Dans le contexte de la guerre contre l’Iran, la thèse du lobby israélien selon laquelle les groupes d’influence pro-israéliens auraient entraîné les États-Unis dans une guerre contraire à leurs propres intérêts ressurgit à gauche. À l’inverse de ce raisonnement, cet article montre qu’une double tension au sein du capitalisme étasunien est au fondement de la guerre actuelle et que, loin d’être manipulés, les États-Unis œuvrent du point de vue de leurs propres intérêts dans cette guerre impérialiste. [En complément à cet article et pour mieux comprendre la dimension israélo-iranienne de ce conflit, on se référera à l’intervention de Sarah Selami, JB]
La dynamique fondamentale de l’impérialisme est simple. Dans n’importe quel pays, le fonctionnement courant du capitalisme engendre régulièrement des tensions. Si, au lieu de dépasser ces contradictions à l’intérieur des frontières nationales, le gouvernement du pays en question les projette sur la scène mondiale à travers des actions coercitives, nous sommes en présence d’une dynamique impérialiste.
La mise au jour de cet engrenage allant de l’accumulation du capital au conflit international est la contribution cruciale des théoriciens classiques de l’impérialisme. Elle est cruciale, car elle donne une boussole claire à l’analyse. En cas de conflit international, il convient tout d’abord d’interroger les tensions se manifestant dans le capitalisme du pays agresseur.
À travers cette démarche de prise en compte des rapports sociaux dans la formation des tensions internationales, la théorie de l’impérialisme se distingue des approches mainstream et centrées sur l’État des relations internationales. Ces dernières réduisent les mouvements sociaux à l’impuissance devant la guerre, qui serait l’affaire exclusive des États.

Pour aller plus loin sur l’affrontement sino-américain
pour le contrôle du numérique
Pourquoi les guerres impérialistes états-uniennes se multiplient-elles maintenant ?
À propos de la guerre que mènent les États-Unis et Israël contre l’Iran impliquant la première puissance mondiale, toute analyse exige d’abord un examen de la situation états-unienne. Cette dernière se caractérise par une double contradiction cruciale qui permet de comprendre la multiplication des agressions décidées à Washington. Bien entendu, une analyse complète de la guerre contre l’Iran et de l’embrasement régional résultant ne peut ignorer ni la position d’Israël en tant que multiplicateur de la force états-unienne ni les objectifs politiques propres de cet État. L’objectif du présent texte est toutefois plus restreint : il vise à mettre en lumière la dynamique principale ayant conduit à cette nouvelle agression impérialiste.
La fâcheuse vie chère
Premièrement, les politiques économiques impulsées par Donald Trump ont fortement exacerbé les inégalités et mis sur le devant du débat politique la question du pouvoir d’achat. L’effet combiné de sa politique douanière et de sa réforme fiscale dégrade la situation financière de l’immense majorité de la population états-unienne, selon les estimations des chercheurs de l’Université de Yale. La première alimente l’inflation et donc le coût de la vie, tandis que la seconde fournit des allègements fiscaux aux plus aisés. Plus précisément, le revenu des 90 % des ménages les plus pauvres subit une baisse. L’effet est le plus brutal chez les plus pauvres qui doivent renoncer à 7 % de revenu par an. En remontant la hiérarchie sociale, l’effet se réduit graduellement pour déboucher sur une baisse de 0,1 % pour le 9e décile. En revanche, les 10 % les plus aisés voient leur revenu augmenter de 1,5 % et l’effet positif est particulièrement prononcé pour l’extrême sommet de la pyramide des revenus.
Pour prendre la pleine mesure de la politique de classe menée par Donald Trump, il faut ajouter une précision aux estimations de l’Université de Yale. L’inflation met la majorité des ménages en difficulté parce que les salaires n’augmentent pas au moins dans les mêmes proportions que l’inflation. En effet, le revenu réel des travailleurs non-cadres reste inférieur au niveau de janvier 2021 et Trump mène méthodiquement une politique antisyndicale qui empêche toute hausse durable des salaires [1]. Signe d’une pression hors norme sur les travailleurs, la part du travail dans la valeur ajoutée — sans doute le meilleur indicateur agrégé de l’état de la lutte des classes — tombe à 53,8 % en automne 2025, soit le niveau le plus bas depuis le début de l’enregistrement des données en 1947 [2]. Mécaniquement, la part du capital n’a jamais été aussi élevée.

