Le 9 août dernier, Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) était l’invitée de l’émission This Week sur la chaîne ABC, où la députée de DSA sans doute la plus connue après Bernie Sanders, a repris un vieux tweet de Chi Ossé, conseiller municipal de New York, membre, lui aussi, de DSA qui avait écrit sur X « Woke 1 was crazyyyyy ». Si le débat s’est enflammé à gauche, il a rebondi en Italie où le leader du Mouvement 5 étoiles, Giuseppe Conte, l’a instrumentalisé en avançant l’idée (chère à l’extrême droite et à la droite) d’une prétendue « culture woke » qui serait devenue « une sorte de religion morale autoréférentielle ».
Une occasion de revenir sur les réactions suscitées par les déclarations d’AOC au sein de la gauche US. Comme l’écrivait récemment Branko Marcetic dans les colonnes de Jacobin : « Une grande partie de la gauche a récemment débattu du “Woke 1”. On a moins parlé de la version du “woke” propre à la droite, caractérisée par la censure, les attaques contre la liberté d’expression, voire l’emprisonnement et l’expulsion des détracteurs ». (SP)
« Woke 1, c’était complètement dingue »
Ces quatre mots, prononcés au début du mois dans l’émission This Week de la chaîne ABC par la députée Alexandria Ocasio-Cortez, ont de manière inattendue fait voler en éclats les barrières du discours politique. Depuis près de deux semaines, le débat fait rage dans les tribunes et sur les réseaux sociaux autour du concept de « Woke 1 » : y a-t-il bel et bien eu une époque distincte de ce mot ? À quel point était-elle vraiment néfaste ? La gauche au sens large a-t-elle le droit de simplement rire des excès « woke » de cette époque ? [Référence au rire crispé d’AOC dans l’émission d’ABC, NDT] Ou, à l’inverse, le fait d’essayer de tourner la page sur ces excès constitue-t-il une trahison effroyable des mouvements militants ?

Une partie du défi consiste à comprendre que, pour cinq personnes qui en discutent, on peut s’attendre à ce que six interprétations différentes émergent sur la signification réelle de « Woke 1 ». Voici ma version : il s’agit de ce comportement progressiste moralisateur et puritain, né et propagé sur les campus universitaires, qui consiste à croire qu’on peut, à force de cris, de condamnations, de leçons de morale et d’exclusions, parvenir au changement politique, et qui a atteint son paroxysme entre le milieu et la fin de l’année 2020, lorsque nous avons assisté à une vague de licenciements et de censure pour des motifs douteux, parce que des gens se faisaient hurler dessus, ou parce que leurs supérieurs craignaient qu’eux-mêmes finissent par en faire les frais.
Il s’agissait là d’une réponse manifestement improductive à l’indignation et aux protestations massives suscitées par des années d’impunité face aux meurtres commis par la police, qui exigeaient des changements profonds dans les pratiques policières américaines, mais qui ont fini, en partie, par être détournées vers la censure et le contrôle du comportement des gens.
Les excès de la vague « Woke 1 » dont les gens se plaignent aujourd’hui, les personnes qui en ont été victimes et les absurdités qui en ont découlé étaient bien réels : un professeur d’école de commerce écarté de l’enseignement de son propre cours et faisant l’objet d’une enquête pour avoir utilisé un mot en mandarin qui sonne comme une insulte en anglais. Un analyste de données accusé de « racisme anti-noir·es » et licencié pour avoir publié une étude sur l’impact de différentes tactiques de manifestation sur le vote démocrate. Une maquilleuse métisse licenciée pour avoir chanté en chœur une chanson de rap dont les paroles contiennent une insulte raciale bien connue. Un travailleur mexicano-américain renvoyé après qu’un automobiliste blanc a eu l’hallucination qu’il faisait un signe de la main symbolisant la suprématie blanche.

Cela s’est ajouté à la vague de censure qui a vu des scènes, des épisodes, ainsi que des séries entières et des films retirés des plateformes de streaming pour manque de sensibilité raciale, même lorsqu’il s’agissait de satires. Des foules en ligne ont condamné Paw Patrol [« La Pat’ Patrouille » en français NDT] pour sa représentation positive de la police, et des milliers d’utilisateurs de Twitter se sont acharnés avec colère sur feue Barbara Ehrenreich, après avoir mal interprété l’un de ses tweets comme raciste. Sans compter qu’il y avait indéniablement, dans l’ensemble, une atmosphère culturelle de censure — que la droite a habilement su exploiter — et que la grande majorité des gens trouvait repoussante.
