« Le destin est seulement l’ennemi, et l’homme s’oppose à lui également comme une puissance combattante. » (Hegel)
Au cours des quinze dernières années, les événements se sont succédé à un rythme vertigineux. Si l’on en fait un rapide tour d’horizon, cette succession d’événements forme un film dynamique fondé sur la révolte et l’expression explosive du malaise : les révolutions arabes, l’insurrection sociale au Chili, le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, le mouvement 15M, déjà tombé dans l’oubli, en Espagne, les grèves générales en Grèce, au Népal, en Iran, la lutte pour la libération en Palestine, au Soudan… Des événements fortement perturbateurs que l’on pourrait qualifier de progressistes, dans le sens où ils ont placé les classes subalternes à l’offensive, bouleversant l’ordre habituel de la politique.
En contrepartie, ou en réaction, nous avons assisté aux assauts contre le Capitole aux États-Unis ou contre le Parlement au Brésil, encouragés respectivement par Trump et Bolsonaro ; au coup d’État en Bolivie et au Pérou contre des gouvernements de gauche ; à la transformation en guerre civile des révoltes en Syrie ou au Soudan ; à la montée de l’extrême droite dans tous les pays du centre capitaliste (ainsi que dans bon nombre de leurs périphéries) ; le Brexit dominé par le nationalisme de droite anglais ; la prise en otage de Maduro et la mise au pas du gouvernement post-chaviste ; le génocide perpétré par le sionisme contre la population palestinienne autochtone…
Vivons-nous une époque de chaos ?
Vu sous cet angle, il peut sembler que la principale caractéristique de notre époque soit le chaos. Le chaos est le fondement d’une vision du monde fondée sur les cycles : un cycle de chaos progressiste ou révolutionnaire est suivi d’un cycle réactionnaire qui cherche à rétablir l’ordre antérieur, que ce soit par la force brute ou par l’intégration et/ou la dissolution des forces subversives. C’est vrai sur un point fondamental : les classes et les blocs politiques ne cessent de se battre ; chaque offensive implique une contre-offensive. Bien sûr, la nature de ces luttes doit être analysée dans ses aspects concrets : si la tendance politique d’un bloc prend une forme antagoniste (c’est-à-dire s’il cherche à anéantir l’ennemi, en transformant les relations sociales sur lesquelles il repose) ou transformiste (s’il souhaite simplement renégocier les positions sans modifier l’ensemble du système).

Cependant, cette théorie des cycles risque de ne pas saisir les possibilités de consolidation engendrées par la lutte politique. Tôt ou tard, un ordre finit par se consolider, dans lequel se cristallise un rapport de forces déterminé qui conditionne le cycle suivant. Cette cristallisation prend toujours la forme d’un régime politique, soit en modifiant ou en refondant l’ancien, soit en en générant un nouveau. Autrement dit, la lutte politique et idéologique se joue toujours au sein de l’État, à travers l’organisation d’une logique structurelle déterminée qui ordonne, pendant une période prolongée, les relations entre les classes.
C’est sous cet angle que nous devons analyser la montée de l’extrême droite : non pas simplement comme un cycle réactionnaire, mais plutôt comme une force sociale et politique susceptible de modifier de manière décisive les rapports de force entre les classes, ouvrant ainsi la voie à l’imposition d’un nouvel équilibre politique.
Politique et histoire
La nouvelle extrême droite est-elle une réédition de l’ancien fascisme ? Dans quelle mesure le parallèle historique avec les années 1920 et 1930 est-il utile ? La méthode de la comparaison historique est en soi légitime et appropriée à plusieurs égards. Les faits historiques ne se répètent pas mécaniquement, mais les conceptions du monde actuelles sont fortement influencées par les événements et les interprétations du passé. Un libéral, un marxiste ou un fasciste cherche des sources d’inspiration chez ceux qui l’ont précédé ; il y a toujours un travail généalogique qui conditionne l’idéologie du présent. Nous ne devrions pas sous-estimer ce pouvoir, à condition de ne pas conférer à l’idéologie le pouvoir magique de créer et de recréer les faits.