C’est dans ce contexte d’années de baisse des revenus pour le plus grand nombre des travailleurs états-uniens que la banque Goldman Sachs a publié en automne 2025 une note indiquant que l’économie étasunienne prend la forme d’un « K ». L’image n’est vraiment pas intuitive à première vue, mais le message est puissant. En divisant les dépenses de consommation des ménages états-uniens entre la part réalisée par les 10 % les plus aisés d’un côté et celle des 80 % les plus pauvres de l’autre, on observe un effet de ciseaux. La part des premiers atteint avec près de 50 % du total, un nouveau record depuis le début de la série statistique en 1990, alors que la seconde plonge à 37 % — c’est également un record, en négatif [3]. Au début des années 1990, la situation était à l’inverse quasiment parfaite, et ce, alors que le néolibéralisme avait déjà commencé à alimenter la hausse des inégalités sociales. Sans surprise, cette économie en K se traduit par un affaiblissement de la confiance des consommateurs, surtout chez les ménages à revenu faible. Autrement dit, une grande majorité de la population subit de plein fouet une crise de la vie chère que Trump n’a pas déclenchée, mais aggravée.
Cette crise sociale a rapidement trouvé un prolongement politique dans l’élection municipale de New York du 4 novembre 2025. Ce jour-là, la plus grande ville du pays a élu le maire le plus à gauche de son histoire, Zoran Mamdani. Signe que la Maison-Blanche n’est pas restée insensible à ce revers électoral spectaculaire, Donald Trump s’est dépêché de signer quelques jours plus tard un décret qui exempte rétroactivement des droits de douane une série d’aliments de base, comme le bœuf, les tomates, le café et les bananes. L’optique des élections de mi-mandat, en automne 2026, rend l’administration états-unienne particulièrement attentive à la question du pouvoir d’achat tout en refusant de promouvoir la hausse des salaires ou des politiques industrielles susceptibles de créer des emplois de qualité. La première contradiction se présente comme suit : l’agenda politique résolument en faveur du capital de Trump se heurte au problème du coût de la vie du plus grand nombre, qui peut provoquer une défaite aux élections parlementaires. En automne 2025, l’administration états-unienne s’interroge de plus en plus sur les possibilités de dépassement de cette contradiction domestique.

Une mondialisation de plus en plus dysfonctionnelle
La seconde contradiction à laquelle fait face l’administration Trump concerne la mondialisation. Afin d’en mesurer la portée considérable, il faut préciser pourquoi la mondialisation est cruciale pour le capitalisme états-unien. Le lien entre économie et puissance est parfaitement clair pour les stratèges à Washington, qui écrivent explicitement dans leur nouvelle Stratégie de sécurité nationale que « notre économie constitue également le pilier de notre position sur la scène internationale et le fondement indispensable de notre armée » [4].
Regardons donc de plus près ce pilier. L’un des résultats les plus importants de la recherche en économie politique internationale consiste à démontrer que la mondialisation ne correspond pas seulement à la multiplication purement économique des flux transfrontaliers de biens, services, capitaux et travailleurs, c’est un processus politique sous supervision états-unienne [5]. Les États-Unis ont en effet impulsé et popularisé les politiques de dérégulation au fondement de la mondialisation, ils ont géré les crises financières occasionnées par la libéralisation financière et ils maîtrisent les infrastructures techniques, numériques, physiques, militaires et monétaires de l’économie mondiale [6].
La démarche est tout sauf désintéressée. Face à la longue crise de rentabilité du capital états-unien dans les années 1960 et 1970, l’État opte pour une solution spatiale [7]. En d’autres termes, il redynamise les profits des firmes états-uniennes en élargissant considérablement l’accès aux marchés étrangers. Les efforts de Washington ont payé. La mondialisation réoriente le taux de profit du capital états-unien vers la hausse. Dans ce cadre, une part nettement plus importante des profits des firmes états-uniennes est réalisée en dehors du territoire national, comme l’indique la figure 2 ci-dessous. Alors que le ratio profits étrangers/profits domestiques gravitait autour de 0,2 avant la mondialisation, il bondit à 0,62 pendant les décennies suivantes. Or, depuis 2021, il s’écarte substantiellement de la moyenne en oscillant entre 0,42 et 0,49. Autrement dit, la mondialisation semble de plus en plus dysfonctionnelle du point de vue du capital états-unien.

