La semaine dernière, nous avons publié la version française de la Lettre ouverte du 22 avril de quatre militants et intellectuels de la gauche révolutionnaire argentine, Aldo Casas, Juan Pablo Casiello, Ariel Petruccelli et Eduardo Lucita,aux partis du Front de gauche et des travailleurs argentin (FITU). En introduction de cette première Lettre, nous avons présenté ses quatre auteurs, ainsi que les partis du Front de gauche et des travailleurs (FITU).
Le 26 mai, ces mêmes auteurs ont publié une seconde Lettre ouverte qui revient sur les débats que leur démarche initiale a suscités. Celle-ci met le doigt sur quatre difficultés auxquelles leur proposition fait face en tentant d’y apporter des réponses :
- La popularité de Myriam Bregman — la personnalité la plus populaire du FITU, ne peut se transformer en soutien de masse à un gouvernement des travailleurs que si elle se traduit en force organisée —
- La gauche anticapitaliste à l’échelle internationale est sur la défensive depuis plusieurs décennies. Comment peut-elle reprendre le chemin de l’offensive ?
- En même temps que reprendre le chemin de l’offensive, il faut qu’elle passe de la politique avant-gardiste à laquelle elle est accoutumée à une politique de masse à orientation révolutionnaire, ce qui représente une profonde mutation.
- Comment transformer l’unité électorale de quatre partis de cadres à une unité dans l’action en direction d’autres organisations politiques et « d’un archipel très vaste et hétéroclite de mouvements sociaux fragmentés en d’innombrables groupes » ? Comment développer des « comités de base pour un gouvernement des travailleurs » ?
Nous reproduisons ci-dessous la version française de ce texte.
En parallèle, nous publions les extraits des réflexions de deux militants et intellectuels anticapitalistes argentins, Federico Mare et Nicolás Torre Giménez, à propos de la Lettre ouverte du 22 avril et de la démarche de ses auteurs.
La gauche face à un défi de taille (2)
Quelques réflexions sur les tâches qui nous attendent
26 mai 2026
Chères camarades, chers camarades,
Il y a un peu plus d’un mois, les soussignés ont rendu publique une lettre ouverte adressée aux organisations du FITU, mais destinée à l’ensemble de la gauche révolutionnaire argentine, que nous avons intitulée « La gauche face à un grand défi ». Ce texte a eu un retentissement qu’aucun des signataires n’aurait pu imaginer, non pas tant, évidemment, en raison de ses mérites intrinsèques, mais parce qu’il abordait un sujet urgent qui occupe déjà l’esprit de toutes les personnes et de toutes les organisations que l’on peut, au sens large, considérer comme appartenant à la gauche. Outre les nombreux textes rédigés tant pour soutenir que pour débattre de la lettre ouverte, il convient de souligner que trois des organisations membres du FITU (MST, IS et PTS) ont publié le texte dans leurs organes de presse et ont réservé un accueil globalement favorable à la proposition de former des comités de base en faveur d’un gouvernement des travailleurs.
À cet égard, l’organisation à laquelle appartient notre camarade Myriam Bregman – le PTS – a lancé un appel public intitulé « Tu es indispensable », auquel nous quatre avons adhéré. Nous l’avons fait parce que nous considérons qu’il s’agit d’un premier pas visant à organiser ce nombre croissant de citoyennes et de citoyens qui voient en Myriam une alternative de gouvernement. Cet appel a toutefois fait l’objet de diverses objections, certainement légitimes. De nombreux camarades ont estimé qu’il aurait été préférable que cet appel émane du FITU dans son ensemble. C’est possible. Mais rien ne garantit qu’un consensus aurait pu être atteint rapidement et, en tout état de cause, le temps est une variable loin d’être négligeable dans la période vertigineuse que nous traversons. Que cette première initiative ait été mieux ou moins bien préparée, le fait est que le processus est désormais enclenché et que l’appel à la création de comités de base invite toutes les forces et toutes les personnes qui adhèrent à la perspective d’un « gouvernement des travailleurs ». L’appel invite également à participer à la discussion cruciale sur la manière d’ériger une force politique, un « parti de la nouvelle classe ouvrière » ou un « nouveau mouvement historique », dont les contours semblent pour l’instant vagues, mais qui méritent d’être analysés et débattus sérieusement.

Dans ce qui suit, nous souhaitons partager publiquement notre point de vue sur ces tâches si importantes, en approfondissant ce que nous avons exprimé dans notre première intervention.
Nous commencerons par rappeler un aspect très particulier du contexte actuel qui n’a d’équivalent dans aucune expérience récente : une personnalité publique appartenant à une organisation et à un front de gauche révolutionnaire (c’est-à-dire clairement distincts des variantes « progressistes », « réformistes » ou « populistes » qui ont été les plus courantes ces dernières années) qui bénéficie d’un taux d’image positive aussi élevé et d’une intention de vote en hausse est un phénomène sans précédent dans aucune expérience même vaguement comparable.
