Le message des cafards de l’Inde à la gauche

Dans l’après-midi du 25 juillet 2026, Dharmendra Pradhan [ministre de l’Éducation depuis juillet 2021, NDT] a publié sa lettre de démission sur X. Quelques heures plus tard, après un troisième cycle de négociations avec les ministres de l’Union J. P. Nadda et Jitendra Singh, les porte-parole du Cockroach Janta Party [Parti populaire des cafards, NDT] ont annoncé que le gouvernement avait accédé aux dernières revendications du mouvement : une indemnisation de 10 millions de roupies pour les familles des étudiants qui se sont donné la mort après l’annulation du NEET [concours national d’accès aux études médicales en Inde, NDT], ainsi que l’assurance qu’aucune poursuite ne serait engagée contre les participants à la manifestation du 20 juillet.

Jusqu’alors, aucun ministre du gouvernement de Narendra Modi n’avait jamais été contraint de démissionner à la suite d’un mouvement de rue. Ni lors des mobilisations contre la CAA [Citizenship Amendment Act, loi de 2019 qui favorise la naturalisation de personnes non musulmanes, NDT], à laquelle l’État avait répondu par le pogrom de Delhi [Persécution des musulmans par la police et des séides du régime, fin février 2020, faisant plusieurs dizaines de morts, NDT] et une décennie de poursuites en vertu de l’UAPA [loi indienne réprimant préventivement les activités jugées délictueuses, NDT], ni lors de la manifestation des lutteurs.

Le mouvement des lutteurs — 2023

Mouvement visant Brij Bhushan Sharan Singh, alors président de la Wrestling Federation of India (WFI) et député du BJP, accusé par plusieurs lutteuses de harcèlement sexuel. La police a dû finalement enregistrer des plaintes (FIR) contre lui. Le mouvement a pris une dimension nationale lorsque les manifestants ont été empêchés de marcher vers le Parlement le 28 mai 2023, puis arrêtés et évacués de leur campement à Jantar Mantar. Mais le mouvement n’a pas obtenu la chute d’un ministre ni une concession majeure du gouvernement. La mobilisation de rue a été finalement suspendue en juin 2023. Or, le 3 août 2026, un tribunal de Delhi a acquitté Brij Bhushan Sharan Singh des accusations de harcèlement sexuel.

Les agriculteurs ont obtenu l’abrogation totale de la loi en 2021, ce qui reste la plus grande défaite concrète subie par le régime, mais ils n’ont pas fait tomber de ministre, et ils pouvaient compter sur le poids organisé de la paysannerie du Pendjab, sur des décennies de structuration syndicale et sur une année de campement.

Le mouvement paysan — 2020-2021

En septembre 2020, le gouvernement Modi fait adopter trois lois agricoles libéralisant davantage la commercialisation des produits agricoles. À partir de novembre, des dizaines de milliers de paysans du Pendjab, de l’Haryana et de l’Uttar Pradesh convergent vers Delhi et installent des campements permanents aux principaux points d’entrée de la capitale. Ils y restent pendant plus d’un an, dans des conditions très difficiles. C’est un mouvement solidement organisé qui débouche sur une victoire : le 19 novembre 2021, après plus d’un an de mobilisation, Modi annonce personnellement que les trois lois seront abrogées. C’était une concession spectaculaire. Le Parlement vote ensuite officiellement leur abrogation le 29 novembre.

Le Cockroach Janta Party n’avait rien de tout cela. Il n’existait que depuis deux mois, sans liste d’adhérents, sans enregistrement, sans trésorerie, sans cadre et sans idéologie au-delà, selon ses propres termes, de la satire. C’est ce fait-là qui nécessite une explication. Non pas la démission, qui a constitué un repli tactique, mais les conditions dans lesquelles une plaisanterie a acquis le pouvoir d’en provoquer une.

 

Une insulte lancée depuis le banc des juges

Le mouvement a vu le jour, comme on va le voir, à la Cour suprême indienne. Le 15 mai 2026, lors de l’examen d’une requête pour outrage au tribunal concernant des titres professionnels frauduleux, le président de la Cour, Surya Kant lance depuis la tribune qu’il existe des jeunes, comparables à des cafards, qui, ne trouvant pas d’emploi, se tournent vers les médias et le militantisme pour s’en prendre à tout le monde. Il les qualifie de parasites de la société.

La précision a été apportée le lendemain : il ne visait que ceux qui accèdent à des professions réglementées avec de faux diplômes. C’était juridiquement exact, mais politiquement hors de propos. L’extrait avait déjà été monté et diffusé. La nuance n’a pas été relayée, mais le mot, lui, l’a été. Comme l’a noté The Wire, ce vocabulaire a une histoire, et cette histoire n’est pas rassurante : on ne négocie pas avec les parasites, on les extermine.

Le 16 mai, Abhijeet Dipke, un stratège en communication politique d’une vingtaine d’années, alors en fin d’études à l’université de Boston et anciennement rattaché au parti Aam Aadmi (AAP) [Parti anticorruption fondé en 2012 dans le prolongement d’un important mouvement populaire, NDT], a annoncé la création d’une plateforme destinée à tous les « cafards » de ce monde. Critères d’éligibilité : être au chômage, paresseux, connecté en permanence, capable de pester de manière professionnelle. Slogan : « La voix des paresseux et des chômeurs ». Nom : une parodie pure et simple de celui du parti au pouvoir. En soixante-dix-huit heures, le compte comptait trois millions d’abonnés ; en cinq jours, il en comptait plus que les comptes officiels du BJP ; à la mi-juillet, il dépassait les vingt-deux millions. Un État qui a passé une décennie à perfectionner la fabrication du consentement en ligne s’est fait déjouer sur son propre terrain en moins d’une semaine, par un jeu de mots.

La première action de rue a eu lieu le 6 juin à Jantar Mantar [site central des manifestations de rue à Dehli, NDT], aux côtés de la Fédération des étudiants de l’Inde, de l’Association panindienne des étudiants et de la Fédération panindienne des étudiants. Ce détail mérite d’être souligné. Il vient compliquer le récit d’une spontanéité pure que préfèrent tant les admirateurs que les détracteurs du mouvement. La revendication était unique : la démission du ministre de l’Éducation suite à la fuite du sujet de l’examen NEET-UG du 3 mai [premier concours d’accès aux études de médecine, NDT] un examen passé par quelque 2,28 millions de candidats pour environ 130 000 places, qui a ensuite été annulé puis repassé le 21 juin.