Cette diminution de la contribution du marché mondial aux profits états-uniens peut être directement reliée à la montée en gamme spectaculaire que la Chine réalise depuis une vingtaine d’années. En effet, en 2006, les autorités chinoises changent radicalement leur politique de l’innovation en introduisant le plan de développement des « technologies indigènes ». Jusqu’alors, elles pensaient que l’ouverture aux capitaux étrangers, attirés par la perspective d’une force de travail bien éduquée, en bonne santé, nombreuse et surtout facilement exploitable, allait s’accompagner de transferts de technologies susceptibles d’alimenter la montée en gamme de l’économie nationale. Or, la monopolisation intellectuelle est précisément un outil central permettant aux multinationales de s’approprier une part disproportionnée de valeur ajoutée créée tout au long des chaînes globales de valeur [8]. Du point de vue des multinationales étrangères, il serait suicidaire d’abandonner le contrôle exclusif de ce levier de rentabilité ; elles n’ont aucun intérêt à voir la Chine évoluer du statut de fournisseur de main-d’œuvre bon marché vers celui de précurseur technologique.
Se rendant à l’évidence, la Chine cesse de placer ses espoirs dans la bonne volonté des capitalistes étrangers et mise sur la planification pour se hisser à la frontière technologique, et ce, en particulier dans les secteurs clés du numérique et du renouvelable. Cette planification se concrétise par la suite à travers une multitude de plans quinquennaux et d’initiatives ad hoc. Le résultat est net : dans le domaine technologique, la Chine talonne désormais les États-Unis alors qu’elle occupait une position totalement subordonnée il y a 20 ans [9]. De ce fait, les entreprises chinoises sont de plus en plus à même de concurrencer les multinationales états-uniennes (et autres) dans les segments les plus rentables des chaînes globales de valeur. À cela s’ajoute le fait que les autorités chinoises mettent en place des infrastructures monétaires, techniques et physiques réduisant les coûts de transaction pour le capital chinois et contestant le pouvoir structurel de l’État états-unien sur le capitalisme global.
La deuxième contradiction se présente donc comme suit : le capitalisme mine la mondialisation. Le paradoxe de la montée en puissance de la Chine, c’est qu’en devenant capitaliste, elle s’est trouvée contrainte de saper le processus même qui a permis son essor, à savoir la mondialisation. Cette contestation la place directement sur les rails de la confrontation avec les États-Unis, qui supervisent justement la mondialisation.

En d’autres termes, peu après le début de son mandat, Donald Trump a fait face à deux questions épineuses : premièrement, comment dépasser la question de la vie chère sans mettre en cause son projet de redistribution en faveur des plus aisés ; deuxièmement, comment rendre la mondialisation plus profitable à nouveau pour le capital états-unien tout en maintenant la Chine dans une position de pays subordonné ?
La matrice vénézuélienne
Les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Nicolas Maduro, suivis d’une réorganisation en profondeur de la politique économique du Venezuela autour de Delcy Rodriguez en faveur du capital étranger, devaient permettre de dépasser la double contradiction. Tel était la stratégie trumpiste. En accédant aux riches ressources pétrolières du pays, une hausse notable de l’offre de pétrole devait se produire à court terme. Pour les consommateurs états-uniens, ce mécanisme devait se traduire de façon immédiatement visible par la baisse des prix à la pompe. Peu après l’agression impérialiste du Venezuela, Trump a en effet affirmé que « bientôt, le prix moyen sera inférieur à 2 dollars le gallon [10] ». Faute de hausse des salaires, la baisse d’une dépense contrainte pour des dizaines de millions d’États-Uniens devait dissiper la question de la vie chère — du moins jusqu’aux élections.
Pour le capital états-unien, l’agression du Venezuela ne promettait rien de moins que l’accès aux plus grandes réserves pétrolières mondiales. Se produisit alors un spectacle médiatique étonnant. Dans les colonnes d’une variété de journaux [11], on pouvait lire des explications concernant la mauvaise qualité du pétrole vénézuélien et la mise en avant des propos du PDG d’Exxon selon lequel il est « impossible d’investir » au Venezuela en l’état. En somme, on pouvait avoir l’impression que, pour la première fois, l’abondance pétrolière n’intéressait pas vraiment les sociétés pétrolières.
