Le stalinisme représente bien plus qu’une période de l’histoire soviétique. En tant que système de pensée et d’action politique particulier, il a non seulement largement dépassé cette période, mais il reste aujourd’hui virulent, affirme l’historien allemand Christoph Jünke.
Le stalinisme occupe une place prépondérante dans l’histoire du XXe siècle. Apparu comme un terme désignant la période de la domination de Joseph Staline en URSS, le « stalinisme » désigne d’abord et avant tout un phénomène historique spécifique. Un système de domination sociopolitique particulier présentant une forme de société caractérisée par une prétendue transition anticapitaliste vers le socialisme ; une politique de nationalisation et une économie planifiée bureaucratiquement et administrée centralement ; une industrialisation et une collectivisation de rattrapage ; un système à parti unique et son « centralisme démocratique » ; des formes spécifiques d’hypocrisie, de répression et de terreur ; un « marxisme-léninisme » comme conception prétendument scientifique du socialisme ; une théorie du socialisme dans un seul pays, une pensée en termes de camps et le rôle de leader qui en découle pour l’Union soviétique en tant que prétendue « patrie des travailleurs » et gardienne d’un soi-disant internationalisme prolétarien.
L’histoire compte
Le système sociohistorique du « socialisme » stalinien a toutefois survécu à son fondateur pendant plusieurs décennies et a été appliqué, en tant que mode particulier de pensée et d’action politique, en tant qu’idéologie sociopolitique, dans d’autres contextes géographiques et historiques. D’innombrables pays et régions sur plusieurs continents, et donc des milliards de personnes et leurs formes de société, ont été profondément marqués et, pour certains, radicalement transformés par cette théorie et cette pratique politiques, par cette conception particulière du socialisme et du communisme. Les conséquences politiques et idéologiques de cette histoire qui a divisé le monde se font encore sentir aujourd’hui (par exemple en Allemagne, qui était encore divisée il y a peu) et, aujourd’hui encore, des régimes et des mouvements politiques se réclament de la tradition du
« socialisme réel ».

Avec sa conception spécifique du socialisme et du communisme, le stalinisme — en tant que phénomène de l’histoire sociale et intellectuelle dépassant largement la personne de Staline et le système soviétique — a toutefois également influencé durablement le monde non communiste et non socialiste, ainsi que l’histoire des idées politiques. Ainsi, la social-démocratie internationale, qui, jusqu’au milieu du XXe siècle, se définissait majoritairement comme socialiste, s’est réconciliée fondamentalement avec l’économie de marché capitaliste et sa démocratie bourgeoise, se démarquant ainsi nettement des mouvements et régimes communistes.
De même, la théorie et la pratique politiques des mouvements communistes de gauche comme de droite, de divers courants socialistes de gauche, néo-anarchistes ou de la nouvelle gauche, ou encore du néomarxisme qui a connu un essor puissant dans la seconde moitié du XXe siècle, sont difficilement compréhensibles sans une distance critique par rapport à la théorie et à la pratique staliniennes. Et ce n’est pas seulement l’anticommunisme/antisocialisme conservateur et libéral classique qui a utilisé l’expérience communiste-stalinienne comme une fontaine de jouvence moderne (« Tous les chemins du marxisme/socialisme mènent à Moscou »). Le néolibéralisme, dont l’histoire des idées remonte aux années 1930 et 1940, qui est devenu hégémonique sur le plan sociohistorique au cours du dernier quart du XXe siècle, ou encore la pensée postmoderne, sont eux aussi difficilement compréhensible sans leur référence négative à l’expérience du communisme stalinien. « History matters », dit-on en anglais : l’histoire compte — plus durable que ne le pensent la plupart des gens dans leur quotidien social.

