Après 2008, l’« extrême centre » au pouvoir dans l’Union européenne a prétendu lutter contre le populisme. Pourtant, pendant la pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine, de nombreuses forces d’extrême droite ont tempéré leur euroscepticisme et se sont ralliées au courant dominant de l’UE. Par la suite, l’extrême centre a évité de nouvelles scissions à la manière du Brexit, mais a également opéré un glissement vers la droite qui a affaibli l’UE et anéanti sa promesse de progrès libéral.
La crise post-2008 a marqué l’apogée du consensus de l’« extrême centre » européen, les partis sociaux-démocrates, libéraux et conservateurs se sont unis autour des dogmes de l’austérité. De nombreux populistes de droite qui tenaient alors des propos eurosceptiques font désormais partie du courant dominant de l’Union européenne. Pourtant, si leurs menaces de quitter le bloc se sont estompées, la recomposition des dirigeants de l’UE a privé celle-ci d’orientation stratégique et l’a rendue de plus en plus vulnérable aux chocs extérieurs. L’extrême centre a résisté aux prédictions annonçant sa disparition, mais en intégrant des forces qui ont sapé son discours sur le progrès libéral.
En 2015, Tariq Ali avait publié The Extreme Centre: A Warning [1]. Dans cet ouvrage, le rédacteur en chef de longue date de la New Left Review dénonçait la mainmise sur la vie publique britannique et européenne d’oligopoles à l’américaine, unis par des présupposés communs favorables aux milieux d’affaires. Confiantes dans leurs dogmes d’austérité mais éloignées de l’humeur populaire, les élites de centre-gauche et de centre-droit s’étaient ralliées à un programme de privatisations massives et de démantèlement des acquis obtenus auparavant en matière de niveau de vie de la classe ouvrière. Si la crise économique de 2008 a soulevé des questions sur l’avenir du capitalisme libéral et incité les gouvernements nationaux à adopter des stratégies plus clairement interventionnistes pour soutenir les banques, cela n’a pas entraîné de fracture plus profonde dans l’opinion dominante.
Au contraire, les partis dominants ont profité de la crise pour ancrer l’idée selon laquelle le rôle même de l’État était de rétablir la rentabilité. Dans un pays européen après l’autre, des partis issus de camps politiques apparemment opposés ont mis fin à leurs hostilités, formant des gouvernements de grande coalition ou faisant appel à des technocrates pour imposer des mesures quasi identiques. L’analyse d’Ali soulignait que cette hégémonie était plus fragile qu’elle ne le paraissait. Dans cette nouvelle ère, suggérait-il, un manège composé de consultants d’entreprise, de technocrates et de figures de proue de la politique et des médias régnait sur une démocratie vidée de sa substance. C’était là le « vide » décrit par Peter Mair, dans lequel les masses se sont retirées, ou plutôt ont été expulsées, d’une participation démocratique réelle [2].
L’analyse d’Ali sur la politique dominante, assujettie aux entreprises et aux dirigeants, s’appuyait sur un récit porteur d’espoir concernant le scepticisme populaire à l’égard de ces processus. The Extreme Centre présentait la faible participation électorale aux États-Unis comme le reflet d’une conviction généralisée quant à la corruption omniprésente et, partant, comme l’expression d’un cynisme justifié face à des jeux électoraux futiles. Cependant, suggérait Ali, la gestion de la crise par les élites au détriment des citoyen·nes ordinaires engendrait également des contre-mouvements organisés, incarnés par des forces montantes telles que Syriza en Grèce, Podemos en Espagne et la campagne pour l’indépendance écossaise. Chacune semblait proposer une conception différente non seulement des mesures d’austérité, mais aussi de la manière dont la politique devrait être menée.
Ces forces ascendantes, animées d’un esprit démocratique, affirmait Ali, pouvaient s’inspirer des exemples déjà établis du populisme de gauche latino-américain (l’épigraphe rendait hommage au défunt président vénézuélien Hugo Chávez en le qualifiant de « premier leader d’un mouvement ayant vaincu l’extrême centre »). Pourtant, ces mouvements de gauche ont eu bien moins d’influence sur la décennie qui a suivi que ce que beaucoup croyaient possible en 2015. Chacun d’entre eux a tenté de donner une forme institutionnelle plus structurée au mécontentement populaire face à la détérioration des conditions de vie et au pillage de la sphère publique. Mais si ces griefs n’ont pas pour autant disparu, leur expression par les partis de gauche s’est rapidement heurtée à de sérieux revers.
