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Le poète jamaïcain révolutionnaire Claude McKay méritait un biographe marxiste de talent, et il l’a trouvé. Le nouvel ouvrage de Winston James sur McKay met en lumière la pensée et l’art de l’un des écrivains les plus importants du début du XXe siècle, qui a su répondre à la confrontation explosive entre le capitalisme, le colonialisme et le socialisme à l’époque de la Révolution russe.

Connu de beaucoup pour son poème bouleversant « If We Must Die » (voir traduction française plus loin), qui rend compte des pogroms racistes contre les Noirs des États-Unis en 1919, McKay apparaît dans les pages de ce livre comme un artiste et un penseur politique profondément sensible, dont la sympathie pour les pauvres, les marginalisés et les dépossédés l’a convaincu que le socialisme était « l’idée la plus grande et la plus scientifique qui circule dans le monde aujourd’hui ».

 

Révoltés de la Caraïbe à Harlem

Il y a vingt-trois ans, McKay figurait parmi une galerie de radicaux et d’intellectuels caribéens dans l’excellent ouvrage de James Holding Aloft the Banner of Ethiopia : Caribbean Radicalism in Early 20th-Century America. Un an plus tard, James a publié un livre plus concis, A Fierce Hatred of Injustice : Claude McKay’s Jamaica and His Poetry of Rebellion. The Making of a Black Bolshevik est le premier volume de la biographie en deux parties qu’il prévoit de consacrer à McKay. Ce premier volume couvre la période allant de sa naissance en Jamaïque en 1889 jusqu’en 1921.

La thèse générale de James est que les courants historiques et matériels ont exercé une influence constante sur la décision de McKay de parcourir le monde à la recherche de la révolution socialiste et de sources d’inspiration pour sa poésie. McKay est né dans une famille jamaïcaine de la classe moyenne. Son père, issu de la paysannerie, avait accumulé suffisamment de terres pour offrir à sa famille un niveau inhabituel de sécurité économique et de capital social. James retrace minutieusement l’histoire du capitalisme jamaïcain, depuis la rébellion de Morant, en 1865, jusqu’au départ de McKay de l’île, pour montrer comment le jeune poète a saisi les contradictions de la vie des paysans pauvres, pour la plupart sans terre.

L’interprétation que McKay fait de l’histoire jamaïcaine s’est nourrie de ses lectures du socialisme fabien dans sa jeunesse et du mouvement « libre-penseur » sur l’île, qui l’ont conduit à l’agnosticisme. James accorde une attention particulière aux sympathies féministes précoces de McKay, déduites de sa relation étroite avec sa mère, de sa proximité avec des paysannes tenaces et de son indignation face au sort des prostituées, en partie nourrie par un bref et malheureux passage dans la police de l’île. À la fin de son service de policier, l’indignation de McKay face au système colonial et sa sympathie pour les opprimé·es sous leur matraque étaient absolues.

En 1912, McKay quitta la Jamaïque pour les États-Unis, inspiré, curieusement, par l’exemple de Booker T. Washington [considéré comme un conciliateur vis-à-vis de la domination blanche, NdT]. McKay ne passa que quelques mois à l’institut Tuskegee de Washington, méprisant son « existence semi-militaire et mécanique », avant de rejoindre le Kansas State Agricultural College. Il y étudia seulement deux ans avant de repartir pour New York, un tournant décisif dans sa vie.

McKay s’installa à Harlem au moment même où le quartier connaissait un afflux massif de migrants noirs issus de la classe ouvrière du Sud et des Caraïbes. Dans cette dernière catégorie figuraient les « radicaux caribéens » qui allaient façonner la prochaine étape de l’évolution politique de McKay : son compatriote jamaïcain et fondateur de l’Universal Negro Improvement Association, Marcus Garvey ; Cyril Briggs, cofondateur de l’African Blood Brotherhood, organisation marxiste et nationaliste, et rédacteur en chef de son journal, The Crusader ; et Richard B. Moore, originaire de la Barbade. Mais c’est Hubert Harrison, originaire des îles Vierges, qui eut la plus grande influence sur McKay.

Bien qu’il fût un socialiste militant, comme l’a brillamment documenté feu Jeffrey B. Perry, l’impact le plus important de Harrison sur McKay fut de « corriger certaines des idées eurocentriques résiduelles de McKay concernant l’Afrique », aiguisant ainsi les impulsions nationalistes noires de McKay, forgées par une vie sous la suprématie blanche britannique.

« Si nous devons mourir »

L’année 1919 allait être un tournant et une épreuve décisive pour McKay : la Révolution russe de 1917 avait déjà attisé sa sympathie pour le bolchevisme, et la Première Guerre mondiale son mépris pour le carnage impérialiste occidental. Au cours de l’été de cette année-là, les soldats noirs revenant de la guerre se retrouvèrent la cible d’attaques racistes dans des villes telles que Chicago et East St. Louis. La mèche poétique de McKay s’alluma à l’occasion de la composition de son sonnet shakespearien « If We Must Die » (notre traduction française ne peut rendre justice à son auteur).

