Cet entretien avec Jean Batou a été réalisé en espagnol par l’historien et militant marxiste Ariel Petruccelli pour le site argentin internet Kalewche. Il s’intéresse au parcours d’un militant issu des années 68 et à sa perception de la période actuelle. Nous avons jugé utile de le traduire en français, dans la mesure où il présente la trajectoire politique et intellectuelle d’un membre de notre comité de rédaction. Nous nous réjouissons de cet échange dans la mesure où l’existence de notre site, depuis maintenant plus d’un an et demi, a conduit des marxistes de l’autre bout du monde à s’intéresser à nos orientations. (Marx21)
* * *
Jean Batou est est l’un des animateurs du site Marx21. Il s’agit d’un site francophone consacré à l’analyse des problèmes théoriques, historiques, sociaux et politiques, qu’ils soient d’actualité ou de longue durée, dans une perspective marxiste. Pour celles et ceux qui ne lisent pas le français, signalons que le site dispose d’un traducteur automatique en espagnol, très facile à utiliser. Jean revient longuement, dans cet entretien, sur son parcours politique et intellectuel. Il n’est pas nécessaire d’en dire beaucoup plus, sinon de recommander vivement de le lire et de visiter le site Marx21.ch. (Kalewche)
Ariel Petruccelli : Dans quelles circonstances t’es-tu politisé ?
Jean Batou : Mon engagement politique a commencé dans les années 1968, de manière spontanée, sans cadre politique défini, attiré plutôt par l’action directe, avec des figures de référence comme Che Guevara, Angela Davis ou Hô Chi Minh. Il s’agissait d’un anti-impérialisme tourné vers le tiers-monde, antimilitariste et antifasciste (Franco, Salazar et les colonels grecs étaient au pouvoir ; le cycle des dictatures avait commencé en Amérique latine avec le Brésil), teinté d’idées libertaires. Dès l’âge de 14 ans, j’ai participé à de nombreuses manifestations de rue et occupations de logements vides, de lieux culturels, d’ambassades, etc.
En 1971 — j’avais 17 ans —, j’ai adhéré à la Ligue marxiste révolutionnaire, section suisse de la Quatrième Internationale, parce que j’étais attiré par la cohérence du trotskisme, malgré le caractère quelque peu vertical de cette organisation. Ce fut une véritable école de formation, à condition de conserver son esprit critique, de continuer à penser par soi-même et de ne pas sombrer dans un bolchevisme de pacotille. Heureusement, la Ligue communiste (l’organisation française de la Quatrième Internationale, avec Alain Krivine et Daniel Bensaïd), avec laquelle j’ai entretenu des relations étroites, ne ressemblait en rien aux petites sectes qui peuplaient alors une bonne partie du paysage trotskiste.

Mais le reflux du mouvement de 68 a commencé très tôt, avec l’échec de l’expérience d’Allende au Chili, la transition postfranquiste contrôlée par la bourgeoisie en Espagne et la récupération de la révolution portugaise par la social-démocratie. Parallèlement, la fin de la longue vague d’expansion des décennies d’après-guerre a replacé la récession économique et le chômage de masse au centre des préoccupations sociales et rendu plus difficiles les luttes ouvrières qui avaient secoué la France, l’Italie et l’Espagne au cours des années précédentes.
Les camarades qui s’étaient consacrés corps et âme au militantisme ont alors commencé à se poser des questions concernant leur insertion dans la vie professionnelle. Beaucoup ont perdu toute foi dans une perspective révolutionnaire et ont même abandonné tout engagement politique. On parlait de plus en plus de « crise du militantisme ». En réalité, celles et ceux qui avaient fondé leur engagement sur l’imminence de la révolution ne pouvaient se reconnaître dans cette « lente impatience » qu’évoque Daniel Bensaïd dans son autobiographie.
A.P. : Comment as-tu poursuivi votre engagement politique après le tournant néolibéral des années 1980 ?