Les institutions de l’Union européenne ont prouvé, lors du gouvernement de Syriza de 2015, leur rôle dans l’application des normes de l’« extrême centre » : il ne fallait en aucun cas permettre à la Grèce de donner un exemple positif de résistance au pacte institutionnel de l’UE et de défi aux mantras de l’austérité. Lorsque la Grande-Bretagne a prévu un référendum sur l’appartenance à l’UE le 23 juin 2016, Ali lui-même s’est fermement prononcé en faveur du « Leave » (sortie de l’UE) comme moyen de briser le consensus qui régnait sur le pays depuis le thatchérisme.
Il affirmait que des politiques entravées par les traités fondateurs de l’UE, notamment leur volonté de privatisation et la mise en concurrence des services publics comme le rail, pourraient à nouveau devenir possibles [3]. Il critiquait les syndicats qui avaient abandonné la position eurosceptique autrefois dominante de la gauche dans les années 1980, et il rejetait un discours désormais répandu selon lequel la promesse d’une « Europe sociale » mériterait d’être saluée pour avoir protégé les droits du travail [4]. Bien qu’il y eût une grande part de vérité dans les affirmations d’Ali, son optimisme quant à l’issue probable du Brexit était loin d’être la norme au sein de la gauche ou du mouvement syndical. Lors du référendum, Jeremy Corbyn, critique de longue date de l’UE, avait au contraire accepté de mener la campagne du Parti travailliste en faveur du maintien dans l’UE.
Au lendemain du vote sur le Brexit, Corbyn s’est engagé à respecter le résultat — une issue que le parti semblait avoir acceptée avant les élections législatives de juin 2017. Pourtant, lorsque le Parti travailliste a dépassé les attentes lors de ces élections et que la perspective d’un gouvernement de gauche est devenue plus probable, la lutte pour annuler le Brexit est devenue le principal axe de mobilisation des centristes cherchant à faire tomber la direction de Corbyn et à éviter le désastre que représenterait l’élection d’un Premier ministre socialiste en Grande-Bretagne.
J’ai fait valoir ailleurs que la décision de Corbyn de céder à cette pression et de s’engager à organiser un nouveau référendum s’est avérée désastreuse pour son projet [5]. La direction du parti a été effrayée par la menace de voir émerger un rival libéral-européiste au sein du Parti travailliste et, même après que la Grande-Bretagne eut voté en faveur de la sortie de l’UE, elle n’a pas su proposer une alternative solide à la version du Brexit proposée par les conservateurs. Néanmoins, il faut reconnaître que le débat au sein de la gauche britannique reflétait également, à une échelle locale, une question plus large concernant la capacité des États-nations — en l’occurrence une grande économie fortement financiarisée et désindustrialisée qui n’avait jamais adopté la monnaie unique européenne — de quitter l’UE et de « faire cavalier seul », en subissant éventuellement des chocs majeurs pour s’opposer aux normes de l’extrême centre. Le débat britannique entre partisans du maintien et partisans de la sortie a ainsi également posé, sous un angle nouveau, la question de la faisabilité d’une réforme du bloc de l’intérieur.
Au lendemain du référendum, la réponse à la première question a été largement perçue comme un « non ». La nature confuse et les complexités (pour beaucoup) surprenantes du départ final de la Grande-Bretagne sous la direction des conservateurs, ainsi que la réponse coordonnée de l’UE à la crise du COVID-19, ont généralement contribué à tempérer l’enthousiasme des autres États à l’idée de suivre l’exemple de la Grande-Bretagne post-Brexit. Pendant la période de négociation du Brexit, des personnalités politiques telles que Marine Le Pen et Giorgia Meloni, ainsi que le parti de gauche, La France Insoumise, ont cessé d’évoquer toute perspective de sortie de l’UE et, pendant la pandémie, ont adopté une approche bien plus « possibiliste » consistant à œuvrer dans le cadre des traités européens existants.
Alors que la question de la sortie d’autres États de l’UE faisait l’objet d’un large débat au moment de la publication de The Extreme Centre, les dernières élections européennes de 2024 ont vu les partis favorables à une sortie de l’Union enregistrer des résultats historiquement bas. Cela s’est produit alors même que les partis de centre-gauche, libéraux et de centre-droit des principales puissances traditionnelles de l’Union, l’Allemagne et la France, obtenaient de mauvais résultats.
