Abordant tout, du capitalisme tardif à la chanteuse Adele, l’œuvre de l’écrivain disparu se révèle de plus en plus influente. Un documentaire qui lui est consacré cherche aujourd’hui à se montrer à la hauteur de ses idéaux.

Capitalist Realism: Is There No Alternative? (Le Réalisme capitaliste : n’y a-t-il aucune alternative ?) est paru en 2009 dans un silence de la critique. [On trouvera sur notre site la transcription et traduction d’une conférence, donnée par Mark Fisher, en 2016, à propos de ce livre, NDT] Journalistes et universitaires ont initialement écarté le livre de Mark Fisher, ignorant les demandes de couverture médiatique et d’entretiens formulées par le théoricien de la culture ; même l’ancien propriétaire de son éditeur, Zer0 Books, se plaignait que l’ouvrage était invendable. Fisher, lui-même, sujet au doute, s’interrogeait sur la pertinence de sa thèse et sur l’impact de son approche personnelle, après avoir tenté — en vain — d’écrire un traité de théorie classique et systématique.

En décembre 2025, plus de 250 000 exemplaires en anglais de Capitalist Realism avaient été vendus, avec des traductions disponibles en espagnol, italien, arabe, mandarin, allemand, portugais, polonais, japonais, hébreu, coréen et danois [Il en existe aussi une traduction française, publiée en 2025 par les éditions Entremonde, NDT]. Fisher, modestement, avait espéré en vendre quelques centaines…

Admiré pour son écriture honnête, sinon brutale, cet universitaire devenu polémiste savait capter à merveille l’état d’esprit du public. Fisher, qui s’est d’abord fait connaître grâce à son blog k-punk (2003-2016), a popularisé l’idée selon laquelle « il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » — formule initialement attribuée au philosophe marxiste américain Fredric Jameson. Regroupant des essais sur la culture populaire, le travail, la santé mentale et l’éducation, Capitalist Realism — paru juste après la crise financière de 2008, et rédigé durant la politique pro-entreprises du New Labour de Tony Blair — est un volume mince et accessible, qui conteste notre système économique orienté vers le profit et livre une réflexion sur le sentiment endémique de désespoir éprouvé par beaucoup, hier et encore aujourd’hui.

Konrad Kay, scénariste et cocréateur de la série dramatique à succès sur l’industrie de la finance, récompensé aux British Academy Film Awards (Bafta), me confie qu’il recommande « toujours » Fisher :

« Il est sans équivalent pour documenter les pulsions humaines inconscientes qui sous-tendent l’immortalité du capitalisme, et le panoptique numérique infernal que nous nous sommes créés à nous-mêmes pour y vivre ou y brûler. »

« Mark avait de grandes capacités d’empathie, dit Tariq Goddard, son ami, ancien éditeur et cofondateur, avec Fisher, de Zer0 Books et de la maison qui lui a succédé, Repeater Books. Je pense que ses dons étaient en grande partie innés, mais qu’ils avaient été déformés, de manière très intéressante, par son expérience sociale. »

Fisher s’est donné la mort en janvier 2017, à l’âge de 48 ans, après avoir souffert par intermittence de dépression depuis l’adolescence. (Sa femme, Zoë, a déclaré lors de l’enquête, que le NHS (Le Service national de santé) ne lui avait offert qu’un entretien téléphonique avec un médecin généraliste : « Nous avons été victimes de beaucoup de réformes qui ont eu lieu », disait-elle à l’époque.)

Né en 1968 de parents conservateurs issus de la classe ouvrière, et élevé à Loughborough, Fisher se considérait comme un éternel outsider. L’écrivain indépendant évoluait principalement dans ce qu’il décrivait comme un « espace intermédiaire », flottant entre études doctorales, emplois temporaires et périodes de chômage. Ce n’est qu’à la quarantaine, après avoir enseigné plusieurs années dans un further education college (établissement britannique d’enseignement post-secondaire), qu’il a été nommé maître de conférences au département des cultures visuelles de Goldsmiths, Université de Londres ; malgré ses efforts, il n’a jamais obtenu de poste dans les médias britanniques.

Un documentaire expérimental récemment sorti, We Are Making a Film About Mark Fisher (Nous faisons un film sur Mark Fisher), cherche à diffuser plus largement les idées du critique, y compris les moins connues.

D’une durée de 65 minutes, le film se présente comme un film « décapitalisé », fonctionnant en dehors de la production grand public régie par l’indicateur du profit. Les artistes Sophie Mellor et Simon Poulter ont autofinancé le projet, en créant un compte Instagram (@markfisherfilm) pour recruter 70 bénévoles — compositeurs, équipe technique et graphistes. La distribution a elle aussi été conçue de façon organique, à la demande, les spectateurs allant jusqu’à fabriquer eux-mêmes leurs affiches promotionnelles. « C’est un espace pour penser », dit Mellor, qui souligne toutefois qu’Instagram, et le travail non rémunéré, renforcent le capitalisme. « Est-il réellement possible de faire un film décapitalisé ? » s’interroge-t-elle.

