 10,3 %, Parti populaire allemand 4,4 %. Comack. Wild Socialism…, p. 69
[36] Florian Wilde, Revolution als Realpolitik. Ernst Meyer (1887–1930). Biographie eines KPD-Vorsitzenden, Konstanz, UVK Verlagsgesellschaft, 2018, p. 109.
[37] Haffner, Allemagne, 1918
[38] Chris Harman, La révolution allemande 1918-1923, Paris, La Fabrique, 2015, p. 217.
[39] Comack, Wild Socialism…, p. 58. Haffner, Allemagne, 1918
[40] Nettl, La vie et l’œuvre…
[41] Frölich, Autobiographie 1890-1921… .
[42] Frölich, ibid.
[43] Hoffrogge, Richard Müller… ; Weipert, « Russische Zustände … », p. 15.
[44] Hoffrogge, Richard Müller
[45] Weipert. « Russische Zustände … », p. 15.
[46] Hoffrogge, Richard Müller…
[47] Les représailles contre la VMD furent impitoyables : trois dizaines de marins furent convoquées pour recevoir leurs papiers de démobilisation et, à leur arrivée sur les lieux, ils furent emmenés dans une cour voisine et fusillés. Haffner, Allemagne, 1918
[48] Haffner, Allemagne, 1918; Weipert, « Russische Zustände … », p. 47. Julia Killet, Riccardo Altieri, « KontrahentInnen und Gleichgesinnte. Die Rollen von Rosa Luxemburg und Kurt Eisner während der Novemberrevolution 1918/19 », in Hüttner, Weipert. Emanzipation …, p. 47. Engelmann, . Trotz alledem …, p. 461.
[49] Christian Dietrich. « ““Kein innerer Frieden’. Eugen Levinés Rede vor dem bayerischen Standgericht im Juni 1919 », in Hüttner, Weipert, Emanzipation …, p. 50.
[50] Harman, La révolution allemande…, p. 178.
[51] Broué, Histoire de l’Internationale…, p. 103.
[52] Joachim Fest, Hitler. Jeunesse et conquête du pouvoir, Paris, Gallimard, 1973.
[53] Comack, Wild Socialism…, p. 72–73
[54] Ibid.…, p. 75
[55] Ibid.…, p. 79; Arthur Rosenberg, Geschichte der deutschen Republik, Karlsbad, Verlagsanstalt Graphia, 1935, p. 106.
[56] Haffner, Allemagne, 1918
[57] Ibid.
[58] Peter Giersich, Bernd Kramer. Max Hoelz. Man nannte ihn Brandstifter und Revolutionar, Robin Hood, Che Guevara, einen Anarchisten, den roten General. Sein Leben und  sein Kampf, Berlin: Karin Kramer Verlag, 2000, p. 10.
[59] Heinrich August Winkler, Weimar 1918–1933. Die Geschichte der ersten deutschen Demokratie, Munich, C.H.Beck, 2018, p. 119.
[60] Pierre Broué, La Révolution en Allemagne (1917-1923), Paris, Les Éditions de Minuit, 1971, p. 341
[61] Haffner, Allemagne, 1918…
[62] Broué, La Révolution en Allemagne…, p. 341
[63] Heinz Hürten, Der Kapp-Putsch als Wende. Über Rahmenbedingungen der Weimarer Republik seit dem Frühjahe 1920, Westdeutscher Verlag, 1989, p. 28.
[64] Broué, Histoire de l’Internationale…, p. 131.
[65] Ibid., p. 347.
[66] Harman, La révolution allemande…, p. 216.
[67] Haffner, Allemagne, 1918…
[68] Harman, La révolution allemande…, p. 211 et suivantes ; Broué, Révolution en Allemagne…, p. 343 et suivantes.
[69] Frölich, Autobiographie, p. 191.
[70] Rosenberg, Geschichte….
[71] Winkler, Weimar 1918—1933…, p. 127.
[72] Ibid., p. 132.
[73] Harman, La révolution allemande…, p. 207.
[74] Haffner, Allemagne, 1918…
[75] Hürten, Der Kapp-Putsch…, p. 21-23.

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