Mais tout ce long préambule vise à dire qu’il est un peu ridicule de continuer à débattre des excès « woke » de 2020 et des années précédentes, alors que nous traversons en ce moment même, au moment où vous lisez ces lignes, une période d’excès « woke » objectivement bien pires et plus dangereux, sans qu’ils ne fassent l’objet du même examen minutieux.
Non, il ne s’agit pas de « Woke 2 », ni d’une nouvelle version de la « cancel culture » de gauche qui aurait refait surface. Cette fois-ci, ce sont les personnes qui se décrivent comme faisant partie du mouvement pro-Trump, MAGA, qui se livrent à ces actions de « cancellation » et qui prennent pour cela des mesures bien, bien plus radicales que celles que nous avons observées il y a six ans. Appelons cela le « MAGA Woke ».
La suite est toujours pire
Les exemples récents sont si nombreux qu’il est difficile de savoir par où commencer. Vous vous souvenez quand Trump et ses acolytes se sont contentés de rechercher dans un glossaire des mots vaguement de gauche — notamment« histoire », « culture » et « climat » — puis ont simplement annulé sans réfléchir toutes les subventions ou tous les contrats apparaissant dans les résultats, même si cela portait préjudice à leurs propres électeurs et électrices ? Dans leur volonté d’imposer leur propre conception du politiquement correct, Donald Trump et le Parti républicain ont supprimé toutes sortes de financements, de la recherche sur les maladies contractées par les pompiers le 11 septembre et des études sur le cancer, aux projets historiques liés à l’Holocauste et aux programmes destinés aux adolescents en situation de handicap — tout cela simplement parce que ces initiatives utilisaient des mots qui les mettaient mal à l’aise.

À cela s’ajoutait le fait que des dizaines de fonctionnaires avaient été inscrits sur d’inquiétantes listes de surveillance publiques gérées par des groupes d’extrême droite liés à la Maison-Blanche, pour le seul « crime » d’avoir des opinions politiques qui heurtaient le mouvement MAGA. Au moins la moitié de ces fonctionnaires ont été contraints de prendre un congé ou ont fini par quitter leur poste.
Rien de tout cela ne s’est produit sous ce que l’univers trumpiste qualifie de gouvernement « woke et instrumentalisé » dirigé par Joe Biden. En réalité, le grand, terrible scandale de la « cancel culture » sous cette administration était que Twitter avait restreint la portée de certains comptes conservateurs. Cette affaire était grave, mais elle est loin d’atteindre l’intensité et l’ampleur de la répression de la liberté d’expression à laquelle nous avons assisté depuis l’arrivée au pouvoir de Trump.
À ce propos, cette censure technologique des « mauvaises opinions » n’a pas cessé sous Trump, même s’il a remporté l’élection en promettant de mettre fin à la censure et a signé un décret présidentiel censé faire exactement cela. La seule différence entre l’ancien régime et le nouveau réside dans les cibles : au lieu des publications anti-vaccins, les censeurs des réseaux sociaux visent désormais les fournisseurs de pilules abortives, le militantisme pro-palestinien, les commentaires anti-PDG, les publications pro-LGBTQ, et bien d’autres encore. En réalité, le mouvement MAGA a étendu son utilisation des réseaux sociaux comme arme « woke » au-delà du domaine numérique, en révoquant les visas de certaines personnes, en leur refusant l’entrée aux États-Unis, en leur retirant leur droit de voyager et bien plus encore, en raison de publications et de mèmes critiquant Trump, ses alliés ou la politique américaine.
Pire encore : les chiffres
Tout cela n’est qu’anecdotique, pourriez-vous rétorquer. Mais la « cancel culture » MAGA n’est pas pire simplement parce qu’on a l’impression qu’elle l’est. Nous savons qu’elle l’est, à en juger par les chiffres.