La baisse de popularité de la sortie de l’UE a-t-elle donc démontré qu’il était possible de réformer l’Union de l’intérieur ? Dans une certaine mesure, mais de manière plutôt superficielle. Pour reprendre le schéma du choix politique d’Albert Hirschman [économiste hétérodoxe germano-américain, NDT], l’option de la sortie a été largement abandonnée, mais pas exactement par loyauté — et pour de nombreux anciens détracteurs de l’« extrême centre » de l’UE, il suffisait de faire entendre leur voix au sein de ses institutions, même si cela impliquait de limiter considérablement leurs propositions de changement dans leurs propres pays.
Le parti de Meloni avait appelé à un démantèlement contrôlé de la monnaie unique en 2014, mais au moment de son élection en 2022, elle n’en parlait plus et comptait bientôt parmi les figures de proue des institutions européennes. Lors d’une visite en Tunisie avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, cette dernière a même salué Meloni comme la porte-parole de la « Team Europe ». Alors qu’Ali avait présenté la démocrate-chrétienne allemande Angela Merkel comme la figure clé de l’extrême-centre, notamment en raison de ses coalitions avec les sociaux-démocrates rivaux, les références médiatiques à partir de 2022 qualifiant Meloni de « nouvelle Merkel » ont signalé un glissement plus marqué vers la droite au sein du bloc, du moins au niveau de ses représentants politiques.
Même le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, lui-même à la tête d’une grande coalition, s’est joint aux éloges adressés à Meloni. Des médias tels que Politico ont déploré la fin de la grande coalition de facto qui avait toujours dominé les votes au Parlement européen, ainsi que la nomination de personnalités plus radicales à des postes clés, alors que le Parti populaire européen (centre-droit) levait de plus en plus les barrières dressées contre toute collaboration avec l’extrême droite. En 2024, la propagande électorale de Meloni a insisté sur le fait qu’elle — ou plutôt l’Italie — donnait une nouvelle orientation à l’Europe.
En ce sens, on peut en effet reconnaître à l’extrême centre le mérite d’avoir survécu à une menace apparemment mortelle pour son autorité. Il s’est même étendu, en prenant sous son aile de nouvelles forces, apparemment plus polarisantes sur le plan idéologique. L’ironie est que cet « extrême-centre » à la Macron est partout tourné en dérision, alors que son européanisme dépolitisé et technocratique est intégré dans les programmes de ses rivaux. Si le débat britannique de 2016 opposait la préférence pour une sortie de l’UE à celle de collaborer avec d’autres dirigeants européens pour modifier les traités fondateurs de l’Union, aujourd’hui, ces deux options sont rejetées par des partis qui, il y a à peine une décennie, insistaient sur le fait que rompre avec l’UE était d’une importance capitale.
Les gouvernements de grande coalition, regroupant plusieurs partis et couvrant l’ensemble de l’échiquier politique traditionnel, ont souvent été sanctionnés par les urnes. Pourtant, malgré une repolarisation des systèmes partisans, des hypothèses autrefois contestées concernant le cadre de l’UE sont désormais largement considérées comme acquises par la quasi-totalité des forces politiques ayant un poids électoral significatif.
Autonomie limitée
Cette intégration de forces apparemment hostiles au sein de l’extrême centre est bien illustrée par l’histoire récente de l’Italie et de l’Espagne. Ces pays ont chacun un gouvernement politiquement opposé qui rejette la forme de l’extrême centre, promet le changement sans remettre en cause le cadre de l’UE et de l’euro, et confirme sa subordination effective à des normes supranationales fondées sur des traités qui dictent la politique des gouvernements nationaux.
Ce n’est pas un hasard si ce sont également les deux pays qui ont le plus bénéficié des financements postpandémiques de l’UE. Les récentes élections dans ces deux États ont confirmé une repolarisation entre la gauche et la droite sur des fondements identitaires forts, ainsi que la réduction de l’espace réservé aux populistes se situant de manière générique « ni à gauche ni à droite ».
