Nous publions les pièces les plus récentes de notre dossier sur le débat qui anime la gauche anticapitaliste argentine, à l’initiative de quatre intellectuels militants appelant à la formation d’un mouvement large, animé par des comités de base, pour un gouvernement des travailleurs, en appui à la candidature de Myriam Bregman pour l’élection présidentielle du 24 octobre 2027. Rappelons que Myriam Bregman est membre du Parti des travailleurs socialistes (PTS), principale organisation du Front de gauche et des travailleurs (FITU) — l’alliance électorale de partis de gauche radicale — et qu’elle est aujourd’hui l’une des personnalités les plus populaires et respectées du pays.
Nous avons déjà publié les traductions françaises de la première et de la seconde Lettre ouverte d’Aldo Casas, d’Ariel Petruccelli, d’Eduardo Lucita et de Juan Pablo Casiello, qui ont initié cette discussion, ainsi que la transcription d’un long entretien d’Ariel Petruccelli réalisé par la chaîne d’information youtube du PTS, Se viene el zurdage. Nous avons aussi publié un long extrait de quelques questions adressées à cette démarche par Federico Mare et Nicolás Torre Giménez sur le site Kalewche.
On trouvera ci-dessous, la version française de la troisième Lettre ouverte de « la Bande des quatre », comme ils se nomment eux-mêmes avec un brin d’ironie, ainsi qu’un article qu’ils ont rédigé à la demande de la revue de la Liga Internacional Socialista, Revolución Permanente, n° 11, d’août 2026 — la LIS est le courant international auquel se rattache le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST), l’une des composantes importantes de la gauche radicale, membre du FITU.
Enfin, nous reproduisons la traduction d’une lettre à la direction du FITU (le front électoral des quatre partis de la gauche anticapitaliste), datée du 20 août et signée par 155 militants, dont un bon nombre d’anciens du PST/MAS, de membres d’autres organisations ou d’indépendants, qui se sont mobilisés spontanément à la suite de la première Lettre Ouverte de Aldo Casas et de ses camarades. Elle a été présentée aux partis du FITU, le 27 août, et leur demande d’éviter une division néfaste et injustifiable.
(Marx21.ch).
La gauche face à un défi de taille (3)
À propos des comités de base pour un gouvernement des travailleurs
12 juin 2026
Chères camarades, chers camarades,
Partout dans le monde, et pas seulement en Argentine, le capitalisme traverse une période de crise profonde aux causes multiples. Nous sommes en pleine période de transition, mais personne ne sait avec certitude où celle-ci va nous mener. Il est en effet probable qu’il y ait plusieurs issues possibles. Pour la gauche révolutionnaire, cela implique la possibilité que, des flammes actuelles, l’horizon du socialisme renaisse, tel le phénix. À l’échelle mondiale, cependant, cette option ne semble pas la plus plausible. Mais en période de crise, les choses s’accélèrent et des possibilités, qui semblaient invraisemblables il y a peu, deviennent envisageables, voire réalisables. Et il y a toujours des circonstances particulières.

Le fait que la dirigeante trotskyste Myriam Bregman figure en Argentine parmi les personnalités politiques les plus populaires et que le FITU enregistre des intentions de vote en hausse est un phénomène qu’on ne peut ignorer. La crise du gouvernement et la paralysie, les querelles internes et le virage à droite du péronisme semblent sans fin. Depuis plusieurs semaines, l’ensemble de la gauche de notre pays débat sur la manière d’intervenir dans cette situation politique. Les auteurs de ce texte ont pris part à ces échanges à travers deux lettres ouvertes. Nous souhaitons ici développer certains aspects de notre analyse de la situation et ce qui nous semble être une voie d’action possible et fructueuse.
Sous le capitalisme, dans les régimes politiques démocratiques libéraux, un changement significatif semble s’être produit ces dernières années. Pendant des décennies, ces régimes ont servi de puissant rempart contre toute forme de radicalisation politique, consolidant d’énormes poches d’électorats stables qui conféraient de la solidité au système et rendaient peu probables tant les changements soudains des préférences politiques ou électorales que les révoltes venues de la base. Les soulèvements se produisaient généralement dans des pays non démocratiques (exemple typique : le « printemps arabe »). Il y eut des exceptions (comme en Argentine en 2001), mais, dans l’ensemble, les démocraties libérales constituaient un pilier de stabilité. Cette situation s’est progressivement effritée au cours de la dernière décennie, marquée par la prolifération de soulèvements et de manifestations de rue de divers types qui ont même renversé des gouvernements constitutionnels (comme celui du Népal, il y a quelques mois), ainsi que par des revirements électoraux rapides et profonds ou l’émergence récurrente d’outsiders tels que Bukele au Salvador, Castillo au Pérou ou de la Spriella en Colombie.