« Mark pensait que les artistes n’avaient jamais bénéficié des moyens
et de l’occasion de faire advenir le nouveau. »

À travers des archives sonores, des entretiens et des séquences de performance fictive, la philosophie de la « hantologie » développée par Fisher revient tout au long de We Are Making a Film About Mark Fisher, soutenant que la société moderne, par l’effet du « réalisme capitaliste », est hantée par des futurs qui ne se sont jamais réalisés : « l’emploi, la maison, les vacances, la vie… », explique le narrateur, Justin Hopper.

Les images de rue tournées personnellement par Mellor et Poulter, étrangement évocatrices de la surveillance urbaine, montrent des foules de Britanniques manifestant contre la guerre en Irak en 2003 ; contre la hausse des frais d’inscription universitaires en 2010 ; contre l’intervention militaire en Libye en 2011 ; contre la visite du président américain Donald Trump en 2018 ; et contre le génocide des Palestiniens en 2025.

Ces séquences répétitives et cycliques créent un sentiment de mélancolie à l’égard de possibilités perdues, porteuses d’espoir : l’une montre un adolescent hurlant « riposte ! » dans un mégaphone lors de la manifestation londonienne March for the Alternative de 2011, qui avait réuni environ un demi-million de personnes.

Le futur donnait de l’énergie à Fisher, tandis que les limites du présent lui faisaient mal. Selon l’artiste américain Steve Kurtz, interviewé dans le film, « Mark pensait que les artistes n’avaient jamais reçu les moyens ni l’occasion de faire advenir le nouveau ». Son blog k-punk, brillant et singulier — qui a constitué la base de Capitalist Realism, suivi des recueils Ghosts of My Life (Spectres de ma vie) en 2014 et The Weird and the Eerie (Par-delà étrange et familier) en 2016 —, couvrait aussi bien l’art expérimental de niche que la culture grand public.

Analysant la culture populaire avec une sincérité intense, Fisher utilisait la critique comme un outil d’éveil politique, nourrissant au passage la conversation publique : il a défendu l’art et l’éthique du musicien électronique underground Burial ; il a fustigé Adele et les Arctic Monkeys, exemples à ses yeux de l’obsession marchande de l’industrie musicale pour les esthétiques du passé ; il a écrit sur le pulp, Franz Kafka, H. P. Lovecraft, Christopher Nolan, Les Fils de l’homme, Margaret Atwood, et même sur l’émission de télévision Supernanny.

Au cours de ses dernières années, toutefois, Fisher a fait évoluer sa pensée. L’universitaire a délaissé la défense du développement technologique pour pousser vers un avenir plus libre, artistique, inspiré des années 1960 et 1970, centré sur la production culturelle collective, et pour plaider en faveur d’une réappropriation de l’internet par le peuple.

Le journaliste Andy Beckett, interviewé dans le documentaire, explique ce repositionnement de Fisher : « Il a vu que certaines choses du passé étaient satisfaisantes, et que la technologie numérique, en particulier l’automatisation, était peut-être trop proche du néolibéralisme pour être aussi enthousiasmante qu’il le pensait quand il était plus jeune. » (Alors qu’il achevait sa thèse à Warwick dans les années 1990, Fisher s’était impliqué dans le courant de pensée accélérationniste qui bouillonnait au sein de la Cybernetic Culture Research Unit de l’université.)

Aujourd’hui, les idées de Fisher continuent de résonner. Le « communisme acide », ultime projet inachevé du critique prolongeant ses idées tardives d’un futur inspiré des années 1960 et 1970, a été repris par des artistes comme la sculptrice sociale établie au Canada Miki Aurora, qui a contribué l’an dernier à une installation interactive destinée à la rue à Vancouver : elle y offrait des images stimulantes accompagnées de nourriture et d’eau gratuites, d’un lieu de repos intérieur et d’un personnel formé à la prise en charge des overdoses.

De même, la « hantologie » — terme forgé par le philosophe français Jacques Derrida mais popularisé par Fisher pour illustrer que la modernité est hantée par ce qui aurait pu être — a connu un large écho. La série d’Adam Curtis All Watched Over By Machines of Loving Grace, diffusée sur la BBC en 2011, souligne que la technologie n’a pas démocratisé la société, étant au contraire exploitée par les entreprises et les régimes pour étouffer la dissidence. Kay me confie que le traitement qu’Industry a réservé à un centre d’appels dans sa quatrième saison, diffusée plus tôt cette année, s’inspirait de la conviction de Fisher selon laquelle le centre d’appels est la métaphore parfaite du néolibéralisme : sans centre, désincarné et sans réponse.

De manière encourageante, We Are Making a Film About Mark Fisher indique une autre voie. Depuis octobre 2025, des spectateurs ont utilisé Instagram — et ses 70 milliards de livres de recettes publicitaires — pour organiser, coordonner et assister à des projections collectives en présentiel, dans des universités, des jardins, des cinémas, des salons et des galeries d’art, depuis Coventry jusqu’à Brisbane en Australie, en passant par Malmö, en Suède. L’entreprise collective de sape du capitalisme se poursuit, conclut le long-métrage : « Nous sommes en train de faire un film sur Mark Fisher ; et maintenant que tu le regardes, toi aussi. »

 

 * Cet article a été publié par le quotidien britannique The Guardian, le 17 avril 2026 sous le titre « The man who saw the future: the legacy of cultural theorist Mark Fisher ». Notre traduction de l’anglais.

Lauren Kelly est journaliste et auteure. Elle est originaire de Manchester et basée à Londres.

 

 

 

 

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