Nous publions deux articles signés par deux membres de deux courants de gauche au sein du Partido Socialismo e Liberdade (PSOL) —Valério Arcary, de Semear (bloc des tendances Resistência et Insurgência) et Israel Dutra (Movimento Esquerda Socialista, MES). Ils permettent de mieux saisir la bataille qui se mène actuellement dans les derniers jours de la campagne électorale au Brésil (le scrutin aura lieu le 4 octobre prochain). Ses résultats seront d’une grande importance pour l’avenir du pays, mais aussi de l’Amérique latine dans son ensemble.
Rappelons qu’il s’agit de désigner le futur président du pays, mais aussi les gouverneurs des États et du district fédéral, les 513 député·es de la Chambre, 54 des 81 sénateurs·trices, ainsi que plus d’un millier de député·es des États et du district fédéral. À l’heure où nous bouclons, les deux challengers, Luiz Inácio Lula da Silva et Flávio Bolsonaro (fils de Jair Bolsonaro), sont donnés au coude-à-coude. (Marx 21)
La campagne de Lula doit s’efforcer
de garder l’initiative
Par Valerio Arcary

Ne répétez pas les mêmes tactiques qui vous ont mené à la victoire,mais adaptez vos méthodes à la variété infinie des situations.
Sun Tzu, L’Art de la guerre
I.
Tout se jouera dans deux semaines [le 4 octobre, NDT]. Mais celui qui prend l’initiative tactique aura l’avantage. Face à une élection dont l’issue reste incertaine, c’est finalement le sentiment d’une urgence absolue qui a prévalu au sein du commandement de la campagne Lula. Les décisions d’augmenter le montant du programme Bolsa Família, de garantir l’accès gratuit aux médicaments amaigrissants par le biais du Système unique de santé (SUS) et de traiter l’épidémie d’endettement lié aux paris comme une tragédie de santé publique ont été prises tardivement, mais encore à temps pour peser sur le débat électoral, aux côtés de la suppression de la journée de travail 6×1.
La loi actuelle autorise le patronat brésilien à imposer une semaine de travail de 44 heures sur 6 jours, alors qu’un projet de modification de la constitution adoptée par la Chambre basse, mais qui est toujours bloquée par le Sénat, permettrait de passer 40 heures sur 5 jours. (NDT)
La présentation de la biographie de Lula et, surtout, la défense de l’héritage du gouvernement, en particulier face à la comparaison inévitable avec les calamités du mandat de Bolsonaro, se sont avérées nécessaires au cours des premières semaines de campagne. C’était également une décision juste de défendre la souveraineté, face à l’ingérence de Trump, et la démocratie, face au danger autoritaire que représente le retour du bolsonarisme au pouvoir, qui ambitionne une majorité absolue au Congrès, en particulier au Sénat, et le contrôle de la Cour suprême fédérale (STF) grâce à la nomination de ministres « affreusement » réactionnaires.

II.
Mais la dynamique de la campagne exigeait un repositionnement d’urgence, en prenant de nouveaux engagements pour l’avenir, car cette élection est différente de la campagne de 2022. Un revirement était nécessaire, et espérons qu’il se maintiendra. Qui n’avance pas recule. Des propositions telles que la défense d’une réglementation fiscale sur les grandes fortunes et la gratuité des transports, à titre d’exemples d’engagements pour le quatrième mandat, mériteraient également d’être prises en considération. Non seulement elles trouvent un écho auprès du grand public et peuvent dynamiser la mobilisation des militants, qui sera indispensable, mais elles répondent à des attentes reportées depuis des décennies qui peuvent faire la différence dans une élection qui se jouera sur une marge de voix dramatiquement étroite. La réponse à la peur doit être de susciter l’espoir que des jours meilleurs viendront.
III.
Ce point est consacré à une analyse détaillée des enjeux du scandale politico-financier qui secoue actuellement le Brésil. N’avons pas repris le texte de Valério Arcary pour nous contenter d’une brève présentation des faits.
Daniel Vorcaro, propriétaire de la banque Master, est au centre d’un gigantesque scandale financier. La Police fédérale soupçonne son groupe d’avoir artificiellement gonflé ses actifs, notamment au moyen de titres frauduleux, tandis que la banque attirait massivement l’épargne en offrant des rendements très élevés. En novembre 2025, la Banque centrale a finalement liquidé Banco Master en raison d’une grave crise de liquidité et de violations des règles financières.
L’affaire est devenue politique lorsque l’enquête a révélé l’étendue du réseau de relations et de soutiens dont avait bénéficié Vorcaro parmi les responsables politiques du pays, les dirigeants d’institutions publiques et même au sein des organismes de contrôle. Des organismes publics et des fonds de pension auraient notamment été incités à placer de l’argent dans les produits de la banque Master, tandis que la tentative de sauvetage impliquant la banque publique BRB a entraîné des pertes considérables.