Milei est un cas extrême de cette tendance. Cependant, jusqu’à présent, il n’y a eu en aucun cas de rupture sans équivoque avec les paramètres néolibéraux, consolidés au cours du dernier demi-siècle, et encore moins avec les fondements capitalistes de l’économie (encore plus anciens). La forte instabilité des gouvernements n’entraîne pas nécessairement une instabilité équivalente du système politique lui-même, et n’a jusqu’à présent pas menacé les rapports de propriété. Le mécontentement est quasi universel, mais l’émergence d’alternatives fait cruellement défaut. Les revirements politiques des dernières décennies n’ont pas modifié les dynamiques sociales et économiques capitalistes les plus profondes. Les politiques ciblées n’ont pas réussi à contrer la précarité, l’« informalisation » et la misère généralisées.
Les compensations symboliques offertes par la politique postmoderne apparaissent de plus en plus vides de sens face aux dures réalités de la vie matérielle en matière d’emploi, de revenus, de logement, de santé, d’éducation ou de dégradation de l’environnement. Les timides nationalisations (là où elles ont eu lieu) n’ont pas réussi à endiguer les tempêtes de l’économie mondiale. Les droits tant de fois proclamés — « avec la démocratie, on mange, on se soigne et on s’éduque » [slogan sur lequel Raúl Alfonsín a été élu président en 1983, mettant fin à la dictature civile-militaire-ecclésiastique, NDA] — ne sont plus que des paroles en l’air. L’absence d’une alternative crédible et attrayante au capitalisme libéral pour les larges majorités détermine le grand vide qui, dans une large mesure, caractérise la politique actuelle de nos pays.

La question est la suivante : comment passer du mécontentement palpable et de l’instabilité croissante à un changement politique et social véritablement structurel et significatif ?
L’instabilité politique dans nos sociétés s’inscrit dans un contexte qu’on ne peut ni ignorer ni minimiser, et qui doit beaucoup aux changements technologiques, culturels et sociaux intervenus au cours des dernières décennies. Les « réseaux sociaux » et les nouveaux dispositifs technologiques permettent une diffusion massive d’idées à faible coût, de manière décentralisée et difficilement contrôlable par les États et les entreprises privées. La gauche, qui a toujours eu du mal à accéder aux grands médias, peut tirer parti de cette situation. Mais, en contrepartie, l’inondation de la sphère publique par des déchets numériques, des fake news, un excès d’émotion et la mise au second plan des arguments et de la raison ne favorise en rien la gauche socialiste. L’extrême droite s’est toujours appuyée sur une radicalisation discursive et émotionnelle qui masquait un conservatisme social destiné à maintenir, voire à accroître, le pouvoir et la richesse des nantis et des puissants.
L’émotivation et la virtualisation de la vie sociale génèrent une instabilité politique, des phénomènes viraux et des changements soudains dans les préférences électorales ou les sympathies momentanées. Mais, parallèlement, elles tendent à saper la portée et la solidité des forces politiques (phénomène renforcé par la marchandisation accélérée de ces dernières années et l’importance croissante accordée aux aspects les plus privés de la vie personnelle). Le défi pour la gauche argentine à l’heure actuelle consiste à tirer parti d’un élan favorable qui se manifeste dans l’état d’esprit de larges secteurs sociaux afin de favoriser une politisation plus consciente, cohérente et organisée, qui rende possible un changement révolutionnaire. Un changement qui, pour être authentique, exige une participation aussi massive que consciente.
Dans notre première Lettre ouverte, nous avions proposé que, forts de la sympathie croissante suscitée par Myriam Bregman, des « Comités de base pour un gouvernement des travailleurs » soient constitués. Cette proposition a été partiellement reprise par le PTS (Parti des travailleurs socialistes), l’organisation dont Myriam fait partie, dans un appel que nous avons soutenu par nos signatures. Cependant, la mise en œuvre concrète des comités semble avoir pris une direction assez différente de celle que nous proposions et de ce que laissait entendre l’appel « Tu es indispensable » [lancé par le PTS, NDT]. L’appel à la création des comités s’est concentré presque exclusivement sur la construction d’« un parti de la nouvelle classe travailleuse », et les comités ont été composés, dans la plupart des cas, de militants du PTS et d’activistes indépendants, à l’exclusion non seulement des autres partis composant le FITU, mais aussi de nombreuses autres organisations sociales et politiques qui, en principe, sont favorables à un « gouvernement des travailleurs ».

