Quelques questions et enjeux*
(Première partie)
Cet essai de l’historien marxiste britannique, John Haldon, est paru en 2015 dans Studies in Pre-Capitalist Modes of Production, un ouvrage édité par Laura de Graca & Andrea Zingarelli, dont aucune traduction française n’avait été publiée jusqu’ici.
Il porte sur un enjeu central pour le matérialisme historique. Si, comme l’a expliqué Marx, l’humanité fait sa propre histoire dans des conditions qu’elle ne choisit pas, comment le changement se fraye-t-il concrètement un chemin ? En d’autres termes, comment comprendre les processus historiques en tenant compte à la fois de l’agentivité de la lutte des classes et des contraintes posées par un mode de production donné ?
Compte tenu de la longueur de cet essai, nous le publions en trois parties. Cette première partie pose les enjeux fondamentaux du débat. Il revient sur les modes de production, de même que sur les conditions de leur transformation, soit du passage d’une époque historique à une autre.

Quelle est la valeur heuristique pour l’historien du concept de mode de production ? À quel niveau d’analyse est-il applicable et utile pour comprendre les formations sociales historiques ? Au cours de ces dernières années, il y a eu beaucoup de tentatives de restructurer, de redéfinir ou de reconstruire le matérialisme historique et/ou le marxisme, visant largement, mais non exclusivement, l’enjeu de la relation entre moyens et relations de production : la relation entre « base » et « superstructure », et comment ces concepts devaient être définis et employés ; et la relation entre activité et structure (ou les mécanismes au gré desquels la seconde était constituée par la première).
Une grande part de cet effort visait à répondre à des critiques souvent assez justifiées adressées à certaines approches dogmatiques ou réductionnistes du matérialisme historique, et une grande part des réponses à de telles critiques a été fondée sur des tentatives de réinterprétation de ce que Marx est réputé avoir dit ou n’avoir pas dit dans ses écrits aussi nombreux que variés.
En réalité, étant donné l’approche relativiste qui prévaut dans les sciences sociales et l’analyse culturelle/littéraire, l’hypothèse qu’il puisse y avoir une quelconque catégorie de concepts explicatifs généraux applicable à l’évolution sociale au travers de plus d’un système culturel, voire même à plus d’un ensemble de discours au sein d’une culture, a fait l’objet de sérieuses critiques. Certes, des contre-feux à un tel relativisme ont été allumés avec un certain succès, et la possibilité d’une action politique fondée sur une compréhension éclairée des processus historiques n’a pas été perdue de vue. Tenter de comprendre le passé dans une perspective interprétative matérialiste historique reste un choix, fondé d’une part sur le désir de déceler la structure et la forme, mais aussi la nature et les sources de l’exploitation dans la praxis sociale humaine, et d’autre part, de façon cruciale, de révéler des relations causales fondées sur la reproduction matérielle de l’être social.
Mais ceci doit tenir compte des associations causales entre croyance et pratiques sociales. Et j’ajouterai qu’une telle approche inclut la possibilité d’une analyse culturelle et littéraire (par exemple) qui ne concède rien à un économisme ou à un déterminisme vulgaire, et que l’autonomie d’une praxis culturelle peut être respectée dans le cadre plus large d’une compréhension réaliste et matérialiste de l’être social. Mon modèle, énoncé plus loin, des relations sociales de production comme « organe » ou « squelette », est une façon de figurer les relations complexes et dialectiques entre croyance et action sociale [1].

Mon but dans cet essai n’est pas de reproduire les grands débats mentionnés ci-dessus, mais plutôt d’évaluer de façon critique la relation entre nos façons de théoriser le concept de mode de production en partant d’exemples historiques spécifiques, en mettant cela en relation avec notre compréhension de l’incidence matérielle des systèmes de croyances sur la pratique sociale. C’est un enjeu qui a été largement mis de côté, de façon préjudiciable, selon moi, par bien des analyses matérialistes historiques empiriques du changement, bien qu’il n’ait pas été absent des discussions théoriques ; il a même suscité un grand nombre de débats. De ce point de vue, j’aimerais trouver une voie intermédiaire entre, d’une part, le « marxisme analytique », représenté notamment par Roemer (1982) et Elster (1985), influencé par la théorie du choix rationnel en sociologie et en économie, comme par l’individualisme méthodologique ; et d’autre part, le structuralisme de penseurs comme Althusser, dont la réduction de l’activité aux structures n’est pas d’une grande aide pour l’analyse historique.