J.B. : Après avoir cru à la possibilité d’une révolution socialiste à court terme en Amérique latine et en Europe, sans procéder ensuite à une critique raisonnée de ce pronostic — ce qui a désorienté de nombreux activistes —, la Quatrième Internationale a misé sur une reprise des luttes ouvrières dans un contexte de pression accrue sur les salaires, de montée du chômage et de démantèlement progressif de l’État social. Au début des années 1980, elle a promu une politique d’insertion de ses membres dans l’industrie, à laquelle j’ai participé pendant quelques mois, mais qui s’est rapidement trouvée dans une impasse, les luttes dans le secteur industriel ayant fortement reculé sous l’effet du chômage de masse et de la généralisation des politiques néolibérales. Cette nouvelle orientation erronée, dépourvue de bilan sérieux, a provoqué des départs dans les sections de la Quatrième Internationale, tandis que les autres courants du trotskisme connaissaient les évolutions les plus diverses et développaient généralement différentes formes de sectarisme défensif.
Au début des années 1990, la réintégration du bloc de l’Est au monde capitaliste, sans que se dessine la perspective d’une révolution politique antibureaucratique (à l’exception de la Pologne, où l’expérience de Solidarność a toutefois fini par déboucher sur une adhésion au libéralisme), m’a fait comprendre que nous n’avions pas saisi l’évolution des sociétés de l’Est au cours des six décennies de stalinisme et de néostalinisme, et que la formule consacrée d’« États ouvriers bureaucratiquement dégénérés », à propos de laquelle Trotsky avait toujours été beaucoup plus prudent, n’avait pas permis de comprendre la dynamique de ces formations sociales sur le long terme. À cette époque, je me suis engagé dans une intense activité militante pour organiser la résistance aux politiques néolibérales, que je considérais, ainsi que de nombreux marxistes, comme un tournant des secteurs dominants du capital destiné à contrecarrer la baisse des taux de profit.
En ce temps-là se sont formées des coalitions de gauche combative dans plusieurs pays, comme l’Alliance rouge et verte au Danemark (1989) ou le Bloc de gauche au Portugal (1999), qui rassemblaient des organisations issues de traditions trotskistes et non trotskistes. J’ai participé activement à ces processus en Suisse romande, avec un certain succès. Tandis que la social-démocratie acceptait pleinement le tournant néolibéral, tout comme une partie des partis communistes (notamment en Italie, où le PCI devenait le Parti démocrate de la gauche), nous voulions regrouper les forces qui s’opposaient à cette capitulation et favoriser l’émergence d’une opposition sociale et politique.

En décembre 1995, en France, un puissant mouvement gréviste se lève en défense de la protection sociale et des services publics, attaqués par le gouvernement de droite d’Alain Juppé.
Pierre Bourdieu s’engage aux côtés de la protestation.
A.P. : Quelle a été ton évolution intellectuelle ?
J.B. : Dès le début, ma formation intellectuelle a été étroitement liée à mon militantisme, car c’était une époque où le marxisme connaissait un grand essor et où mon intérêt pour les questions internationales me poussait à étudier les fondements théoriques des sujets les plus divers. Parallèlement, j’ai étudié l’histoire économique et soutenu une thèse de doctorat sur les premières expériences de développement industriel moderne en Amérique latine et au Moyen-Orient, avant la formation de l’impérialisme moderne, à la fin du XIXe siècle. À cet égard, les expériences de l’Égypte et du Paraguay ont été les plus impressionnantes ! J’ai publié les principaux résultats de ma thèse dans un article rédigé en anglais (Jean Batou, « Nineteenth-Century Attempted Escapes from the Periphery : The Cases of Egypt and Paraguay », Review, Fernand Braudel Center, 1993, p. 279-318).
Par la suite, j’ai travaillé sur de nombreux sujets différents, avec toutefois une prédilection pour l’histoire politique et sociale, en particulier celle des années 1930 (la montée du fascisme, la guerre civile espagnole, etc.) et celle des années 1960 et 1970 [1]. Avec ma compagne et un troisième chercheur, nous venons de publier un volumineux ouvrage, consacré au volontariat international dans les brigades, les milices et les services civils pendant la guerre d’Espagne [2].
Je n’ai cependant pas délaissé les questions plus générales d’histoire économique et sociale, comme l’histoire de la mondialisation capitaliste sur le long terme, la contribution de la traite négrière à la révolution industrielle ou encore la question de l’accumulation par dépossession dans une perspective historique de longue durée, auxquelles j’ai consacré des articles assez développés. Les cours que je donnais à l’Université de Lausanne, où j’ai été nommé professeur en 1994, étaient liés à ces recherches [3].