Des messages saisis sur le téléphone de Vorcaro ont également révélé ses relations avec des magistrats du Tribunal suprême fédéral, notamment avec Alexandre de Moraes. Or, celui-ci avait joué un rôle de premier plan dans les enquêtes sur la tentative de coup d’État de l’extrême droite, si bien que Flávio Bolsonaro s’efforce aujourd’hui d’exploiter les soupçons qui pèsent sur lui pour atteindre Lula. (Marx21)
IV.
La fraction libérale de la classe dominante a soutenu, de manière irresponsable, la manœuvre de Mendonça [juge bolsonariste, NDT] consistant à manipuler l’élection en associant Lula à Alexandre de Moraes pour dénoncer un « système pourri par la corruption ». Elle a facilité la tentative de détourner l’ordre du jour du débat électoral afin d’élever le niveau des exigences imposées à la candidature de Lula. Elle ne dispose pas de beaucoup de voix en dehors de la classe moyenne aisée, mais elle a un poids politico-social. Personne ne peut ignorer que le thème de la corruption favorise l’extrême droite. Ce paradoxe est scandaleux, car il est indéniable que le candidat Flávio Bolsonaro a entretenu des relations indéfendables avec le banquier emprisonné Vorcaro. Mais les grands groupes capitalistes qui s’expriment par le biais de la chaîne Rede Globo et du journal Folha de São Paulo, ainsi que d’autres médias, lancent sans vergogne un ultimatum pour que Lula s’engage à mettre en œuvre un ajustement budgétaire garantissant au moins un excédent budgétaire compris entre 2 % et 3 %.
Ils ont trouvé un écho au sein de certains secteurs du gouvernement, comme chez le ministre des Finances Dario Durigan, qui a même laissé entrevoir la possible dissociation du salaire minimum en tant que seuil de référence pour le calcul des prestations de la Sécurité sociale. Les grands médias commerciaux flirtent avec la catastrophe : le danger d’une neuvième victoire de l’extrême droite (en Argentine, au Salvador, en Équateur, au Chili, en Bolivie, au Honduras, en Colombie et au Pérou) depuis le retour au pouvoir de Trump est réel et immédiat. Le chantage de la Maison-Blanche va s’intensifier au cours des deux prochaines semaines, sous prétexte du discours de Lula à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies.
Le 22 septembre 2026, à l’ouverture de la 81e Assemblée générale de l’ONU, Lula a dénoncé « l’ingérence extérieure dans les processus électoraux » et les tentatives de partage du monde en « zones d’influence ». Il a affirmé que le Brésil ne permettrait pas aux « ennemis de la démocratie, internes ou externes » de porter atteinte à la volonté populaire, avant de lancer cette formule : « Le Brésil n’a sa place dans l’arrière-cour de personne » (NDT).

