La révolution socialiste est-elle à l’ordre du jour en Argentine ? [1]

Nous traduisons le texte de la Lettre ouverte du 22 avril 2026, adressée aux partis qui forment le Front de gauche et des travailleurs-Unité (FITU) argentin par quatre personnalités de la gauche radicale. Celles-ci ont lancé un appel en faveur d’une large campagne politique et sociale pour un gouvernement des travailleurs et le soutien à la candidature de Myriam Bregman, dirigeante très populaire du Parti des travailleurs socialistes (PTS), à la présidence de la république argentine à l’automne 2027. Cette démarche a donné lieu à un large débat public toujours en cours autour de la possibilité d’une issue socialiste révolutionnaire à la crise sociale et politique que traverse aujourd’hui le pays.

Parallèlement à la publication de cette Lettre ouverte, nous reproduisons la version française de la transcription d’un long entretien avec l’un de ses auteurs, Ariel Petruccelli, sur la chaîne internet du principal parti du FITU, le PTS qui témoigne d’une ouverture au débat, mais aussi de certaines divergences. Les autres composantes du FITU y ont répondu favorablement. Dans les deux semaines à venir, nous publierons la seconde, puis la troisième Lettre ouverte des mêmes protagonistes, datées respectivement de fin mai et de fin juin 2026, ainsi que des textes choisis rendant compte des discussions qu’elles ont suscitées. 

Qui sont les signataires de la Lettre ouverte aux partis du FITU ?

— Aldo Casas est membre du comité de rédaction de Huella del Sur, né de la rencontre de trois initiatives de communication menées ces dernières années en Argentine, à savoir « Contrahegemoniaweb », « Herramienta » et « Tramas ».

— Juan Pablo Casiello est un dirigeant syndical enseignant, membre de l’AMSAFE (Asociación del Magisterio de Santa Fe) et une figure nationale de la gauche syndicale « classiste » et antibureaucratique.

— Eduardo Lucita est un économiste marxiste, militant et intellectuel de la gauche anticapitaliste, directeur de la revue Cuadernos del Sur. Il est membre de la Quatrième Internationale et du collectif EDI (Economistas de Izquierda).

— Ariel Petruccelli est professeur d’histoire européenne et de théorie de l’histoire à l’Université nationale du Comahue. Il est l’auteur de plusieurs livres d’histoire des mouvements sociaux et de théorie marxiste. Dans sa jeunesse, à la fin des années 1980, il a été brièvement membre du MAS, dont sont issus le PST, le MST et Izquierda Socialista.

Pour comprendre la situation actuelle en Argentine, il faut prendre en compte l’aggravation de la crise sociale liée à l’inflation et à la politique d’austérité redoublée du gouvernement, mais aussi le discrédit croissant de l’équipe de Javier Milei, miné par la corruption. Le leader libertarien ne conserverait plus que 33% d’opinions favorables.

Quant au péronisme, ce nationalisme bourgeois spécifique à l’Argentine, jadis populaire, il subit parallèlement une crise historique marqué par son évolution toujours plus à droite. Enfin, l’Argentine ne compte ni social-démocratie ni Parti communiste significatifs et les partis du Front de gauche (FITU), une coalition électorale dont les composantes se réclament toutes de la révolution socialiste et partagent une origine trotskyste, sont aujourd’hui crédités de 10% des intentions de vote.

Les partis du FITU

Le FITU est une coalition électorale de la gauche révolutionnaire créditée aujourd’hui de 10% des intentions de vote. Elle est formée des quatre partis suivants, dont trois sont issus de la tradition trotskyste moréniste (le PST, le MST et IS), tandis que la quatrième (PO) vient de la tradition lambertiste.

— Le Partido de los trabajadores socialistatas (PTS) est sa principale organisation, tant en termes de militants, que d’implantation et d’audience électorale. Il dispose des principales figures publiques de la coalition, Myriam Bregman et Nicolás del Caño. Ses organisations sœurs réunies au sein du Courant révolution permanente sont essentiellement en Amérique latine et en France (RP).

— Le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST) a une implantation militante et syndicale significative et s’est beaucoup développé depuis son entrée dans le FIT en 2019, devenue dès lors le FITU. Au niveau international, il dispose d’un réseau (Ligue internationale socialiste) dans plusieurs pays d’Amérique latine et en Europe, notamment en Italie, au Royaume-Uni, en Allemagne et au Portugal.