Critique socialiste du stalinisme
« Nous rompons irrévocablement avec le stalinisme en tant que système ». Cet impératif, formulé de manière programmatique à la fin du XXe siècle, au milieu de l’effondrement historique du bloc socialiste d’autrefois, par le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), devenu le Parti du socialisme démocratique (PDS), était une tentative de se libérer de la situation bien connue du lapin face au serpent et de devenir ainsi capable d’agir, mais n’était que la dernière manifestation d’une longue tradition de critique du stalinisme issue de la gauche et transcendant ses courants. Une telle critique du stalinisme, qu’elle soit d’orientation socialiste réformiste ou socialiste révolutionnaire, pouvait alors s’appuyer sur un héritage certes disparate, mais néanmoins impressionnant.
Dès ses débuts, les socialistes se réclamant du marxisme s’étaient en effet opposés au « stalinisme en tant que système » sur trois fronts distincts : contre les apologistes communistes et de gauche qui réduisaient le stalinisme à de simples excès et au culte de la personnalité afin d’en préserver un prétendu noyau « socialiste » ; contre les sociaux-démocrates et les ultragauches qui jetaient le bébé marxiste-socialiste avec l’eau du bain stalinienne ; et contre cette critique « bourgeoise » du stalinisme qui, comme en miroir des staliniens eux-mêmes, ne voyait dans celui-ci qu’une simple dictature de la violence, parce qu’elle cherchait elle aussi à le concevoir comme l’aboutissement inévitable de la théorie marxiste et d’une économie socialiste planifiée.
Même si ces néomarxistes antistaliniens ne contestaient pas le caractère dictatorial et violent de ces régimes — comment l’auraient-ils pu, alors qu’ils en avaient pour la plupart été les premières victimes —, ils voyaient généralement plus loin et comprenaient que la répression et la terreur n’étaient qu’un moyen parmi d’autres pour permettre la formation et la consolidation d’un nouveau pouvoir de domination sociohistorique. Le besoin de répression stalinienne résultait en effet de la nécessité de constituer une nouvelle forme de domination de classe — la nouvelle bureaucratie « socialiste ».

Un témoignage poignant sur les camps de travail staliniens. Maria Joffé, veuve du bolchevique de premier plan Adolf Joffé et, à ses côtés, figure de proue de l’opposition trotskiste au stalinisme, a survécu à 29 années passées dans les camps de prisonniers de l’Union soviétique.
Pour ces socialistes antistaliniens, le stalinisme était l’expression d’un modèle socialiste
« bureaucratiquement déformé » ou « bureaucratiquement dégénéré », c’est-à-dire autoritaire et despotique, expression de la bureaucratisation structurelle d’une société de transition historiquement inédite, située entre ou au-delà du capitalisme et du socialisme. Les avis divergeaient quant à savoir si ces nouvelles formes de pouvoir pouvaient être transformées en des sociétés réellement émancipatrices uniquement par le bas, en opposition ouverte, ou également de l’intérieur et par le haut. Mais on s’accordait largement à dire que la conception stalinienne du marxisme, le soi-disant « marxisme-léninisme », avait moins à voir avec Marx et Lénine qu’avec Joseph Staline, et qu’elle servait à défendre les privilèges liés au pouvoir de cette nouvelle bureaucratie socialiste.
La critique marxiste du stalinisme devint ainsi une critique idéologique, le marxisme-léninisme (ML) étant considéré comme l’idéologie dogmatique de légitimation d’une forme de pouvoir politico-bureaucratique, qui, en tant qu’idéologie dominante, serait moins le résultat de la théorie marxiste en tant que telle (que l’on concevait dans sa forme classique comme une théorie de l’émancipation, une théorie de la libération et de la liberté), mais plutôt le produit d’un pragmatisme bureaucratique étroit et sans esprit — non pas une théorie de l’émancipation, donc, mais une théorie du conformisme, non pas une théorie de la révolution, mais une théorie de la production (comme l’affirmait, par exemple, Oskar Negt à la fin des années 1960) [1].
Le marxisme stalinien serait, comme l’exprimait Leo Kofler au début des années 1950, « l’exemple le plus visible et en même temps le plus extrême du marxisme non marxiste de notre époque ».