Il a déjà été démontré que l’agitation autour de représailles contre le Brésil visant à semer la peur est efficace. Nous devons être conscients que l’ingérence des États-Unis, qui a commencé il y a un an, en juillet 2025, avec l’imposition de droits de douane exorbitants, pourrait être décisive.
V.
L’issue de la campagne électorale est imprévisible. Nous pouvons aussi bien gagner que perdre. Le dernier sondage Datafolha a révélé, pour la troisième semaine consécutive, malgré les remous au sein du Tribunal suprême fédéral qu’un coude-à-coude technique persiste au second tour : Lula recueille 46 % contre 44 % pour Flávio Bolsonaro, et le taux de rejet des deux candidats s’élève à 47 %.
Il a également confirmé qu’un second tour est très probable et que l’avance de Lula au premier tour s’est réduite. Mais il indique une hausse de la cote de popularité du gouvernement, et c’est là l’information la plus encourageante. Toutes les fluctuations se situent dans les limites de la marge d’erreur. Les données détaillées les plus significatives montrent que Lula conserve la majorité parmi les plus pauvres (46 % contre 29 %), qui représentent pas moins de 49 % de l’électorat, dans le Nord-Est (56 % contre 26 %), qui correspond à 27 % de l’électorat ; il est à égalité technique, bien que numériquement en retrait, dans le Sud-Est, qui concentre 42 % de la population (35 % contre 37 %), et qu’il bénéficie d’un avantage parmi les moins instruits (47 % contre 30 %), qui représentent 28 % de la société, et chez les catholiques (43 % contre 34 %), qui constituent la moitié de la population.
Bolsonaro conserve son avance parmi les personnes aux revenus moyens (41 % contre 33 %), qui gagnent entre 2 et 5 salaires minimums, et représentent 34 % de la classe ouvrière, et surtout au sein de la classe moyenne gagnant plus de 7 500,00 réaux (44 % contre 28 %), qui constituent 12 % de l’électorat, bien que la marge d’erreur du sondage dans ces deux segments, soit de 6 points. Il conserve son avance dans le Sud (45 % contre 27 %), qui représente 15 % des électeurs.
L’extrême droite est majoritaire parmi les Blancs et les personnes ayant un niveau d’études moyen, tout en réduisant son retard auprès des femmes. Mais Lula recueille 35 % dans le sondage spontané, soit 4 % de moins que dans le sondage stimulé, et Flávio 26 %, soit 10 % de moins que dans le sondage stimulé, ce qui témoigne d’un soutien moins solide, dans un contexte où 21 % des personnes interrogées n’ont pas encore fait leur choix. Cela signifie qu’il reste encore une marge importante de manœuvre. Où le score de Lula peut-il progresser ? Ce que l’histoire des dix dernières années nous suggère, c’est que ce sera parmi les travailleurs, les Noirs et les femmes, étant donné que dans la classe moyenne s’est consolidé un anti-lulisme empreint de ressentiment. Il faut également s’attendre à ce qu’une partie des 15 % de préférences réparties entre Cury, Caiado, Renan et Zema [candidats mineurs, NDT] se reporte sur Bolsonaro dès le premier tour.
* Cet article est paru sur Esquerda Online, le 19 septembre 2026. Notre traduction du portugais.
Valério Arcary est professeur titulaire à la retraite de l’IFSP. Titulaire d’un doctorat en histoire. Militant trotskiste depuis la Révolution des œillets au Portugal. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Ninguém disse que seria fácil (Personne n’a dit que ce serait facile), 2022, aux éditions Boitempo.
Reprendre l’initiative face à la manœuvre
au Tribunal suprême
Par Israel Dutra

Les putschistes et Trump vont jouer dur pour empêcher la victoire de Lula. Notre camp, celui des travailleuses et des travailleurs, doit répondre à la hauteur de l’enjeu.
La manœuvre d’André Mendonça [juge bolsonariste du Tribunal suprême fédéral, NDT] visant à destituer la direction de la Police fédérale (PF), à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, est inacceptable. C’est un véritable coup de force destiné à déstabiliser les élections, à favoriser Flávio Bolsonaro et à battre Lula au second tour.
Plusieurs éléments indiquent une inflexion défavorable de la conjoncture immédiate :
La volonté délibérée de recentrer le débat sur la crise autour du juge Alexandre de Moraes [adversaire du bolsonarisme, NDT] au Tribunal suprême fédéral (STF), la manifestation de l’avenue Paulista du 7 septembre [grande manifestation de rue bolonariste contre Lula et le juge Moraes, NDT] et les derniers sondages, qui indiquent déjà une égalité statistique au second tour [les derniers sondages, au 27 septembre, donnent les deux challengers au coude à coude, NDT].