— Le Partido Obrero (PO) est issu historiquement du courant trotskyste lambertiste. Il a cependant développé sa propre vision de la reconstruction de la IVe Internationale. Il a une certaine implantation dans le mouvement piquetero et possède une représentation parlementaire. Sa présence internationale est plus limitée.

— Izquierda Socialista (IS) est sans doute la plus petite des quatre composantes, issue d’une scission du MST en 2006. Elle possède une implantation militante réelle et une présence dans le mouvement syndical. Au plan international, son réseau s’intitule Unidad Internacional de Trabajadoras y Trabajadores.

La proposition des quatre auteurs de la Lettre ouverte vise le développement d’un mouvement de masse autoorganisé — un vaste réseau de comités dans les quartiers, les lieux de travail, les écoles et les universités — luttant pour un gouvernement des travailleurs, discutant de son programme, mais également mobilisé par le soutien à la candidature présidentielle de Myriam Bregman. Comme Bernie Sanders aux États-Unis ou Zohran Mamdani à New York, mais dans une perspective socialiste révolutionnaire, ce large front de gauche en mouvement pourrait gagner dans l’action de larges secteurs de la classe travailleuse.

Pour les quatre signataires de cet appel, voilà une opportunité exceptionnelle de remettre à l’ordre du jour du XXIe siècle un projet révolutionnaire qui ne se contente pas de résister aux offensives de plus en plus dures de la bourgeoisie, mais débatte ouvertement de l’expropriation des capitalistes et de l’établissement d’une démocratie socialiste rompant avec les institutions bourgeoises. Si la créativité, la volonté et l’audace sont en rendez-vous, l’Argentine de la fin des années 2020 pourrait selon eux renouer à sa façon avec la tradition révolutionnaire du premier quart du siècle dernier. Une fenêtre d’opportunité s’ouvre, elle est étroite et les résultats d’une telle entreprise sont loin d’être assurés. Mais un chemin vers la victoire, certes extrêmement difficile, est possible.

En quoi ce débat nous intéresse-t-il directement en Europe ? D’abord, parce qu’il actualise de façon surprenante la possibilité du socialisme révolutionnaire dans le monde actuel. Ensuite, parce qu’il montre concrètement que, si la classe travailleuse est bien sur la défensive depuis plusieurs décennies, elle n’a pas connu de défaite décisive. Il témoigne aussi de l’accélération de la crise généralisée du capitalisme, qui n’exclut pas de brusques tournants de l’histoire. Enfin, il indique que la gauche révolutionnaire peut à nouveau être appelée à jouer un rôle de premier plan si elle est capable de se rassembler, de stimuler l’auto-organisation du mouvement de masse et de repartir à l’offensive.

À l’avenir, rien n’interdit de penser qu’elle puisse opposer aux échecs programmés des gouvernements sociaux-démocrates, de droite et d’extrême droite un programme d’urgence socialiste, un gouvernement des travailleurs et une alternative démocratique aux institutions bourgeoises. Bien sûr, la situation argentine présente des particularités assez exceptionnelles mais cette discussion mérite d’être connue, notamment en Europe. (JB)

 

La gauche face à un défi de taille 

22 avril 2026

Chères camarades, chers camarades,

Nous nous adressons fraternellement à toutes les organisations politiques qui composent le Front de gauche et des travailleurs – Unité (FITU), ainsi qu’aux organisations politiques, syndicales et sociales qui sympathisent avec cette coalition. Nous souhaitons apporter modestement notre point de vue sur les défis actuels auxquels sont confrontées les forces révolutionnaires en Argentine, dans un contexte qui, à notre avis, a peu de précédents historiques.

Le soutien au gouvernement de Milei s’effrite considérablement, parallèlement à une crise économique qui s’aggrave avec la baisse des salaires et des retraites, une inflation qui ne faiblit pas, la fermeture d’usines, la hausse du chômage et l’apparition constante de nouveaux cas de corruption.