C’est une déformation de la réalité. Pour s’en apercevoir, il convient d’abord de préciser le contexte des propos du PDG d’Exxon. Immédiatement après l’opération au Venezuela, le président états-unien a triomphalement invité les dirigeants des principales compagnies pétrolières à la Maison-Blanche pour discuter de l’appropriation des ressources vénézuéliennes. À la différence de ses prédécesseurs, qui auraient organisé la même réunion en toute discrétion, l’attitude de show man de Trump a conduit à la diffusion publique de l’événement. Prétendre que la discussion menée par Trump sur l’appropriation du pétrole ait été accueillie par les PDG du secteur « sans susciter beaucoup d’enthousiasme [12] » ne reflète pas la réalité.
Bien au contraire, les prises de paroles des dirigeants ont été favorables et seul le PDG d’Exxon s’est montré plus prudent. Si cette réunion devait être source d’étonnement sur la stratégie industrielle des principales firmes pétrolières, c’est justement parce qu’un seul dirigeant a directement abordé les conditions de faisabilité des investissements, alors que la situation politique n’était pas encore stabilisée et que les firmes multinationales ont été habituées pendant des années au luxe du « dériskage » étatique [13].
Une fois ce contexte posé, on peut observer que l’appétit pour le pétrole vénézuélien est vite revenu. Le groupe espagnol Repsol prévoit de tripler sa production [14] tout comme l’italien Eni reprend la production [15], l’États-Unien Chevron « multiplie les accords visant à accroître la production [16] », ConoccoPhillips et Exxon se rendent sur place pour étudier les opportunités, et elles sont grandes dans la mesure où le Venezuela prépare une loi rendant le pétrole plus accessible aux entreprises privées.
De plus, la centralité pétrolière ne doit pas effacer le fait que les multinationales s’intéressent également à la banque, au bâtiment ou aux télécoms. Selon le Financial Times, ces secteurs sont les premiers ciblés des investisseurs étrangers qui, dès février 2026, affluent si massivement que les réservations d’hôtel ont explosé à Caracas [17]. Par ailleurs, le ministre états-unien Doug Burgum, ainsi qu’une poignée de dirigeants d’entreprise états-uniens, viennent de visiter le Venezuela dans l’optique de signer des accords autour de l’énergie et des métaux critiques [18]. Clairement, l’agression impérialiste du Venezuela a ouvert de nouvelles opportunités rentables.

Pourtant, au-delà de l’ouverture du Venezuela aux capitaux étrangers, il existe une deuxième raison pour laquelle les multinationales états-uniennes peuvent se réjouir de l’opération. Contrairement à l’affirmation que l’attaque du Venezuela mettrait en évidence un « recentrement sur l’hémisphère occidental » des États-Unis — qui semble être privilégiée à l’institut de recherche du ministère de la défense français [19] —, cette agression vise à affaiblir le projet chinois de remplacement de la mondialisation par un marché mondial sinocentré.
Les lunettes de l’économie politique internationale permettent de le constater aisément. Remettre la production pétrolière vénézuélienne entre les mains des firmes états-uniennes ou issues de pays alliés des États-Unis fragilise l’approvisionnement pétrolier de la Chine qui, du fait des sanctions états-uniennes contre le Venezuela, était devenu le premier client du pays. Par le même coup, l’internationalisation du renminbi reculerait, puisque la monnaie chinoise ne sera plus acceptée dans le règlement du pétrole vénézuélien. La démonstration de force états-unienne au Venezuela signale également à la Chine que les investissements massifs dans les infrastructures physiques latino-états-uniennes réalisés dans le cadre des Nouvelles routes de la soie sont réversibles.
Frapper l’Iran, frapper la Chine
Forts du succès intégral au Venezuela, les États-Unis reproduisent la même approche envers l’Iran : dénonciations publiques du gouvernement en place, rassemblement de forces armées autour du pays, suivis de bombardements, d’une opération éclair visant à décapiter le pouvoir en place et la nomination d’un nouveau gouvernement.
En raison d’un ensemble de caractéristiques économiques similaires au Venezuela, l’Iran est une cible particulièrement apte à contribuer au dépassement de la double contradiction du capitalisme états-unien. Sur ce fond, Donald Trump a déclaré au début de la guerre : « Je dois être impliqué dans cette nomination, comme ça a été le cas avec Delcy [Rodríguez] au Venezuela [20] ». C’est la raison pour laquelle l’éditorialiste du Financial Times, Gideon Rachman, estime que de la campagne militaire états-unienne en Iran n’aurait pas dû s’appeler « Opération Epic Fury », mais « À la recherche désespérée de Delcy [21] ».