A.P. : Nous avons appris que tu écrivais un livre sur l’histoire du monde islamique. Peux-tu nous en présenter brièvement le contenu ? Qu’est-ce qui t’a motivé à travailler ce sujet ?
J.B. : Au cours de mes dernières années d’enseignement, j’ai commencé à étudier l’histoire des sociétés musulmanes, de Muhammad à nos jours. Je donnais un cours sur ce sujet. Bien entendu, j’ai choisi ce thème en raison de la montée de l’islamophobie en Europe et dans le monde. Au-delà des idées reçues, mon intention était de montrer qu’il était possible de faire une histoire matérialiste du monde musulman et des conflits sociaux qui s’y sont développés au fil du temps, même s’ils ont généralement pris une expression religieuse. Cette recherche m’a conduit à m’intéresser de nouveau aux questions fondamentales du matérialisme historique.

J’ai pris ma retraite en 2016 et, après avoir passé plus de cinq ans au Parlement du canton de Genève, je me suis à nouveau consacré à l’étude de l’histoire du monde musulman. J’ai achevé une synthèse couvrant la période du VIIe au XIVe siècle et rédigé un article approfondi sur ce que j’appelle, à la suite de l’historien espagnol Manuel Acién Almansa, la « formation sociale musulmane ».
A.P. : Comment caractérises-tu l’époque dans laquelle nous sommes entrés depuis la crise de 2007-2008 ?
J.B. : À partir de la seconde moitié de la première décennie du XXIe siècle, un véritable changement d’époque s’est produit, marqué par un net durcissement de l’offensive capitaliste et une forte progression de l’extrême droite sur le terrain politico-électoral (qui polarise de plus en plus de larges secteurs de la droite traditionnelle). Ce tournant a été favorisé par la longue dépression amorcée en 2007-2008, le soutien massif des États au secteur financier privé, l’émergence de la Chine comme puissance concurrente des États-Unis, l’agressivité militaire croissante de la Russie (guerre contre la Géorgie en 2008, annexion de la Crimée et intervention dans l’est de l’Ukraine en 2014) et le ralentissement persistant de la croissance capitaliste mondiale. Le génocide en cours à Gaza, avec le soutien plus ou moins déclaré des principales puissances capitalistes, témoigne du saut qualitatif de la violence systémique d’un capitalisme acculé par sa propre crise d’accumulation, sa crise environnementale, sa crise de représentation politique, la montée des tensions inter-impérialistes et la course aux armements qui les accompagne.

Dans ce nouveau contexte, les forces de gauche ou « progressistes » traversent, elles aussi, une crise profonde. La social-démocratie traditionnelle tente, sans grand succès, de détourner une partie de la droite des sirènes de l’extrême droite, dans le vain espoir de ressusciter une politique bourgeoise du centre. De leur côté, les coalitions ou formations plus ou moins larges de la gauche combative cherchent à défendre une politique antiraciste, pacifiste et de relance keynésienne, à l’image de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Cette politique présente sans aucun doute un aspect très positif, puisqu’elle favorise l’affrontement avec les secteurs dominants et les médias bourgeois, ainsi qu’avec les responsables politiques — de la gauche modérée à l’extrême droite — qui considèrent cette orientation comme hautement subversive (et dénoncent comme antisémite la condamnation du génocide israélien à Gaza).
En même temps, elle entretient des illusions sur la possibilité de conquérir l’État par la voie électorale et de l’amener à défendre les intérêts de la majorité, voire de certains secteurs de la petite et moyenne bourgeoisie, contre les couches dominantes du capitalisme (les géants du numérique ou les prétendus seigneurs techno-féodaux). Il s’agit, pour ainsi dire, d’une réinvention — certes plus modérée — des fronts populaires des années 1930. Pourtant, aucune de ces forces ne semble prendre en compte la nouvelle étape du capitalisme dans laquelle nous sommes entrés, qui exige une exploitation accrue du travail et ne peut tolérer aucun compromis social, ce qui remet objectivement à l’ordre du jour la vieille alternative de plus en plus brûlante : « révolution socialiste ou barbarie ».