Le problème des analogies avec les années 1920 et 1930 et le fascisme réside dans la distinction entre les similitudes et les différences. Cela ne signifie pas que des processus tels que ceux qui se sont produits puissent se reproduire : il s’agit plutôt de définir le moment dans lequel nous nous trouvons de la manière la plus précise possible afin de lutter contre le destin auquel l’histoire nous condamne. L’analyse des différences et des similitudes nous permet de mettre en évidence ce qui reste inchangé sur le plan des objectifs politiques.
En ce sens, il est nécessaire de cerner la nature de la crise profonde et de ses effets politiques. Le fascisme, né de la Première Guerre mondiale, et qui s’est organisé avec force dans les années 1920, a des racines idéologiques dans le développement européen cruel et tranquille de l’avant-guerre (colonialisme, antisémitisme, menace socialiste), mais il s’est définitivement configuré comme un bloc contre-révolutionnaire dans le sillage de la catastrophe que représente la guerre. La guerre a engendré la révolution et le communisme révolutionnaire moderne. Elle a également généré une crise de l’État qui a constitué le dernier grand moment de ce que Gramsci appellera par la suite la « guerre de mouvement » (Gramsci, 1981).

Cet « effondrement » de l’infrastructure étatique (Mann, 1997) s’est manifesté par certains aspects concrets qui méritent d’être soulignés. Il s’agit d’un phénomène européen, mais il se concentre dans les pays qui ont subi la défaite (l’Allemagne) ou qui, bien qu’appartenant formellement au camp des vainqueurs, ont vécu la fin de la guerre comme s’ils avaient été vaincus (l’Italie). Cet effondrement infrastructurel a été alimenté par une crise économique brutale (inflation, sous-production) et s’est traduit par la perte de la capacité de l’État à organiser la société civile et à mettre en œuvre des décisions politiques sur l’ensemble de son territoire. C’est-à-dire non seulement sur le plan de la coercition directe, mais aussi en termes de capacité organisationnelle, administrative et logistique permettant à l’État de fonctionner efficacement dans la gestion du quotidien.
Cet affaiblissement de l’État a conduit à des formes d’action politique sui generis. Parcourir et préparer le chemin vers la prise du pouvoir consistait essentiellement à occuper les vides que l’État laissait dans la société civile. Les partis prenaient la forme d’armées militantes et le concept de direction politique se traduisait par le fait de les conduire à l’assaut frontal du pouvoir d’État. Ce sont des années de polarisation : institution contre institution, les classes ou les factions de classe étant fortement ancrées dans leurs blocs respectifs. Une polarisation militante, marquée par des insurrections et des tentatives de coups d’État (du soulèvement spartakiste au putsch de la brasserie, de la crise révolutionnaire de 1923 en Allemagne à la guerre civile mobile et permanente qui a secoué l’Italie), qui a donné lieu à un type de militantisme partisan où « s’engager en politique » consistait à planifier et à agir contre les adversaires sans médiation (Tasca, 1967 ; Evans, 2019).
Ce processus, cette dialectique entre révolution et contre-révolution dans le cadre d’un État en crise, a fait du fascisme un processus allant de l’extérieur vers l’intérieur : il est né comme un mouvement extraparlementaire qui s’est renforcé dans un contexte de décomposition de l’ancien régime étatique et s’est emparé du pouvoir d’État en assénant une série de coups politiques qui ont contraint la classe dirigeante à conclure un pacte rétablissant l’ordre sur de nouvelles bases.