L’une des plus grandes « forces » de Milei réside peut-être dans l’énorme faiblesse de l’opposition incarnée par le péronisme. Un péronisme fragmenté (déchiré par de vives luttes internes comme celle opposant Cristina à Axel [Cristina Fernández de Kirchner et Axel Kicillof se disputent la direction du mouvement péroniste, NDT]), dépourvu de propositions politiques capables de nous sortir de la misère qui ne cesse de s’aggraver, affaibli par la capitulation de la CGT [la bureaucratie syndicale péroniste s’est montrée conciliante par rapport au gouvernement, NDT] et la subordination manifeste de plusieurs de ses gouverneurs, députés et sénateurs au gouvernement national, et portant encore le lourd fardeau du gouvernement Fernández-Fernández [Alberto Fernández et Cristina Fernández de Kirchner, 2019-2023, NDT] qui reste sans aucun doute présent dans la mémoire de notre peuple et qui, par son effondrement, a ouvert la voie à la victoire de Milei.

Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si les sondages montrent une progression notable de la gauche, tant en termes d’intention de vote pour le FITU (qui dépasse les 10 %) que dans l’évaluation de la personnalité de Myriam Bregman, qui figure dans le peloton de tête des dirigeants bénéficiant d’une image positive, avec des pourcentages similaires à ceux de Milei, Kicillof, Bullrich [Patricia Bullrich est une politicienne de droite, ralliée à Milei, mais qui dispose d’une certaine autonomie à son égard, NDT] ou Cristina, et dont l’image négative est la plus faible.

Tout indique que la radicalisation ne s’est pas limitée à la croissance exponentielle de l’extrême droite, qui est passée – grâce à un positionnement disruptif – de la marginalité à la présidence de la Nation en quatre ans. Certains signes suggèrent la possibilité d’une radicalisation dans le sens inverse. Mais pour que cela devienne réalité, il faut que la gauche relève le défi de proposer une alternative de gouvernement, totalement indépendante de la classe économiquement dominante et de la caste dirigeante, intransigeante dans son programme de changement structurel, et qui se présente comme une option polaire non seulement face à l’extrême droite, mais aussi face à toutes les variantes d’administration de l’État et de gestion de la société qui ne prévoient pas de transformation radicale.

Inévitablement, les résultats des sondages sont devenus un sujet d’actualité dans les médias et les cercles du pouvoir, mais aussi parmi les gens ordinaires. « Myriam pourrait-elle devenir présidente ? », « Tu l’imagines au gouvernement ? », « La gauche est-elle prête à gouverner ? »

C’est toutefois avec une certaine surprise que nous avons entendu les principales figures publiques de cet espace politique – comme notre camarade Myriam Bregman elle-même et notre camarade Cristian Castillo – tempérer cette possibilité, laissant entendre qu’un gouvernement de gauche ne serait pas encore possible car les conditions nécessaires à cela ne sont pas réunies : il manque le développement d’organismes de double pouvoir de type soviets, une classe ouvrière organisée et mobilisée, etc. Ils expliquent, comme le faisait sans cesse le kirchnérisme lorsqu’il était au pouvoir, qu’« être au gouvernement est une chose, et détenir le pouvoir en est une autre », et que dans les conditions actuelles, tout gouvernement de gauche serait bloqué par les groupes qui détiennent le pouvoir et qui ne sont disposés à renoncer à aucun de leurs privilèges.

Il s’agit sans aucun doute de préoccupations tout à fait légitimes qui nous posent des défis importants. Mais aujourd’hui, à un an et demi des élections, nous pensons qu’il est erroné de mettre l’accent sur le fait que les conditions pour gouverner ne sont pas réunies et d’insister exclusivement sur la résistance. Il ne s’agit pas de négliger les luttes de rue, ni de « vendre des illusions ». Mais il est possible qu’un gouvernement des travailleurs, dirigé par une personnalité engagée dans un projet révolutionnaire, soit perçu comme une option réelle. Le simple fait que ce débat soit ouvert, peut-être pour la première fois dans l’histoire de notre pays, témoigne d’une réalité unique, comportant des aspects favorables qui nous obligent à être à la fois très responsables et très audacieux.

