Dans un article publié le 27 avril sur le site Kalewche [le « Kalewche » est un vaisseau fantôme mythologique dans la langue du peuple mapuche, NDT], Federico Mare et Nicolás Torre Giménez se disent « d’accord sur l’essentiel » avec la Lettre ouverte au Front de gauche d’Aldo Casas, Juan Pablo Casiello, Eduardo Lucita et Ariel Petruccelli, datée du 22 avril 2026 (disponible en français sur notre site), mais ils entendent « soulever quelques questions qui serviront de point de départ pour réfléchir à la situation actuelle en Argentine, et esquisser les grandes lignes d’un programme de transition possible pour l’Argentine du XXIe siècle, un pays qui occupe une place périphérique au sein du capitalisme mondial ».
Nous en avons extrait et traduit les passages qui nous paraissent les plus importants (Marx21.ch). Nous avons aussi publié en français la seconde Lettre ouverte des quatre mêmes auteurs, datée du 26 mai 2026, qui répond à un certain nombre de questions soulevées par le large débat public de leurs propositions.

La perspective d’un gouvernement des travailleurs est-elle réaliste ?
Si, par « radicalisation », les auteurs de la lettre ouverte font référence à l’orientation des politiques mises en œuvre au cours de ces deux premières années et demie du gouvernement Milei, et à une possibilité modérée de mener des transformations politiques dans le sens inverse dans un avenir proche, nous pouvons être d’accord. Si, en revanche, ils veulent dire par là que la société se serait radicalisée vers la droite et pourrait se radicaliser vers la gauche à court terme, alors nous devons émettre quelques réserves. S’il est possible de parler avec une certaine justesse d’un glissement relatif vers la droite des majorités sociales en Argentine (les derniers résultats électoraux permettraient une telle interprétation), nous estimons que cela ne répond pas, dans la plupart des cas, à une conviction profonde ni à une défense catégorique de l’idéologie de droite du « mileísmo » (et encore moins à cela).
Tout comme la victoire du minarchiste [conception libertarienne selon laquelle l’État légitime devrait être minimal, NDT] aux allures de libérateur était due en grande partie à ce que nous considérons comme un malentendu, encouragé et instrumentalisé par l’extrême droite elle-même (comment appeler autrement cette illusion, partagée par de larges secteurs des classes populaires, selon laquelle l’application des idées d’extrême droite de Milei pourrait déboucher sur une amélioration de leurs conditions matérielles d’existence ?), eh bien, un autre malentendu, de nature très différente, mais avec un fond idéologique commun, est selon nous en train de se produire actuellement.
Bien que nous soyons convaincus que le FITU est la force politique existante en Argentine qui représente le mieux les intérêts de ses travailleurs et des classes populaires dans leur ensemble, nous ne pensons pas que la bonne image de Myriam Bregman dans les derniers sondages résulte d’une prise de conscience soudaine de ces mêmes secteurs quant à leur situation de classe et aux intérêts qui y sont associés, c’est-à-dire d’une prétendue radicalisation à gauche de la société argentine. Nous pensons que cette appréciation de sa personnalité – qui peut aller de la simple sympathie à un soutien plus ferme – obéit en grande partie à des motivations d’une autre nature, plus symboliques et morales que matérielles et politiques.
Myriam Bregman est reconnue – principalement et, plus ou moins par ordre décroissant d’importance – comme une militante cohérente et aux convictions fortes, qui ne cherche pas à s’enrichir (contrairement à ce qui est le cas pour la grande majorité des politiciens de « la caste », perçus comme corrompus), qui a toujours défendu la même cause (celle des travailleurs et des couches les plus défavorisées de la société), et qui ne s’adapte pas de manière caméléonesque au pouvoir en place (comme cela a été le cas pour une bonne partie des dirigeants péronistes, radicaux et d’autres forces politiques), une combattante infatigable, toujours présente dans la rue, prête à s’opposer physiquement à la brutalité des forces répressives argentines, qui fait passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers, etc.

Nous pensons que la cause principale qui sous-tend les deux formes de ce que nous appelons « le malentendu » est l’« honnêtisme », c’est-à-dire la conviction que c’est la corruption des politiciens, plutôt que la politique économique néolibérale – en particulier – et le système capitaliste – en général –, qui est à l’origine des malheurs matériels des classes populaires. C’est pourquoi les militants de gauche devraient concentrer une grande partie de leurs efforts de propagande et de sensibilisation à faire comprendre que le petit vol (la corruption des politiciens) n’est qu’un épiphénomène du grand pillage économique mené par les classes possédantes (exacerbé par le gouvernement de Milei), et que c’est là que réside la « racine du mal » des difficultés du peuple travailleur. Bien sûr, la dialectique et la rhétorique de Bregman, ses traits d’esprit et ses ironies, son humour corrosif, sa vivacité verbale pour répondre et son style décontracté, populaire et même effronté (sans jamais être vulgaire, ni débridé, ni violent comme le démagogue furieux qu’est Milei) ont également une incidence sur la perception de sa personnalité.