À cela s’ajoute l’élection régionale allemande, qui inquiète les militants — et à juste titre. Si l’Iran montre que Trump n’est pas invincible, l’Allemagne indique que l’extrême droite fait preuve de résilience, dispose d’une stratégie et trouve les moyens de progresser.
Pour reprendre l’initiative, il faut dénoncer Mendonça comme un agent direct de Flávio Bolsonaro et de Vorcaro, remettre au centre les enjeux essentiels de l’élection et miser sur la mobilisation militante.
Une élection plébiscitaire
Dans une élection plébiscitaire, la polarisation agit sur les deux camps. Si Flávio Bolsonaro progresse, Lula recule, et inversement. Une partie de la bourgeoisie s’est employée à faire monter la candidature du centriste Augusto Cury ; elle cherche désormais de manière coordonnée à se retrancher de nouveau dans le camp bolsonariste, sous l’impulsion de Trump. La grande bataille de cette élection consiste à déterminer quels thèmes domineront les prochaines semaines. Ce n’est pas un hasard si Mendonça s’est servi de la crise du STF pour reléguer au second plan le débat sur la fin du régime 6×1, bloqué au Sénat et minimisé dans les médias.
Le 7 septembre en a fourni un autre exemple. Au lieu de débattre des questions nationales et de souveraineté, cette journée a marqué le retour dans la rue du camp de Flávio Bolsonaro : avec Nikolas et Tarcísio, celui-ci avait appelé à la manifestation de l’avenue Paulista à la télévision. Celle-ci a rassemblé environ 28 000 personnes, très loin des sommets atteints par l’extrême droite, mais elle a néanmoins redonné confiance au bolsonarisme.
Il faut inverser la tendance et reprendre l’initiative. Il faut poser l’élection comme un plébiscite autour de quatre questions, condensées dans les urnes. Le Brésil deviendra-t-il une colonie des États-Unis ? Les travailleurs travailleront-ils un jour de moins par semaine ? Le pays va-t-il relativiser les violences faites aux femmes ? Le négationnisme climatique nous laissera-t-il sans défense face à El Niño ?
Répondre aux attaques
L’attaque du juge Mendonça est extrêmement grave et crée un précédent susceptible de provoquer une crise institutionnelle. C’est cette direction de la Police fédérale qui a arrêté Vorcaro [banquier et homme d’affaires mis en cause dans un scandale politico-financier, NDT] et mis au jour l’étendue de ses ramifications. Cela ne signifie pas que Moraes et ses relations ne doivent pas faire l’objet d’une enquête : les indices concernant ses liens, ainsi que ceux de Dias Toffoli [président du Tribunal suprême fédéral de 2018 à 2020, nommé par Lula, NDT], avec Vorcaro sont eux aussi accablants. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est une vaste réforme politique et judiciaire qui mette fin aux privilèges des magistrats et rétablisse la possibilité d’élire la Cour suprême au suffrage populaire.
Ce que l’on ne peut accepter, c’est un véritable coup de force en plein processus électoral. Le mouvement de masse doit réagir, sans céder au découragement ni à l’abattement. Il faut s’organiser pour affronter l’extrême droite : mobilisations de rue, renforcement des candidatures, stands militants et initiatives semblables à « Ele Não » (Pas lui) et « Vira Voto » (Changer le vote) [Il s’agit de mots d’ordre de mobilisation de la gauche lors de la précédente campagne électorale de 2018, contre Jair Bolsonaro, NDT].

Il faut rappeler avec force que Flávio n’est pas simplement « un politicien de plus », mais le membre d’une bande qui a pillé le pays, entretient des liens avec les milices et le crime organisé, porte la responsabilité de la mort de centaines de milliers de personnes du fait de la gestion désastreuse de la pandémie et veut amnistier les putschistes du 8 janvier. Élire Flávio Bolsonaro, ce serait ramener le Brésil aux files d’attente pour récupérer des os, à la destruction d’une partie de l’Amazonie et du Pantanal, au démantèlement des services publics et à ceux qui veulent imposer un coup d’État pour remettre le pouvoir aux héritiers nostalgiques de la dictature militaire, d’Ustra [colonel réputé pour son rôle dans la répression, NDT] et des geôles de la torture.
Le PSOL peut faire la différence
Le PSOL porte une grande responsabilité. Il doit appeler ses militant·es et les secteurs mobilisés à transformer l’immense sympathie dont bénéficient nos candidats en engagement volontaire durant les trois dernières semaines précédant le premier tour. L’élection d’un groupe parlementaire combatif à la Chambre et au Sénat, la présence au second tour dans les principales circonscriptions électorales du pays et une mobilisation autour de la campagne de Lula constitueront la meilleure contribution à la reprise de l’initiative politique.
Lula doit appeler à la mobilisation dans une allocution diffusée sur toutes les chaînes, en dénonçant les liens entre Mendonça, Flávio Bolsonaro et Vorcaro, ainsi que la main de Trump derrière cette manœuvre.
Une journée nationale coordonnée d’agitation, de marches et de mobilisation, capable de mettre en mouvement des dizaines de milliers de personnes, pourrait constituer le début d’une riposte.
Le signal d’alerte indique que les putschistes et Trump vont jouer dur et sans scrupules pour empêcher la victoire de Lula. Notre camp, celui du Brésil réel, des travailleuses et des travailleurs, du nord au sud du pays, doit répondre à la hauteur, en sachant que les enjeux sont considérables.
* Cet article est paru le 9 septembre dans la revue en ligne Esquerda en Movimento. Notre traduction du portugais.
Israel Dutra est sociologue, secrétaire pour les Mouvements sociaux du PSOL, membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).