Le débat étant désormais ouvert, deux questions fondamentales surgissent chez beaucoup de gens face à l’ensemble des explications mentionnées : « Et alors, pourquoi se présenter aux élections ? » et « Milei n’avait ni structure ni expérience du gouvernement… la gauche ne peut-elle pas faire de même ? »

Lorsque, en avril 1917, Lénine a fixé comme objectif la prise du pouvoir, il l’a fait pratiquement à l’encontre de toute la gauche russe, y compris la majorité de la direction bolchevique. Les raisons ne manquaient certes pas à ceux qui s’opposaient à ce choix politique audacieux : s’appuyant sur un ensemble de circonstances tout à fait légitimes, ils soutenaient que les conditions n’étaient pas réunies pour construire le socialisme dans l’empire russe arriéré. L’histoire réservait à la révolution des expériences douloureuses qu’il serait naïf d’ignorer. Son évolution s’est avérée bien plus complexe et contradictoire que quiconque aurait pu le prévoir en 1917. Mais c’est l’orientation de Lénine (en accord avec la perspective de Trotsky) qui a permis de saisir une opportunité historique.

Les conditions idéales ne se présenteront jamais. Toute révolution repose en grande partie sur la volonté et l’audace. Il est nécessaire d’évaluer froidement les différentes situations, mais il subsistera toujours une large marge d’incertitude. Aujourd’hui, cependant, nous avons l’occasion absolument exceptionnelle, dans l’histoire argentine, de voir une large partie de la classe ouvrière commencer à considérer avec sympathie une option politique (un gouvernement révolutionnaire des travailleurs) qui a été bannie pendant des décennies. Cette sympathie naissante, pensons-nous, doit être étayée par des signaux très clairs indiquant que les organisations révolutionnaires de ce pays sont déterminées à prendre le pouvoir d’État, y compris par la voie électorale dans un premier temps et en tant qu’étape préalable à une transformation radicale de l’État lui-même et de la structure sociale, qui retirerait le pouvoir économique à la minorité capitaliste et remettrait l’essentiel des moyens de production socialisés à la majorité ouvrière.

La sympathie que suscite aujourd’hui la figure de Myriam Bregman offre l’occasion d’inscrire résolument cette perspective à l’ordre du jour populaire. Cela implique de mettre davantage l’accent sur nos propres propositions que sur la dénonciation des maux des autres, et de montrer notre volonté d’être plus que de simples champions de la résistance. Il faut envoyer des signaux sans équivoque quant à notre volonté de prendre le pouvoir.

Nous savons qu’un gouvernement ouvrier – aussi de gauche soit-il – ne pourra pas consolider son cap s’il n’avance pas dans la voie de l’expropriation de la classe capitaliste. C’est là la principale différence entre « avoir le gouvernement » et « avoir le pouvoir ». Aujourd’hui, le mécontentement accumulé au fil d’années de frustrations face aux différentes forces politiques du système nous permet d’expliquer cela aux masses, même si elles n’y avaient jamais songé auparavant. Et il est évident qu’une ligne politique de ce type exigera bien plus que des votes : il faudra des millions de personnes mobilisées pour défendre cette orientation. Mais pour qu’elles puissent se décider à s’engager sur une voie aussi inhabituelle et risquée, il faut que les organisations révolutionnaires fassent preuve de la plus grande détermination, qu’elles manifestent une « vocation au pouvoir » : non pas un pouvoir destiné à gérer la misère capitaliste, mais un pouvoir capable d’amorcer une transformation révolutionnaire qui exigera également des propositions programmatiques plus concrètes et plus détaillées que celles que nous avons l’habitude d’exprimer sur la scène publique.

En Argentine aujourd’hui, la possibilité s’offre qu’une option révolutionnaire soit perçue avec sympathie par un secteur de la société qui n’est plus négligeable : tel est le mérite historique du FITU en tant que coalition et du PTS en tant que parti ayant le plus d’influence sur ce front politique.

L’unité nécessaire et la nécessité d’une alternative

Le défi actuel consiste à forger un niveau élevé de militantisme et d’unité en vue d’un objectif révolutionnaire. Autrement dit, aller au-delà de la résistance ou de la simple gestion de l’État. Face à la question que beaucoup se posent concernant l’unité pour battre Milei, il ne suffit pas de répondre qu’une alliance avec n’importe qui (Pichetto [politicien péroniste de centre droite, NDT], Villarruel [droite nationale-conservatrice, en rupture croissante avec Milei, NDT], Rocca [figure du grand capital industriel argentin, NDT]) ne ferait qu’annoncer un nouvel échec, à l’image du gouvernement des Fernández. C’est vrai, mais insuffisant. Nous pensons qu’il s’agit de proposer l’unité la plus large possible autour d’un programme minimum indispensable qui jette les bases pour sortir notre pays d’un déclin qui dure depuis des décennies.