Le sit-in a alors refusé de prendre fin. Sonam Wangchuk a entamé une grève de la faim sur place, le 28 juin, et l’a maintenue pendant vingt jours avant que la police ne l’emmène de force à l’hôpital. Les manifestations se sont étendues à Pune, Bengaluru, Lucknow, Mumbai, Patna et Kolkata. Le 20 juillet, quelque vingt mille personnes ont tenté de défiler vers le Parlement et se sont heurtées à des barrières, des matraques, des gaz lacrymogènes et une coupure d’internet ordonnée par le gouvernement. Rahul Gandhi a été interpellé devant la résidence du Premier ministre le lendemain ; la session de la mousson a été suspendue au milieu de ce tumulte. Cinq jours plus tard, le ministre avait démissionné.

 

L’ancienne stratégie a échoué

Le gouvernement Modi dispose d’un seul répertoire pour faire face à l’opposition interne, et celui-ci s’est révélé remarquablement efficace. Il fonctionne en trois étapes : délégitimer, criminaliser, épuiser.

La délégitimation est venue en premier. Le CJP [le Parti populaire des cafards, NDT] a été qualifié d’antinational et de financé par l’étranger ; son compte X a été bloqué en Inde pour des raisons de sécurité nationale ; ses présentateurs ont alors docilement adhéré à « l’hypothèse Soros » [en Inde, le gouvernement Modi dénonce souvent les mouvements d’opposition comme issus de l’Occident et financés par le milliardaire US Georges Soros, NDT]. La réponse du mouvement a consisté à publier les statistiques d’audience de ses abonnés, puis à filmer des aveux solennels selon lesquels la Chine avait viré soixante roupies [45 centimes d’euro, NDT] pour un ticket de bus et le Pakistan quarante [35 centimes d’euro, NDT] pour un déjeuner. Le procédé n’a pas simplement échoué ; il a été transformé en contenu. Une machine conçue pour susciter la peur a vu son produit assimilé à un canular.

La criminalisation, fer de lance de la dernière décennie, était structurellement inapplicable. Considérons à quoi sert cet instrument. Entre 2015-2016 et 2024-2025, la Direction de l’application de la loi (Enforcement Directorate, ED) a engagé des poursuites contre 193 responsables politiques, dont 138 au cours du second mandat de Modi, et obtenu deux condamnations. L’objectif de l’ED n’a jamais été la condamnation. L’objectif était la procédure : les citations à comparaître, les saisies, les années de détention provisoire avant le procès, l’offre permanente de classer le dossier si le dirigeant changeait de camp.

Il s’agit d’une technique destinée à mettre au pas celles et ceux qui ont des biens, une carrière, une base électorale et un avenir à protéger. Elle est inutile face à des jeunes de dix-neuf ans dont le seul tort est de n’avoir aucun avenir à protéger. Il n’y a rien à geler, aucun parti auquel se rallier, aucune carrière à menacer. Wangchuk a été interpellé et la foule a grandi. Dipke [l’initiateur du mouvement, NDT] a été agressé devant les caméras et la foule a grandi. L’arrestation de Rahul Gandhi [le chef de l’opposition parlementaire, du parti du congrès, NDT] a poussé l’opposition, pour une fois, dans la rue plutôt que dans les médias.

La stratégie d’épuisement a été celle qui a duré le plus longtemps. Le gouvernement a ignoré le sit-in pendant près de deux mois. Normalement, cette stratégie est décisive : les manifestations coûtent cher, les étudiants se retrouvent sans le sou, la chaleur et l’ennui font le travail de la police. Elle a échoué parce que les conditions matérielles nécessaires à l’épuisement avaient été supprimées. Les sympathisants ont commandé de la nourriture à Jantar Mantar via des applications de livraison depuis d’autres villes et d’autres pays ; les vidéos tournées pendant la coupure d’électricité ont été transportées à pied jusqu’à des endroits où il y avait une connexion Internet. Attendre qu’un mouvement s’essouffle suppose que ce mouvement se trouve à un endroit précis, et un mouvement réparti sur vingt-deux millions de comptes ne peut pas être fixé à une adresse précise.

Il ne restait plus que la force, et c’est là que le gouvernement a commis son erreur décisive. La charge à la matraque du 20 juillet n’a pas dispersé le mouvement. Elle a produit les images qui ont transformé une agitation étudiante en un mouvement national : des jeunes femmes aux vêtements déchirés, des garçons revenant le lendemain matin coiffés de casques et vêtus de pantalons rembourrés, brandissant des pancartes s’offrant à de nouveaux coups, des roses remises aux agents de police. La coercition n’est efficace que lorsqu’elle est invisible ou lorsqu’elle est totale. Appliquée en plein jour, filmée sous quatre angles différents, contre des personnes que la rhétorique du régime qualifie elle-même de piliers d’une Inde développée, ne fait que faire de la publicité pour le camp adverse.

 

Un mouvement qui ne se laissera pas mettre au pas

Toutes les forces organisées de la scène politique indienne ont tenté de s’emparer de ce mouvement, mais n’ont rien trouvé à quoi s’accrocher. Le BJP [Parti de Modi, NDT] n’a pas pu lui donner une dimension communautaire, car il ne comportait aucun marqueur confessionnel. C’est là le fait tactique le plus important concernant le CJP, et il mérite d’être souligné sans ambages : pour la première fois depuis une décennie, une mobilisation de masse est apparue que l’appareil de l’Hindutva n’a pas pu traduire dans le langage du « musulman », de « l’infiltré », du « naxalite urbain » ou de l’« antinational ».

Shaheen Bagh [quartier musulman de Dehli, centre des manifestations contre le CAA, la loi favorisant la naturalisation des non-musulmans, NDT] pouvait être catalogué comme musulman. Les agriculteurs pouvaient être catalogués comme Khalistanis [partisans d’un État indépendant pour les sikhs du Penjab, NDT]. Le Cachemiri, le missionnaire chrétien, le migrant parlant le bengali : le régime a une case pour chacun d’entre eux. Il n’avait aucune case pour un adolescent hindou, proche des castes supérieures, ambitieux, préparant ses examens, originaire d’une petite ville du Bihar ou du Maharashtra, dont les parents avaient très probablement voté pour le BJP. La tentative a tout de même été faite. L’homme qui a giflé Dipke a tenté de faire appel au scénario du « djihadiste » [Il est pourtant issu d’une famille de Dalits, d’intouchables, NDT]. Mais cela ne pouvait pas coller à un mouvement dont la base sociale est le vivier de recrutement du régime.

L’opposition n’a pas su prendre la tête de ce mouvement. Le Congrès, les fronts étudiants de gauche et les partis régionaux s’y sont tous ralliés, et leur présence a compté ; les perturbations parlementaires ont donné un nouvel élan politique au sit-in, et les arrestations devant la résidence du Premier ministre lui ont donné une dimension nationale. Mais personne n’a réussi à transformer ce mouvement en une base électorale. Le CJP a refusé à plusieurs reprises toute affiliation politique et s’est opposé à maintes reprises à son enregistrement en tant que parti. À Lucknow, les étudiants ont explicitement rejeté les bannières des partis.