Cet « état d’esprit », pour ainsi dire, offre des possibilités inestimables, mais ne garantit pas en soi qu’il se transforme en une force politique organisée ni qu’il donne lieu à un tournant durable : nous savons qu’il peut s’agir d’un phénomène éphémère. Le défi consiste à lui donner une cohérence politique et une solidité organisationnelle, dans un contexte général qui reste favorable en raison de l’effondrement du gouvernement de Milei et de la paralysie, des querelles internes et du virage à droite du péronisme. La première tâche consiste donc à « organiser la sympathie », comme on commence déjà à le dire couramment. Cependant, cette tâche n’est pas simple, pour quatre raisons – quatre difficultés – que nous souhaitons mettre sur la table afin de réfléchir collectivement à la manière de les affronter de la façon la plus fructueuse dans un sens révolutionnaire.
La première difficulté est que, bien qu’il soit impossible de la mesurer avec certitude, on peut supposer qu’une part considérable de cette sympathie est déterminée par des logiques aussi changeantes que superficielles, associées aux dynamiques de la culture audiovisuelle en général et des « réseaux sociaux » les plus récents en particulier (et surtout par ce que Federico Mare appelle habituellement l’« honnêtisme » : l’attribution d’un poids explicatif excessif à la corruption ou à l’absence de corruption). Pour éviter que cette sympathie ne se disperse et ne change éventuellement d’orientation, il est nécessaire (bien que cela ne soit pas suffisant) qu’une grande partie de ces personnes s’organise. Et il ne faut pas perdre de temps. L’« état d’esprit » doit céder la place à un « état d’organisation », même minime, non seulement pour éviter la dilution, mais plus profondément parce qu’il n’y a pas de changement véritablement révolutionnaire sans une large participation consciente des masses populaires.

Cela nous ramène à la deuxième difficulté. La gauche révolutionnaire, non seulement dans notre pays mais dans le monde entier, est sur la défensive, sur tous les fronts, depuis des décennies. Il y a quelques années, après la crise de 2008, on a commencé à entrevoir que, au moins dans le domaine intellectuel, des brèches pourraient s’ouvrir, permettant une attitude plus offensive. Le prestige des économistes du courant dominant s’est effondré et le nom de Marx a commencé à être réhabilité sur le plan intellectuel. Mais l’essentiel des mouvements sociaux revendicatifs – ce que l’on peut appeler un peu vaguement la « gauche sociale » – est resté prisonnier d’approches soit étroitement partielles, concentrées sur des causes ou des revendications particulières, soit (lorsqu’elles avaient un caractère plus « politique ») à peine réformistes.
Sur le plan syndical, la gauche à vocation révolutionnaire a continué à n’avoir qu’un poids généralement modeste, dans un contexte mondial marqué par une tendance à la baisse des taux de syndicalisation. Sur le plan électoral, les alternatives populistes ou néo-réformistes, sans parler des alternatives néolibérales ou néoconservatrices, ont connu un bien meilleur succès. La situation actuelle en Argentine offre donc la possibilité tout à fait rare de se trouver dans une position permettant d’adopter une attitude offensive, avec des chances d’occuper le centre du ring, après des décennies passées au pied des cordes à encaisser coup sur coup. Mais, bien sûr, cela impose des changements politiques auxquels nous ne sommes absolument pas préparés. Il n’est pas facile d’abandonner l’attitude défensive pour adopter une attitude plus offensive. Mais si nous voulons changer le monde, il faudra le faire.
La troisième difficulté tient au fait qu’une attitude offensive n’a aucun fondement sans la possibilité de mener une politique de masse. La gauche argentine se trouve face à cette possibilité, qui lui était encore interdite hier encore. Du fait de l’évolution des circonstances et grâce à ses propres mérites, elle est en mesure de commencer à mener une politique de masse à orientation révolutionnaire. Que cela soit possible ne signifie pas que ce soit simple, ni que cela aboutisse inévitablement. Et relever les défis d’une politique de masse impliquera d’introduire des changements (sur lesquels il y aura beaucoup à discuter), étant donné que la culture de gauche dans laquelle nous avons été formés est ancrée dans une politique plutôt orientée vers des « avant-gardes » ou des secteurs socialement restreints.
La quatrième difficulté – et non la moindre – concerne la nécessité de l’unité. Une véritable politique de masse exige des niveaux élevés d’unité, de fraternité et de générosité. Il serait souhaitable que nous puissions avancer dans des discussions sereines et sans préjugés à ce sujet. Un bon point de départ consiste à reconnaître le fait purement empirique que toutes les modalités organisationnelles connues à ce jour ont montré leurs limites. Il n’existe pas de modèle incontestable à reproduire et personne ne dispose d’une feuille de route pour ce territoire inexploré. Il est presque certain que nous devrons faire preuve d’inventivité, à la lumière d’une connaissance approfondie des avantages et des inconvénients des expériences connues. Pour l’instant, ce que nous avons en Argentine, c’est une coalition électorale de partis de cadres qui affichent quinze ans et demi d’unité soutenue (une réussite non négligeable dans la tradition trotskiste, sans équivalent dans d’autres pays), un petit groupe d’autres organisations politiques et un archipel très vaste et hétéroclite de mouvements sociaux fragmentés en d’innombrables groupes.