Il en va de même pour d’autres figures de la gauche ou du progressisme qui suscitent le soutien de larges majorités dans d’autres régions, comme Zohran Mamdani à New York et Zack Polanski en Grande-Bretagne [président du Parti vert, NDT]. En somme, Bregman est une figure qui rayonne de ce qu’on appelle en politique le « charisme ». Même si nous considérons qu’il s’agit – du moins pour la plupart d’entre eux – de qualités de communication que la gauche doit cultiver pour susciter la sympathie populaire (sans pour autant tomber dans le personnalisme ou le populisme, et encore moins dans le caudillisme), nous ne voyons pas en quoi la reconnaissance sociale dont elle bénéficie est liée aux idées anticapitalistes qu’elle défend (si seulement c’était le cas !). C’est pourquoi nous estimons que ce n’est pas tant le contenu politique de la personnalité de Myriam Bregman qui suscite l’intérêt populaire, mais plutôt – malheureusement – sa manière d’être. Pour gagner le soutien de la classe ouvrière, ce style de communication doit servir à transmettre clairement, dans un langage simple et avec force, ce que nous proposons concrètement et ce qu’implique dans la pratique un gouvernement issu de, par et pour les grandes majorités.
Même si cette sympathie majoritaire envers l’une des principales figures de proue du FITU pourrait, le cas échéant, se traduire par des votes lors de futures élections (et, en ce sens, la gauche doit sans aucun doute tirer parti de cette sympathie et la mettre à profit), nous ne pensons pas qu’elle soit suffisante pour mobiliser ces mêmes sympathisants lorsqu’il s’agira de soutenir un éventuel gouvernement de gauche radicale. Cela se reflète en partie dans le fait que les mêmes sondages qui indiquent une image positive de sa personne auprès de 50 % de la société lui attribuent une intention de vote d’un peu moins de 10 %.
En bref, nous ne pensons pas que les fluctuations de l’électorat de la droite vers la gauche du spectre politique (ce qu’on a appelé « le pendule argentin », tant sur le plan économique que politique) répondent à des changements de convictions politico-idéologiques (ou, si l’on veut, à des fluctuations entre des moments de conscience de classe et des moments de fausse conscience), mais qu’elles s’apparentent plutôt à des gestes désespérés du peuple argentin qui, dans certains cas, parcourt un cycle allant de l’illusion à la désillusion, mais qui, dans d’autres, reste ancré dans le scepticisme politique et opte simplement pour ce qui est perçu comme « le moindre mal », s’accroche – avec plus ou moins de conviction – à certaines personnalités et à certains partis, qui promettent ce qu’ils ne sont pas en mesure de tenir – améliorer la vie des grandes majorités – simplement parce que les politiques économiques qu’ils mettent en œuvre ne vont pas dans ce sens, c’est-à-dire parce qu’ils ne sont pas disposés à toucher aux intérêts de ceux qui s’enrichissent aux dépens du peuple travailleur. Et les erreurs de l’électorat – car oui, le peuple se trompe bel et bien lorsque les majorités votent contre leurs propres intérêts – sont largement liées à ce que Caparrós [Martí Caparrós est un journaliste argentin, NDT] a appelé l’« honnêtisme », et que l’un d’entre nous a analysé en détail ailleurs.

L’échec retentissant du gouvernement [Alberto] Fernández-[Cristina] Fernández (2019-2023), le non-respect de la plupart de ses promesses électorales (en partie dû à la crise pandémique et à une sécheresse historique, à vrai dire), accompagné de déceptions antérieures et de l’accent mis par les médias hégémoniques sur les affaires de corruption, a été la principale raison du choix populaire en faveur du bourreau du prolétariat argentin, de l’outsider à la tronçonneuse. À cette occasion, le pendule s’était trop déplacé vers la droite, traçant une trajectoire allant du centrisme du soi-disant « Frente de Todos » à l’extrême droite miléiste. S’il est vrai que le désenchantement actuel face au nouveau visage des vieilles et néfastes recettes néolibérales de toujours pourrait pousser l’électorat vers une option de gauche, voire anticapitaliste (c’est-à-dire qu’il y aurait une réelle possibilité que le pendule, après avoir parcouru une plus grande distance vers la droite, décrive cette fois-ci une trajectoire plus marquée dans la direction opposée), il importe de veiller à ce que l’abus de la métaphore ne nous conduise pas à des conclusions hâtives. Car il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi.