Pour cela, il est nécessaire que l’ensemble de la classe ouvrière comprenne que l’État n’est ni l’Ange que présentent les péronistes, ni le Diable que fustige la droite libérale. L’État est un élément important, mais subordonné à la structure du marché mondial et à la propriété privée de la classe dominante. La prise du pouvoir d’État ne portera ses fruits que si elle constitue la première étape d’une transformation radicale de l’État lui-même et des rapports de production qui structurent la société. En ce sens, le programme d’un gouvernement des travailleurs qui ne se contente pas de gérer le capitalisme (ce qui revient aujourd’hui, tout simplement, à gérer la misère et l’aliénation) doit inclure des mesures élémentaires de souveraineté, telles que le non-paiement de la dette extérieure, le contrôle du secteur bancaire et du commerce extérieur, l’abrogation des lois de Milei sur les investissements étrangers et les activités financières, la poursuite de l’abrogation de l’ensemble des lois et décrets anti-ouvriers et antipopulaires du gouvernement actuel et, bien sûr, le développement d’une opposition farouche à la guerre impérialiste.

Il doit également remettre à l’ordre du jour des objectifs classiques tels que l’abolition du droit de succession sur les moyens de production, la socialisation de la terre ou l’expropriation des grands capitaux. Et il semble impératif d’introduire d’autres points moins classiques, mais indispensables dans le monde actuel, comme la nécessité de faire progresser l’agriculture biologique, de développer une industrie des biens durables contre l’obsolescence programmée, etc. Élaborer une ébauche de ce programme, soumettre au débat public différentes options et possibilités, pourrait constituer une tâche gigantesque de politisation des masses, capable de permettre à la classe ouvrière de sortir de l’oscillation entre une résistance défensive et des choix électoraux impuissants. En Argentine, les conditions sont réunies pour que tout cela soit discuté dans les rues, les usines, les salles de classe et sur les places publiques.

De la même manière, il ne nous semble pas suffisant de dénoncer les lacunes (indéniables) de la démocratie bourgeoise qui régit notre vie politique. Il faudra lui opposer les contours d’une démocratie révolutionnaire et des profils institutionnels possibles, plus explicites que quelques idées très génériques (telles que la « démocratie directe » ou les « soviets »). Débattre ouvertement des formes institutionnelles d’une démocratie socialiste, tout comme des formes spécifiques d’une planification économique socialiste, contribuerait à la politisation populaire et ouvrirait de nouveaux horizons qui pourraient être à notre portée si toutes les forces de gauche, avec le FITU au centre, s’attelaient à cette tâche. À un monde qui s’enfonce dans une prédation de plus en plus militarisée de la part des maîtres du monde, il est impératif d’opposer une alternative socialiste et révolutionnaire de masse. Et, dans notre contexte, c’est possible.

Relever le défi

Il ne fait aucun doute que l’une des réussites du FITU dans son ensemble a été de se positionner avec beaucoup de fermeté contre ce gouvernement et les précédents. Il s’agit désormais de savoir construire et présenter une proposition qui nous soit propre, plus consistante qu’une poignée de slogans.

Les masses doivent cesser de nous considérer comme de simples opposants pour nous voir comme l’expression d’une proposition alternative radicale et concrète. Si nous parvenons à ce que (surtout) les secteurs mobilisés et en lutte commencent à discuter d’un programme révolutionnaire, nous aurons fait un grand pas en avant. Et il faudra bien sûr discuter sans détours des voies tactiques et stratégiques qui peuvent être adoptées.

Nous adhérons à l’idée de construire une grande force politique révolutionnaire des travailleurs. Mais il est probable que la révolution soit le fait de plusieurs partis, et non d’un seul. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut pour faire une révolution, ce sont des millions de personnes agissant et délibérant au sein de différents types d’organisations. Comme nous partons du principe qu’une démocratie socialiste sera nécessairement plurielle, nous ne sommes pas pressés de construire un parti unique. Et dans les circonstances actuelles, il nous semble souhaitable et faisable (même si ce n’est pas nécessairement ce qui se passe) que les forces qui composent le FITU et celles qui lui sont proches tissent des liens plus étroits, en faisant passer l’objectif révolutionnaire avant les constructions organisationnelles particulières : nous ferons la révolution ensemble et la réaction ne fera pas de distinction.