Nous ne pouvons manquer de souligner que cette ligne d’action risque d’éloigner des milliers de personnes des comités, qu’elle sape l’unité du FITU (un atout que la plupart de ses sympathisants apprécient à sa juste valeur), entrave son développement potentiel en tant que véritable mouvement de masse et ferme presque complètement la porte à une possibilité inédite : celle que la gauche puisse influencer les travailleurs et les jeunes péronistes mécontents de l’orientation de plus en plus à droite du Parti justicialiste (PJ) [parti péroniste, NDT] et de la bureaucratie syndicale, en amenant une partie significative d’entre eux vers des positions révolutionnaires. La construction du parti révolutionnaire (tâche dont nous ne minimisons pas l’importance) peut (et doit) se développer en renforçant et en consolidant un mouvement de masse, nécessairement plus large, et plus pluriel.
Nous n’avons pas de position rigide sur les formes d’organisation politique révolutionnaire les plus appropriées à l’heure actuelle. Mais à la lumière de la configuration actuelle de la gauche politique, du mouvement syndical et de l’éventail hétéroclite de mouvements sociaux très dissemblables, nous considérons que les « comités de base » (et c’est en cela que consistait notre proposition initiale) devraient constituer un espace démocratique de masse capable de rassembler toutes les forces en principe favorables à l’idée générique d’un « gouvernement des travailleurs », afin d’entreprendre ensemble les tâches sur lesquelles nous sommes d’accord : affronter le gouvernement de Milei ; soutenir les luttes sociales et syndicales en cours ; diffuser les idées socialistes et la perspective révolutionnaire ; débattre, à partir du programme du FITU, d’un programme de gouvernement d’urgence beaucoup plus détaillé.
Parallèlement à ces tâches communes de lutte et de propagande, nous pensons que l’espace des comités (ou des instances parallèles qui y sont liées ou non, telles que forums, tables rondes, ateliers, etc.) pourrait servir à étudier, discuter ou débattre du large éventail de questions tactiques, stratégiques, organisationnelles et intellectuelles qui concernent un changement révolutionnaire. Nous insistons donc sur notre proposition initiale : nous devons saisir avec audace l’occasion de débattre avec des milliers de personnes afin de faire avancer la construction d’une alternative gouvernementale des travailleurs qui offre une issue à la crise, opposée à celle que nous proposent Milei, le PJ et toutes les variantes du système.
Les comités de base peuvent constituer un outil majeur pour cette tâche, à condition qu’ils servent à développer et à coordonner les luttes de résistance contre les politiques officielles et qu’ils fournissent un cadre politique et organisationnel à la colère populaire grandissante. L’enjeu est immense. Aucun collectif, aussi petit soit-il, ni même aucun militant individuel souhaitant se joindre à nous ne peut rester en dehors. Nous avons besoin de grandeur, de fermeté et d’unité. Pour notre part, nous n’avons aucun doute : si, entourée des principales figures publiques du FITU et des figures de proue des différents mouvements sociaux et/ou syndicaux qui se sont battus ces dernières années, Myriam Bregman tenait une conférence de presse appelant à la formation de comités de base, nous pourrions rassembler des dizaines de milliers de personnes prêtes à militer pour une alternative révolutionnaire.
Aldo Casas
Ariel Petruccelli
Eduardo Lucita
Juan Pablo Casiello
* Nous avons présenté ces quatre auteurs en introduction à la publication de la version française de leur première Lettre ouverte.
Réflexions sur la gauche et une situation
sans précédent en Argentine
Le 22 avril de cette année, les soussignés ont publié une lettre ouverte aux organisations de gauche qui, dans une certaine mesure, a suscité un débat large et approfondi, toujours en cours. À la demande des camarades du MST, nous écrivons ces lignes pour la revue de la Ligue internationale socialiste (LIS) afin de réfléchir au processus inédit qui s’est ouvert dans notre pays, au défi auquel est confrontée la gauche révolutionnaire et à la question classique : que faire ? [Sur les composantes de la gauche anticapitaliste argentine et leurs affiliations internationales, voir notre présentation de la Lettre ouverte du 22 avril, NDT.]