Les problèmes liés à une approche individualiste en sciences sociales sont relativement bien connus, mais ils valent la peine d’être brièvement rappelés – certes de façon assez sommaire – pour pouvoir clairement délimiter cette voie intermédiaire. Premièrement, l’individualisme méthodologique assume que la société n’est qu’un agrégat de types et de modèles de comportement, motivé par la seule disposition personnelle, de telle façon que les phénomènes sociaux (tels que les réponses de groupe à des stimuli ou à des situations) sont envisagés simplement comme le résultat net des activités des individus poursuivant une série de buts individuels. Bien que cela soit vrai en un sens, c’est ignorer la possibilité, dans certaines conditions, pour des identités et des intérêts de groupe, de prendre le dessus sur les intérêts individuels stricto sensu.
Deuxièmement, les gens sont conçus comme des acteurs se comportant supposément toujours rationnellement, selon leur propre intérêt, ce qui n’est pas nécessairement le cas ; si les intérêts matériels individuels, tels qu’observés dans les faits, sont sensés refléter la rationalité économique, il ne reste que peu ou pas de place pour des résultats non intentionnels ou des intentions non observables, voire pour la dialectique entre les acteurs ; et l’action contraignante/déterminante des structures et rôles sociaux est évacuée [2]. Il en résulte souvent que toute explication qui admet la complexité sociale et psychologique de groupe ou individuelle devient impossible, en dépit des affirmations contraires.
En opposition à ces approches, on citera celles qu’illustre de façon suggestive l’œuvre d’Althusser, dont la notion d’une totalité sociale holistique dans laquelle le principe actif, les actions et les événements, est totalement structuré et déterminé, signifie que des relations causales se manifestent seulement au travers de rapports de domination et de soumission. Un tel système clos, où l’activité est structurellement déterminée, implique qu’il ne reste que peu ou pas de possibilités pour les agents individuels de défier les structures dont ils sont eux-mêmes des éléments, si bien que les sociétés ne changent et les relations sociales ne sont transformées qu’en raison de contradictions structurelles immanentes [3].
Aucune de ces approches n’a été particulièrement utile pour l’analyse historique ; en fait, il n’y a pratiquement pas d’exemples de telles analyses historiques, si l’on excepte des discussions sur des développements politiques et culturels plus ou moins contemporains – les mondes antiques, médiévaux, mais aussi antérieurs au XXe siècle, demeurent pratiquement inexplorés.
Étant donné la somme de littérature consacrée à ces débats, particulièrement au cours de ces quelques deux dernières décennies, on pourrait s’imaginer que ces questions sont réglées, même si c’est loin d’être le cas, au moins du point de vue du travail de l’historien. Le livre d’Alex Callinicos à ce sujet offre par exemple une bonne présentation du principe actif dans les structures, cependant, selon moi, il ne fournit pas à l’historien de moyen empirique pratique — de méthodologie — pour résoudre les questions que la discussion a soulevées : en particulier, comment relier analytiquement les comptes rendus historiques d’événements ou d’autres éléments concernant ces événements, aux acteurs qui en ont fait ce qu’ils sont [4].

Bien sûr, nous ne devrions certainement pas exagérer l’opposition entre structure, d’une part, et activité, de l’autre. L’« activité » elle-même inclut toujours des significations, des pratiques, des idées, des aspects de l’être social et de son autoréalisation, autant de facteurs déterminés culturellement, qui supposent des « structures » avec, par conséquent, des propriétés émergentes.