Et le monde des affaires n’a pas pu faire entendre sa voix. Comme l’a rapporté Mitali Mukherjee dans Frontline, le silence des grandes entreprises indiennes a été total et révélateur : pas un mot de la part de Tata, Adani, Ambani, Reliance, ni des fondateurs des « licornes » [les entreprises privées valorisées à plus d’un milliard de dollars US, NDT] qui publient quotidiennement des messages sur les talents indiens. Anand Mahindra, dont la branche informatique emploie une grande partie de la main-d’œuvre jeune de Pune, a trouvé le temps, ces dernières semaines, de s’adonner au sport, à la musique et à la remise de prix à ses employés, mais n’a rien trouvé à dire sur les étudiants victimes de charges à la matraque dans cette ville. Les partenaires de la coalition se sont montrés tout aussi absents. Nitish Kumar et Chandrababu Naidu, les faiseurs de rois de 2024 [leurs petits partis ont apporté les sièges nécessaires au BJP de Modi pour qu’il ait une majorité au parlement, NDT], se sont tous deux faits discrets. Le TDP [Parti de droite régional du Sud, NDT] a affiché une sympathie de façade tout en réaffirmant sa confiance dans le gouvernement, et ce, dans un État où le chômage des jeunes s’élève à 16,2 %.

Cette capacité à échapper à toute affiliation est la force du mouvement. C’est aussi, par le même mécanisme, sa limite. C’est là tout le problème : que va-t-il se passer ensuite ?

 

Une économie qui croît sans créer d’emplois

L’affirmation vague selon laquelle « l’Inde est en crise économique » induit en erreur. L’Inde ne traverse pas une crise d’accumulation. Le PIB réel a progressé de près de 7 % au cours de l’exercice fiscal 2026, soit un rythme plus rapide que celui de toute autre économie du G20 ; l’inflation s’est établie en moyenne autour de 2 % ; les bilans des entreprises sont les plus sains depuis le boom d’avant 2014. Selon tous les indicateurs qui importent au ministère des Finances, la machine fonctionne. Ce qui s’est brisé, c’est la relation entre cette machine et les personnes censées en vivre.

Le taux de chômage officiel de 3,1 % est la statistique la plus trompeuse de la vie publique indienne : dans une économie dépourvue d’assurance chômage, presque personne ne peut se permettre d’être recensé comme chômeur, et le travail indépendant par nécessité est comptabilisé comme un emploi. Une fois les données ventilées, le tableau s’inverse. Le chômage des jeunes s’élève à environ 9,9 %, contre 13,6 % dans les zones urbaines ; celui des diplômés atteint 11,2 %. Le rapport « State of Working India 2026 » de l’université Azim Premji fournit le chiffre qui devrait figurer sur chaque document budgétaire : moins de 7 % des diplômés masculins  trouvent un emploi salarié permanent dans l’année qui suit l’obtention de leur diplôme, et 3,7 % trouvent un emploi de col blanc. Environ 40 % ne travaillent pas du tout.

Les textes classiques reconnaîtraient sans peine ce phénomène : la production d’une population excédentaire relative, non pas cette fois-ci composée de paysans dépossédés, mais de diplômés certifiés. L’Inde a développé l’enseignement supérieur plus rapidement que l’emploi, de manière délibérée, car les diplômes sont peu coûteux à délivrer, contrairement aux emplois. Il en résulte une couche sociale à qui l’on a vendu un diplôme comme un droit qui s’avère impossible à faire valoir. Ses membres ne sont pas prolétarisés au sens classique du terme. La plupart sont issus de familles disposant d’un certain patrimoine, d’une épargne et de la capacité de financer trois ans de cours particuliers. Mais ils subissent une déclassification anticipée : ils n’hériteront pas de la sécurité de leurs parents, et ils le savent dès l’âge de dix-neuf ans.

Le silence des entreprises indiennes n’était donc pas de la lâcheté, ou pas seulement de la lâcheté. C’était un jugement de classe pertinent. Des bénéfices records, une part salariale contenue, des investissements négligeables dans les capacités de création d’emplois, aucune remise en question : la dernière décennie a été exactement ce que le capital souhaitait. Un mouvement exigeant que l’État crée des emplois décents est un mouvement contre l’ordre des choses dont elles ont tiré profit. Elles n’avaient rien à dire.

 

L’examen, et non le salaire

Si la crise est une crise de l’emploi, pourquoi cette explosion s’est-elle produite à propos d’un concours ? Parce que, alors que le secteur privé organisé n’embauche qu’une fraction infime des nouveaux arrivants, le concours public est la dernière issue, soumise à un quota. L’État a cessé de promettre du travail. Ce qu’il promet encore, c’est une concurrence équitable pour le peu qui reste : le mérite, évalué de manière transparente, accessible à tous de manière égale. Cette promesse est le pilier central de tout le système, car elle transforme l’exclusion de masse en échec individuel. Si vous n’avez pas été admis, c’est que vous n’avez pas travaillé assez dur.

Et ce système a été démoli par des preuves plutôt que par des arguments : soixante-dix cas de fuites de questions touchant quelque 17 millions de candidats dans quinze États. Une loi sur les examens publics a été adoptée en 2024, prévoyant des peines de dix ans d’emprisonnement et des amendes de dix millions de roupies ; elle n’a rien changé, car elle punit a posteriori et laisse la structure intacte.

Cette structure constitue à elle seule un secteur d’accumulation : prestataires privés d’examens, imprimeurs sous-traitants, transporteurs, « écoles fantômes » qui n’existent que sur le papier pour permettre aux enfants de suivre des cours particuliers, et un secteur de cours particuliers qui attire 200 000 adolescents par an dans une seule ville du Rajasthan. Chaque maillon constitue un point de vente potentiel pour des documents fuités, et ils y sont effectivement vendus. Il ne s’agit pas d’une corruption du système ; c’est l’évolution logique de ce dernier, une fois que l’éducation a été transformée en marché où les places sont rares.

C’est là que la question de la dignité trouve son ancrage concret, et il convient d’être précis quant à ce mécanisme, car la dignité considérée comme un état d’esprit n’explique rien. Ce que l’examen distribue, ce n’est pas seulement l’accès au travail. Il distribue les conditions dans lesquelles un jeune est autorisé à comprendre son propre échec. L’idéologie méritocratique opère une transformation spécifique. Elle part d’un déficit produit par la structure de l’accumulation — 130 000 places pour 2,3 millions de candidats — et l’impute à l’individu sous la forme d’un verdict sur sa valeur. Le diplômé qui ne trouve pas de travail ne fait pas l’expérience d’une économie ; il fait l’expérience d’un jugement porté sur lui-même, rendu avec toute l’autorité d’une procédure apparemment neutre. C’est ce qui rend la blessure intime et la colère très difficile à organiser. L’humiliation est la forme sous laquelle la population excédentaire est gérée.