Au-delà des tactiques ou de la stratégie nécessaires pour faire le premier pas (un gouvernement des travailleurs), la construction d’un nouvel ordre socialiste exigera d’énormes énergies intellectuelles, morales et physiques qui ne pourraient être canalisées par des cadres institutionnels trop étroits. Il faudra sans aucun doute s’investir corps et âme, mais il faudra aussi faire preuve d’une profonde réflexion. Concevoir des propositions, imaginer de nouvelles institutions, élaborer des alternatives, emprunter des voies inexplorées.

Comment passer d’un gouvernement de gauche issu des urnes à un nouveau cadre constitutionnel ? Personne n’a la réponse. Mais le FITU est en mesure de relever le défi et de mener la marche. Il est nécessaire d’appeler à la constitution d’équipes de travail sur différents thèmes. De mobiliser des personnes qui ne partagent pas nécessairement les mêmes idées que les marxistes, mais qui peuvent adhérer à la candidature de Myriam Bregman. Nous pouvons débattre publiquement de tous les grands enjeux – l’agro-industrie, l’exploitation minière, l’énergie, les banques, l’éducation, le logement, les transports, la santé, la politique étrangère, le modèle industriel, l’IA, le genre, les médias, etc. – sans être entravés par le carcan du respect de la propriété privée capitaliste et l’impératif du profit privé.

Nous sommes face à une grande opportunité. La crise économique et sociale, les mauvaises expériences avec les gouvernements précédents et les profondes contradictions de l’opposition majoritaire conduisent à la radicalisation d’une frange du mouvement de masse qui se réfère à Myriam Bregman et à la gauche, et qui considère les élections de 2027 comme un événement important. Dans la mesure où le péronisme continuera à se déplacer vers la droite, il y aura davantage de place pour une option de gauche. Mais si la gauche ne parvient pas à se présenter à temps comme une alternative crédible, d’une manière ou d’une autre, la droite libérale ou le péronisme se ressaisiront. La « fenêtre d’opportunité » actuelle ne sera pas éternelle.

Cela ne signifie en aucun cas qu’il faille abandonner la rue pour tout miser sur les élections. Il s’agit plutôt d’associer à la résistance de rue la plus déterminée une perspective politique dans laquelle les élections ne sont pas considérées simplement comme l’occasion de gagner un espace de résistance (un siège pour dénoncer les injustices et soutenir les luttes), mais comme une possibilité d’offrir aux masses un programme détaillé et véritablement transformateur et, à terme, de prendre le pouvoir pour amorcer une révolution. Aujourd’hui, cela peut sembler étrange, voire lointain. Mais nous vivons une époque d’accélération des temps historiques et de revirements politiques soudains. Cette possibilité n’est d’ailleurs pas incompatible avec un processus dans lequel l’accès au pouvoir se ferait par d’autres moyens : insurrectionnels, par exemple. Il faudra faire preuve d’une grande souplesse tactique. Mais, à l’heure actuelle, c’est un bond en avant électoral qui se profile plus clairement à l’horizon qu’un assaut insurrectionnel. Par ailleurs, on ne peut écarter la possibilité qu’une insurrection ait lieu pour défendre le pouvoir conquis par les urnes.

Comment ne pas tirer parti de cette situation pour renforcer notre influence et mobiliser des milliers et des milliers de militants ?

Nous devons affirmer avec fierté et conviction que nous allons tout miser sur l’élection de Myriam Bregman à la présidence, et que pour cela, il faut s’organiser et lutter dès maintenant.

Pourquoi ne pas lancer partout (facultés, hôpitaux, usines, écoles, quartiers, commerces, etc.) une initiative du type « Comités de lutte pour un gouvernement des travailleurs : Miriam Bregman présidente » ?

Il y a peu de temps encore, cela aurait été impossible, marginal ou purement symbolique. Aujourd’hui, cela peut devenir un phénomène extrêmement dynamique, à condition que les forces du FITU se décident à se présenter comme une alternative aussi claire et résolument disruptive (révolutionnaire) que prête à gouverner.

Il ne fait aucun doute que nous sommes face à une opportunité et à un défi extraordinaires.

Nous restons à votre disposition pour tout ce que vous jugerez opportun.

Salutations révolutionnaires !

                                                                                                        Aldo Casas

                                                                                                        Juan Pablo Casiello

                                                                                                        Eduardo Lucita

                                                                                                        Ariel Petruccelli

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