Il y a quelque temps, Jorge Larraín (1986) a aussi proposé une « reconstruction » bienvenue du matérialisme historique, pour laquelle l’activité humaine subjective dans un contexte structuré est centrale, et où le déterminisme économique, de même que les interprétations structuralistes excessives sont contestées ; et quelques autres ont défendu des points de vue analogues (par ex., Godelier 1984). Certes, une telle approche est spécialement prometteuse, lorsque Larraín suggère qu’un matérialisme historique « reconstruit » tienne compte autant de la nature structurellement déterminée du changement social et de l’histoire, que de la centralité de l’auto-activité humaine et de la praxis sociale, dont les résultats ne sont en aucun cas déterminés à l’avance (voir aussi McLennan 1989). Mais l’historien chercherait en vain une approche empiriquement praticable d’une telle démarche, au-delà de la méthodologie implicite de l’essai classique de Marx lui-même sur les événements associés aux soulèvements ouvriers de 1848 : Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte (Marx 1851).
Ce bref essai ne va sans doute pas résoudre le problème, mais il se propose au moins de soulever la question et de proposer des avancées possibles (Gottlieb 1984). D’emblée, j’aimerais clarifier que je vais m’intéresser aux principaux enjeux relatifs aux relations entre l’activité et la structure, et de façon plus importante, entre le langage comme compte rendu et le langage comme description, tels qu’ils sont problématisés par les sociolinguistes dans les discussions sur l’interprétation de l’intentionnalité et de l’action humaine [5].
Mode de production : le concept de Marx
Afin de poser les bases de la discussion qui va suivre sur l’activité et la praxis, je vais introduire quelques principes clés en relation avec le cadre théorique essentiel dans lequel je compte aborder ces enjeux. J’ai défendu ailleurs que le concept de mode de production n’a réellement de pertinence qu’à un niveau d’abstraction relativement élevé : il opère comme un moyen de distinguer des différences tout à fait essentielles dans la sphère de l’économie politique quant aux façons de générer et de s’approprier la richesse créée non consommée par le producteur direct. Tenter de formuler des lois de développement à partir de cela serait selon moi trompeur. Afin de distinguer, par exemple, le monde romain tardif de celui du Moyen Âge qui lui fait suite, et ceci à un degré de précision assez élevé, le concept de mode de production n’est d’aucune aide, de même que pour tenter de faire la différence entre l’Angleterre au début du XIXe siècle et Singapour au XXIe siècle, deux formations sociales certes capitalistes, mais extrêmement dissemblables en termes de caractéristiques institutionnelles et de trajectoires d’évolution.
L’identification d’un mode de production donné fournit des indications de base sur le potentiel et les aptitudes d’évolution des sociétés où il est dominant, mais je ne pense pas qu’elle puisse conduire à une vision détaillée de ses capacités et dispositifs organisationnels — pour cela, il faut interroger les sources et élucider la dynamique de formations sociales historiques spécifiques, d’instanciations spécifiques d’un mode de production, au sein duquel coexistent différentes formes d’organisation du travail et d’arrangements institutionnels en vue de l’appropriation du surplus (Haldon 2013b).

En analysant les relations de production capitalistes, Marx a dû inévitablement concevoir des relations socioéconomiques de nature clairement non capitaliste, et c’est ainsi que ses conceptualisations partielles et souvent mal documentées (selon nos critères actuels) du « communisme primitif » et des modes esclavagiste, ancien et féodal, ont vu le jour [7]. Évidemment, Marx n’a jamais accordé la même attention à l’analyse approfondie de ces modes de production qu’à celle du capitalisme, ce qui a ouvert la porte à un grand nombre de discussions précisément sur ces questions. Ses idées sur les relations féodales se sont appuyées sur ses études historiques de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge en Europe occidentale et centrale.
Il a utilisé le terme « féodal » comme un qualificatif apte à décrire les traits fondamentaux d’ensemble des relations économiques qu’il a mises au jour, parce que c’était le terme dominant en usage parmi les historiens de son temps pour décrire les sociétés médiévales dont ils s’occupaient. Il caractérisait notamment un ensemble de relations juridiques et institutionnelles apparues dans la période allant du VIe-VIIe au Xe-XIe siècles, basé sur une organisation particulière de la force de travail et de l’appropriation du surplus (tenanciers paysans dépendants connaissant divers degrés de subordination sociale, s’acquittant envers leurs seigneurs d’une rente en nature, en travail ou en espèces), structurée par un système spécifique de relations politiques de pouvoir (la « pyramide » féodale d’inféodation et de vassalité fondée sur des obligations militaires réciproques).