La fuite des questions d’examen fait capoter cette opération. Une fois les questions vendues, le verdict est dévoilé comme une simple transaction, et la honte change de camp : elle cesse d’être la mienne pour devenir la leur. C’est pourquoi un scandale d’examens fait l’effet d’une bombe là où une statistique sur le chômage n’en fait pas autant. Ce n’est pas que les jeunes Indiens se soucient davantage des procédures que des salaires. C’est que les fuites leur redonnent, d’un seul coup, le droit d’être en colère. Et c’est ce droit, et non l’information, qui est nécessaire à la mobilisation.

Le bilan humain figure dans les données du NCRB (National Crime Records Bureau) : 14 488 décès d’étudiants par suicide en 2024, un chiffre qui augmente plus rapidement que le taux national de suicide. L’indemnisation obtenue par le CJP n’était pas de la charité. C’était une exigence pour que ces décès soient enregistrés comme un coût de la politique, avec un responsable.

L’examen n’est donc pas un moyen d’esquiver la question de l’emploi. C’est la question de l’emploi sous la seule forme que l’État indien a accepté d’aborder — et la seule forme sous laquelle l’humiliation qu’il inflige peut lui être renvoyée.

Des institutions qui ne fonctionnent plus comme des institutions

Le document le plus discrètement dévastateur produit par le mouvement est son manifeste, qui énumère cinq revendications : interdire aux présidents de la Cour suprême d’être nommés au Parlement après leur départ à la retraite ; arrêter le président de la Commission électorale si le vote d’un citoyen est supprimé ; réserver la moitié du gouvernement aux femmes et faire passer le quota de représentation d’un tiers à la moitié ; garantir l’indépendance des médias ; et interdire à tout législateur ayant changé de camp d’exercer ses fonctions pendant vingt ans. Considéré comme un programme, il n’est pas sérieux. Considéré comme un symptôme, c’est une radiographie. Chacune de ces revendications est une tentative de réparer, par une contrainte extérieure brutale, une institution qui a cessé de s’autolimiter.

C’est le pouvoir judiciaire qui a porté le premier coup déclenchant le mouvement, après avoir adopté une attitude plus brutale encore un mois plus tôt. La Commission spéciale de révision intensive du Bengale-Occidental a rayé environ 9,1 millions de noms d’une liste électorale préliminaire comptant 76,6 millions d’inscrits. Le 13 avril, à dix jours du scrutin et alors que quelque 3,4 millions de recours contre l’exclusion étaient encore en suspens, une juridiction composée du président de la Cour suprême Surya Kant et du juge Joymalya Bagchi a estimé que le fait que ces recours soient en instance ne conférait aucun droit à leur instruction. Elle a refusé d’aller plus loin, arguant qu’elle ne pouvait pas surcharger les juges du tribunal d’appel. La capacité de travail d’un tribunal a été mise en balance avec 3,4 millions de voix, et ces voix ont été perdues. Le Bengale a voté les 23 et 29 avril et le BJP y a remporté la victoire pour la première fois.

Un mois plus tard, ce même président de la Cour suprême, au sein de la même juridiction, a utilisé le terme « cafard ». Si l’on ajoute à cela un long historique de défiance envers le processus électoral et les requêtes en habeas corpus qui n’aboutissent qu’après que l’accusé a purgé des années de détention provisoire, on comprend pourquoi toute une génération ne considère pas la Cour suprême comme une protection. La Commission électorale avait radié quelque 4,7 millions d’électeurs du Bihar avant d’étendre cette mesure à l’ensemble du pays, son président exigeant même publiquement des excuses de la part du chef de l’opposition. Le Parlement, au cours des semaines de protestation, n’a pas pu tenir de débat sur un examen national annulé ; l’opposition s’est vu refuser la parole, puis a été interpellée dans la rue. Les médias audiovisuels avaient tellement perdu leur crédibilité que des présentateurs ont été physiquement chassés de Jantar Mantar par les personnes dont ils étaient venus couvrir les manifestations. Et la police, dans la capitale, a mené une charge punitive contre une manifestation autorisée et a coupé Internet pour empêcher la diffusion de ces images.

Aucune de ces mesures ne constitue une violation formelle en droit. Le SIR [Révision intensive spéciale des listes électorales, NDT] a été confirmé. Les ordonnances d’interdiction ont été prononcées en toute légalité. La fermeture a été ordonnée en vertu d’une règle. Et c’est là que le vocabulaire poli — recul, illibéralisme, autoritarisme compétitif — cesse de décrire quoi que ce soit. Ce qui est en place en Inde, c’est une formation fasciste, et le terme est utilisé ici dans son sens analytique plutôt que comme une invective. Les caractéristiques sont celles habituellement observées : une organisation de cadres de masse plus ancienne et plus importante que le parti qu’elle soutient, dotée de ses propres formations en uniforme et présente dans des dizaines de milliers de villages ; une doctrine de régénération nationale passant par l’identification et l’élimination d’un ennemi intérieur ; la fusion de ce mouvement avec les fonctionnaires de l’État ; l’organisation d’une base de masse parmi les jeunes au sein des institutions propres au mouvement ; et un culte du chef qui confère une légitimité politique directe, sans médiation institutionnelle. Ce qui distingue le cas indien des modèles européens, c’est qu’aucun de ces éléments n’a nécessité l’abolition de la forme constitutionnelle. Les institutions n’ont pas été abolies ; elles ont été vidées de leur substance et réorientées, et elles continuent d’afficher les signes procéduraux propres à une démocratie parlementaire tout en remplissant d’autres fonctions. Il ne s’agit pas d’une variante mineure. C’est aussi la plus durable, car un fascisme qui organise des élections et les remporte a résolu le problème de légitimation qui a causé la perte de ses prédécesseurs.

Une génération qui a grandi entièrement dans ce cadre ne le perçoit pas comme une déviation par rapport à la norme. Elle le considère comme la norme et réagit en conséquence — c’est-à-dire sans cette déférence dont les générations plus âgées ne parviennent toujours pas à se défaire.

 

La génération Z débarque en Inde

Depuis 2024, une vague a déferlé sur les pays du Sud — au Bangladesh, au Kenya, au Sri Lanka, puis en Indonésie, au Népal, à Madagascar, au Maroc, au Pérou, aux Philippines et en Serbie — et deux gouvernements sont tombés purement et simplement [Bangladesh, août 2024 ; Népal, septembre 2025 ; il faudrait sans doute ajouter Madagascar, octobre 2025, NDT]. Le répertoire commun est bien connu : Discord [une infrastructure de communautés organisées en réseau, NDT] et Instagram à la place des comités, le drapeau de One Piece la place des bannières de parti, et l’absence de leader considérée non comme une faiblesse, mais comme un gage de sécurité.