Après le meurtre de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk l’année dernière, Trump, son vice-président J. D. Vance et leurs alliés se sont lancés dans une croisade de « cancel culture », exigeant publiquement la tête de quiconque oserait prononcer un mot critique à l’égard du défunt commentateur — une restriction de la liberté d’expression qu’eux-mêmes enfreignent régulièrement, soit dit en passant.

Résultat ? Plus de six cents Américains ont été licenciés, suspendus, font l’objet d’une enquête ou ont subi d’autres mesures disciplinaires de la part de leurs supérieurs pour avoir tenu des propos qui ont irrité la Maison-Blanche et l’univers MAGA, selon une étude de Reuters ; la majorité d’entre eux sont des enseignant·es, dont cinquante universitaires et hauts responsables administratifs d’universités.
Comparez cela aux vingt-deux universitaires qui ont perdu leur emploi lors de la frénésie « Woke 1 » de 2020 et aux 160 personnes licenciées pour leur militantisme pro-palestinien en 2024, au début de ce que nous pourrions appeler le « Watermelon Scare » [la peur de la pastèque — les couleurs du drapeau palestinien, NDT] — cette hystérie persistante depuis des années autour du militantisme en faveur des droits des Palestinien·nes et la répression qui en découle. Ces épisodes n’ont pas non plus vu la menace du pouvoir étatique mobilisée pour tenter de faire retirer de l’antenne un humoriste pour avoir personnellement offensé un homme politique de gauche, pourtant c’est exactement ce qui s’est passé après la mort de Kirk, lorsque Trump s’est indigné d’une blague faite par l’humoriste de fin de soirée Jimmy Kimmel. Cette campagne d’intimidation contre les chaînes d’information est d’ailleurs toujours en cours, soit dit en passant.

En d’autres termes, non seulement le « Woke 1 » n’est objectivement pas aussi grave que le « MAGA woke », mais il n’en est même pas proche.
Dans une autre analyse de Reuters, l’agence a constaté que l’administration Trump avait été déboutée par des juges fédéraux — dont dix nommés par les républicains — dans pas moins de soixante-quinze affaires relatives au Premier Amendement au cours de son mandat jusqu’à présent, sur un total de quatre-vingt-treize. En revanche, au cours des quatre années complètes de l’administration Biden, qualifiée de « woke et instrumentalisée », les juges fédéraux se sont prononcés sur vingt-sept recours relatifs au Premier amendement contre ses politiques — une fraction de ce que Trump a déjà accumulé — et ont statué contre elle dans treize de ces affaires, soit moins de la moitié, comparée au taux de 81 % de Trump.
En parlant de la « Watermelon Scare », la répression des critiques à l’égard de la politique israélienne et de la défense de la justice envers la Palestine est plus sévère que jamais sous Trump. Il s’avère, de manière quelque peu bizarre, que ce sont les critiques à l’égard d’un pays étranger, Israël, qui constituent le point le plus sensible pour le mouvement « America First ».
Les forces de Donald Trump ont arrêté, emprisonné et tenté d’expulser, souvent avec succès, des centainesd’étudiant·es pour le simple fait d’avoir tenu des propos que le mouvement MAGA juge offensants — en l’occurrence, des critiques à l’égard d’Israël. Elles ont révoqué la carte verte d’un militant propalestinien explicitement pour avoir critiqué Israël et tentent encore aujourd’hui de l’expulser. Une autre militante s’est vu retirer son visa pour avoir coécrit dans le journal de son université une tribune critiquant la réponse de l’établissement face au génocide à Gaza. Ce ne sont là que deux exemples parmi tant d’autres. Cette pratique a été condamnée comme dangereuse et anti-américaine à l’unanimité, tant par l’American Civil Liberties Union, généralement plus à gauche, que par la Foundation for Individual Rights and Expression, plus à droite.

Tant l’administration Trump que le mouvement MAGA qui la soutient confondent régulièrement antisémitisme et critique d’Israël — une confusion qui est elle-même, selon leur propre définition (« tenir les Juifs collectivement responsables des actions de l’État d’Israël ») antisémite. S’appuyant sur cette idée douteuse et offensante, les partisan·es de Trump ont contraint les universités à exercer une surveillance musclée sur les propos de leurs étudiant·es et de leur corps enseignant, tout cela au nom de la protection des Juifs sur le campus — c’est-à-dire, en réalité, des militant·es pro-israéliens — contre toute offense.