La recherche initiale de Marx visait le système général d’appropriation et de distribution du surplus qui a précédé le capitalisme, en particulier en Angleterre, à partir duquel les relations capitalistes se sont développées. Compte tenu de la spécificité historique et géographique du capitalisme précoce, il était tenu de s’intéresser à la même région en ce qui concerne ses antécédents. Mais dans la mesure même où les relations capitalistes pouvaient être (et avaient été) universalisées, il semblait à Marx que tout ce qu’il identifiait clairement comme précapitaliste devait représenter : (a) une façon fondamentalement différente d’organiser la production de richesses et l’appropriation de surplus, et donc (b) un « mode de production » — une « époque de production », et non un procès de travail ou un ensemble de techniques — qui pouvait de la même façon être universalisé, indépendamment des caractéristiques institutionnelles particulières des formations sociales précapitalistes d’Europe Occidentale par rapport à celles d’autres parties du globe. C’est sur cette base, qu’il a tenté à la fois d’identifier d’autres « modes de production » fondamentaux, sur la base desquels les sociétés et cultures du passé étaient fondées, et de déterminer les discriminants clés permettant de distinguer un mode de production d’un autre.
Ainsi, pour Marx, un mode de production renvoie assez clairement à la modélisation d’un ensemble de relations économiques consistant en une combinaison spécifique de forces et de relations de production. Les « forces de production » sont sensées renvoyer aux moyens de production, de même qu’au niveau technique et aux méthodes de production (incluant le procès de travail) ; les « relations de production » se rapportent aux modalités selon lesquelles les moyens de production (terre, outils, bétail, etc.) sont effectivement contrôlés, et par qui ; et aux modalités au gré desquelles les producteurs directs sont associés avec ces moyens de production et avec leur propre force de travail [8]. Les deux ensembles de critères se recouvrent ; mais c’est la façon spécifique selon laquelle les producteurs directs et les moyens de production sont combinés qui, selon les termes mêmes de Marx, « distingue les différentes époques économiques par lesquelles la structure sociale est passée », qui différencie donc un mode de production d’un autre.
Les éléments essentiels permettant de distinguer un mode de production d’un autre ressortent déjà clairement de l’analyse faite par Marx du capitalisme, même si sa discussion des modes précapitalistes reste sommaire et incomplète. Mais le mode d’appropriation du surplus et les modalités selon lesquelles les producteurs directs sont combinés avec les moyens de production sont cruciales. Le mode de distribution du surplus est moins explicite dans l’analyse de Marx, ainsi que le fait que les divers modes de production imposent des contraintes différentes sur les possibilités de changement. Ils font aussi peser des contraintes distinctes sur les structures de pouvoir politiques, lesquelles sont particulièrement importantes pour comprendre la dynamique interne d’une formation sociale donnée, c’est-à-dire la configuration historique spécifique d’un mode de production [9].
Les intentions de Marx, lorsqu’il élabore le concept de mode de production et qu’il l’applique au développement de différents types de sociétés humaines, est clairement d’en faire usage sur un mode heuristique, comme moyen d’interroger les structures de base qui déterminent les modalités selon lesquelles un système socioéconomique fonctionne. Le mode de production est une abstraction à partir d’exemples historiques connus, qui ne représente pas une société spécifique, mais un ensemble particulier de relations sociales de production possibles parmi un nombre limité de tels ensembles [10]. Il importe ici de souligner le qualificatif limité : sur le vaste terrain de l’évolution socioéconomique humaine, il est possible de réduire la variété quasi infinie des formes d’organisation socioéconomique (c’est-à-dire des arrangements institutionnels déterminés culturellement) à un nombre relativement restreint d’ensembles de relations économiques de base, de modes de produire et d’extraire un surplus.

Les discussions récentes tendent à suggérer que, ramenés à leurs structures les plus fondamentales, il n’y aurait tout au plus que quatre à cinq modes historiques de produire, de s’approprier et de distribuer la richesse, mais aussi de combiner la force de travail avec les moyens de production — primitif ou lignager, voire « paysan » [11] ; tributaire ou féodal ; ancien ou esclavagiste (ces deux étant problématiques) ; capitaliste –. Chacun de ceux-ci a pour corollaire certaines conditions écologiques et organisationnelles de reproduction, mais seul le mode capitaliste a bénéficié d’une analyse détaillée de la part de Marx, même si Engels a traité de façon plus approfondie du féodalisme.