Il s’agit du pavillon des Pirates au Chapeau de paille, le groupe dirigé par Monkey D. Luffy, héros
du manga japonais One Piece. Le drapeau représente un crâne portant un chapeau de paille.
Dans One Piece, Luffy et son équipage sont des pirates qui combattent des pouvoirs autoritaires
et corrompus et recherchent la liberté. Le symbole a donc acquis une signification assez
évidente pour des mouvements de jeunes : liberté, rébellion, refus de l’autorité
et résistance à l’oppression.

L’Inde brillait par son absence : la plus grande population jeune de la planète, tous les griefs qui ont mis le feu aux poudres ailleurs, et pourtant aucun incendie. Les explications n’ont jamais été mystérieuses : un appareil répressif plus solide et plus expérimenté ; une hégémonie qui a intégré une partie importante de la jeunesse indienne au projet du régime par le biais des institutions du Sangh ; et une diversité et une fragmentation liées aux langues, aux castes, [aux religions] et aux régions qui rendent difficile toute action simultanée à l’échelle nationale, contrairement à ce qui se passe dans un système politique centré sur la capitale.

Les institutions du Sangh Parivar

L’ensemble des organisations qui gravitent autour du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, « Association des volontaires nationaux »), le grand mouvement nationaliste hindou fondé en 1925, soit le BJP (le parti de Modi), le VHP (Conseil mondial hindou), le Bajrang Dal (organisation de jeunesse liée au VHP), le BMS (importante organisation syndicale liée au Sangh), le Sewha Barati (réseau d’œuvres sociales caritatives) et le Bharatiya Kisan Sangh (organisation de défense des agriculteurs). Ce réseau complexe d’encadrement de la société civile fonde des comparaisons avec le fascisme historique.

Ce qui a brisé ce schéma, ce n’était pas un slogan anti-régime général. C’était un grief sectoriel situé si précisément à la jonction entre la promesse de l’État et la vie des jeunes qu’il a pu transcender d’un seul coup chacune de ces fragmentations. L’examen est la seule expérience commune aux Biharis et aux Kannadigas, aux Dalits et aux brahmanes, aux garçons et aux filles, aux familles du BJP et à celles du Congrès. Rien d’autre dans la vie publique indienne n’est aussi universel et aussi intime.

Mais cette comparaison doit être faite avec prudence, car les chiffres qui sautent aux yeux ne sont pas les bons. Ailleurs, les mouvements de la Génération Z ont renversé des chefs de gouvernement, puis se sont rendu compte qu’ils n’avaient ni la capacité de gouverner, ni même de négocier la suite des événements. Six mois plus tard, France 24 a constaté que peu de revendications de fond avaient été satisfaites au Népal, à Madagascar ou au Maroc : des changements de personnel ont été obtenus, mais le débat sur les structures a été perdu. C’est là la faiblesse majeure de tout ce cycle. Ces révoltes ont appris à renverser des gouvernements, mais pas à en prendre la relève.

Si l’on se fie à ce critère — le nombre de chefs de gouvernement renversés —, le mouvement indien obtient le score le plus faible de ce cycle. Mais cette mesure n’a aucune valeur. Ce que ces mouvements ont renversé, ce sont des gouvernements, pas des régimes : des administrations dotées d’un appareil politique fragile, dépourvues d’organisation idéologique de masse en arrière-plan, sans cadres dans les villages, dont la légitimité reposait sur un clientélisme déjà épuisé. La fuite d’un président n’est pas le signe d’une rupture plus profonde que la démission d’un ministre. Elle montre simplement qu’il y avait moins de soutien pour le maintenir en place. Au Népal, Oli est tombé en deux jours parce qu’il n’avait pratiquement plus aucun soutien.

Ce à quoi le CJP a été confronté n’est pas du même ordre. Il a dû faire face à une formation fasciste au sommet de sa puissance : le plus grand nombre d’adhérents au monde, s’appuyant sur un corps de cadres centenaire présent dans des dizaines de milliers de villages ; un écosystème médiatique sous son emprise ; un appareil juridique rodé par une décennie de lutte contre ses opposants. Et puis cet élément qui n’a pas d’équivalent à Katmandou ni à Antananarivo : une hégémonie, une fraction importante de la jeunesse indienne déjà mobilisée au service du projet même du régime. Cette formation avait pu faire face au mouvement anti-CAA, aux lutteurs, à l’abrogation de l’article 370 [suppression du statut constitutionnel spécial du Jammu-et-Cachemire, NDT] et à deux élections législatives sans céder le moindre poste ministériel. En huit semaines, sans organisation ni argent, ce mouvement l’a pourtant fait vaciller. Ce n’est pas un exploit moins important que de renverser Oli, mais c’est un exploit plus difficile, et la première démonstration en douze ans que le système a ses limites.

Et il y a là un autre gain, qui ne figure sur aucun registre des revendications. Un fascisme de ce type gouverne essentiellement par l’impression qu’il donne de sa propre permanence — le sentiment qu’il n’y a pas d’extérieur à lui, que l’opposition n’est pas seulement vaincue, mais qu’elle est vaine. Ce n’est pas là une simple parure du pouvoir. C’est un élément constitutif de ce pouvoir : ce qui pousse les rédacteurs en chef à s’autocensurer avant même que quiconque ne les y invite, un homme d’affaires à estimer que le silence coûte moins cher, ou un jeune à conclure que la solution la plus sensée est de demander un visa pour l’étranger. Il a fallu douze ans pour le mettre en place [Modi est arrivé au pouvoir en mai 2014, NDT], et, à l’été 2026, il semblait achevé.

Ce que le CJP a fait, c’est démontrer publiquement, devant les caméras, que cette impression n’était qu’une impression. Cela n’a pas renversé le régime, mais cela a établi que la question de la chute du régime peut être posée et qu’elle n’est pas qu’une simple hypothèse, que ce gouvernement réagit à la pression comme n’importe quel autre, que son répertoire a des limites, qu’un ministre peut être destitué par des gens qui ne disposent de rien. Vingt-deux millions de comptes sur les réseaux sociaux et plusieurs millions de personnes ont assisté à cet événement. La peur d’un État, c’est avant tout la peur de sa pérennité, et cette pérennité, une fois qu’elle s’est fissurée une première fois, est difficile à rétablir.

Ce gain est réel, mais il est aussi fragile. Une aura n’est pas une structure ; elle peut être reconstruite, et les mécanismes permettant de la reconstruire sont parfaitement intacts. Mais les ordres fascistes ne commencent généralement pas à s’effriter à la suite d’une prise quelconque. Ils commencent à s’effriter lorsque l’on cesse de considérer qu’ils sont inébranlables.