Ce facteur a lui-même été déterminant dans le succès de Meloni lors des élections italiennes de 2022, qui ont fait de son parti, Fratelli d’Italia, la force dominante au sein de la coalition de la droite au sens large. Avant le scrutin, elle avait promis de représenter une partie « monogame » de la droite qui ne formerait jamais de gouvernement avec la gauche, comme l’avaient fait les partis de droite rivaux (Forza Italia, de feu Silvio Berlusconi, et la Ligue) sous le précédent gouvernement de coalition dirigé par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi.
Or, c’est là que réside le paradoxe, essentiel pour comprendre la recomposition de l’élite avec de nouveaux visages et l’intégration paneuropéenne plus large de l’extrême droite dans un cadre d’extrême centre. Si Meloni se vantait d’avoir dirigé le seul parti d’opposition pendant l’ère Draghi et d’avoir ainsi défendu la démocratie contre la technocratie, depuis son élection en 2022, son gouvernement ne s’est guère distingué de celui de Draghi — une icône de l’extrême-centre s’il en est —, que ce soit en matière de politique économique ou de politique étrangère.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait eu aucun changement : Meloni a contribué à pousser l’UE vers un durcissement de ses contrôles collectifs en matière de migration et vers une externalisation de la gestion des frontières vers des États non-membres de l’UE. Pourtant, au-delà des premières apparentes victoires en matière d’égalité (première femme Premier ministre, première ancienne néofasciste à diriger la république antifasciste), le bilan de Meloni est maigre.
En Espagne, le dirigeant du Partido Socialista (PSOE), Pedro Sánchez, est à la tête de coalitions regroupant davantage de forces de gauche depuis 2020, face à un camp conservateur et d’extrême droite tout aussi uni. Son gouvernement a fortement augmenté le salaire minimum, mis en place un plafonnement des prix de l’essence, annulé les réformes conservatrices du droit du travail et étendu les droits aux travailleurs de la gig economy. C’est important, mais ce n’est pas exactement un changement qui marque une époque.
Pour ses partenaires soi-disant plus radicaux, Sumar de Yolanda Díaz, ce « premier gouvernement de coalition de gauche depuis la guerre civile espagnole » offrait l’occasion d’apporter de réels changements par le haut et de démontrer ainsi la puissance que représente la présence d’un tel parti au sein des institutions. Il s’agissait, en quelque sorte, d’une vision technocratique ; même des idées apparemment prometteuses, comme la promotion d’un plus grand nombre de coopératives de travailleurs, relevaient davantage de la réflexion dans les think tanks que d’un véritable mouvement au sein de la société espagnole. La présence de Sumar a peut-être renforcé la détermination de Sánchez, mais on ne peut guère affirmer qu’elle ait utilisé son poids institutionnel pour reconstruire l’organisation de la classe ouvrière.
De plus, l’affaiblissement de la marge de manœuvre du gouvernement depuis les élections de 2023 a gravement sapé son flanc gauche, qui a subi la majeure partie des revers dans les sondages résultant de cette inertie. Ne disposant que d’une majorité précaire au Parlement (et dépendant des nationalistes catalans partisans de la rigueur budgétaire), la coalition s’est montrée incapable de mener à bien de nouvelles réformes économiques, voire d’adopter un véritable budget. En 2026, elle a certes accordé une amnistie à un demi-million de migrants en Espagne — mais elle a également conclu un accord avec la Mauritanie pour détenir les demandeurs d’asile dans ce pays d’Afrique du Nord-Ouest, reprenant ainsi le modèle d’externalisation désormais répandu dans l’Union européenne.
Profondément méprisé par les médias et le pouvoir judiciaire de droite espagnols, Sánchez s’est attaché à renforcer son rayonnement international en tant qu’allié « progressiste » des gouvernements de gauche d’Amérique latine et en tant que critique d’Israël et de la politique étrangère américaine.
Dans les messages publics des deux dirigeants, il subsiste au moins une certaine trace de contestation à l’égard de la norme européenne. Sánchez, qui n’a jamais été eurosceptique, s’est démarqué en rejetant l’appel lancé aux membres européens de l’OTAN pour qu’ils augmentent leurs dépenses de défense à 5 % du PIB. Ce gouvernement, le plus à gauche parmi les gouvernements européens contemporains, a néanmoins supervisé la majeure partie du doublement du budget de la défense espagnol [6].