Bien entendu, je ne suis pas opposé à ce que les socialistes révolutionnaires participent aux élections, soient élus dans des parlements ou présentent des candidats à la présidence de leur pays. Ce sont des questions tactiques, aussi importantes soient-elles. Mais, quoi qu’il en soit, je pense qu’il faudra reconfigurer en profondeur la machinerie de l’État, forgée au cours de siècles de domination bourgeoise. Nous aspirons fondamentalement à un processus de dépassement de la division du travail entre administrateurs et administrés, ce qui implique une réduction du temps de travail, une extension des droits politiques et de la démocratie directe, dont les formes institutionnelles précises, dans l’esprit des conseils de l’histoire du mouvement ouvrier, restent encore à inventer, notamment les formes de représentation et de révocabilité. Je ne crois cependant pas que quelques centaines de hauts fonctionnaires de gauche placés à la tête d’États comme les nôtres puissent développer le socialisme par en haut.
A.P. : Tu es actuellement très engagé dans le site Marx21. Parle-nous de ce projet. Qui y participe ? Quand a-t-il été créé ? Quels objectifs poursuivez-vous ?
J.B. : Après avoir quitté la politique active en Suisse, je me suis installé dans un petit village du sud de la France, où je peux travailler en compagnie du soleil, de la pluie et des oiseaux, même si je passe aussi une partie de l’année à Paris. Avec quelques camarades, ma compagne et moi avons développé le site Marx21, parce que nous estimons que la gauche marxiste accuse un retard considérable dans la compréhension du monde actuel. Nous continuons trop souvent à réfléchir avec les concepts du passé, alors que nous avons connu, depuis la crise de 2007-2008, une accélération de l’histoire qui exige d’étudier d’urgence de nombreuses questions et de renouveler nos références.

Les thèmes qu’il nous paraît urgent d’approfondir sont les suivants : 1. Les transformations actuelles du capitalisme et des secteurs dirigeants de la bourgeoisie ; 2. La dynamique de l’impérialisme et des contradictions inter-impérialistes ; 3. La question stratégique de l’unification du prolétariat comme sujet révolutionnaire (rapports entre classe, race et genre) ; 4. L’accélération rapide de la crise environnementale et les défis qu’elle pose aux révolutionnaires (forces sociales, alliances, programme) ; 5. La caractérisation des régimes autoritaires qui progressent partout dans le monde.
A.P. : Pourquoi est-il important de distinguer les spectaculaires progrès électoraux actuels des extrêmes droites du fascisme des années 1920 et 1930 ?
J.B. : Tout d’abord, il faut noter que les gauches radicales européennes sont très réticentes à discuter systématiquement de questions disputées et se refusent souvent à ouvrir des débats susceptibles de susciter des controverses. Par exemple, une revue marxiste espagnole en ligne, pour laquelle j’ai beaucoup d’estime, a refusé l’un de mes articles sur les rapports entre classe, genre et race parce que son comité de rédaction était divisé à ce sujet. Entre-temps, il a été publié par Huella del Sur en Argentine et sera traduit en anglais et publié par Jacobin US.
Nous rencontrons des difficultés similaires lorsque nous remettons en question la qualification des extrêmes droites actuelles comme fascistes (ou néofascistes) et que nous soutenons que nous assistons à un réalignement des droites lié aux évolutions les plus récentes du capitalisme. En effet, elles ne disposent d’aucun enracinement social solide, comparable à celui des partis de masse et des groupes paramilitaires des fascistes italiens et des nazis allemands. Il leur manque également un projet économique propre et une idéologie cohérente. Elles misent plutôt sur des régimes autoritaires en s’appuyant sur le renforcement de l’appareil répressif de l’État, comme les droites l’ont toujours fait en période de crise. Cela signifie qu’elles sont plus fragiles que les pouvoirs fascistes du siècle dernier et que leur force réside surtout dans la division du prolétariat et de ses organisations, ainsi que dans leur absence de perspective stratégique offensive.