Concernant la volonté d’augmenter à court terme l’offre de pétrole, le remplacement de la République islamique par un gouvernement moins hostile aux États-Unis permettrait de lever les sanctions sur les exportations pétrolières iraniennes, lesquelles ont diminué de près de 30 % depuis 2011. Néanmoins, l’Iran compte surtout pour le dépassement de la deuxième contradiction.
Du point de vue états-unien, l’Iran impose — à sa modeste échelle — des contraintes à sa supervision du capitalisme. Son soutien aux Houthis au Yémen a rendu le canal de Suez — par lequel passent 20 % du trafic maritime mondial et 80 % du commerce entre l’Asie et l’Europe — largement dysfonctionnel. Entre le troisième trimestre 2023, avant que les Houthis ne commencent à perturber le passage des bateaux affiliés aux pays soutenant Israël — ce qui n’est pas le cas de la Chine —, et aujourd’hui, le trafic des porte-conteneurs traversant le canal a baissé de 90 %. Le trafic maritime entre l’Asie et l’Europe n’a pas disparu, mais passe désormais par le Cap, ce qui ajoute des délais d’acheminement de 10 jours et augmente massivement les coûts du transport, de l’ordre de 80 %. Cela pèse directement sur les profits des multinationales. La fermeture du détroit d’Ormuz amplifie l’enjeu infrastructurel iranien.
L’enjeu des infrastructures physiques ne se limite pas aux goulets d’étranglement que sont le canal de Suez et le détroit d’Ormuz. Dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la Chine développe une série de projets — routes, chemins de fer, oléoducs, gazoducs, ports, etc. — qui permettent de la connecter par voie terrestre à l’Iran, en passant par le Pakistan. La connexion terrestre est cruciale pour le régime d’accumulation extraverti de la Chine, en raison de la présence massive de navires états-uniens en mer de Chine méridionale qui peuvent à tout moment bloquer le commerce maritime de la Chine.
D’une part, ayant besoin de débouchés à l’étranger, la Chine cherche à développer des options de contournement. D’autre part, en sens inverse, la Chine voudrait sécuriser ses importations énergétiques. La participation de l’Iran aux Nouvelles Routes de la soie est centrale pour la satisfaction de cette double préoccupation.
Le pétrole touche aussi à l’infrastructure monétaire. La Chine vise à remplacer la suprématie du dollar états-unien par une infrastructure monétaire sinocentrée. C’est tout le but de l’internationalisation du renminbi. Celle-ci exige, entre autres, une augmentation des transactions commerciales et financières libellées en monnaie chinoise. Les exportations de pétrole iranien (et vénézuélien) y contribuent. Une victoire états-unienne serait synonyme d’un coup porté à l’internationalisation du renminbi.

Frapper l’Iran ne revient pas seulement à solidifier le contrôle états-unien sur les infrastructures physiques et monétaires du capitalisme mondial, c’est aussi fragiliser la Chine de façon directe. En raison des sanctions états-uniennes, peu de pays achètent le pétrole iranien qui est pourtant vendu en dessous du prix de marché. La Chine est une exception notable : elle achète 80 % des exportations de pétrole iranien acheminées par voie maritime, ce qui représente près de 13 % de la consommation chinoise de cette source d’énergie.
Si on ajoute l’agression états-unienne du Venezuela du début de l’année, Washington menace une part significative des besoins de pétrole de la Chine, à savoir 18 % de ses importations maritimes. Ces deux interventions impérialistes s’inscrivent pleinement dans l’objectif de la toute récente Stratégie de sécurité nationale qui vise à « rétablir la domination énergétique états-unienne [22] ».
De plus, le pétrole n’est pas qu’une affaire d’énergie, il englobe toute l’industrie pétrochimique. Cette dernière a envahi la vie quotidienne, mais aussi la production industrielle, à laquelle elle fournit énormément de composants bon marché et facilement reproductibles [23]. Désormais, les prix payés en Chine pour un certain nombre de polyéthylènes, indispensables à une variété d’industries allant de l’automobile aux jouets, ont doublé [24].