Le point de départ de notre analyse a été de constater qu’un changement significatif était en train de s’opérer dans la réalité. Dans les « conditions objectives », pour ainsi dire, mais en précisant qu’il s’agissait avant tout de modifications dans la subjectivité des masses. En mars et avril, le gouvernement de Milei était empêtré dans des scandales de corruption et confronté à une inflation (dont la baisse constituait le grand « enjeu » de son mandat) qui ne faiblissait pas, tandis que l’opposition péroniste se fragmentait, oscillant entre des affrontements timides avec le pouvoir exécutif et le soutien, de la part de certains de ses parlementaires et gouverneurs, à ses mesures les plus odieuses et capitulardes.
Dans ce contexte, de nombreux sondages ont commencé à montrer que Myriam Bregman, ancienne candidate présidentielle du FITU et figure la plus en vue de la « gauche », figurait parmi les personnalités politiques jouissant de la meilleure image et suscitant le moins de rejet. Parallèlement, l’intention de vote en sa faveur oscillait entre 9 et 14 %. Jamais une personnalité identifiée à la gauche révolutionnaire n’avait suscité autant de sympathie et, dans une moindre mesure, d’intentions de vote à l’échelle nationale (les candidats du FITU à la présidence, y compris Bregman elle-même, n’ont jamais atteint les 3 % des voix).
Il s’agit sans aucun doute d’un cas particulier. Ces dernières années, notamment en Europe et en Amérique, on constate une montée électorale de l’extrême droite, qui n’est pas exempte de contre-tendances. La victoire de Zohran Mamdani à New York montre clairement qu’il est possible pour un homme politique de gauche, en l’occurrence un social-démocrate, de susciter un soutien populaire important, malgré (et dans une certaine mesure en réponse à) la croisade effrénée de Trump contre le socialisme.

Mais le cas argentin présente des spécificités significatives. Contrairement à Mamdani ou à d’autres expressions récentes de la gauche modérée (telles que les expériences de Syriza ou de Podemos en Europe, ou celles de Castillo et Boric en Amérique latine), et même à certaines plus anciennes (comme le chavisme au Venezuela, le PT au Brésil, le MAS en Bolivie ou le progressisme kirchnériste en Argentine), le FITU est un front électoral d’organisations de gauche révolutionnaire, qui prône le renversement du capitalisme et de l’État bourgeois, et non leur gestion dans une perspective « progressiste ».
Ainsi, la sympathie large et croissante dont bénéficie une figure de cette lignée politique, tout comme la hausse des intentions de vote en faveur du FITU, constitue un changement significatif et non dépourvu de contradictions. En général, la gauche révolutionnaire se développe dans un contexte de montée des luttes populaires, même si elle ne parvient pas toujours à traduire cette influence sociale en soutien politico-électoral. Ce n’est pas ce qui se passe en Argentine.
La montée de la sympathie pour Myriam, observée à la base, contraste avec le reflux des luttes syndicales et sociales. On pourrait penser que le FITU tire aujourd’hui profit de sa participation aux luttes et aux mobilisations de rue menées depuis de nombreuses années, mais la vérité est que la sympathie croissante envers la gauche se produit dans un contexte de stagnation, de recul, voire de défaite des luttes, dans un cadre marqué par une forte informalité et une grande précarité organisationnelle de la classe ouvrière.
Compte tenu de cette situation concrète, lors de notre première intervention (22 avril 2026), nous avons cherché à interpeller l’ensemble des forces de gauche, et le FITU en particulier, en soulignant que nous étions face à un « grand défi » qui ouvrait la possibilité :
a) de transformer la sympathie diffuse pour Myriam Bregman en soutien politique à un éventuel et nécessaire « gouvernement des travailleurs » ;
b) d’offrir un cadre organisationnel unitaire aux milliers de militants des organisations du Front et à autant de militants de gauche « sans parti » disposés à œuvrer dans cette perspective ;
c) de créer des espaces communs permettant de progresser dans l’élaboration d’un programme d’urgence plus précis afin de promouvoir, depuis la base et depuis le gouvernement, un changement révolutionnaire de l’État et des rapports de production, et de faire face à la réaction prévisible de la grande bourgeoisie locale et de l’impérialisme ;
d) de développer, avec un public et une participation renouvelés, des débats pratiquement interrompus depuis des décennies (la forme possible d’une « démocratie socialiste » ; les spécificités de la planification démocratique aujourd’hui ; les voies par lesquelles une révolution prolétarienne pourrait progresser dans les circonstances actuelles, etc.).