Ces discussions doivent être poursuivies et approfondies entre marxistes non dogmatiques. Nous devons en effet apprendre à débattre de nos divergences sans craindre de nous diviser. Bien au contraire, les contradictions sont les plus authentiques stimulants de la co-construction d’une pensée vivante.
A.P. : Quelles sont les questions qui t’occupent le plus actuellement ? Sur quoi portent principalement tes recherches et tes interventions politiques ?
J.B. : Ma compagne, qui est historienne comme moi, et moi avons quitté en 2021 l’organisation de gauche alternative [4] que nous avions contribué à construire, parce qu’elle refusait de discuter sérieusement du changement d’époque actuel et nous paraissait abandonner de plus en plus le terrain de la lutte des classes pour défendre des objectifs démocratiques interclassistes qui, s’ils ne sont pas liés à des revendications sociales et économiques, ne peuvent que perdre le soutien des classes populaires. Nous continuons cependant à travailler régulièrement avec des membres de ce mouvement.
Nous nous sommes depuis rapprochés du NPA [Nouveau Parti anticapitaliste], principale organisation de la Quatrième Internationale en France, en particulier pour soutenir son travail de formation et de débat du Centre d’études marxistes (CEM), sans pour autant fermer la porte aux échanges avec d’autres courants ou personnalités de la gauche marxiste. Nous considérons en outre que, dans cette période, le fait d’être politiquement orphelins — du moins en partie — peut constituer un atout dans la mesure où nous n’avons pas à défendre bec et ongles la cohérence de choix tactiques souvent discutables, qui font trop fréquemment obstacle à une réflexion approfondie.

Je suis convaincu que la gauche est confrontée à une nouvelle époque de guerres et de révolutions. L’indignation sociale grandit rapidement, comme le montre l’explosion actuelle de la contestation de la jeunesse et d’autres secteurs de la société en France. La violence réelle de certains groupes de manifestants peut être provoquée par la police, mais je crois que, dans la plupart des cas, il s’agit d’une violence plus ou moins spontanée. Le fait d’incendier des bâtiments municipaux sous les yeux de la police, sans que celle-ci puisse l’empêcher, est quelque chose de nouveau. De son côté, la répression est plus forte que jamais (10 000 interpellations policières et plus de 2 500 procédures judiciaires). Le 19 octobre, le gouvernement a décrété un couvre-feu partiel dans certaines villes. Pourtant, la gauche syndicale (CGT, Solidaires, FSU) a appelé à un long mouvement d’assemblées sur les lieux de travail et de grèves à partir du 5 novembre. Nous vivons une situation critique.
Les mobilisations de masse actuelles, de l’Espagne à l’Albanie, montrent qu’un spectre parcourt de nouveau le Vieux Continent. Cependant, en raison de l’affaiblissement des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier européen, les formes et les dynamiques de ces protestations rappellent peut-être davantage celles de la Révolution française que celles de la révolution russe. Le sentiment que les pouvoirs politiques n’apportent aucune solution aux problèmes les plus graves de la population, de la pauvreté à la crise environnementale en passant par la pénurie de logements, conduit des secteurs de plus en plus importants de la population à se méfier d’eux et à se montrer prêts à se mobiliser. La crise de la reproduction sociale (logement, coût de la vie, éducation et santé) est au cœur des protestations. C’est pourquoi votre lettre ouverte en Argentine [5], qui mettait en avant la perspective d’un gouvernement des travailleurs, m’a intéressé. Beaucoup pensent que les succès électoraux croissants de l’extrême droite exigent une attitude de plus en plus défensive de la part de la gauche. Je crois que c’est une erreur.
Aujourd’hui, le véritable ennemi est l’État autoritaire, policier et militariste, qui ne cesse de se renforcer dans un nombre croissant de pays et qui s’efforce d’imposer une diminution constante de la part du travail dans le revenu national. Pourtant, les secteurs dominants de la droite et de l’extrême droite ne disposent pas aujourd’hui d’appuis solides dans la société civile, comme c’était le cas des partis fascistes du siècle dernier, qui constituaient des organisations de masse dotées de structures paramilitaires (comme les chemises noires et les chemises brunes) et revendiquaient une idéologie plus ou moins cohérente (une sorte d’utopisme réactionnaire). Ils dépendent désormais principalement de l’appareil d’État et de ses corps répressifs pour faire face à une société trop atomisée. Ce n’est pas une position assurée face à une colère populaire grandissante.