Si un mode de production – la modélisation d’un ensemble de relations socio-économiques — a été adéquatement théorisé (c’est-à-dire, si les relations de ses éléments constitutifs sont cohérentes), il devrait servir de moyen heuristique pour poser une grille de questions sur les faits concernant un ensemble spécifique de relations sociales et économiques, et déterminer comment commencer à envisager des données historiques disparates et disjointes comme représentatives d’une totalité sociale dynamique. Marx a précisément réalisé ce type d’analyse dans sa présentation des relations de production capitalistes à partir de ses recherches minutieuses sur les économies britannique et européenne du XIXesiècle, de même que dans son élucidation d’une série de « lois » gouvernant l’énorme complexité des relations de production et d’échange capitalistes.
Aussi différentes que soient effectivement les formes de l’économie capitaliste, sa capacité de démontrer qu’elles fonctionnent toutes selon les mêmes principes fondamentaux est au cœur de l’efficacité et de la valeur scientifique de son analyse. Pour Marx, le « capitalisme » est donc à la fois un modèle heuristique de relations socioéconomiques — un mode de production —, et un terme descriptif appliqué à toutes les formations sociales existantes au sein desquelles l’ensemble des relations et des forces de production comprises par ce terme ont un caractère dominant.
Le changement et l’explication du changement sont véritablement au cœur de toute recherche historique — même lorsque nous voulons en savoir plus sur comment les choses se passent dans une société donnée, à un moment donné, c’est généralement pour comprendre comment on en est arrivé là et comment cela a évolué par la suite. Pour qui travaille dans l’optique large d’une approche matérialiste historique, cela pose d’importantes questions, d’autant que la réponse qu’on leur apporte justifie aussi les stratégies de recherche (dont le choix des questions à poser) et les résultats obtenus.
Aussi différente que soit leur apparence historique phénoménale, et aussi différente que soit la médiation et les formes institutionnelles selon lesquelles le surplus est extrait, les sociétés dominées par un mode d’appropriation particulier du surplus ont certains traits en commun, et sont déterminées dans leur développement futur par ces traits — elles comportent ainsi certaines lois générales de développement, et le but originel de Marx en examinant des modes de production distincts du capitalisme, était précisément de comparer ces éléments dans différents modes de production et d’essayer de les mettre en évidence.
Mais comme nous l’avons déjà expliqué, les modes de production n’existent pas sous une forme concrète — ils ne sont que la présentation théorique d’un ensemble spécifique de relations économiques, si bien que les modes de production ne peuvent pas se développer. En revanche, ce sont les formations sociales — les configurations historiques particulières d’un mode de production dominant — qui changent : les modes de production fournissent pour ainsi dire un cadre très large, définissant la nature essentielle des contradictions au sein des relations de production, ainsi que leur potentiel économique fondamental.

C’est pourquoi, les modes de production ne peuvent donner naissance par eux-mêmes à des modes de production différents, bien que l’ensemble des relations qu’ils contiennent puisse évidemment générer les conditions pouvant conduire à leur transformation. Cette dernière est une possibilité, déterminée par les formes d’expression institutionnelles réelles de relations économiques sous-jacentes, elles-mêmes sujettes au changement ou à la déstabilisation par le biais de la lutte des classes et de la distribution des relations politiques de pouvoir.
Il est essentiel de garder à l’esprit que ces formes institutionnelles ne sont, après tout, que la combinaison d’ensembles de pratiques sociales, que les conditions locales ont produites comme expression des relations fondamentales de production et d’appropriation du surplus. Les lois universelles de la production capitaliste ne sont en elles-mêmes pas plus capables de transformer de façon dynamique les relations de production capitalistes en quelque chose d’autre, bien qu’elles soient clairement grosses de contradictions et d’antagonismes de classe objectifs au regard des forces et des relations de production, que ne le sont les relations de production tributaires/féodales [12].