Dans cette perspective, nous avons proposé que Myriam et les principales figures de proue de la gauche appellent à la formation de « Comités de base pour un gouvernement des travailleurs : Myriam Bregman présidente ». L’objectif immédiat de cette proposition était d’attirer, au sein d’un espace participatif commun et autonome, le nombre croissant de personnes qui voyaient dans « la gauche » une alternative gouvernementale possible, radicalement différente de celle en place.

Au sein de ces espaces partagés, des activités politiques de différents types pourraient se développer, et les diverses organisations révolutionnaires devaient expliquer qu’il ne s’agit pas seulement d’accéder au gouvernement pour administrer l’État (bourgeois) existant, et populariser l’idée de la nécessité de développer des organismes populaires qui pourraient évoluer pour devenir des équivalents fonctionnels de soviets (au mieux) ou d’organes de masse de front unique (au minimum).
Nous insistons également sur le fait que Myriam et les autres figures de proue du FITU devaient donner des signes sans équivoque de leur volonté d’exercer le pouvoir (face au préjugé selon lequel il s’agirait d’une force purement propagandiste, sans volonté ni capacité à gouverner), à travers un discours audacieusement constructif et subversif. Pour contrer ceux qui pourraient qualifier notre intervention d’« électoraliste », nous avons consacré quelques paragraphes à proposer des articulations possibles entre le combat électoral et la transformation révolutionnaire.
Notre proposition a reçu plusieurs réponses positives, mais non dénuées d’ambivalences et de malentendus, émanant des organisations du FITU et au-delà, qui s’accordaient à reconnaître que nous étions face à un défi historique et à l’utilité potentielle de former des comités de base, avec plus ou moins d’ampleur et d’autonomie. Le PTS (organisation dont Myriam fait partie et qui est la plus importante du Front) l’a partiellement reprise et a lancé un appel, auquel nous nous sommes initialement ralliés, appelant à la formation de « comités de base pour un parti de la nouvelle classe ouvrière », mais en laissant de côté le slogan « avec Myriam, pour un gouvernement des travailleurs et de la gauche » ou tout autre slogan similaire. Dans la pratique, ce pas en avant que pouvait représenter cet appel a vu sa portée réduite lorsque les comités organisés par le PTS ont explicitement exclu la participation des militants d’autres organisations du Front (bien que de nombreux signataires de l’appel aient manifesté leur désaccord).
La réaction d’Izquierda socialista (IS) et du Partido obrero (PO) a été de lancer un appel à la création de « comités unitaires du FITU », tandis que le MST a continué à chercher des points d’accord avec le PTS autour de son idée d’un parti unifié regroupant différentes tendances [unifier les quatre organisations qui forment le Front dans un Parti avec tendances, NDA], sans succès jusqu’à présent. Une conférence nationale du PTS, qui s’est réunie récemment, a entériné l’orientation adoptée et a ainsi écarté, pour le moment, la possibilité d’une réponse unifiée de la gauche au défi historique auquel nous sommes confrontés.
Il n’y a aucun moyen de savoir ce qui se serait passé si toutes les forces avaient convoqué de manière unitaire les comités de base : il s’agit d’un scénario contrefactuel. La seule chose sur laquelle les partis du FITU se sont mis d’accord a été la convocation de cinq forums de discussion publique sur des questions très importantes (pour l’instant, un seul d’entre eux a eu lieu) ; une pratique salutaire, mais insuffisante, qui peut s’avérer contre-productive si ces rencontres ne servent qu’à mettre en évidence les divergences.
Pour l’instant, malgré l’effervescence et les diverses initiatives de la gauche, on ne constate pas de croissance organisationnelle à la hauteur des sympathies révélées par les sondages. En ce sens, sans vouloir pontifier, mais dans un esprit constructif et ouvert au dialogue, nous partageons quelques réflexions sur l’action du FITU. D’une part, nous estimons qu’il est tout à fait louable d’avoir maintenu la coalition politico-électorale de quatre petits partis révolutionnaires pendant quinze ans, en défendant le principe de l’indépendance de classe et un programme clairement anticapitaliste.

Cette réussite, sans équivalent dans d’autres pays, a permis au socialisme révolutionnaire de gagner en visibilité et de s’imposer comme une minorité politique active qui, en plus d’intervenir dans les luttes, a obtenu une représentation parlementaire permanente et a maintenu une ligne d’opposition sans équivoque aux gouvernements. Mais, d’un autre côté, nous considérons comme une grave lacune le peu de progrès réalisés en matière d’action commune au sein des structures syndicales, ainsi que l’absence totale d’espaces organisationnels communs à la base.