Il convient toutefois d’apporter une précision, qu’il faut souligner plutôt que passer sous silence : des régimes aux racines peu profondes font souvent preuve de brutalité extrême. Ils ont tué bien plus de personnes que celui de l’Inde. Au Népal, le bilan s’est élevé à plusieurs dizaines de morts en deux jours ; au Kenya, il a été plus élevé sur une période plus longue. Ce qui distingue l’État indien, ce n’est pas la retenue, mais la profondeur, qui constitue une ressource différente et, pour un mouvement, plus difficile à épuiser.

La limite de ce qui a été obtenu se situe précisément dans la situation actuelle. Le mouvement a fait tomber un ministre. Mais il n’a pas fait tomber l’Agence nationale des examens, l’économie des cours particuliers, la chaîne des sous-traitants chargés des examens ni gagné un seul emploi. Il faut établir une balance entre l’ampleur de la concession, qui est modeste, et l’importance d’en avoir obtenu une, qui n’est pas négligeable.

L’accord et ce qui lui a échappé

Si l’on examine de près l’accord lui-même, on constate qu’il est bien maigre. Le gouvernement a sacrifié une personne pour préserver une structure. Pradhan a démissionné « pour les étudiants », tout en lançant un avertissement à l’encontre de celles et ceux qui agissent contre l’intérêt national — une formulation qui laisse le discours de délégitimation intact au moment même de la capitulation. Modi ne s’est pas montré ; ce sont Nadda [ministre du Bien-être familial et homme d’appareil du BJP, NDT] et Jitendra Singh [ministre d’État auprès du Premier ministre, NDT] qui ont mené les négociations, préservant ainsi le Premier ministre tant de la concession que du discrédit.

Les indemnités sont coûteuses, mais limitées. L’immunité ne coûte rien et permet d’obtenir la démobilisation. N’ont pas été concédées : la restructuration de la NTA [Agence nationale des examens, NDT], une loi sur les examens axée sur l’application plutôt que sur la sanction, le contrôle parlementaire des organismes d’évaluation — toutes les revendications structurelles figurant dans la charte même du CJP —. Pas le moindre élément non plus concernant l’emploi, le grief sous-jacent à toute cette agitation.

Et ce texte comportait la clause que tout accord de ce type contient : « rentrez chez vous ». Un mouvement dont toute la force résidait dans son refus de se disperser a accepté de se disperser en échange d’une démission et d’une promesse. Le BJP a parfaitement compris l’arithmétique des concessions : un ministre ne coûte pas cher, une structure, oui. Laissons la colère se décharger sur une décision concernant un individu, et laissons un successeur absorber ce qu’il en reste.

Voilà ce que le gouvernement a obtenu à la table des négociations, et cela frôle l’insignifiance. L’importance de ces huit semaines ne peut en aucun cas se mesurer à ce que deux ministres ont signé dans une salle du Constitution Club. Le gouvernement a contrôlé les négociations. Il n’a pas contrôlé ce que l’agitation a mis en branle en dehors de celles-ci, et au moment où il s’est assis à la table des négociations, une grande partie de la situation lui avait déjà échappé.

Le Bihar [État du nord-est de l’Inde, NDT] n’a pas suivi le scénario de Jantar Mantar, à Calcutta ; il a donné lieu à un mouvement plus ancien et plus radical. En l’espace de quelques jours, les manifestations se sont transformées en un affrontement avec l’État en tant que tel. À Jehanabad, les forces de police ont tiré vingt à trente coups de feu pour disperser la foule devant la résidence du magistrat du district. À Patna, elles ont chargé à la matraque les manifestants rassemblés à Dak Bungalow Chowk. La police a ensuite publié des photos de plus d’une centaine de personnes, invitant le public à les identifier — une identification de masse empruntée au répertoire de la contre-insurrection et appliquée à des adolescents. Le CPI(ML) [Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste, NDT)] a recensé des interventions policières dans dix-huit districts. L’AISA [L’association panindienne des étudiants, fondée en 1990, NDT] a riposté par un bandh [sorte de grève générale avec fermeture des commerces, NDT] à l’échelle de l’État le 25 juillet, qui a paralysé le réseau ferroviaire et routier dans tout le Bihar. Rien de tout cela n’est un mème. C’est la forme classique d’un phénomène connu : une agitation étudiante dégénérant en confrontation politique générale, avec une organisation de gauche qui en fournit la structure, dans l’État où le taux de chômage des jeunes est le plus élevé du pays.

Les organisations étudiantes de gauche en sont sorties transformées. L’AISA, le SFI [Fédération des étudiants de l’Inde, liée au Parti communiste de l’Inde (marxiste), NDT] et l’AISF [Fédération panindienne des étudiants, fondée en 1936, NDT] étaient présents à Jantar Mantar le 6 juin, avant que le CJP ne devienne un phénomène national, et ont passé deux mois dans une position dont la gauche indienne avait été privée pendant une décennie : au cœur d’une agitation populaire nationale plutôt que de se contenter de défendre ses propres campus. L’AISA a appelé à un arrêt de travail à l’échelle de l’État et a réussi à le mettre en œuvre. Il s’agit là d’une capacité organisationnelle qui se reconstruit au grand jour, et elle ne s’évaporera pas lorsque Jantar Mantar se videra.

La classe ouvrière organisée et la paysannerie étaient déjà mobilisées par eux-mêmes. Les dix principaux syndicats et le Samyukt Kisan Morcha avaient lancé une grève nationale le 12 février contre les quatre codes du travail, avant même que tout cela ne commence. Mais le 10 août, ils sont allés plus loin, en lançant une campagne nationale « jail bharo » autour d’un programme en onze points : abrogation des codes du travail, garantie légale des prix des produits agricoles, retrait du projet de loi sur l’électricité, salaire mensuel minimum de 42 000 ₹ (environ 380 euros) et respect des garanties écrites de décembre 2021 sur lesquelles le mouvement des agriculteurs avait été démobilisé.

Qu’est-ce qu’une campagne « jail bharo » ?

Elle signifie littéralement « remplissons les prisons ». C’est une forme de désobéissance civile collective : les militants organisent des manifestations ou enfreignent volontairement certaines interdictions, en sachant qu’ils risquent d’être arrêtés. Ils acceptent massivement l’arrestation pour montrer leur détermination et mettre le gouvernement sous pression L’idée est en quelque sorte : « Arrêtez-nous tous : vous ne pourrez pas emprisonner tout le mouvement ».

Rien qu’au Tripura, environ douze mille personnes ont été interpellées puis relâchées. Se faire arrêter en masse n’est pas une grève. C’est une tactique choisie lorsqu’un mouvement estime que la volonté de l’État de remplir ses prisons est devenue un handicap politique plutôt qu’un moyen de dissuasion — ce qui témoigne de l’atmosphère créée par les étudiants. Un mouvement dont le grief est l’absence de travail décent est apparu aux côtés d’un autre dont le grief est la destruction légale du travail existant, et, moins de deux semaines après l’évacuation de Jantar Mantar, ce second mouvement était déjà dans les rues. La question de savoir si cela débouchera sur un front commun sera tranchée l’année prochaine. Le simple fait que cette question se pose est une nouveauté.