Dans le féodalisme comme dans le capitalisme, comme dans tout autre mode de production, ce sont les contextes spécifiques, générés par des conjonctures spécifiques, ou des configurations dans le temps et dans l’espace — en d’autres termes, des moments particuliers, où les disparités structurelles entre forces et relations de production sont réalisées en termes de praxis sociale — qui mènent à des transformations modales. Celles-ci ne sont prévisibles que dans le sens le plus général, déterminé par les conditions d’existence d’ensembles de relations de production donnés et par les formes historiques particulières de leurs contradictions internes. Ainsi, la transformation n’est pas une conséquence inévitable du processus dans le temps ; mais elle reste toujours une possibilité, moyennant un ensemble de conditions spécifiques [13].
C’est leur aptitude à des changements et à des transformations que les lois générales établissent pour chaque mode de production particulier. En revanche, c’est au sein d’une formation sociale que le changement se réalise effectivement, que ces contradictions se résolvent ; pour cela, c’est à ce niveau que l’explication du changement doit être recherchée. Il nous faut donc examiner et comprendre la forme, ainsi que le contexte local et international, de chaque formation sociale ou ensemble relié/interconnecté de formations sociales, pour saisir comment sont générés des changements transformateurs dans la domination d’ensembles particuliers de relations sociales de production.
Traditionnellement, dans les débats sur le matérialisme historique, le moteur du changement historique, la « force motrice » de ce changement, est sensé résider dans la contradiction ou tension entre forces et relations de production, telle qu’incarnée par la lutte entre les différentes classes économiques pour exercer leur pouvoir sur les moyens de production, y compris sur leur propre force de travail — ainsi, dans la définition donnée par Rodney Hilton des relations féodales de production, la « force motrice » réside dans la lutte de classe entre seigneurs et serfs. Selon les termes mêmes de Marx :
Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société. [… À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves (Marx 1859).
Comme cela est largement reconnu, cet argument tiré de l’économie a posé quelques problèmes majeurs aux historiens marxistes, dans la mesure où il les a fait accuser en de nombreuses occasions, non sans fondements raisonnables, d’essentialisme ou de réductionnisme économique. Mais cela dépend de comment nous formulons le terme « économique », de comment nous comprenons l’idée de Marx selon laquelle les forces de production tendent à croître — est-elle valide ? —, de comment nous comprenons cette contradiction entre forces et relations de production.
Marx a défendu que les contradictions inhérentes à la situation produite par des forces productives entravées par les relations sociales de production conduiraient à une période de transformation révolutionnaire de ces dernières, et par là, à l’établissement de la domination d’un autre mode de production. Cette thèse est au fondement des conceptions marxiennes du changement socioéconomique et a reçu par conséquent beaucoup d’attention. Il est bien entendu possible de la lire d’une façon déterministe, et certains marxistes ont ainsi plaidé pour restreindre le rôle des forces de production en tant qu’élément déterminant du processus historique [14].
D’autres ont proposé une interprétation moins téléologique du rôle des forces de production dans les écrits de Marx, affirmant que si les forces de production se développent, alors seulement elles entrent en conflit avec les relations de production (mais uniquement après qu’une croissance quantitative a rendu un changement qualitatif possible) [15]. La forme que toute « entrave » peut prendre sera déterminée par le mode de production en question (en relation avec les limites et possibilités structurelles qu’il autorise).

Les intérêts socioéconomiques qui se voient menacés par les changements potentiels des relations de production vont dès lors se sentir contraints à répondre directement à ce défi en agissant pour éviter de tels changements, de même que la transformation des structures sociales et politiques qu’ils engendrent. La classe économiquement dominante peut bien sûr réussir à prendre des mesures politiques et économiques suffisantes pour stabiliser la situation à son propre avantage, mais c’est précisément cela qui donne une centralité particulière, quant à l’issue finale, à la lutte politique et économique entre des intérêts de classes opposés. En même temps, une telle crise « organique » peut se présenter comme un état de longue durée, qui promeut à son tour une situation dans laquelle un ensemble de relations de production peut dominer d’abord, avant que ne lui succède un autre ensemble antagonique.