Il n’existe aucune instance permettant « d’appartenir au FITU » si ce n’est en adhérant à l’un de ses partis. Dans un contexte culturel où les actions et les organisations collectives voient leur attrait diminuer face aux innombrables tentations privatisées du marché, à la logique des « réseaux sociaux » et aux innombrables incitations à « rester chez soi », la gauche politique n’offre que la possibilité d’adhérer à une forme d’organisation aussi exigeante que ces organisations de cadres, en outre en proie à des querelles fractionnelles incompréhensibles pour tout militant indépendant. L’immense majorité des électeurs du FITU aspirent à l’unité et espèrent que celui-ci sera capable de se renouveler qualitativement pour répondre au défi historique auquel nous sommes confrontés, mais les divergences invoquées par les partis qui le composent leur semblent étrangères et peu compréhensibles, ce qui décourage le passage à une quelconque forme de militantisme organique.
Le PTS soulève la possibilité et la nécessité qu’un nouveau mouvement historique donne lieu à la construction d’un grand parti révolutionnaire capable de rallier la base ouvrière, majoritairement péroniste. La question revêt une importance capitale. Mais il faudrait la replacer dans son contexte. Pour la grande majorité, un « parti » est une notion imprécise dont l’importance n’est nullement évidente. Et leur proposer un parti discipliné « au centralisme démocratique » ne peut pas attirer les personnes en quête d’une alternative politique à laquelle elles pourraient participer.
Souligner la nécessité de s’organiser pour un gouvernement des travailleurs et de la gauche avec Myriam comme présidente serait, en revanche, bien plus compréhensible que l’affirmation abstraite selon laquelle, pour accéder au gouvernement et exercer le pouvoir, il faut d’abord construire « le parti ». Nous devons expliquer qu’accéder au pouvoir par la voie électorale ne revient pas à faire une révolution ; mais, si l’on n’affirme pas avec une totale conviction la nécessité et la possibilité pour la gauche et les travailleurs d’accéder au pouvoir, il sera impossible de s’attaquer aux tâches complexes, mais indispensables de la révolution sociale.
Si le processus révolutionnaire requiert des organisations soudées autour d’un programme orientant les luttes vers un changement social radical (thèse que nous acceptons a priori), il n’en reste pas moins vrai que la révolution socialiste a besoin de l’auto-organisation révolutionnaire des masses. Comment articuler la relation entre les partis ou les organisations d’avant-garde et l’auto-activité des masses ? Tel est le grand dilemme des révolutions, auquel nul n’a encore réussi à apporter une réponse sans équivoque. C’est un domaine où il convient de continuer à explorer, à expérimenter et à débattre.
Nous considérons que la relation parti (ou plutôt, partis)/classe n’est manifestement pas univoque. Nous ne pensons pas qu’un parti ou une organisation puisse être considéré(e) mécaniquement comme le représentant exclusif de la classe ouvrière (ni de son avant-garde). Il n’existe aucune mesure indiquant quel degré de divergences exige la formation d’organisations différentes. Et il n’est pas évident, par exemple, que les divergences existant entre les forces du FITU soient qualitativement plus importantes que celles qui existaient au sein du parti bolchevique en 1917.

En octobre 1917, Lev Kamenev et Grigori Zinoviev
s’opposent publiquement à l’insurrection
La conception marxiste du socialisme « par le bas », fondée sur une forme de « démocratie prolétarienne », implique que, dans les organisations de masse (et dans l’exercice du pouvoir), diverses tendances coexistent et s’affrontent politiquement : s’agira-t-il nécessairement de partis différents ? Peut-être que oui, peut-être que non. Et il ne faut pas succomber au fétichisme des mots : les différences entre partis, fronts et tendances ou fractions peuvent être trompeuses et changeantes. La discussion, en tout état de cause, doit être concrète.
Pour en revenir à la situation dans notre pays, nous estimons — plus de trois mois après le début de la discussion à laquelle nous avons participé par le biais de trois lettres ouvertes et de réunions avec les dirigeants de chacun des partis du Front — que la situation exceptionnelle que nous avions signalée n’a pas disparu, mais qu’elle a évolué. Le gouvernement de Milei semble avoir surmonté le pire de la tempête et s’est déjà lancé dans la course à sa réélection en 2027, avec le soutien indéfectible des grands capitaux, de Trump et des gouvernements et forces d’extrême droite de la région.