En résumé, si, comme le disait Gramsci, le cycle révolutionnaire ouvert en 1917 fut un moment de transition qui a hybridé la « guerre de mouvement » avec la « guerre de position » (Gramsci, 1981), le fascisme a également triomphé parce qu’il a su mettre en place une combinaison tactique qui alliait cette guerre de mouvement à des éléments avancés de la guerre de position : son articulation pluri-classiste lui a permis de pénétrer l’État, de développer des formes avancées de guerre culturelle de masse et de faire un usage instrumental de la démocratie libérale pour s’emparer du pouvoir et le légitimer.
La nouvelle extrême droite du XXIe siècle, au contraire, n’émerge pas dans un contexte de faillite de l’État ni en réponse à l’existence d’un mouvement ouvrier révolutionnaire fort et contre-hégémonique. Son ascension s’inscrit plutôt dans un contexte marqué par la crise organique qui submerge l’ensemble du système représentatif bourgeois en Occident. Les nœuds de pouvoir centraux de l’État capitaliste (son pouvoir répressif, ses capacités infrastructurelles, son contrôle institutionnel sur la reproduction capitaliste), qui étaient entrés en crise en raison de la guerre et de la montée révolutionnaire du communisme au cours des années 1920, sont restés intacts malgré les secousses de la crise de 2008 et la montée conjoncturelle d’un cycle insurrectionnel.
Mais, comme dans les années 1920, les anciennes élites politiques sont touchées par un manque croissant de légitimité et par l’émergence de nouveaux problèmes qui remettent en cause leur hégémonie. La primauté des anciens partis, discours et articulations au sein de la société politique et de la société civile est aujourd’hui profondément discréditée : la nouvelle droite radicale propose avant tout un renouvellement des élites, le projet de construction d’une nouvelle classe dirigeante qui a pour objectif de faire face aux nouveaux problèmes et d’offrir une nouvelle formule à l’ancienne domination.
La nouvelle extrême droite absorbe et reproduit une partie de l’ancienne tactique fasciste sur le terrain de la guerre de position, mais sans son institutionnalisation militante. Elle utilise plutôt des techniques de regroupement propres à la politique postmoderne qui actualisent les anciennes méthodes : les réseaux sociaux à la place de la presse ; le modèle de militantisme diffus, fondé sur une multiplicité de points d’ancrage (factions religieuses, lumpen-intellectuels, millionnaires des médias), face au modèle d’institution semi-militarisée propre au fascisme classique. Il s’agit, en somme, d’une modernisation de la guerre de position conçue pour remplacer progressivement l’ancienne élite par l’absorption et la mise à jour de certains de ses secteurs, et par la mise au premier plan d’autres secteurs qui, jusqu’à présent, se trouvaient en marge de la politique officielle.
Contrairement à l’ancien fascisme, l’objectif de la nouvelle extrême droite ne passe pas, à court terme, par un changement formel de régime. Elle cherche plutôt à reconfigurer le régime politique, en combinant certains éléments formels du parlementarisme avec la criminalisation de l’activité politique dissidente et l’existence d’une « constitution parallèle » (Sotiris, 2023), c’est-à-dire un ensemble de dispositions autoritaires exceptionnelles à caractère censitaire (par exemple, à l’encontre des migrant·es), consacrées par la loi et renforcées par le rôle prépondérant de centres de pouvoir autonomisés au sein de l’État, tels que la police et l’appareil judiciaire. C’est en ce sens que la nouvelle extrême droite renoue avec le présidentialisme et la figure du grand leader unificateur, capable d’atteindre une autonomie sur le plan politique qui lui serait autrement impossible : « le dictateur est en dehors du droit, mais à l’intérieur de l’État » (Schmitt, 2013).
Pour ce faire, elle met en place une stratégie qui vise à lier la bataille culturelle au sein de la société à la maîtrise des mécanismes étatiques afin d’imposer progressivement un nouveau rapport de forces, en détruisant les vestiges de l’héritage démocratique du mouvement ouvrier et en créant une nouvelle délimitation au sein de la communauté nationale et du concept juridique — politique de la citoyenneté, qui exclut ses ennemis intérieurs tout en se préparant à replacer la nation dans la course à une place de choix dans la hiérarchie du nouveau système-monde en formation. Plus qu’un assaut, la tactique semble consister à combiner des coups tactiques avec une stratégie d’érosion.