« Si nous devons mourir, que ce ne soit pas comme des porcs
Traqués et parqués dans un enclos infâme,
Pendant qu’autour de nous les chiens enragés aboient,
Et se moquent de notre triste sort.
Si nous devons mourir, nous mourrons noblement,
Afin que notre précieux sang ne soit pas versé
En vain ; alors même les monstres que nous défions
Seront contraints de nous honorer dans la mort !
Ô mes frères ! Nous devons affronter l’ennemi commun !
Même inférieurs en nombre, montrons notre bravoure !
Et pour mille coups reçus, rendons un coup mortel !
Qu’importe si devant nous s’étend la tombe ouverte
En hommes, nous ferons face à la meute meurtrière et lâche,
Le dos au mur, mourants, mais rendant coup pour coup ! » 

McKay a écrit ce poème frénétiquement dans le train où il travaillait comme porteur. Les premières personnes à qui il l’a lu étaient ses collègues de travail. Le poème a connu un succès fulgurant, devenant l’équivalent d’un hymne pour les rébellions noires en réponse au « Red Summer ». Après avoir été publié pour la première fois dans The Liberator de Max Eastman, il a été republié dans le Negro World de Marcus Garvey et dans le The Messenger de A. Phillip Randolph et Chandler Owen.

James souligne également que le poème a été repris par les victimes juives des camps d’Hitler et par les prisonniers noirs en révolte à la prison d’Attica. McKay lui-même s’est dit plus tard stupéfait que le poème ait représenté tant de gens : « Je suis un poète si intensément subjectif… Je n’avais pas conscience, au moment de l’écrire, que je m’étais transformé en un médium pour exprimer un sentiment de masse. »

 

McKay à Londres

C’est ici que James excelle dans la méthode dialectique, nous montrant littéralement la relation entre la littérature, la conscience artistique et les « conditions objectives ». Parallèlement, le poème a contribué à lancer la nouvelle étape de la vie de McKay lorsqu’un mécène lui a donné les moyens de s’installer à Londres afin de populariser sa poésie. De façon significative, McKay rejoignit alors la Workers’ Socialist Federation de Sylvia Pankhurst à Londres et devint le premier (et unique) correspondant noir de son journalWorkers’ Dreadnought.

McKay couvrit les grèves et l’agitation dans les docks de Londres, le racisme au sein de la classe ouvrière anglaise et la lutte irlandaise, tout en publiant plusieurs de ses propres poèmes dans le Dreadnought. Il y publia également son premier grand traité public, « Socialism and the Negro », en 1921. Selon James, le moment politique le plus marquant de sa relation avec Pankhurst et la WSF fut leur réponse commune à la campagne « Black Horror on the Rhine » d’E.D. Morel, qui affirmait que les troupes sénégalaises combattant pour les Français pendant l’occupation de la vallée de la Ruhr violaient des femmes blanches.

La campagne avait été principalement relayée par le Daily Herald, le journal du mouvement ouvrier britannique. Pankhurst fut l’une des rares journalistes à dénoncer son hystérie raciste. McKay publia une lettre furieuse dans le Dreadnought, considérant cet événement comme une atteinte à l’unité de classe : « J’écris parce que j’ai le sentiment que le résultat final de votre propagande sera davantage de conflits et d’effusions de sang entre les Blancs et les nombreux membres de ma race ».

McKay fut encore plus irrité lorsque le Congrès des syndicats à Portsmouth distribua la brochure de Morel aux délégués et que le Parti communiste britannique l’approuva en 1920. Malgré la publication de son premier recueil de poèmes en Angleterre, McKay partit pour New York en janvier 1921, bolchevik noir déraciné et dépossédé, toujours à la recherche d’un foyer politique.

« J’avais contemplé le visage de la nation britannique, réalisant ainsi mon souhait d’enfant qui venait compléter mon éducation. Et j’étais convaincu que l’Angleterre était un endroit merveilleux et parfait pour les Anglais, mais qu’elle n’était pas du tout un endroit pour les personnes de couleur, en particulier les Noirs. Je l’ai quittée avec le sentiment que je ne voudrais plus jamais y vivre ni sur aucun territoire britannique, et j’étais joyeusement impatient de retourner au pays de la ségrégation et du lynchage des Noirs. Là-bas, la vie de l’esprit était au moins plus résistante face à la haine brutale de l’Amérique que face à l’hostilité glaciale des Anglais. »

James termine son volume ici avec le retour de McKay. Son prochain volume promet d’aborder le deuxième chapitre de la vie de McKay jusqu’à sa mort à Chicago en 1944.