Et il identifiait à cet égard trois caractéristiques centrales d’une déformation typiquement stalinienne de la théorie marxiste classique : le transfert de l’ancienne conception mécaniste et prébourgeoise des sciences naturelles (avec son déterminisme, son économisme et son fétichisme du travail) à la théorie sociale spécifiquement humaine ; la dévalorisation qui s’en dégage d’une conception spécifiquement marxiste de la dialectique, c’est-à-dire la perte d’une vision globale, dynamique, processuelle et philosophique de la pratique de l’être humain en tant qu’être actif et souffrant, en tant que sujet-objet de l’histoire ; enfin, un antihumanisme spécifique : l’« oubli » structurel de l’humanisme immanent chez Marx, Engels et d’autres classiques socialistes, c’est-à-dire la perspective, si fortement valorisée par le marxisme originel, d’une émancipation à la fois individuelle et collective des conditions inhumaines d’oppression, d’exploitation et d’aliénation.
Dans la prédominance d’un tel antihumanisme non dialectique et matérialiste vulgaire, Kofler — pour ne citer ici qu’un exemple parmi tant d’autres — a reconnu, pour ainsi dire, la grammaire théorique du marxisme vulgaire stalinien et du pseudo-socialisme [2].
Les nouveaux apologistes
Mais aussi impressionnantes qu’aient été la diversité et la profondeur de l’héritage politico-intellectuel de cet antistalinisme explicitement socialiste et marxiste (il a contribué de manière non négligeable à la renaissance et au renouveau d’une « Nouvelle Gauche » et de son néomarxisme autour de « 1968 »), il est finalement resté disparate et marginal sur le plan sociopolitique. Lorsque le monde du socialisme réel a implosé, lors du tournant historique de 1989, la Nouvelle Gauche appartenait déjà au passé — la succession tant espérée de l’antistalinisme socialiste n’eut donc pas lieu.
L’effondrement de la gauche dans les années 1990 fut d’autant plus total que les intellectuels de gauche restants se réjouissaient au moins d’avoir été libérés du cauchemar staliniste tardif. Le fait que, peu de temps après, dans le journal est-allemand Weißenseer Blätter et à l’aile gauche du SED, on philosophait déjà à nouveau avec bienveillance sur le socialisme réel et son marxisme-léninisme était alors considéré comme largement anachronique et suscitait des sourires las : on ignorait l’avertissement d’un intellectuel de gauche est-allemand engagé, selon lequel le stalinisme « perdure dans l’embellissement et la glorification des actes de Staline et dans la répression de la critique antistalinienne » [3].
Une telle indifférence n’était toutefois plus guère possible au cours de la décennie suivante. Avec deux intellectuels de gauche italiens, l’embellissement et la glorification philostalinistes des actes de Staline ainsi que la dénonciation au sein de la gauche des critiques antistalinistes ne provenaient plus seulement de l’Est prétendument « archaïque », mais aussi, à nouveau, de l’Ouest. Lorsque, au milieu des années 2000, la célèbre maison d’édition Beck refusa un manuscrit de l’historien italien Luciano Canfora pour cause de « stalinisme », l’indignation des milieux de la gauche radicale allemands fut grande. La presse culturelle de gauche et des intellectuels de gauche de premier plan, tels que Georg Fülberth ou Uwe-Jens Heuer ont salué l’ouvrage, publié par la suite par une petite maison d’édition de gauche, tandis que d’éminents politiciens de gauche comme Lothar Bisky exprimaient leur soutien ou, comme Oskar Lafontaine, rédigeaient même une postface élogieuse à ce livre [4]. Et pourtant, les éditions Beck n’avaient pas tort dans leur affirmation.