Bien que les politiques d’ajustement brutal et de capitulation continuent de faire chuter l’image du gouvernement, celui-ci conserve la fidélité d’une bonne partie de sa base électorale ; et la crise phénoménale du péronisme alimente ce projet. Mais il est également vrai que les sondages et les médias continuent de relever la particularité que représente, dans ce contexte, la bonne image de Bregman, malgré — ou peut-être grâce à — la campagne gouvernementale violente et grossière appelant à en finir avec « ces socialistes de merde »…
Début août, il semble plausible que se développent des luttes et des mobilisations contre une avalanche de mesures antipopulaires et de soumission aux intérêts étrangers du gouvernement, auxquelles la gauche participera sans aucun doute ; et si elle le fait avec détermination, de manière coordonnée et en affirmant qu’elle est prête à proposer une alternative de gouvernement, elle pourra se renforcer et gagner du terrain.
Néanmoins, à moins de bouleversements majeurs — qui ne peuvent jamais être écartés, mais ne constituent pas le scénario le plus probable —, le paysage politique sera de plus en plus occupé par la campagne électorale de 2027 et nous devons nous y préparer. Ce serait une énorme erreur politique que la gauche révolutionnaire ne mène pas une campagne planifiée de manière globale, capable d’atteindre le mouvement de masse et d’organiser, cette fois-ci pour de bon, cette sympathie massive, mais diffuse envers la gauche et en particulier envers Myriam Bregman.
Avec ou sans comités de base unitaires, il s’agit de trouver le moyen d’avancer, avec le FITU et en allant au-delà du FITU, pour former un mouvement à la fois large et radical qui organise la partie des masses qui veut en finir avec le gouvernement ultra-réactionnaire et capitulard de Milei et qui est parvenue (ou peut parvenir) à la conclusion que le péronisme ne sert pas à cela. Nous continuons à penser que proposer « Pour un gouvernement des travailleurs et de la gauche, Myriam Bregman présidente » est une formulation claire et attrayante pour les milliers et milliers de personnes qui voient dans « la gauche » une alternative aux antipodes de la farce qui nous gouverne.
Avec le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté, dans des conjonctures comme celle que nous vivons actuellement, « soit nous innovons, soit nous faisons fausse route » [La formule « O inventamos o erramos » est de Simón Rodríguez, le mentor du jeune Simón Bolívar, NDT].
1er août 2026
Aldo Casas
Ariel Petruccelli
Eduardo Lucita
Juan Pablo Casiello
* Cet article est paru sous le titre « Reflexiones sobre la izquierda y une situación inedita en Argentina » dans la revue de la Liga Internacional Socialista Revolución Permanente n° 11, août 2026, courant international auquel se rattache le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST), l’une des composantes importantes de la gauche radicale, membre du FITU.
Lettre des 155 à la direction nationale du FITU
Un appel urgent à la réflexion et à l’unité
20 août 2026
La gauche anticapitaliste et socialiste se trouve face à une grande occasion de démontrer qu’elle peut s’imposer comme une alternative au pouvoir et faire en sorte que celui-ci passe entre les mains de la classe ouvrière et des couches populaires.
Le duo formé par Javier et Karina Milei, accompagné de leur bande de spéculateurs et de corrompus, met en œuvre un plan d’austérité, de misère et de capitulation d’une ampleur sans précédent. Entièrement à la merci du capital étranger prédateur, de l’impérialisme et de l’État sioniste, ils plongent notre peuple dans le désespoir d’un quotidien misérable, au service d’une poignée d’entrepreneurs et de grands propriétaires terriens multimillionnaires. De son côté, la direction péroniste, sous prétexte de « ne pas faire le jeu de la droite », s’essaie à rassembler des transfuges et des financiers d’un autre acabit, comme si l’expérience désastreuse du gouvernement d’Alberto et Cristina Fernández – responsable presque direct de l’arrivée du duo Milei à la présidence – n’avait pas suffi.
La responsabilité du FITU est donc énorme. Et il ne doit pas offrir le spectacle de querelles qui rappellent les luttes intestines au sein de la direction péroniste, avec des affrontements difficiles à expliquer et étrangers à la colère sociale générée par la détérioration des conditions de vie provoquée par les gouvernements capitalistes. C’est pourquoi il s’agit ici d’un appel à la réflexion.
