La mort d’Abderrahim Fakir dans un quartier populaire de Bologne, ce dimanche 20 juillet, a soulevé l’indignation, conduisant des milliers de personnes à manifester pour exiger « Vérité et justice » ; cette mort rappelle celle de Georges Floyd à Minneapolis, en 2020…
Tirer dans le dos des voleurs
Le 15 juillet 2026, Mario Roggero est condamné définitivement à 14 ans et 9 mois de prison pour avoir tué deux des trois cambrioleurs qui avaient attaqué sa bijouterie, armés d’un pistolet-jouet et d’un couteau, alors qu’ils prenaient la fuite. Les images sont limpides : les braqueurs étaient déjà sortis, ne menaçaient personne et le bijoutier leur a tiré dessus à plusieurs reprises.
Toute la droite et l’extrême droite gouvernementales se presse autour de Roggero, qui demande la grâce présidentielle, déjà appuyé par le ministre de la Justice, Carlo Nordio, hors de tout cadre légal. Matteo Salvini dit réfléchir à le porter candidat aux prochaines élections afin de lui offrir l’immunité parlementaire. La Lega en profite pour déposer un projet qui lui tient à cœur depuis au moins les élections de 2018 afin d’élargir l’article 52 du Code pénal consacré à la légitime défense.
Le député Claudio Borghi a ainsi déposé cette proposition :
« Toute réaction à une action délictueuse est non punissable, indépendamment de la proportionnalité des moyens utilisés, de la persistance du danger et du caractère strictement défensif du comportement ».
Giorgia Meloni, quant à elle, s’est empressée de déclarer que la sentence était disproportionnée. Mario Roggero est devenu en peu de temps le « héros national » de la constellation de droite et d’extrême droite italienne, assise solidement au pouvoir faute d’oppositions sérieuses.
Quant à Elon Musk, il mène sur X campagne contre les juges italiens qui devraient « être emprisonnés » après avoir rendu ce verdict, dans la même veine que son soutien à Marine Le Pen (« le seul espoir pour la France »), victime selon lui de la justice hexagonale.

Montée de la violence policière
Le 17 juillet 2026, plusieurs centaines de personnes manifestent à Venise contre l’ambassadeur des États-Unis en Italie, Tilman Fertitta, dont le méga-yacht — 117 mètres de long, et 30 mètres de haut, aussi imposant qu’un immeuble de six étages — a jeté l’ancre en pleine Festa del Redentore, l’une des fêtes les plus importantes de la ville, empêchant en partie la population d’accéder aux feux d’artifice. Les manifestant·es, accoutrés de bouées pour enfants (grenouilles, licornes et autres tortues), sont chargés violemment par la police.
Le 19 juillet Abderrahim Fakir, 43 ans, de nationalité marocaine, arrivé de Casablanca en Italie à l’âge de 7 ans, est tué par deux policiers à Bologne, dans le quartier populaire du Pilastro ; là aussi, les images sont aussi limpides qu’insoutenables : blessé à la tête, en état confusionnel, il demande de l’aide, alors que deux policiers le maintiennent menotté, face au sol, après lui avoir aspergé le visage d’un spray au poivre ; quatre opérateurs sanitaires regardent sans intervenir cet homme mourir… Souvenez-vous « I can’t breathe » disait Georges Floyd, juste avant d’expirer à Minneapolis.