Il est évident que, si ce projet aboutissait, cela créerait les conditions d’un saut qualitatif, c’est-à-dire d’une transition vers un régime politique ouvertement fasciste et naturellement hiérarchisé. C’est en ce sens que nous considérons la nouvelle extrême droite comme une menace d’un genre nouveau, différente de la droite formellement démocratique, ce qui nous amène à ne pas sous-estimer son danger sous prétexte qu’elle n’est pas fasciste au sens classique du terme. Mais la nouvelle extrême droite introduit une autre stratégie, qui tend davantage à opérer comme une mutation se développant à la manière d’une hydre au sein même du régime libéral plutôt qu’à l’attaquer de front. Cette réflexion de Poulantzas semble bien saisir cette dynamique extrêmement actuelle vers l’étatisme autoritaire :
La prodigieuse concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif, au détriment non seulement de la représentation populaire parlementaire, mais aussi d’une série de réseaux de représentation fondés sur le suffrage populaire (…) La confusion organique des trois pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire) et l’empiétement constant sur les domaines d’action et de compétence des appareils ou branches qui leur correspondent (…) Le rythme accéléré de la restriction des libertés politiques des citoyens face à l’arbitraire de l’État (…) Le déclin précipité du rôle des partis politiques bourgeois et le transfert de leurs fonctions politico-organisationnelles (tant vis-à-vis du bloc dominant que des classes dominées) vers l’administration et la bureaucratie d’État (…) L’accentuation de l’exercice de la violence d’État (tant au sens de violence physique qu’au sens de violence symbolique) (…) L’introduction de tout un nouveau réseau de circuits et de ceintures de contrôle social (Poulantzas, 1977)
Origines
Comme nous l’avons brièvement expliqué, la nouvelle extrême droite ne se développe pas dans une période historique marquée par la menace prolétarienne, issue d’un cycle révolutionnaire, ni par la nécessité de clore un cycle caractérisé par la rupture de l’ordre étatique. Cela implique un nouveau type de stratégie et de rythme politiques.
Cependant, l’essor de la nouvelle droite radicale répond à des facteurs fondamentaux, profondément imbriqués dans des processus inhérents au développement capitaliste et à ses corrélats sur le plan politico-social.
En premier lieu, il convient de souligner la profonde crise de rentabilité du capitalisme occidental, que Brenner (Benanav, 2023) a décrite comme un ralentissement persistant — une « longue récession » — dans les économies capitalistes avancées. Le capitalisme a achevé son processus d’expansion dans deux directions. D’une part, la mondialisation a fait en sorte que l’ensemble de la planète soit dominé par les rapports de production capitalistes. Il ne reste plus d’espaces à conquérir : après la chute de l’URSS et le virage vers l’économie de marché de la Chine, le capital a atteint son plafond géographique.

D’autre part, au sein même des formations sociales, le capitalisme n’est plus simplement le mode de production dominant : c’est le seul mode de production, achevant ainsi le passage de la « subsomption formelle » à la « subsomption réelle » (Marx, 1971). Le capitalisme tend à réduire sa marge de manœuvre pour entamer un nouveau cycle d’accumulation, ce qui accentue sa tendance à détruire les acquis historiques du monde du travail et à rechercher de nouvelles niches de valorisation, en dégradant les salaires et en transformant l’État en un terrain de confrontation capitaliste afin de garantir ses profits.