Il n’y a ici aucune loi d’airain. Nous ne parlons pas de physique, mais de politique. La gauche aurait encore beaucoup à faire pour transformer cette image positive de Bregman en un soutien plus ou moins conscient et déterminé à un projet de gauche anticapitaliste. Si les conditions objectives d’une transformation révolutionnaire de la société sont réunies, comme la paupérisation généralisée et la concentration de la richesse entre quelques mains, il manque encore que les conditions subjectives passent du « en soi » (désillusion, lassitude, colère) au « pour soi » (volonté révolutionnaire). Ce passage suppose de dépasser la morale conservatrice de l’« honnêteté » bourgeoise grâce à la prise de conscience, à la mobilisation et à l’auto-organisation du prolétariat.
Renforcer la gauche anticapitaliste et obtenir le soutien de larges secteurs sociaux
Comme le souligne notre camarade Ariel Petruccelli (conversation personnelle), même si tous les modèles organisationnels du passé se sont avérés problématiques (il suffit de penser à la bureaucratisation des partis), il faut partir des organisations que nous nous sommes données, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Et, à partir de celles-ci, élargir et construire davantage d’espaces communs. Ce n’est que par l’action collective que s’ouvriront de nouvelles possibilités, des formes d’organisation de la classe ouvrière plus avancées. Il s’agit de créer, non pas ex nihilo, mais à partir de ce que nous avons construit jusqu’à présent.
Nous avons le FITU avec ses partis et ses militants, mais il y a aussi les sympathisants du Front, dont beaucoup sont regroupés au sein de différentes sortes d’organisations ou de groupes d’appartenance, participant à des syndicats et à des assemblées plus ou moins permanentes (comme l’Assemblée populaire pour l’eau de Mendoza, l’Assemblée des intellectuels socialistes, entre autres), au sein d’associations culturelles et de quartier de toutes sortes, de collectifs féministes ou de minorités sexuelles, de groupes étudiants, d’organismes de défense des droits de l’homme, d’organisations autochtones, du collectif des personnes en situation de handicap, et bien d’autres encore.
Or, le FITU devrait s’élargir pour inclure d’une manière ou d’une autre les innombrables sympathisants de gauche, travailleurs et étudiants qui soutiennent et votent pour le Front de gauche, mais qui n’ont aucun lien organique avec celui-ci. Tant au sein du FITU que des multiples collectifs de base, il faudrait promouvoir la création de comités de lutte antisystème et de discussion sur des mesures concrètes, tant pour s’opposer aux assauts de l’extrême droite au pouvoir que pour améliorer les conditions d’existence de la classe ouvrière dans son ensemble, ici et maintenant.

En d’autres termes, il faut penser à la fois à la résistance et à l’offensive. Et, ce qui est fondamental, il faut jeter des ponts entre les différents lieux de lutte. L’offensive néolibérale et ploutocratique contre les travailleurs a déclenché des milliers de petits foyers de résistance dans les usines, les organismes publics, les écoles, les universités, les hôpitaux et dans les rues. Ces foyers sont très probablement voués à l’échec face à l’offensive néolibérale s’ils ne s’articulent pas en un front unifié, et si des mesures de lutte ne sont pas organisées pour coordonner tous les affrontements en une grande bataille contre le « mileísmo », mais surtout contre les pouvoirs économiques que le « mileísmo » représente.
Nous savons que les partis de gauche participent à de nombreuses luttes, et nous savons que c’est cet engagement militant qui a contribué à élargir le soutien social dont bénéficie le FITU. Par conséquent, cela ne doit pas être interprété comme un reproche adressé aux partis révolutionnaires, mais plutôt comme un appel lancé à toutes les organisations et à tous les espaces de gauche (parmi lesquels nous incluons le Collectif Kalewche) à mettre de côté les querelles sectaires, les divergences doctrinales mineures et les orgueils personnels, afin de réfléchir ensemble à un programme minimum pour la classe ouvrière, et pour nous doter de structures transversales capables d’organiser la résistance, tout en posant les premières pierres d’une offensive démocratique radicale contre la logique du capital.