Le bombardement de l’Iran s’insère donc aussi dans les objectifs états-uniens d’affaiblissement de la production manufacturière chinoise. La mise en cause de ces flux est un problème central pour Pékin, qui a justement très fortement augmenté ses investissements étrangers dans le domaine pétrolier en 2025 pour sécuriser un approvisionnement stable malgré Trump. Clairement, en dépit des discours sur le capitalisme vert, tant la Chine que les États-Unis considèrent le contrôle de la ressource pétrolière comme crucial. Car, justement, tout prétendant à l’hégémonie mondiale doit pouvoir garantir sa disponibilité aux États subordonnés.
L’agression impérialiste états-unienne de l’Iran comporte donc une multitude d’attaques plus ou moins voilées contre la Chine. Pour s’en apercevoir, et donc pleinement saisir l’ampleur de la confrontation entre la Chine et les États-Unis, la lecture infrastructurelle de la rivalité inter-impérialiste est précieuse. Elle permet de comprendre que contrôler le robinet pétrolier du Moyen-Orient est un levier de puissance unique.
Les guerres au Moyen-Orient n’empêchent donc pas les États-Unis de poursuivre leur « pivot asiatique », ils en sont un moyen. En d’autres termes, rétablir fermement le contrôle des infrastructures physiques et monétaires de la mondialisation au Moyen-Orient devait répondre au problème de rentabilité des firmes états-uniennes.
De plus, au-delà de la supervision du marché mondial, il faut garder à l’esprit que, pour les États-Unis, les guerres sont aussi plus directement un outil d’accumulation. À l’instar de l’afflux d’hommes d’affaires à Caracas après l’enlèvement de Maduro, défaire la République islamique d’Iran ouvre la voie à la privatisation de ses conglomérats semi-publics [25] pour en transférer la propriété aux multinationales états-uniennes ou issues de pays alliés aux États-Unis. Dans l’esprit des stratèges à Washington, l’Iran est donc aussi, dans l’immédiat, une source de nouveaux profits.
En finir avec l’invisibilisation de l’impérialisme états-unien
Le pari états-unien en Iran a lamentablement échoué. Non seulement le gouvernement iranien s’est avéré bien plus solide que son homologue vénézuélien, mais il a surtout réussi à transférer une partie des effets dévastateurs de la guerre — dont les souffrances des Iraniens sous les bombes — de la périphérie au centre du capitalisme mondial en détruisant des installations énergétiques et en bloquant une infrastructure physique centrale du marché mondial, le détroit d’Ormuz. Ce n’est pas la première fois que l’impérialisme états-unien peine à réaliser ses objectifs, et ce n’est pas surprenant si on applique une lecture non déterministe de l’histoire.
Pourtant, cet échec alimente un type d’analyse qui lit l’histoire à l’envers. Puisque les États-Unis n’ont pas réussi à remplir leurs objectifs à court terme et exposent ainsi leurs propres faiblesses — une faiblesse toute relative si l’on tient compte du fait que les États-Unis disposent d’un potentiel d’escalade armée tout à fait considérable, puisque l’actuelle guerre contre l’Iran mobilise seulement une fraction des forces états-uniennes employées lors des précédentes invasions du Moyen-Orient —, ils doivent avoir été entraînés par une force qui défend des intérêts autres que ceux des États-Unis. Ainsi ressurgit la thèse du lobby israélien dans une série d’articles de gauche.
Cette thèse est notamment avancée par John Mearsheimer et Stephen Walt, tous deux spécialistes des relations internationales. Ces chercheurs, bien loin de la sphère intellectuelle de gauche, y développent l’idée que les groupes d’intérêts pro-israéliens ont gagné tellement d’influence à Washington qu’ils déterminent la politique états-unienne du Moyen-Orient contre les intérêts des États-Unis. Dans ce raisonnement manipulationniste, l’absence de justification claire fournie par la Maison-Blanche des guerres déclenchées dans la région attesterait que les États-Unis y interviennent militairement pour protéger la sécurité d’Israël.