Subsomption formelle et subsumption réelle
La subsomption formelle est la manière dont l’activité de travail « passe sous le commandement, la direction et la surveillance du capitaliste » sans pour autant que le travailleur et son travail ne subissent d’autre changements substantiels que celui de sa disciplinarisation. La subsomption réelle implique que la logique capitaliste de la production de survaleur ne s’arrête plus à la simple appropriation d’une partie du produit du travail et à la surveillance des travailleurs, mais qu’elle « transforme la nature réelle du procès de travail ainsi que ses conditions réelles », lorsque, dans le cadre d’un régime industriel, les processus de travail sont profondément réaménagés par le capital en vue de la production de plus-value (NDT).
En ce sens, la marge de manœuvre politique pour les politiques redistributives s’est progressivement réduite, et c’est là que réside la complicité objective entre l’impuissance politique du social-libéralisme et la montée de l’extrême droite. Il serait également utile de considérer le « réformisme redistributif » non seulement comme un programme, mais aussi comme un moment historique très spécifique du capitalisme qui a imprégné tout un régime politique, quel que soit le gouvernement en place (Sassoon, 2011). Par conséquent, le programme, sur le papier, peut se répéter ; ce qui ne peut se répéter, ce sont les circonstances historiques qui l’ont rendu possible. Si la limite de la redistribution étatique réside dans le profit capitaliste, l’extrême droite propose un programme clair face à cette crise de la redistribution : accroître le poids de la nation dans le nouvel ordre mondial et réorganiser la hiérarchie sociale.
Deuxièmement, c’est cette situation brièvement décrite qui alimente la montée des contradictions inter-impérialistes. Nous ne souhaitons pas tant souligner sa dimension sur le plan de la concurrence entre blocs capitalistes au niveau international ni l’évidence que, à l’heure actuelle, les États-Unis constituent l’impérialisme le plus agressif et le plus dangereux de la planète. Nous souhaitons mettre en évidence la manière dont chaque bourgeoisie, ou chaque bloc capitaliste, contrainte de se lancer dans une lutte impitoyable pour sa place dans le système mondial, se voit obligée de reconfigurer son ordre interne.
Au fond, cela accentue la contradiction entre le développement mondial, inexorable et irréversible, du capitalisme en tant que système et la nécessité de renforcer l’État-nation pour y opérer. Mais la bourgeoisie a besoin de souder ses propres rangs pour se lancer dans cette guerre. C’est pourquoi elle tente d’homogénéiser les classes autour de discours nationalistes (même si, bien souvent, ceux-ci ne sont qu’un prétexte pour se subordonner à une puissance encore plus grande, comme c’est le cas de la droite nationaliste pro-américaine en Europe) et hiérarchise la société en guise de substitut aux politiques redistributives :

C’est le culte de l’ordre où chacun occupe sa place dans une hiérarchie scrupuleusement ordonnée, exerçant son autorité sur son subordonné. Croire, obéir, combattre : chacun est le petit chef de l’autre (Macciocchi, 1978).
Le subversivisme réactionnaire, cet état de nervosité permanente des anciennes classes moyennes et de leurs alliés parmi les autres classes subalternes, n’a d’autre objectif que celui-là.
Notes stratégiques
Contrairement aux années 1920 et 1930 (et cette différence est fondamentale), il n’existe aujourd’hui aucun mouvement ouvrier qui, malgré ses faiblesses et ses erreurs tactiques, représentait un contrepoids capable de bloquer les offensives du capital. Il existe, bien sûr, des syndicats et des organisations politiques, mais sans masse de manœuvre décisive.
Cela nous oblige à réfléchir à la manière dont les résistances à l’extrême droite peuvent se développer, en partant de la situation que nous avons décrite tout au long de cet article. Togliatti analysait que, dans les années 30, l’axe de la confrontation politique s’était déplacé de la contradiction révolution-contre-révolution vers l’axe démocratie contre dictature (Vacca, 2025). Bien que cette thèse ait servi de justification aux trahisons staliniennes qui ont freiné les offensives ouvrières (par exemple, en Espagne et en France), elle soulève plusieurs questions étroitement liées : quelles forces sociales vont s’opposer à la montée de la nouvelle extrême droite ? Comment vont-elles s’y opposer ? Dans quel cadre institutionnel ? Avec quelles méthodes ? Que vont-elles défendre et avec quelles ressources ?