À notre avis, les « comités de base pour un gouvernement des travailleurs : Myriam Bregman présidente » devraient s’orienter vers la convergence d’un large arc englobant les militants des quatre forces du FITU, d’autres organisations politiques qui se trouvent en dehors de la coalition mais partagent des objectifs ultimes communs (comme par exemple le Nuevo MAS, Política Obrera, Convergencia Socialista ou « Vientos del Pueblo », entre autres), une bonne partie de la grande masse des électeurs du FIT-U qui soutiennent le front mais qui, comme l’a dit Alejandro Bodart dans son discours devant le congrès du MST, « ne se plient aux exigences d’aucun des partis », ainsi qu’une grande partie de l’archipel d’organisations et de personnes qui structurent les divers « mouvements sociaux ». Il serait particulièrement important d’appeler et d’ouvrir les portes à celles et ceux qui, déçus par un péronisme incapable de faire face à Milei et qui vire chaque jour davantage à droite, regardent avec sympathie et espoir Myriam et le projet résolument anti-patronal et de gauche porté par le FITU. Il ne faudrait pas non plus exclure d’éventuels électeurs de Milei issus des classes populaires qui se sentent inévitablement floués.

Si toute cette énergie militante parvenait à converger vers des espaces communs capables de mener à bien diverses tâches, nous serions sur le point d’amorcer une transformation de la situation politique bien plus substantielle qu’un simple changement d’humeur ou de préférences électorales. Les espaces communs nous semblent plus puissants qu’une multitude d’espaces séparés : non seulement en raison de leur plus grand potentiel de mobilisation, mais aussi parce qu’ils peuvent servir de cadre à des débats ouverts, à condition qu’une attitude constructive y soit adoptée. Il y a beaucoup à faire. Comme l’a récemment déclaré Emilio Albamonte, dirigeant historique du PTS, dans une interview : « Il faut se creuser la tête partout pour réfléchir à l’activité qui parvient à enthousiasmer le plus de camarades ; réfléchir à l’activité capable de politiser, de faire avancer l’organisation et de mobiliser. Il ne s’agit pas nécessairement d’activités de lutte au sens strict, cela peut être des discussions idéologiques, ou encore des activités sociales. » D’autre part, nous continuons à considérer comme indispensable l’élaboration de propositions plus concrètes que celles disponibles jusqu’à présent pour chacun des aspects de la réalité qu’un éventuel gouvernement des travailleurs devrait aborder. On peut se demander s’il vaut mieux traiter cela au sein même des comités ou parallèlement à ceux-ci. Mais nous jugeons indispensable d’aborder ces questions.
Tout en nous consacrant à toutes ces activités, nous ne devons pas cesser d’évaluer les multiples possibilités que la dynamique sociale et politique actuelle peut ouvrir. Au cœur de cette crise, on ne peut exclure de grandes luttes au centre de la scène politique, comme celles qui ont lieu aujourd’hui dans certaines provinces, ni même des soulèvements ou des révoltes (comme chez nos voisins boliviens). Une gauche unie et organisée pourra, en tout état de cause, intervenir avec plus d’efficacité tant dans un processus électoral que dans les mobilisations de rue.
Après des années de dispersion, nous avons devant nous le défi de rechercher des niveaux significatifs d’unité. Si nous y parvenons, nous pourrons transformer une partie de la sympathie générale envers Myriam Bregman en diffusion de l’idéologie socialiste et de la perspective révolutionnaire à une échelle inimaginable il y a peu de temps encore. Telle est la tâche que l’ensemble de la gauche doit aborder de manière concertée, sans sectarisme ni auto-proclamation, en donnant la priorité à la cause commune.
Nous savons que les élans d’unité se heurteront aux inerties de nombreuses années de construction bien plus fragmentées. Non seulement celles des partis, mais aussi celles des mouvements sociaux. Il faudra sortir de notre zone de confort, de l’interaction étroite avec celles et ceux qui pensent de manière trop similaire. Nous pouvons y parvenir, mais ce ne sera pas simple et il faudra faire preuve de patience au milieu de ce qui, on peut le supposer, seront des temps vertigineux.
Le défi est lancé : si nous parvenons à mettre en place partout des comités de base unitaires et autonomes – ce qui constitue pour nous une tâche prioritaire à laquelle il faut accorder la plus grande autonomie de développement –, ceux-ci pourraient constituer un excellent laboratoire politique, capable à la fois de diffuser une perspective révolutionnaire et de créer un espace où les problèmes colossaux que celle-ci doit aborder seront débattus sans dogmatisme et dans un esprit constructif, en explorant sans précipitation mais sans relâche les nouvelles formes d’organisation et d’action qui nous permettront de défier sérieusement le capitalisme dans le monde actuel.
Aldo Casas
Ariel Petruccelli
Eduardo Lucita
Juan Pablo Casiello