Dans une récente critique de la thèse du lobby israélien, Andreas Malm souligne que « l’erreur formelle [de ce raisonnement] est double. Il ne découle pas de l’absence de ces casus belli officiels, que la vraie raison était de certainement la sécurité d’Israël ; mais il découle bel et bien de leur absence que la sécurité d’Israël n’était pas menacée » [26]. Cette observation trouve un écho explicite dans la situation actuelle que la rédaction du Financial Times décrit comme suit :
« Trump semble avoir pris la décision de déclencher une guerre parce que le régime iranien était au plus bas, plutôt que parce qu’il représentait une menace imminente. Les groupes alliés à l’Iran ont été décimés au cours des deux dernières années et son programme nucléaire a été gravement affaibli » [27].
Au-delà de cette incohérence dans le raisonnement, la thèse peine à convaincre sur un autre plan central : pourquoi la plus grande puissance au monde, qui est la seule à formuler une « grande stratégie » visant à reproduire son capitalisme à travers le marché mondial [28] depuis des décennies et à mener régulièrement des agressions impérialistes dans de nombreux pays, serait soudainement manipulée par un lobby au service d’un tout petit État étranger ?
Dans le contexte de la guerre contre l’Iran, la thèse du lobby se retrouve dans un article d’Adlene Mohammedi intitulé « Quand Israël entraîne les États-Unis » et qui fait partie d’un dossier spécial sur la guerre contre l’Iran. L’auteur y affirme :
« Avec l’agression de l’Iran, une chose saute désormais aux yeux : le président états-unien ne sait pas ce qu’il est en train de faire. Derrière la véhémence des discours, y compris à l’égard des “alliés” traditionnels de son pays, se cache un personnage qui ne cesse de se contredire et qui a tout de l’homme manipulable » [29].
Pour défendre cette thèse, il s’appuie ensuite sur les déclarations du secrétaire d’État états-unien, Marco Rubio, de la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard et de l’ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, Joe Kent. Enfin, il ajoute, plus vaguement, que le déclenchement de la guerre interpelle, puisqu’un « accord négocié [sur le dossier nucléaire] semblait envisageable selon les médiateurs omanais et le Guardian » [30]. À partir de trois citations et un résultat potentiel de négociations, il conclut : « difficile, dans ces conditions, de ne pas reconnaître qu’il s’agit d’une guerre israélienne » [31].
Une version plus nuancée de la même thèse est également défendue par Sarra Grira, Sylvain Cypel et Bernard Hourcade dans l’interview publiée quelques jours après le début de la guerre [32]. Elle est plus nuancée parce qu’elle détaille les raisons pour lesquelles la politique étrangère israélienne n’est pas identique à celle des États-Unis, mais surtout parce qu’elle reconnaît ne pas avoir examiné de près la situation états-unienne d’avant la guerre.
Dans une interview encore plus récente, Somayeh Rostampour arrive à une conclusion similaire tout en faisant l’économie d’une démonstration. Elle écrit : « La poursuite de la guerre dira donc quelle ligne l’emporte (celle d’une stabilisation impériale à l’états-unienne ou celle d’une ruine stratégique poussée par Israël) et jusqu’où Washington se laissera entraîner dans cette seconde logique » [33].
Si deux « logiques » distinctes se démarquent, celle d’Israël est considérée comme la plus influente, car ce dernier aurait déjà réussi à « entrainer » les États-Unis derrière lui. Un peu plus loin, Rostampour reprend le même argument en ajoutant : « la menace proférée aujourd’hui contre l’Iran s’inscrit ainsi dans une généalogie impériale bien établie : celle d’une guerre qui vise moins la seule défaite militaire de l’adversaire que sa régression historique par la destruction systématique de ses infrastructures vitales » [34]. Les États-Unis et Israël mettraient donc déjà en œuvre tous les deux le projet israélien de « ruine stratégique ».
Les failles argumentatives du renouveau de la thèse du lobby
La ligne argumentaire de Mohammedi a de quoi surprendre : à partir de trois citations et d’une appréciation approximative de l’état des négociations, l’explication des raisons de la guerre est établie. Et puisqu’il sait que Donald Trump n’a pas seulement démenti la thèse du lobby israélien, mais « peut-être forcé la main d’Israël » [35], il ajoute que « tous les rétropédalages [allant à l’encontre de la thèse du lobby israélien] qui ont suivi peinent à convaincre » [36]. On ne sait pas bien pourquoi certaines citations de dirigeants états-uniens sont plus fiables que d’autres.