Si la politique proposée par Trotsky dans les années 1920 est fondamentalement juste (nous avons besoin de l’unité des forces ouvrières pour freiner le fascisme, en menant sans merci la lutte pour la direction de ce front d’un point de vue révolutionnaire), nous nous trouvons aujourd’hui dans un contexte différent (Trotsky, 2022). Les forces à affronter ne sont pas divisées en camps politiques bien délimités. Les classes subalternes ne s’organisent pas autour de blocs bien délimités. Cette configuration politique actuelle, conjuguée à la nature de l’offensive de la droite, nous invite à envisager une longue guerre de position, avec de fortes implications au sein de l’État.
Il s’agirait d’une lutte entre deux blocs hétérogènes, avec des formes de lutte hybrides : lutte électorale, essor de nouvelles formes de lutte dans la rue, utilisation des institutions étatiques et mobilisation « hyperpolitique » (Jager, 2024). Autrement dit, une lutte s’inscrivant dans le cadre de la démocratie libérale, où un bloc tentera de la préserver, tandis que l’autre s’efforcera de consolider ses positions pour l’éroder et jeter les bases d’un processus historique de dé-démocratisation.
Cela pose de sérieux problèmes tactiques à ceux d’entre nous qui se réclament de la tradition communiste. Devons-nous nous abstenir d’intervenir dans ce processus, étant donné que la question de la révolution socialiste n’est pas à l’ordre du jour ? Devons-nous, au contraire, nous y plonger face à l’urgence du moment ?

La question doit plutôt être abordée sous un autre angle. La lutte contre l’extrême droite constitue le cadre historique dans lequel nous devrons construire un nouveau sujet révolutionnaire. C’est cette approche qui nous permet de relier les tâches immédiates (freiner un processus de montée autoritaire qui entraînerait la liquidation des vestiges des acquis ouvriers encore en place, y compris certaines libertés politiques) à l’horizon émancipateur, car l’ancienne classe dirigeante est structurellement incapable de s’attaquer aux causes qui permettent l’avancée de l’extrême droite.
Pour aborder ces questions, trois éléments clés sont à prendre en compte.
Le premier est la lutte pour l’hégémonie de la classe travailleuse. Le facteur décisif, pour se doter d’une force réelle, est le lien que la gauche peut établir avec la classe travailleuse. Il s’agit donc d’une tâche centrale : contribuer à la construction d’un nouvel ancrage, en combinant le renforcement politique dans les secteurs stratégiques, anciens et nouveaux, de la classe ouvrière et en créant un réseau générateur d’une intelligentsia organique implantée dans les lieux clés de la vie sociale. Cette tâche nécessite de nouveaux regroupements partisans : des noyaux militants engagés, dotés d’une vocation de recherche et ouverts à l’expérience.
D’autre part, elle exige de la clarté dans les méthodes politiques : la mobilisation de masse (des méthodes telles que la grève et la participation active des travailleurs), plutôt que les formes d’action libérales propres aux classes moyennes, s’avère fondamentale pour pouvoir modifier le rapport de forces et créer les conditions d’une offensive. Une coalition composée de travailleurs et travailleuses du secteur public, du prolétariat migrant et des travailleurs et travailleuses de l’industrie, agissant en tant que force sociale et non dans le cadre d’une représentation vide de sens, aurait une immense capacité à modifier ce rapport de forces. Face à la politique putride des classes moyennes, il faut proposer une autre politique.