Nous comprenons que d’exposer ouvertement et clairement les divergences théoriques et politiques devant le peuple et les travailleurs est une nécessité et une de nos traditions. Mais cela doit se faire sans chicaneries, ni excès, et dans un esprit constructif.

Régler des divergences politiques ou tactiques syndicales dans le cadre d’un conflit en recourant à l’arrogance ou à la violence est un acte condamnable et inacceptable qui ne doit pas être passé sous silence, quel que soit l’agresseur. Mais cela ne doit pas être transformé en un casus belli servant de prétexte pour prendre des décisions de rupture ou régler des divergences interpartis à l’autre bout du pays, allant jusqu’à présenter des listes opposées, affaiblissant ainsi des forces communes laborieusement constituées au fil des années. C’est sur les lieux de travail ou dans les cercles militants où des faits condamnables se sont produits que les organisations sociales et syndicales doivent en débattre et les résoudre, avec une large participation démocratique des personnes concernées, sans que les partis ne se substituent aux instances (syndicats, commissions internes, délégués, groupements) de la classe ouvrière.
La création et la pérennité du FITU ont été et restent une conquête unitaire qui, malgré ses insuffisances et la limite que représente son caractère essentiellement électoral, a permis, pendant plus de quinze ans, de former un pôle de gauche qui s’est opposé à tous les gouvernements capitalistes qui se sont succédé, gagnant une représentation parlementaire croissante et visible. Une visibilité et un prestige sans précédent pour la gauche, sous la houlette de notre camarade Myriam Bregman. Avec courage et détermination, elle a réussi à faire en sorte que des millions de travailleurs et de travailleuses écoutent attentivement ses dénonciations du gouvernement d’extrême droite rapace, et à faire croître l’adhésion et la sympathie envers les propositions anticapitalistes, féministes et socialistes qu’elle avance, comme elle le dit si bien, « sans modération ».
C’est pourquoi nous avons aujourd’hui la possibilité de mettre sur pied une grande alternative politique, aux côtés de milliers et de milliers de camarades qui font partie ou non du FITU, et d’offrir un espace d’organisation et de lutte aux millions de péronistes qui ne sont pas disposés à suivre la dérive vers la droite du Parti justicialiste, et même à ceux qui, ayant cru que Milei mettrait fin à la « caste » pour tout changer, le rejettent aujourd’hui parce qu’il gouverne au profit des ultra-riches et des monopoles étrangers et qu’il fait preuve de servilité envers Trump.
Cela exige que le Bureau national du FITU – et les partis qui le composent – se tournent vers un horizon stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’une prochaine élection et de la lutte de résistance contre les agressions de Milei. Il s’agit de présenter une alternative de gouvernement de la classe ouvrière et du peuple avec la gauche, contre les milliardaires et leurs castes politiques et patronales. Il s’agit de fonder une Deuxième République ouvrière et populaire, et une Deuxième Indépendance, nationale et continentale, émancipée des griffes du FMI et de l’impérialisme.
C’est pourquoi la division du FITU pour les prochaines élections de Bariloche nous préoccupe [en vue des élections locales de novembre dans la ville de Bariloche, le FITU a éclaté avec, d’un côté, le PST et le MST, et de l’autre le PO et Izquierda Socialista, NDT]. C’est un très mauvais signal, injustifiable et incompréhensible aux yeux du peuple. Nous appelons à inverser cette tendance et à retrouver la voie de l’unité indispensable. Celle-ci doit partir dès aujourd’hui d’un appel à l’action et à l’organisation commune. L’appel à une « Marche de la colère » en septembre va dans la bonne direction et les initiatives dans ce sens peuvent être multiples.
Mettons en place des comités unifiés regroupant les militants du FITU et de toutes les organisations, collectifs et individus, les militants politiques sans parti, les syndicalistes, les acteurs sociaux, les intellectuels, les associations de quartier, les écologistes, les étudiants, les jeunes, les féministes et les personnes de toutes orientations sexuelles, afin de mener une campagne en faveur de Myriam Bregman comme présidente d’un gouvernement de gauche et des travailleurs. Nous devons mobiliser les millions de personnes attaquées par Milei et la caste au pouvoir, créer des espaces où elles puissent se sentir chez elles, dans un foyer commun qui les accueille fraternellement.
Un espace où chacun·e soit prêt·e à écouter et à débattre en profondeur d’une expérience, d’un programme et d’une stratégie qui nous englobent tous·tes et renforcent la lutte pour l’émancipation sociale.
Avec nos salutations fraternelles.