Grira, Cypel et Hourcade offrent une série d’éléments factuels montrant que le timing finalement retenu des attaques contre l’Iran arrangeait bien Israël, mais cela ne signifie pas qu’il s’agit effectivement du facteur explicatif et encore moins qu’il s’agit de l’unique facteur explicatif ni pourquoi, des semaines auparavant, les États-Unis ont commencé à déplacer du matériel militaire dans la région. Il est frappant qu’aucune de ces contributions fondées sur la thèse du lobby n’étudie les contradictions du capitalisme états-unien. Par conséquent, elles restent silencieuses sur les motivations états-uniennes à mener une guerre. Mohammedi va même jusqu’à affirmer que la guerre « ne correspond ni à des intérêts états-uniens clairement identifiés ni à la politique annoncée par M. Trump » [37].
Certes, Trump s’est publiquement opposé aux « guerres sans fin », mais, quand on ne lit pas l’histoire à l’envers, on observe que Trump pensait justement mener une opération éclair en Iran. À cela s’ajoute que sa Stratégie de sécurité nationale vise bien à rétablir la domination énergétique états-unienne. Enfin, et surtout, la guerre constitue un moyen de dépasser la double contradiction du capitalisme états-unien, mais ce constat exige un examen préalable de l’économie politique des États-Unis.
Dissoudre l’impérialisme
Étant donné que l’analyse de l’impérialisme est indissociable de l’étude des contradictions du capitalisme du pays agresseur, l’absence de prise en compte des tensions auxquelles Trump répond peut difficilement déboucher sur le constat du caractère impérialiste des agressions états-uniennes. Souhaitant tout de même maintenir la référence à l’impérialisme, Mohammedi le ramène à une question de légalité et de brutalité : « l’impérialisme des États-Unis transparaît dans le mode d’action (l’impunité et les menaces de crimes à grande échelle), mais pas dans la finalité » [38].
Même son de cloche chez Rostampour lorsqu’elle écrit que « le passage, en l’espace d’un mois, du slogan trumpien promettant de “rendre sa grandeur à l’Iran” à la menace de le “ramener à l’âge de pierre” a d’ailleurs levé toute ambiguïté sur la logique impériale de cette guerre » [39].
En réduisant l’impérialisme au degré de coercition employé par l’agresseur, on comprend difficilement la valeur analytique du terme. Si l’impérialisme et la brutalité sont équivalents, à quoi bon s’efforcer d’employer un langage conceptuel compliqué ? Au final, la spécificité de l’impérialisme se trouve dissoute dans une généralité transhistorique : la guerre n’a-t-elle jamais été autre chose que violente ? La contribution majeure des premiers penseurs de l’impérialisme consiste justement en la mise en évidence des mécanismes liant le capitalisme à la formation des conflits internationaux [40].
C’est une mécanique de la violence correspondant à un mode de production particulier. De même, le thème de la légalité manque la cible dans la mesure où l’impérialisme « est le moyen même par lequel le droit international prend corps dans le système international moderne » [41].
Retrouver la boussole
À l’heure où les États-Unis mènent une politique d’escalade violente envers une multitude de pays, la thèse du lobby israélien conduit à invisibiliser le protagoniste états-unien et à effacer la relation directe entre le capitalisme et l’impérialisme. La situation internationale devient ainsi illisible et la paix inatteignable.
Par contraste, la théorie de l’impérialisme prend pour point de départ les contradictions du capitalisme du pays agresseur et souligne ainsi aussi que toute action coercitive y est précédée d’un rapport de forces particulier. Et ce rapport est modifiable. Cette observation montre que la guerre n’est pas qu’une affaire de gigantesques machines de guerres et d’États-majors. Le mouvement social dispose d’une prise sur le phénomène, et d’un levier d’action concret à travers la dénonciation de l’exacerbation de la vie chère causée par l’impérialisme états-unien. Car ce dernier est pleinement responsable de l’inflation en gestation, et des pénuries et de la crise agricole à venir.
En d’autres termes, la thèse du lobby israélien conduit à l’impuissance alors que la théorie de l’impérialisme la brise.
* La version originale de cet article est parue sur le site Contretemps, le 19 mai 2026 Tableaux originaux de l’auteur, illustrations de Marx21.ch.
Benjamin Bürbaumer est maître de conférences en économie politique à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim. Il est notamment l’auteur de Chine-Etats-Unis : le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024, et de Le souverain et le marché : théories contemporaines de l’impérialisme, Paris, éd. Amsterdam, 2020.