A.P. : Ces dernières années, tu as beaucoup écrit sur la guerre en Ukraine. Pourrais-tu exposer ton interprétation du conflit ? En quoi diffère-t-elle d’autres perspectives de gauche ?
J.B : Pour comprendre ma position sur la guerre en Ukraine, il faut prendre en considération deux aspects complémentaires :
- L’impérialisme russe possède une longue histoire qui ne se réduit pas à celle de l’impérialisme moderne. Il s’est développé au fil des siècles, bien avant la seconde moitié du XIXe siècle. Il possède une dynamique expansionniste propre, soutenue par une idéologie qui a toujours exercé une grande influence sur les élites. C’est ce que montrent clairement Ilya Budraitskis et Ilya Matveev dans leur récent ouvrage Russia’s New Imperialism [6], dont j’ai publié un compte rendu [7]. C’est pourquoi il est erroné d’analyser les guerres de Poutine comme si elles étaient avant tout des réponses à l’avancée des impérialismes occidentaux. Lénine l’avait très bien compris lorsqu’il décrivait la Russie, en 1917, comme le pays « le plus arriéré du point de vue économique, où l’impérialisme capitaliste moderne se trouve enveloppé, pour ainsi dire, dans un réseau particulièrement dense de rapports précapitalistes ». Sa particularité, expliquait-il, résidait dans l’immensité de son territoire et dans sa capacité à exploiter les peuples non russes de l’Empire.

- L’Ukraine a été pendant des siècles une colonie de l’Empire russe, même si celui-ci la considérait, tout comme la Biélorussie, comme indispensable à sa propre existence. Elle n’a obtenu son indépendance qu’en 1991, avec le soutien d’une très large majorité du corps électoral, y compris dans sa partie orientale. Depuis 2014, la guerre de Poutine est évidemment une guerre impérialiste visant à reconquérir le territoire et la population d’une nation historiquement opprimée. C’est pourquoi nous devons appuyer la résistance du peuple ukrainien, même si elle est dirigée par un gouvernement bourgeois. Dans le même temps, nous devons soutenir les travailleurs, les syndicats et les mouvements sociaux qui se mobilisent contre la politique néolibérale et autoritaire de ce gouvernement.
Les impérialismes occidentaux ne s’attendaient pas à une telle résistance du peuple ukrainien. Aujourd’hui, ils cherchent à négocier un accord avec Poutine dans son dos, parce qu’ils veulent tirer profit de l’exploitation des ressources naturelles et d’une main-d’œuvre qualifiée et bon marché dans la partie du pays qui échappera à la domination russe. La différence entre les deux projets impérialistes — celui de la Russie et celui des puissances occidentales — est que la Russie nie l’existence même d’une nation ukrainienne, tandis que l’Europe occidentale et les États-Unis veulent l’exploiter. Du point de vue des conditions futures de lutte du peuple ukrainien, cette différence est significative. D’autant plus qu’un peuple qui résiste depuis cinq ans à l’agression armée de la Russie, qui manifeste souvent contre son gouvernement en descendant dans la rue et en s’opposant à sa propre bourgeoisie, et qui a été capable de construire un syndicat national de soldats, s’opposera également au pillage impérialiste. C’est pourquoi il est nécessaire que le mouvement ouvrier et les secteurs « progressistes » du monde entier se solidarisent avec le peuple ukrainien dans toutes ses luttes.
* Cet article est paru sur le site argentin Kalewche, le 1er novembre 2026. Notre traduction de l’espagnol.
Ariel Petruccelli est historien. Il enseigne à l’Université nationale de Comahue (UNCo) en Argentine. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la théorie marxiste, tels que Docentes y piqueteros : de la huelga de ATEN a la pueblada de Cutral Có (2005), consacré aux mobilisations enseignantes et au Cutralcazo de 1996 ; Materialismo histórico : interpretaciones y controversias (2010-2011) ; Ciencia y utopía en Marx y en la tradición marxista (2016)… Il est également membre de l’Assemblée des intellectuels socialistes d’Argentine.