Dans son ouvrage, devenu un best-seller au sein de la gauche, Canfora montre certes, dans la tradition marxiste classique, que la marche triomphale de la démocratie à travers l’histoire mondiale a toujours été et reste mêlée à une bonne dose d’oligarchie, et que la démocratie bourgeoise dominante est donc toujours, et notamment, une forme de domination oligarchique. Cependant, l’autre face de la médaille démocratique, tout aussi soulignée par le marxisme classique, à savoir le fait que la « démocratie » n’a jamais été seulement une « conspiration des élites », mais aussi une « conspiration des égaux », un puissant moyen d’émancipation et de révolte venue d’en bas contre les élites au pouvoir, ce double caractère structurel de la démocratie ne se retrouve pas chez Canfora.
Pour lui, la démocratie et la liberté étaient et restent un simple contexte de manipulation, la fausse conscience (idéologie) des formes de domination bourgeoises et capitalistes : « des mots creux, absolus et, en fin de compte, vides de sens » (citation originale) et de peu de valeur pour la gauche. En conséquence, il a ouvertement transposé l’ancienne idée socialiste d’une démocratie sociale en un rejet, sous forme de dictature éducative, des formes et des droits politico-démocratiques, et a ainsi abouti à une justification globale de la politique communiste stalinienne au XXe siècle. Littéralement chaque tournant politico-historique de la politique stalinienne (des années 1920 aux années 1950) trouve chez lui sa justification politique et philosophico-historique, et aucun mythe ou mensonge stalinien n’est trop stupide à ses yeux pour qu’il ne le reproduise pas.
Il en va de même pour le professeur de philosophie italien Domenico Losurdo, qui, avant même Canfora, jouait déjà un rôle intellectuel de premier plan, notamment au sein de la gauche allemande, car il s’était très tôt opposé à l’interventionnisme humanitaire de la gauche libérale des années 1990, soulignant surtout que la tradition de gauche d’un antinationalisme antiétatique avait toujours été « non marxiste », c’est-à-dire politiquement et théoriquement erronée. Depuis lors, Losurdo se plaisait à comparer les processus révolutionnaires « bourgeois » et « socialistes » dans l’histoire et le présent, se livrant à un décompte cynique pour déterminer qui avait le plus de morts sur la conscience : Staline ou plutôt Churchill, Roosevelt et Bill Clinton.

Chez lui, la méthode de la comparaison historique se réduisait à une stratégie cynique d’excuses, car si tout était supposément pareil de toute façon, on pouvait alors, en toute bonne conscience, prendre parti pour Staline et le stalinisme, qui (selon ses propres termes) « avec toutes ses horreurs », avait constitué un chapitre de ce processus d’émancipation qui avait vaincu le Troisième Reich fasciste [5]. Oui, comme il l’admettait franchement, il y avait bien eu dictature et terreur sous le communisme stalinien, mais tout cela n’était que la conséquence nécessaire de cet état d’exception qu’était une guerre civile mondiale entre deux camps prétendument antagonistes — selon la devise : ce qui a été fait devait être fait !
Losurdo était vraiment sérieux et il a d’ailleurs publié en 2008 un livre remarqué sur la prétendue légende de Staline (il est paru en allemand en 2012, avec une préface de Luciano Canfora, et y a connu — comme tant d’autres de ses ouvrages — plusieurs éditions), dans lequel lui aussi reproduisait tout l’arsenal des mythes historiques et des mensonges staliniens et qualifiait une fois de plus toute forme de critique de gauche du stalinisme d’anticommunisme bourgeois [6]. Le sens de sa démarche était évident : dans la lutte entre États du Sud et de l’Est périphériques contre l’Occident néo-impérialiste, qu’il qualifiait de « Troisième Guerre mondiale », la gauche occidentale devait faire preuve de compréhension pour que la lutte prétendument anticoloniale menée aujourd’hui par la Chine, la Russie et tous les autres soit menée par tous les moyens nécessaires.
Par conséquent, la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, prétendument néofasciste, menée de manière encore limitée dès 2014, puis ouvertement depuis 2022, a trouvé en Losurdo un apologiste absolument sans vergogne (voir à ce propos son dernier ouvrage, rédigé avant sa mort en 2017, et publié en allemand en 2021 [7]).