Le deuxième élément est la défense combinée et intransigeante des droits démocratiques et d’un modèle démocratique d’un nouveau type lié au pouvoir. Au cours des dernières années, face à la défaite du mouvement des travailleurs, le concept de démocratie a pris une tournure rhétorique formaliste, donnant lieu à toute une série d’idées ridicules et réactionnaires, comme la notion d’une politique sans partis et sans intermédiation. La gauche doit se réapproprier l’idée de conflit et de pouvoir, et la relier à la question de la démocratie : nous devons construire des organisations fortes, de masse, démocratiques et pluralistes, avec des objectifs clairs qui ne se limitent pas simplement à satisfaire les aspirations participatives individuelles.
La démocratie socialiste a un sens et acquiert sa force en tant que manifestation du pouvoir social et collectif des travailleurs et travailleuses, en tant que capacité à contraindre les autres classes à céder. Certains seront choqués par cette approche, mais c’est sur ce terrain que se joue l’axe politique dans les moments de bifurcation historique.
Le troisième élément est la nécessité de lutter sur tous les fronts, mais en élevant la lutte au niveau politique, à la lutte entre partis, afin de « prévoir stratégiquement une domination à long terme » (Tronti, 2018).
Nous devons combattre de manière globale l’offensive de l’extrême droite : « ne pas nous laisser enfermer dans un champ de lutte particulier » (Tronti, 2018). Et le faire en mobilisant la plus grande unité et la plus grande ampleur possibles sur le terrain social, tout en construisant une force politique indépendante. Indépendante ne signifie pas isolée. Cela signifie être capable de lutter et de s’allier ; avoir suffisamment d’assurance idéologique pour mener une politique d’alliances face à des menaces concrètes, en sachant saisir les moments précis de l’évolution des forces en présence, dans le but de se renforcer au cours du processus.
En ce sens, la gauche marxiste doit affiner sa tactique. Les alliances ne doivent pas se faire au nom de l’unité, mais au nom de la bataille et de l’objectif qui nous attend. Les alliés conjoncturels potentiels (libéraux, sociaux-démocrates, bureaucrates de l’État élargi) contre l’extrême droite le sont en fonction d’un objectif déterminé. Mais une alliance n’est pas une subordination : elle établit un champ de confrontation.

Quel sens et quelles formes donner aujourd’hui
au front unique contre l’extrême droite
et l’État autoritaire ?
Notre faiblesse nous pousse parfois à des rationalisations : par exemple, à considérer que la lutte électorale serait une question secondaire pour les forces affaiblies de la gauche marxiste, alors qu’en réalité, c’est une question centrale que nous ne devrions pas laisser entre les mains des libéraux ou des réformistes de tous bords. En ce sens, tout point de départ visant à reconstruire un projet politique propre doit renouer avec les idées classiques d’un parti indépendant (ou, pour être plus précis et ouverts, d’une coalition indépendante, puisque le parti est un objectif historique qui doit se constituer à partir d’une rencontre plurielle) qui présente son projet politique avec clarté et sans partager la gestion du gouvernement capitaliste.
C’est là une grande leçon du cycle politique précédent que nous devons toujours garder à l’esprit face aux chantages à venir : la gauche marxiste ne doit s’engager dans l’exercice du pouvoir que pour transformer, et lorsque son projet correspond à la volonté socialiste des travailleurs et des travailleuses. On freine plus efficacement, même sur le plan tactique, l’extrême droite en étant une force d’opposition qu’en tant que bras gauche du capital.
Sujet stratégique, projet et tactique : nous devons nous armer pour la période en cours. Bien sûr, la mise en œuvre concrète de ces idées reste ouverte à la discussion. Nous entrons dans une époque de grande confrontation. Nous n’avons pas de recette toute faite pour tracer notre chemin, mais nous devons avoir une vision claire de la voie que nous allons emprunter.
* Cet article est paru le 14 juin 2026 sur le site Viento Sur sous le titre : « Del ascenso a la reacción: apuntes para una contraofensiva ».
Brais Fernández est militant d’Anticapitalistas et rédacteur à Viento Sur.