En termes historiques, cela peut prendre différentes formes. Cela peut conduire à une situation dans laquelle de nouvelles relations de production parviennent à dominer une formation sociale, et non ses voisines, de telle manière que la compétition externe pour les ressources résultant des changements internes dans les relations politiques de distribution de la richesse créée non consommée par le producteur direct produise les conditions de conflits et de guerres. Les intérêts divergents des États-nations européens naissants, en particulier du XVIIe siècle au triomphe du capitalisme industriel, au milieu du XIXe siècle, en fournissent un bon exemple. De même, les tensions entre la configuration historique esclavagiste qui domine l’organisation de la production italienne, durant les premiers siècles avant et après notre ère (et par là, indirectement, le reste de l’Empire Romain, du fait de la domination de l’élite italienne au cœur de celui-ci), et le mode tributaire, caractéristique des relations de production du reste du même empire, en fournissent un autre exemple. Dans de tels contextes, la voie s’ouvre à un troisième élément, en substance l’État, pour imposer un certain équilibre aux intérêts en conflit.
Alors que l’État est un facteur dérivé, un produit des relations sociales qui prévalent, il peut rester relativement autonome compte tenu de circonstances adéquates. Dans tous les cas, la relation entre les forces productives et les relations sociales de production, dans un contexte conférant un pouvoir structurel aux agents humains dont la praxis constitue ces relations sociales, est d’une grande portée explicative pour le matérialisme historique. Cela signifie effectivement que les conditions d’une crise potentielle, dans le cadre de la manifestation historique spécifique d’un mode de production donné, peuvent être déterminées à grands traits, de même que les contraintes structurelles qui conditionnent la réponse des relations sociales de production à de telles contradictions peuvent être esquissées dans une certaine mesure.
Pour autant, cela ne confère pas une capacité substantielle à prédire, mais revient seulement à affirmer que, dès lors qu’une série de conditions particulières sont réunies, alors certains types de transformations peuvent s’ensuivre en fonction de l’issue de la lutte entre des classes antagonistes pour le contrôle des moyens de production. La forme concrète que prennent de tels changements, de même que la configuration des relations sociales de production qui en découlent, ne peut être élucidée de façon plus approfondie que par une analyse empirique.
On trouvera une bonne démonstration de cela en examinant le développement économique de l’Europe, des IIe-IIIe siècles aux XIIIe-XIVe siècles : vu ce que nous savons du commerce, du degré de monétarisation des économies, des niveaux de production et de consommation, ainsi que des évolutions technologiques, du début du IIe siècle au début du XIIIe siècle, nulle part dans le monde eurasiatique, je ne perçois le moindre indice d’une situation où les forces de production auraient cru qualitativement à tel point qu’elles auraient être entravées ou défiées par les relations de production caractéristiques du mode tributaire, et ceci certainement pas, dans une perspective marxiste, au point de pouvoir envisager un changement modal. Il y a eu bien sûr des développements dans la technologie des moulins à vent et à eau, dans le traitement du minerai de fer, dans le harnachement des bêtes de somme, dans l’élevage des chevaux de trait et de combat plus lourds, dans l’architecture et l’artillerie militaires. Mais à quelques exceptions près, ces progrès tiraient leur origine de l’Antiquité tardive ; et surtout, ils n’affectaient pas les capacités économiques et productives d’ensemble de la société et ne se transmettaient que très lentement d’une région à l’autre [16].

À partir du XIIe siècle seulement, au plus tôt, ces progrès ont eu un impact qualitatif et quantitatif sur les relations économiques à large échelle, dans le contexte d’une réaction aristocratique et étatique à une économie mondiale en changement rapide (Wickham 2008, spécialement pp. 13-18). De la même façon, l’artisanat et le commerce ont connu un essor durant l’Antiquité tardive, de l’Atlantique à l’océan Indien, alors que la production et la demande ont décliné, sur une base macro-régionale, dans la période suivante, depuis la fin du VIe ou le VIIe siècle jusqu’à la fin du IXe ou au Xe siècle, avant de se redéployer vivement. Mais encore une fois, il serait impossible de déceler alors le type de transformation quantitative et qualitative des forces de production qui aurait pu promouvoir le changement modal requis par la compréhension classique du concept de « mode de production » [17]. Il y a eu des changements, des tournants, parfois des transformations importantes durant ces périodes, souvent fortement nuancés au plan régional ; mais aucun d’eux ne peut être qualifié de transformation modale.