Le stalinisme comme force de négation
Pourtant, la scène de gauche, notamment en Allemagne, avait déjà profondément changé. Le mouvement anticapitaliste et altermondialiste, encore puissant dans les années 2000, et les nouveaux partis de gauche européens hétérodoxes inspirés par son esprit avaient déjà sombré, dès le début des années 2010, dans une crise organisationnelle et identitaire profonde, en raison de leurs blocages intrinsèques et à la suite de l’échec du Printemps arabe et de Syriza en Grèce. En Allemagne, le nouveau parti Die Linke avait déçu bon nombre des espoirs placés en lui, tiraillé entre un nouveau radicalisme anticapitaliste d’une part et une politique d’adaptation et d’intégration misant de façon traditionnelle sur la reconnaissance sociale d’autre part, il s’était enlisé dans des luttes de pouvoir internes et une rigidité bureaucratique.
Le terreau d’un folklore marxiste-léniniste allemand durable, cultivé par ses précurseurs, Losurdo et Canfora, a été enrichi par d’autres importations intellectuelles, telles que les apologistes de Staline Harpal Brar (de Grande-Bretagne), Grover Furr (des États-Unis) ou Roland Boer (d’Australie), soutenu politiquement par des philosophes aussi érudits et reconnus que Hans Heinz Holz et activement encouragé par divers journalistes de premier plan (tels Andreas Wehr et Sabine Kebir) dans la presse de gauche au sens large — tandis que les tentatives de la gauche pour s’y opposer se trouvaient de plus en plus isolées dans ces organes de presse et même dans l’entourage du Parti de gauche.
Et lorsque le renouveau de la gauche s’est épuisé, dans la seconde moitié des années 2010, ce n’est pas seulement une politique identitaire postmoderne qui a fleuri sur ses ruines (« ni à droite ni à gauche, mais queer et woke » [8]), mais aussi un nouveau radicalisme de gauche qui, en tant que « force de la négation », se suffisait à lui-même et trouvait un nouveau réconfort politico-identitaire en renouant avec le folklore marxiste-léniniste [9].
Ce n’est donc pas un hasard si, en 2019, au sein du groupe d’édition berlinois Eulenspiegel, un pamphlet tout sauf humoristique a été publié, dans lequel le jeune intellectuel de Cologne Marlon Grohn érige le stalinisme, tant historique que politico-théorique, en programme — avec une franchise et un mépris cynique que même les staliniens les plus endurcis ne se sont jamais permis — :
« Il n’y a donc rien de mauvais dans le stalinisme ; tu peux le comprendre et l’accueillir favorablement si tu n’es pas un exploiteur. (…) Le stalinisme est, comme le savent aujourd’hui les personnes avisées, une affaire d’avenir, non pas du passé, mais de l’histoire vivante. (…) Le stalinisme, en un mot, n’est donc rien d’autre qu’un socialisme absolutiste défendable, et, par conséquent, la nécessité historique sur la voie du communisme. (…) Nous faisons le socialisme — si les travailleurs y participent : tant mieux. Sinon, nous faisons le socialisme quand même. (…) Nous servons le peuple en le méprisant. (…) Sur le champ de bataille âprement disputé de l’histoire mondiale, il n’y a ni morale ni “on peut” : on y va [c’est-à-dire : on frappe fort ; CJ] [10]. »
Une force de négation qui avait commencé comme un simple philostalinisme (un philostaliniste de gauche aime souligner sa distance par rapport au stalinisme historique et/ou politiquement ouvert, mais n’hésite pas pour autant à le défendre contre des critiques prétendument bourgeoises et anticommunistes, développant ainsi une stratégie de justification parfois empreinte d’une admiration positive, mais généralement d’ordre philosophico-historique…) s’est donc transformée avec une rapidité remarquable en un véritable néostalinisme, c’est-à-dire en une apologie ouverte, non seulement du stalinisme historique, mais aussi du retour à la théorie et à la pratique « marxiste-léniniste » — comme « une cause d’avenir » (Grohn). Même si les deux phénomènes — philostalinisme et néostalinisme — doivent être distingués sur le plan conceptuel et analytique ainsi que sur le plan politique et pratique, les transitions entre les deux sont pourtant souvent fluides…

Et dans ce cas également, le jeu intellectuel a été suivi par le sérieux politique. Car, avec la dé-démocratisation et la dépolitisation toujours plus profondes des formes bourgeoises de démocratie et de vie publique ; avec les tendances à la crise économique persistante et les formes de plus en plus criantes d’inégalité socio-économique ; avec la priorité constante accordée au capital en quête de profit et l’érosion progressive de l’État-providence, avec enfin l’émergence d’un néo-autoritarisme et d’un ultraconservatisme dans le populisme de la nouvelle droite, cette « aversion pour la démocratie » (Jacques Rancière) propre à la gauche, qui unit traditionnellement les communistes staliniens (surtout de la vieille garde) et les radicaux de gauche philostaliniens (surtout de la jeune garde), devait elle aussi se répandre.