Le 20 juillet, après la mort violente d’Abderrahim Fakir, une marée humaine envahit les rues de Bologne convoquée par le maire du Parti démocrate, Matteo Lepore, pour exiger vérité et justice, alors que, pour la première fois depuis l’entrée en vigueur du Décret-loi sur la sécurité, voulu par le gouvernement Meloni, les policiers et les opérateurs sanitaires sont protégés par « le bouclier pénal » (une loi plus radicale sur la présomption de légalité des tirs des forces de l’ordre vient d’être votée par le Parlement français par 313 voix contre 199, appuyée par le RN, les Républicains et les macronistes). Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, s’est alors senti obligé de défendre que l’Italie n’était pas un « État policier »…
Permis de tuer ?
Comme l’explique Cecchino Antonini : « Le décret sur la sécurité élargit également le “bouclier pénal” pour les forces de l’ordre, c’est-à-dire les protections juridiques pour les agents qui commettent des infractions dans l’exercice de leurs fonctions en état de nécessité. Après les observations du président Mattarella, le gouvernement a précisé que cette protection ne concernait pas seulement les agents, mais toute personne se trouvant dans des conditions similaires. En effet, elle est formulée de manière plus prudente : toute personne qui commet un délit alors qu’il existe une “cause évidente de justification” n’est pas inscrite dans le registre ordinaire des personnes mises en examen, mais dans un registre séparé, avec une procédure accélérée qui devrait aboutir à un classement sans suite dans les trente jours, sauf décision contraire du procureur. Sur le plan politique, cette mesure introduit un principe de légitimation préventive de l’usage de la force et le bouclier risque d’avoir des effets sélectifs en exposant davantage les personnes considérées comme étrangères ou marginales, telles que les jeunes et les migrant·es. »
La loi française est plus radicale, car elle implique une inversion de la charge de la preuve en présumant a priori la légalité de l’acte — ce qui est juridiquement plus radical, et c’est précisément ce qui a valu à la loi française d’être qualifiée par ses opposants de « permis de tuer ».
Démocratie éviscérée
Démocratie empêchée, démocratie suspendue, démocratie éviscérée : un nouveau moment politique s’ouvre en Italie, aux États-Unis, mais aussi en France. La construction, pièce par pièce, d’une souveraineté gouvernementale absolutiste, qui s’installe en désarmant méthodiquement chacun des pouvoirs qui pourraient lui faire obstacle.
Les méthodes peuvent changer d’un bout à l’autre de l’Atlantique, mais les objectifs restent désespérément les mêmes : vider de leur sens les constitutions ; attaquer les élections (en Italie en proposant une nouvelle loi électorale qui, en combinant une prime majoritaire disproportionnée et des listes bloquées, garantit une majorité écrasante à la constellation de droite et d’extrême droite sortante tout en laissant aux chefs de parti le pouvoir de désigner de fait qui siège au Parlement ; aux Etats-Unis, en mettant déjà tout en œuvre pour entraver l’expression du suffrage populaire, voire contester le résultat des élections de mi-mandat — Midterms — comme l’a fait Donald Trump dans son dernier discours) ; mettre en cause la justice « rouge » ; s’attaquer aux libertés et aux droits démocratiques, viser les migrant·es et avec eux-elles l’ensemble des exploité·es, en promouvant la déportation de masse, l’emprisonnement ; s’assurer de la maîtrise d’un unique narratif en bridant le droit à l’information et à la liberté d’expression.
Ainsi en va-t-il des diverses tentatives de faire taire la presse (Trump s’en prend aux chaines de télévision et aux journaux), qui devient le simple relais d’un récit unique (le reportage d’un journaliste de la RAI sur la mort d’Abderrahim Fakir a été censuré par la chaîne). Mises bout à bout, ces politiques dessinent un horizon : le transfert de toute décision légitime vers un centre unique, qui ne connaît plus d’instance capable de le contredire, l’épuisement progressif, presque silencieux, de tout contre-pouvoir institutionnel ou social.
C’est un déplacement progressif du centre de gravité politique vers un chef de gouvernement (un monarque et son état-major) dont l’action doit tendre à ne plus rencontrer aucun obstacle. Un processus qui a commencé au tournant des années 2000 en Italie et qui s’accélère aujourd’hui dans la Péninsule et ailleurs. Le 20 juillet dernier, la figure montante, à la droite de Giorgia Meloni, le général Roberto Vannacci, avec son nouveau parti « Futuro nationale » — qu’il décrit comme la « vraie droite » faisant campagne pour la « remigration » — a illustré son « projet » en diffusant sur les réseaux une vidéo de la mise à mort, sur fond d’empire romain, d’Elly Schlein du Parti démocrate et de Giuseppe Conte du Mouvement 5 étoiles.
Face à des États de plus en plus autoritaires, s’organiser et lutter
Le 16 juillet 2026, sous la houlette de Marco Rubio, s’est tenu un sommet « mondial » réunissant plus d’une soixantaine de pays. Son objet : la « résurgence du terrorisme politique » ; l’Italie y a envoyé son sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, Nicola Molteni, membre de la Lega. Le « terrorisme politique » est une notion qui avait été tout d’abord mise en circulation par l’administration Nixon dans le cadre de la guerre du Vietnam, visant essentiellement les organisations de gauche (allant de celles luttant pour les droits civiques aux Black Panthers).
Aujourd’hui, elle est remise au goût du jour par le décret sécuritaire « Lutte contre le terrorisme intérieur et la violence politique organisée » (NSPM-7), sur la base duquel les premières lourdes condamnations à des peines de prison ont déjà été prononcées au Texas. Cet « Antifa Summit » a introduit le nouveau concept de « terrorisme d’extrême gauche » qui, comme l’a indiqué un communiqué de presse de la Maison-Blanche, devra « être combattu avec le même sérieux et la même fermeté que le monde réserve depuis longtemps au terrorisme djihadiste ».
Suite à ce sommet, le Département d’État US a rendu public un nouveau rapport sur « la campagne de subversion menée par Cuba contre les USA » qui se présente comme une liste noire des groupes et militant·es de gauche : « Bon nombre des bouleversements les plus marquants de l’histoire politique américaine récente — des émeutes liées à George Floyd à la montée en puissance d’Antifa, en passant par l’explosion de l’activisme proterroriste sur les campus universitaires américains — peuvent être rattachés, d’une manière ou d’une autre, à l’influence cubaine ». On y retrouve pêle-mêle le maire de New York Zohran Mamdani, la députée Omar Ilhan, la journaliste de la chaîne internet Democracy Now Amy Goodman, Ben Cohen, créateur des glaces Ben & Jerry’s, mais aussi les Democratic Socialists of America (DSA) ou Black Lives Matter…

Le rouleau compresseur de l’union des droites musclées s’est mis en marche sous nos yeux, agitant le spectre de ses vieux démons, les rouges, face à tout résistance sociale. Elle vise en réalité à miner nos libertés et nos droits chèrement acquis en criminalisant celles et ceux qui luttent aujourd’hui pour l’égalité et l’émancipation.
Marx et Engels écrivaient déjà en 1847 :
« Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne. »
Aujourd’hui, les puissants de ce monde, qu’ils se disent du centre, de droite ou d’extrême droite, ont repris ce combat avec une énergie redoublée, contre toute entrave à leur liberté absolue de s’enrichir comme bon leur semble.
Il est donc temps de passer de l’organisation spontanée de la résistance à des formes pérennes, liant mouvements syndicaux, féministes, antiracistes et environnementaux, sur une base démocratique de classe, défendant clairement un socle inaliénable de droits et de revendications sociales visant l’égalité et la propriété collective de nos biens communs. Pour cela, nous devons renouer des liens par-delà les frontières, en revivifiant un internationalisme militant, inscrit dans la durée.
L’État total est en marche. À nous d’en prendre la mesure et de nous donner les moyens de le contrer en inscrivant nos luttes d’aujourd’hui dans le long combat des classes populaires pour la démocratie et la justice sociale.