* Cet essai a été publié en anglais sous le titre « Modes of Production, Social Action, and Historical Change », in Studies on Pre-capitalist Modes of Producion, Leiden, Brill, 2015, pp. 204-236. Cette traduction française de Jean Batou a été revue et approuvée par l’auteur.
Notes
* Je suis reconnaissant envers Helmut Reimitz, Joe Ricci, Chris Wickam et spécialement Gregor McLennan pour leurs commentaires utiles sur l’ensemble de ce texte.
[1] Voir la discussion et l’analyse proposées, par exemple, par Lloyd 1993, lequel se réclame d’un « structuralisme relationnel », largement en sympathie avec le type de positions défendu ici, mais qui perçoit le procès de la pratique de reproduction matérielle comme n’ayant pas plus d’incidence causale que celui de la production culturelle et sociale, et entend ainsi se distancier d’un matérialisme historique en tant que tel.
[2] Voir, par exemple, Coleman 1974, 1979 et 1986 ; et l’étude de Homans 1987. Voir les remarques critiques de Carling 1986, pp. 24-62 ; et la discussion de Callinicos 2004, pp. 69-84. Noter aussi la discussion de Godelier 1971, notamment pp. 14-38.
[3] Pour une étude plus ancienne, mais toujours utile, voir Benton 1984.
[4] Callinicos 2004, spécialement la brève discussion des pp. 85-102.
[5] Je renvoie les lecteurs au résumé de quelques questions clés dans Callinicos 2004, pp. 111-51, ainsi qu’aux ouvrages de Bhaskar 1975, et Davidson 1984.
[6] Mes commentaires développent ceux de Haldon 2013b.
[7] Cette typologie de base est présentée dans Marx 1964, bien qu’il discute aussi de cela ailleurs, ajoutant ou modifiant des détails à son argumentation au fur et à mesure que ses vues sur la structure et la dynamique du mode de production capitaliste évoluaient.
[8] Pour une présentation concise des explications de Marx à ce propos, voir Therborn 1976, pp. 355sq. Marx lui-même a apporté une série de précisions claires sur ces relations dans le livre III du Capital.
[9] Je reprends cette formulation à Banaji 2010, pp. 22-3, qui fournit une bonne présentation analytique de la façon de comprendre le concept de « mode de production ».
[10] Voir Perlin 1985, pp. 90-2, 97-101, qui caractérise cette approche de « macrologique ».
[11] Le « mode paysan » est théorisé comme différent du mode primitif ou lignager par Wickham 2005, pp. 536-40 ; à propos du mode de production tributaire et des problèmes relatifs aux modes de production féodal, ancien et esclavagiste, voir Haldon 1993, pp. 63-109.
[12] Je ne vais pas reprendre ici un argument que j’ai développé ailleurs (Haldon 1993, pp. 75sq), selon lequel le mode de production « féodal » devrait être entendu comme définissant une configuration historique particulière du mode de production « tributaire », bien que j’observe que certains historiens préfèrent garder le qualificatif de « féodal » pour la forme générique. Chris Wickham (2008, voir p. 5 et n. 5) suggère qu’il s’agit d’un enjeu sémantique mineur qui ne devrait pas nous détourner de questions plus importantes.
[13] Une hypothèse effectivement démontrée empiriquement par Wickham 2008 pour les relations de production féodales.
[14] Voir, par exemple, McMurtry 1978 et Shaw 1978, les deux considérant que les forces de production ne sont significatives que pour l’histoire récente (ou capitaliste).
[15] Par exemple, Levine 1984, pp. 164sq ; Levine et Olin Wright 1980 ; et spécialement Callinicos 2004, pp. 54sq., qui présente un compte rendu détaillé des arguments autour des tentatives de Cohen de réintroduire les forces de production comme facteur causal central de l’explication marxiste (voir Cohen 1978).
[16] Pour un résumé utile avec des références complémentaires, voir Le Goff 1988.
[17] Voir, par exemple, bien que dans une perspective différente, Abu-Lughod 1989.
Références citées