Les guerres de réorganisation mondiale, menées de manière toujours plus effrénée, initiées à l’origine par l’administration américaine et sa « guerre contre le terrorisme » (2001 et suivantes), qui atteignent leur paroxysme dans le trumpisme actuel, poussent bon nombre de gens de gauche à fermer les yeux sur les dangers symétriques d’un poutinisme et d’un islamisme à peine moins anti-émancipateurs. Ainsi, la simple « force de la négation » favorise un anti-impérialisme et un antifascisme vulgairement réducteurs et élargit le pont vers l’autoritarisme de gauche [11].
Et tout comme le stalinisme historique a été à la fois la cause et la conséquence des défaites de la gauche, la nouvelle gauche autoritaire s’avère être tout autant la conséquence des défaites précédentes que la cause de celles qui lui succèdent. Nés une fois de plus de défaites historiques et d’expériences d’impuissance, bon nombre d’activistes de gauche recourent à nouveau au substitutisme sociopolitique et se servent d’un raccourci autoritaire et éducativement dictatorial dans leur théorie et leur pratique politiques.
Ils propagent diverses variantes du « marxisme-léninisme », fondent des « groupes rouges » et diffusent leur pseudo-socialisme marxiste vulgaire ainsi que leur dégoût des valeurs et des besoins (radicalement) démocratiques dans des cercles plus larges. Mais tout comme on ne pouvait pas combattre efficacement les camps fascistes dans les années 1930, tant que l’on avait les camps staliniens dans le dos, on ne peut pas non plus aujourd’hui prendre un nouveau départ socialiste sans affronter de manière crédible l’ombre persistante du stalinisme.
Si donc nous ne concevons pas le concept de stalinisme simplement comme un concept désignant la période soviétique sous Staline, mais — avec l’humaniste socialiste Edward P. Thompson, en 1978 — comme un concept désignant une théorie et une pratique politiques spécifiques, c’est-à-dire « comme un système de formes institutionnelles, de pratiques, de théories abstraites et de comportements de pouvoir », alors la « génération poststalinienne » n’est pas encore née » [12].
* Cet article est paru, le 29 mai 2026, sur le site Emanzipation sous le titre :
« Vergangenheit, die nicht vergeht – Stalinismus und Antistalinismus gestern und heute ». Notre traduction de l’allemand et nos illustrations.
Christoph Jünke vit et travaille à Bochum en tant que journaliste et historien. Il est notamment président de l’association Leo Kofler-Gesellschaft e. V., ainsi qu’éditeur et auteur de plusieurs ouvrages écrits par Leo Kofler ou consacrés à ce dernier. En 2024, il a publié l’anthologie Viktor Agartz oder : Ein Leben für und wider die Wirtschaftsdemokratie aux éditions Dietz.