L’opposition parlementaire, à qui l’on a répété pendant une décennie qu’elle n’avait aucune importance, a trouvé un terrain d’action. Les arrestations, la session de la mousson perturbée, la prise de conscience que le chômage des jeunes mobilise davantage qu’il ne se contente de remplir un programme électoral : rien de tout cela ne place l’opposition à la hauteur. Mais cela met fin à la période durant laquelle le régime n’avait aucun adversaire visible.

Puis sont arrivées les élections partielles du 3 août, qu’il convient d’analyser avec précision plutôt que de les célébrer triomphalement. Sur les trois sièges en jeu, le BJP a conservé Manjalpur sans difficulté et le Congrès a conservé Datia, qu’il détenait déjà. Le résultat qui compte, c’est celui de Bankipur. Le BJP ne l’avait pas perdu depuis 1995, et Nitin Nabin l’a remporté pour un cinquième mandat consécutif en 2025 avec plus de cinquante mille voix d’avance. Huit semaines après que les étudiants sont descendus dans la rue, ce siège est tombé aux mains d’un nouveau venu, avec un taux de participation qui s’est effondré de sept points — à Patna, où la police avait tiré sur des jeunes et publié des photos de ces derniers. Un siège urbain ne permet pas de prédire l’issue d’une élection législative, et Jan Suraaj [Parti du bon gouvernement apparu dans le Bihar en 2022-2024, NDT] n’est pas une formation antifasciste. Mais la chute d’un bastion tenu depuis trente et un ans, dans la ville où la répression a été la plus forte, est le genre de résultat que les responsables de partis analysent attentivement et que les journalistes sous-estiment.

Le bilan est donc double. À la table des négociations, le gouvernement a concédé un siège et a conservé tout le reste. Dans le pays, un scandale lié aux examens s’est transformé en débat national sur l’emploi, la gauche a regagné un large public, un État a connu une grève générale et une répression armée, un siège détenu depuis trente et un ans est tombé, et douze mille personnes, dans un seul petit État, ont fait la queue pour se faire arrêter. Qualifier cela de « renoncement », c’est accepter la vision du gouvernement, selon laquelle la politique se résume à ce qui se passe dans les salles de négociation. Ce n’est pas le cas, et c’est précisément ce qu’a démontré ce mouvement.

 

Où va la gauche ?

Je voudrais conclure en rejetant les deux propos contradictoires qui nous sont proposés, puis en m’adressant à celles et ceux à qui cet essai est réellement destiné. Le premier, c’est que le vent a irrémédiablement tourné, que le roi a été vu nu et ne peut plus se rhabiller. Or, il le peut. Ce mouvement a éclaté huit semaines après que le BJP a remporté le Bengale-Occidental pour la première fois de son histoire, conservé l’Assam pour un troisième mandat et vu la gauche perdre le Kerala. Il ne reste donc plus un seul État de l’Inde dirigé par un gouvernement de gauche. Le régime est au sommet de ses succès électoraux et sa capacité coercitive reste intacte.

Le deuxième propos, c’est l’image miroir, et c’est contre celle-là que je voudrais m’élever : que tout cela n’était que du théâtre, que les mèmes ne sont pas de la politique, qu’un mouvement qui se dissout dès l’obtention d’une démission ministérielle n’a jamais été sérieux. Ce verdict n’est pas une analyse. C’est l’autojustification de ceux qui ont perdu pendant douze ans et qui trouveraient plus convenable que les jeunes perdent de la même manière.

Car voici ce à quoi la gauche doit faire face. Elle vient de passer une décennie à produire des analyses justes sur l’Hindutva [idéologie nationaliste hindoue, NDT] des mises en garde justes sur le droit du travail, des positions justes sur le fédéralisme, des résolutions justes sur le chômage, sans parvenir à mobiliser pratiquement personne. Et puis, un jeune d’une vingtaine d’années, muni d’un téléphone, sans réseau, sans cadre et sans théorie sur l’État, a produit en huit semaines ce que la gauche organisée n’avait pas réussi à produire en douze ans : une mobilisation de masse transcendant les castes, les langues, [les religions] et les régions, que le Sangh n’a pas pu transformer en conflit communautaire, que l’ED [Direction de l’application des lois, NDT] n’a pas pu intimider et que le Premier ministre n’a pas pu ignorer. Ce n’est pas le moment de se moquer de la spontanéité. C’est l’occasion de se regarder très sérieusement dans une glace.

Il faut y voir une ouverture plutôt qu’une critique, car cette ouverture est réelle et dépasse le mouvement lui-même. Commençons par examiner ce que contenaient réellement ces revendications. Tout au long de cet essai, je me suis opposé à l’interprétation du CJP comme un mouvement de classe déguisé, et je maintiens cette position. Sa base est constituée de personnes diplômées et ambitieuses. Le livreur qui a apporté du biryani [grand plat de riz épicé, NDT] à Jantar Mantar à deux heures du matin était au service de la manifestation, mais il n’y participait pas. Mais il faut regarder ce que les étudiants ont été amenés à réclamer une fois qu’ils se sont lancés. Un examen équitable, qui s’avère impossible sans démanteler le secteur privé des examens et du soutien scolaire. Des emplois, qui se sont révélés impossibles sans s’attaquer à un modèle d’accumulation qui a généré une décennie de profits sans création d’emplois. Une indemnisation pour les victimes, qui s’est transformée en débat sur la question de savoir si l’État doit quelque chose à celles et ceux qu’il laisse pour compte.

Aucune de ces revendications ne peut être satisfaite dans le cadre du système actuel. Les étudiants ne sont pas partis d’une analyse de classe. Ils y sont arrivés en prenant au sérieux les promesses de l’État lui-même et en exigeant leur respect jusqu’au point où elles se sont brisées. Ce n’est pas un mouvement de classe, mais c’est la preuve qu’un mouvement de classe est possible — que les éléments sont là, entre les mains de quiconque est prêt à faire le lien entre l’ascenseur social bloqué du diplômé et le sol qui fait défaut au travailleur informel.