Tout bien considéré, ce premier volume est probablement la meilleure biographie politique dont nous disposons sur les années de formation de McKay.

Je vois cependant deux faiblesses politiques dans ce livre : l’une est mineure et sera peut-être corrigée dans le deuxième volume, tandis que la seconde est une lacune majeure.

L’analyse que fait James de l’ouvrage de McKay de 1921, Socialism and the Negro, affirme que le soutien de McKay tant au mouvement de Marcus Garvey qu’au socialisme international était peut-être un clin d’œil à la théorie de la « révolution permanente » de Léon Trotsky datant de 1905.

L’argument de McKay selon lequel les socialistes du monde entier devraient soutenir les mouvements nationalistes irlandais, indiens et garveyistes afin d’accélérer l’effondrement du capitalisme, pense-t-il, pourrait refléter l’argument de Trotsky selon lequel, dans les pays « arriérés », « la révolution bourgeoise — menée par la classe ouvrière et la paysannerie en raison de la faiblesse de la classe capitaliste nationale —, selon Trotsky, se transformerait en révolution socialiste ». James indique à plusieurs reprises dans son livre que McKay admirait Trotsky, sans donner plus de détails.

Mais le soutien sans faille de McKay à la libération des Noirs (y compris le mouvement garveyiste) et à la lutte coloniale suggère que son analyse a probablement été influencée au moins autant par la priorité accordée par les bolcheviks à la libération coloniale après la révolution de 1917. En effet, à son arrivée en Russie en 1923, McKay fut chargé par le Komintern de rédiger une brochure, publiée sous le titre The Negroes in America, qui a probablement influencé la « thèse de la ceinture noire » du Komintern, selon laquelle les Noirs étaient des sujets colonisés de l’intérieur.

Les discours de McKay au Komintern avaient également tendance à mettre l’accent sur les mouvements d’autodétermination dans les colonies et aux États-Unis. Il aurait été utile que James développe davantage l’influence de Trotsky et de V. I. Lénine sur la pensée de McKay, même s’il précise clairement que McKay n’éprouvait que du dégoût pour Joseph Staline, le dénonçant comme un « tyran onctueux ».

Grigory Zinoviev, Nikolai Boukharine et Claude McKay en 1923.

Pourquoi faire l’impasse sur sa bisexualité ?

La faiblesse politique la plus troublante de l’ouvrage réside toutefois dans le refus de James de prendre en compte et de prendre au sérieux les preuves bien établies de la bisexualité de McKay. Au début du livre, décrivant son enfance en Jamaïque, James nous dit en passant : « Nous savons qu’au cours des années suivantes, après son départ de l’île, McKay a eu des relations hétérosexuelles ainsi qu’homosexuelles. »

Mais il n’examine jamais la vie privée de McKay ni ses relations. Puis, vers la fin de l’ouvrage, James rapporte que le ministère britannique des Affaires étrangères et le ministère des Colonies ont pris pour argent comptant les accusations françaises selon lesquelles McKay était un « sodomite », sans approfondir la question ni la réponse de McKay. À chaque tournant de l’ouvrage, James semble déterminé à « redresser » le récit de la vie de McKay, réfutant avec vigueur ou ignorant une série de travaux et même ses propres écrits qui révèlent la sexualité comme un thème important de sa vie : pour un exemple très récent, les lecteurs peuvent se procurer le roman récemment retrouvé de McKay, Romance in Marseille, qui met en scène des personnages ouvertement queers et dont la publication avait été refusée à l’époque de McKay.

Les omissions de James sont plus qu’une occasion manquée. McKay faisait partie de la Renaissance de Harlem et du mouvement « New Negro », deux mouvements dynamiques au sein desquels la sexualité noire queer s’épanouissait. La surveillance étatique, la répression sociale et l’exil forcé des gays et des lesbiennes sont devenus des éléments importants pour comprendre pourquoi des écrivains comme James Baldwin se sont retrouvés à Paris.

Le livre d’Aaron Lecklider publié en 2021, Love’s Next Meeting : The Forgotten History of Homosexuality and the Left in American Culture, contribue également à combler les lacunes dans l’histoire des personnes queer et de la gauche.

J’espère que le deuxième volume de James abordera plus directement Claude McKay et cette histoire plus large. Une partie du défi pour les marxistes qui cherchent à récupérer et à reconstruire la lutte pour le socialisme consiste à mettre en lumière et à célébrer toutes les nuances de rouge de son spectre.

* La version originale de cet article est parue en anglais dans le journal étasunien en ligne Tempest du 4 novembre 1922. La traduction, les illustrations, le choix des vidéos et les ajouts en exergue sont de Marx21.ch.

Bill V. Mullen est un auteur états-unien, professeur émérite à la Purdue University, spécialiste de la littérature afro-américaine.

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