De larges pans de l’électorat péroniste sympathisent avec le FITU et avec Myriam Bregman, mais estiment soit que la gauche est trop utopiste ou sectaire, soit qu’il est possible de donner un visage humain au capitalisme. Notre tâche consiste à leur démontrer, tant dans la pratique qu’en théorie, que, d’une part, nous ne sommes pas sectaires et que nous sommes disposés à débattre sans chicaneries tant des doctrines que des mesures politiques concrètes ; et d’autre part, que le capital peut faire quelques concessions lorsqu’il voit son hégémonie menacée, mais qu’en période de force (comme celle que nous traversons actuellement), il révèle sa véritable nature antihumaine.
Au moins en théorie, il ne faudrait pas grand-chose pour convaincre un kirchnériste désabusé, susceptible de voir d’un œil favorable Myriam Bregman, que si sa principale dirigeante politique est en prison, c’est parce que la soif de pouvoir du monde économique est si grande, si grande, que les grands patrons ne sont même pas disposés à supporter les timides réformes du péronisme, alors qu’ils peuvent réaliser leur rêve le plus fou grâce à Milei (du moins jusqu’à présent, puisqu’ils semblent chercher un remplaçant à court terme) et aller jusqu’au bout. Si le « mileísmo » a été « utile » à quelque chose – si l’on nous permet cette figure de style –, c’est bien pour mettre à nu le véritable visage inhumain du pouvoir économique.
Cependant, cette expansion vers l’extérieur – ou centrifuge – du FITU parmi les masses, parmi les bases, où se tisserait un vaste réseau multisectoriel de soutien politique entre sympathisants, militants indépendants et collectifs apparentés sans affiliation partisane, bien que très nécessaire, voire indispensable, n’est pas suffisante. Elle doit aller de pair avec une consolidation vers l’intérieur – ou centripète – au niveau des cadres, au niveau des avant-gardes. Pour réussir, il nous semble que le FITU a besoin d’une plus grande cohésion et d’une plus grande force interne, d’une meilleure coordination des efforts, c’est-à-dire qu’il doit dépasser la forme embryonnaire du « frontisme » électoral, trop laxiste, alourdie par les querelles sectaires et les disputes fractionnelles. […] Quinze ans se sont écoulés depuis, et pourtant, les séquelles de cet accouchement aux forceps ne semblent pas avoir été surmontées, du moins pas totalement. Le sectarisme et le fractionnalisme continuent de freiner le développement du FITU.

Il ne s’agit bien sûr pas d’éradiquer les divergences saines et les débats constructifs, ni de supprimer la dimension agonistique ou compétitive de la politique (qui est inévitable et peut même apporter des avantages), mais d’éviter que les divergences et les discussions ne dégénèrent au point de dévorer la fraternité socialiste révolutionnaire. Comme le dit un vieux proverbe : l’union fait la force. Mais comment parvenir exactement à cette plus grande cohésion interne du FITU, avec quelle formule précise et concrète, nous ne le savons pas. Un front qui ne soit pas purement électoral, doté d’une architecture collective plus solide pour une action commune, est-il possible ?
Serait-il peut-être judicieux de créer un parti unifié ? Et si cette dernière option s’avérait appropriée – ce dont nous ne sommes pas du tout sûrs –, vaudrait-il mieux opter pour une fusion totale ou pour un parti à tendances ? Une fusion totale comporte le risque que « le plus gros poisson avale les plus petits », le danger d’une unanimité homogénéisante, dépourvue de la sève vitale de la diversité. Un parti à tendances pourrait, peut-être, finir par reproduire les mêmes problèmes que les fronts : la désunion fractionnelle, la discorde sectaire (un peu comme « le même chien avec un autre collier »). Nous ne sommes sûrs que d’une chose : il n’y a pas de panacée a priori. Il faudra apprendre et choisir à la lumière de l’expérience pratique, sans dogmatisme.
Quelles propositions à court terme en faveur de la classe travailleuse ?