Nous savons que c’est bien ce qu’ils entendent réellement, car ce sont les Juifs eux-mêmes qui ont souvent été pris pour cible dans cette croisade, une forme de « culture de l’exclusion » pro-israélienne se faisant passer pour une campagne contre l’antisémitisme.
En effet, une plainte déposée par un lanceur d’alerte cette semaine même au sein du ministère de la Justice a mis en évidence à quel point cette démarche était motivée non pas par une réelle préoccupation concernant l’antisémitisme, mais par la détermination du monde MAGA à « exclure » des personnes en raison de leurs propos propalestiniens.
Des avocats du ministère de la Justice ont, par exemple, reçu l’ordre d’ouvrir une enquête sur l’université de Columbia sur la base d’un seul article du New York Post détaillant comment des manifestant·es avaient prononcé et brandi des slogans et des objets propalestiniens. Dans un autre cas, des enquêteurs ont reçu l’ordre d’interroger des professeurs d’études sur le Moyen-Orient, notamment des professeurs musulmans, à l’université de Brown, qui n’avaient été accusés de rien, afin de les piéger pour qu’ils tiennent des propos que l’on pourrait ensuite qualifier de problématiques.
Tout cela a conduit à une situation inhabituelle où — selon les propres termes du Forward, une publication juive pro-israélienne — l’administration Trump a à la fois « cherché à interdire les mesures en faveur de la diversité destinées à bénéficier aux groupes minoritaires, tout en exigeant dans plusieurs cas que les universités mettent en place de nouvelles politiques en faveur des Juifs ». Parallèlement, les partisans des politiques de la « cancel culture » de Trump s’expriment dans un langage impossible à distinguer de celui des étudiant·es progressistes « woke » — à l’image du milliardaire Bill Ackman, qui s’est plaint de « l’agressivité, l’intimidation et les perturbations que [les manifestations contre la guerre à Gaza] pouvaient causer aux étudiants juifs et Israéliens » et du fait que « le racisme à l’encontre des Blancs est désormais considéré comme acceptable par beaucoup ».
Cette forme de « woke » MAGA n’a pas seulement eu un impact négatif sur la gauche. Elle s’est également retournée contre le propre mouvement de Trump, comme lorsque des personnalités occupant ou devant occuper des fonctions au sein de son administration ont été écartées pour avoir critiqué Israël, ce qu’une faction politique rivale au sein du mouvement de Trump a cyniquement qualifié à tort d’antisémitisme. Ironiquement, plusieurs antisémites notoires continuent d’occuper des postes importants sous Trump sans susciter la moindre objection de la part de cette faction — car, tout comme avec le « Woke 1 », les partisans du « MAGA Woke » utilisent souvent des accusations cyniques de sectarisme pour régler des désaccords politiques qui n’ont absolument rien à voir.
Remettons les choses en perspective
Les excès du « Woke 1 » étaient bien réels et nuisibles, ce que la gauche doit reconnaître si elle veut pouvoir tourner la page sur cette période.
Mais cela n’est en rien comparable à la frénésie du « woke » impulsée par le mouvement MAGA dans laquelle nous sommes actuellement plongés, où non seulement le secteur privé sévit contre les travailleur·euses qui offensent Trump et son mouvement, mais où l’utilisation à grande échelle du pouvoir d’État punit, voire criminalise, des personnes pour des propos que les figures de proue MAGA jugent politiquement incorrects. Ces mesures ont conduit des personnes à être emprisonnées, licenciées, victimes de doxing, exilées du pays, voire poursuivies pénalement pour leurs propos.
Tout cela est objectivement pire que tout ce qui s’est passé en 2020–2021. Il serait bon que, entre deux obsessions pour des tweets stupides datant de plusieurs années sur Thanksgiving et la « blanchité », les médias interrogent sans ménagement les candidat·es soutenus par Trump à ce sujet.
* Article publié par Jacobin le 21 août 2026 et traduit de l’anglais par nos soins. Nous n’avons pas repris les liens hypertexte de l’article original. Les lectrices et lecteurs intéressés peuvent les retrouver dans la version originale en anglais.
Branko Marcetic est rédacteur au magazine Jacobin et auteur de l’ouvrage intitulé Yesterday’s Man : The Case Against Joe Biden.