Deuxièmement, la dignité. Ce serait une sérieuse erreur de réduire ce mouvement à un enjeu économique. Il est parti d’une insulte, et la passion qui l’a animé était portée par le refus d’être catalogué : s’entendre dire, de la plus haute instance de la République, que l’on est une vermine, et répondre en adoptant ce terme. La gauche a abandonné ce terrain de manière catastrophique. Depuis une décennie, la seule force offrant aux Indiens une conception viable de leur propre valeur est le Sangh, qui leur procure une dignité à une majorité en compensation de sa dépossession matérielle : pas d’emploi, pas de salaire, pas d’avenir, mais vous appartenez à la nation et la nation vous appartient. C’est une offre réelle qui a été acceptée par des millions de personnes, et c’est précisément pour cette raison que les arguments fondés uniquement sur des statistiques se sont heurtés à un mur. Ce que le CJP a démontré, c’est que cette offre peut être concurrencée par l’appel à une dignité fondée non pas sur ceux qu’on a le droit de mépriser, mais sur ce qui nous est dû, et sur le refus d’accepter que quelqu’un d’autre nous caractérise. C’est sur ce terrain que le fascisme doit être combattu, et c’est ce terrain que la gauche a abandonné lorsqu’elle a estimé que l’indignation manquait de rigueur.

Troisièmement, la méthode. Toutes les techniques auxquelles le régime a eu recours ont été mises à l’épreuve au cours de ces huit semaines, et plusieurs ont montré leurs limites. La délégitimation échoue face à des personnes qui acceptent les calomnies et les amplifient. La guerre juridique échoue face à des personnes qui n’ont rien à perdre. L’épuisement échoue face à un mouvement décentralisé. La force échoue lorsqu’elle est filmée. La communalisation échoue face à un mouvement dépourvu de toute appartenance confessionnelle. Ce ne sont pas des solutions universelles. Elles dépendaient en partie de la composition particulière du mouvement, et le régime analysera sa défaite avec autant d’attention que n’importe qui d’autre. Mais ce sont des conclusions, obtenues de façon empirique, au prix de certains sacrifices, par des personnes qui n’ont demandé de permission à personne. Une gauche sérieuse les considérerait comme des éléments à porter à leur crédit.

En somme : ce qui découle de tout cela n’est pas un bilan. C’est une mission, et cette mission incombe à une gauche qui n’existe pas encore sous la forme nécessaire. La Gauche existante n’est pas armée pour cela, et le dire ne fait pas preuve de sectarisme. Une politique organisée autour de l’arithmétique des assemblées, des ajustements de sièges et de la défense d’une présence parlementaire en recul ne peut pas mener un mouvement fondé sur ces trois refus. Le fait que le SFI, l’AISA et l’AISF aient été présents à Jantar Mantar dès le 6 juin est tout à leur honneur et constitue le fait institutionnel le plus porteur d’espoir de cette année, tout comme l’organisation par l’AISA d’un bandh à l’échelle de l’État du Bihar en dépit des pressions. Mais les fronts étudiants ont toujours eu une longueur d’avance sur leurs organisations mères, et c’est là tout l’enjeu. Face à une formation comme le CJP, l’instinct de la gauche parlementaire est de se demander comment l’intégrer dans son giron ou la convertir en suffrages. Ces deux instincts la tueront. Ce qu’il faut, c’est une gauche prête à s’allier à un mouvement qu’elle ne contrôle pas — une gauche qui apporte ce dont ces mouvements manquent manifestement, sans exiger en échange un quelconque leadership : une continuité, une mémoire, une défense juridique, une colonne vertébrale organisationnelle nationale, une analyse de qui détient quoi.

Et puis il y a la partie la plus difficile : le programme. Depuis des années, le front antifasciste se résume en Inde à un accord électoral entre partis, dans lequel la gauche cède des sièges qu’elle ne peut remporter et se voit attribuer une part d’une stratégie défensive. Ce n’est pas un front. C’est une file d’attente. Une véritable politique antifasciste doit répondre à la question à laquelle le Sangh répond et à laquelle l’opposition ne répond pas : quelle alternative offrons-nous ? Il ne suffit pas de dire « pas eux », mais un travail décent considéré comme un droit plutôt que comme une loterie ; l’éducation comme bien public plutôt que comme un marché de tickets d’entrée ; un socle de protection pour les travailleurs du secteur informel ; une dignité qui n’a pas besoin de traiter l’autre en ennemi. Ce programme existe dès à présent, en pointillés, dans la charte des étudiants, dans les onze points que les syndicats et le Kisan Morcha [Front uni des agriculteurs, NDT] ont emportés avec eux dans les fourgons de police, dans les revendications tacites des livreurs. Une force doit le rassembler. C’est là le travail d’une Nouvelle Gauche, et sa base vient de passer huit semaines à se manifester dans les rues.

La gauche indienne est au plus bas depuis l’indépendance. Pas un seul État. Une présence parlementaire qui tend vers le néant. Toute une génération a grandi sans aucun souvenir de cette force politique. Tout cela est vrai, mais rien de cela n’est la vérité tout entière. Les conditions qui ont conduit à sa perte d’influence viennent d’être visiblement ébranlées par ceux-là mêmes qu’elle avait méprisés comme des jeunes dépolitisés, carriéristes et accros au téléphone. Ils n’étaient pas perdus. Ils attendaient quelque chose qui vaille la peine d’être fait. Lorsque cette occasion s’est présentée, ils l’ont saisie mieux et plus vite que leurs aînés n’avaient réussi à le faire en une décennie.

Ce que le « Cockroach Janta Party » a produit, ce n’est pas la démission d’un ministre. Les démissions sont réversibles, et le BJP a déjà entamé la recherche d’un successeur. Ce qu’il a produit, c’est la certitude — démontrée, filmée et diffusée à l’échelle nationale — que ce gouvernement peut être contraint de bouger, que son répertoire a des limites, et que ce qu’il craint, ce n’est pas une opposition organisée, mais une génération qui a cessé d’avoir peur. Cette confiance circule désormais et ne peut être supprimée.

Cette Nouvelle Gauche ne s’organisera pas toute seule. Les mouvements de ce genre surgissent, imposent une concession, puis se dispersent. Ce qui détermine s’ils marquent un tournant ou s’ils ne sont qu’une anecdote, c’est de savoir si une force est prête à leur donner des perspectives. Personne n’était prêt cette fois-ci. Mais le prochain mouvement est déjà programmé ; les conditions qui ont donné naissance à celui-ci n’ont pas été remises en question. L’enjeu est de savoir si, lorsqu’il surviendra, il existera une gauche qui aura pris le temps de construire plutôt que d’expliquer.

L’équilibre des forces ne se prédit pas. Il se construit. Les cafards ont montré qu’il était possible de faire trembler le sol. C’est à nous de faire en sorte qu’on ait envie de nous rejoindre quand il tremble.

* Cet article a été publié le 11 août 2026 sur le site International Viewpoint sous le titre « India’s Gen Z revolt, the crumbling of merit and the limits of Modi’s hegemony. Notre traduction de l’anglais, nos annotations et nos encarts explicatifs.

Sushovan Dhar est membre du comité de rédaction d’International Viewpoint.

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