S’il faut préciser que notre objectif à long terme est d’abolir le capitalisme – en tant que système économique fondé sur l’exploitation du travail d’autrui, où l’immense majorité fournit la main-d’œuvre tandis qu’une poignée en tire les bénéfices –, nous devons tenter de rallier la classe ouvrière à la gauche grâce à des propositions concrètes visant à opérer un transfert immédiat de ressources économiques des plus riches vers les plus démunis. Si la gauche ne parvient pas à faire clairement comprendre que son objectif est – non seulement à long terme, mais aussi dans l’immédiat – d’opérer un saut qualitatif dans la vie des grandes majorités, elle ne parviendra pas à transformer l’image positive de Myriam Bregman en voix lors des élections, ni – encore moins – en soutien populaire par la suite, en cas de victoire de la gauche, lorsqu’il faudra résister à l’offensive destituante du capital contre le peuple travailleur (fuite des capitaux, lock-out patronaux, panique bancaire, boycott fiscal, campagnes médiatiques de désinformation et de diffamation, opérations de « lawfare » [utilisation du droit, des tribunaux et des procédures judiciaires comme instruments de lutte politique, NDT], mutineries de policiers, tentatives de coup d’État des forces armées, etc.).
Pour qu’une insurrection populaire en défense du FITU se produise, et éviter ainsi ce qui est arrivé à l’Unité populaire d’Allende au Chili, il faudrait que le gouvernement de gauche mette en œuvre, dès son arrivée au pouvoir, un programme de réformes minimales et de mesures concrètes qui lui assurent le soutien des masses. Il est peu probable que le peuple se rebelle parce que le FITU n’est pas autorisé à socialiser les moyens de production, mais il est plus probable qu’il le fasse si un gouvernement ayant pris des mesures concrètes en faveur du peuple est déstabilisé par l’establishment. Il n’est nullement certain qu’il y ait une insurrection populaire pour défendre un programme maximal anticapitaliste à long terme, bien qu’il soit probable qu’une insurrection populaire se produise pour défendre un programme minimal en faveur de la classe ouvrière à court terme.
Ces mesures concrètes devraient être discutées au sein de la base, dans les comités d’usine, lors des assemblées sur les lieux de travail, sur les places publiques, tant par la classe ouvrière formelle que par le précariat. Certaines de ces mesures n’auront de sens que dans le cadre d’un programme de transition, d’autres seront plus permanentes. Certaines sont faciles à esquisser a priori, d’autres émergeront des assemblées : un revenu minimum garanti dépassant largement le panier de la ménagère, le gel des loyers, la suppression de la TVA sur les denrées alimentaires et autres produits de première nécessité, pour n’en citer que quelques-unes.

Pourquoi les entreprises de plateformes numériques (Rappi, Pedidos Ya, Uber, Cabify, etc.) ne fourniraient-elles pas elles-mêmes, à leurs frais, des véhicules et du carburant aux livreurs et aux chauffeurs ? Et si elles se chargeaient de garantir des sanitaires, une assurance maladie, des congés payés et une retraite à leurs « partenaires entrepreneurs », comme elles aiment les qualifier pour masquer la relation de travail ? Si de nombreux travailleurs des plateformes ont « adhéré » au discours individualiste de Milei, c’est parce qu’ils n’ont jamais eu de droits, parce qu’ils n’ont jamais connu les avantages du collectif, parce qu’ils ont toujours été seuls et ont dû, en effet, « se débrouiller seuls ».
Et que faire du capital concentré ? On pourrait prélever des impôts élevés sur la fortune, sur les logements inoccupés, avec expropriation immédiate en cas d’évasion fiscale. On pourrait même prélever un impôt extraordinaire sur les bénéfices tout aussi extraordinaires que certains secteurs ont réalisés ces dernières années, notamment pendant la pandémie et pendant la période du grand pillage miléiste, principalement dans le secteur financier, l’agroalimentaire, l’exploitation minière et l’extraction d’hydrocarbures. Il faudra également réfléchir à ce qu’il convient de faire des forces armées et de sécurité, source de menaces probables pour une démocratie en transition vers le socialisme. Et bien d’autres choses encore. Il s’agit bien sûr de mesures à court terme, qui devraient être compatibles avec une transformation révolutionnaire à long terme permettant de concrétiser l’utopie du communisme.
* Extrait d’un article paru le 27 avril sur le site Kalewche. Notre traduction de l’espagnol.
Federico Mare est un historien, essayiste et enseignant argentin installé à Mendoza. Il travaille sur l’histoire sociale et politique, les mouvements sociaux et la philosophie. Il est notamment l’un des fondateurs de La Hidra de Mil Cabezas, projet consacré à l’histoire des mouvements sociaux, et collabore à diverses revues de la gauche intellectuelle argentine.
Nicolás Torre Giménez est un écrivain et essayiste argentin de Mendoza. Il collabore notamment à Kalewche et Corsario Rojo, et participe à l’Asamblea de Intelectuales Socialistas. Ses écrits portent notamment sur le marxisme, la philosophie et la théorie politique.