Alors que, pendant la période post-COVID, l’UE avait assoupli les limites de l’endettement des États membres, le durcissement de ces règles, depuis 2024, a de nouveau mis en évidence leur fonction fortement politique et disciplinaire. La propagande du parti Fratelli d’Italia de Meloni la félicite aujourd’hui d’avoir ramené le déficit budgétaire en dessous du plafond de 3 % fixé par le Pacte de stabilité et de croissance de l’UE [7], car cela prive l’Europe d’un outil qu’elle pourrait autrement utiliser pour discipliner un gouvernement qu’elle ne considère pas comme ami, à l’instar de la coalition d’extrême-centre d’Emmanuel Macron en France. Dans ses soutiens de campagne électorale, Fratelli d’Italia promet que le fait de priver l’Europe de cette possibilité de faire chanter Meloni lui laisse davantage de marge de manœuvre pour mener une « politique sociale » (même si la mesure la plus marquante prise à ce jour dans ce domaine a consisté à réduire drastiquement les allocations chômage).
Tout comme l’instauration de la loi martiale en Pologne par Wojciech Jaruzelski prétendait défendre son pays contre une invasion soviétique redoutée, le conformisme d’un dirigeant nationaliste face aux dogmes imposés par des institutions européennes opaques, telles que le processus du Semestre européen [mécanisme de coordination des politiques économiques et budgétaires des États membres, NDT], peut désormais être présenté comme une défense de l’autonomie nationale potentiellement menacée.
L’élection présidentielle française de l’année prochaine offre un autre exemple de convergence entre l’extrême droite et les postulats de l’extrême-centre. Il est plus que possible, voire probable, que le successeur du président par excellence de l’extrême-centre, Macron, soit le candidat du Rassemblement national. Est-ce que ce sera, comme le parti avait l’habitude de l’affirmer, une victoire des souverainistes sur les mondialistes, du peuple contre les élites ? Loin de là. Tout en s’insurgeant contre l’impression désormais embarrassante de subordination à Donald Trump, le programme économique de ce parti ne promet qu’un redécoupage de l’État-providence français en déclin, en imposant la « préférence nationale » dans l’emploi et les services et en aidant davantage d’enfants à fréquenter l’école privée.
Le président du parti, Jordan Bardella, courtise aujourd’hui les chefs d’entreprise, y compris certains aux opinions libertariennes plus radicales [8], et promet « l’ordre dans les comptes de l’État et dans les rues du pays » [9]. Les projets les plus discriminatoires du parti pourraient bien le mettre en conflit avec les règles européennes en vigueur ; en réalité, le parti espérerait certainement un tel scénario pour retrouver son éclat radical. Pourtant, même les défenseurs historiques de l’extrême centre affirment aujourd’hui que ce parti est, après tout, aligné sur leurs dogmes. C’est pourquoi The Economist analyse à juste titre qu’un gouvernement d’extrême droite ne quitterait jamais l’UE ni la zone euro, ni ne reviendrait sur les réformes de Macron, mais s’attaquerait plutôt aux réglementations trop contraignantes pesant sur les entreprises. Ce projet est même qualifié de « projet populiste le plus prometteur » [10].
Ces exemples ne nous indiquent pas que l’orientation de l’UE est immuable, mais plutôt qu’elle intègre des changements électoraux apparemment marqués par les normes de l’extrême centre. Si l’équilibre politique au sein du bloc a continué à glisser vers la droite depuis la pandémie et l’invasion russe de l’Ukraine, cela n’a pas tant évincé l’ancien extrême centre qui élargit ses rangs pour y inclure de nouveaux représentants, plus conservateurs. Cela a sans doute également permis un recentrage de l’agenda économique de l’UE et de la ligne idéologique au nom de laquelle l’emprunt collectif est rendu possible.
Cette même période a vu le déclin de la politique de « réindustrialisation verte » — défendue par von der Leyen lors de sa nomination en 2019 comme moyen de relancer l’économie européenne — au profit d’une priorité accordée au réarmement, conformément au projet « ReArm Europe » présenté par von der Leyen elle-même en 2025. Les discours sur la résistance aux chocs, le renforcement de la résilience, voire la capacité de l’Europe à se défendre en temps de guerre, font fureur partout, des sociaux-démocrates à l’extrême droite. Comme je vais toutefois l’expliquer, même si cela apparaît comme un programme relativement cohérent, ce changement de priorités marque un affaiblissement effectif de l’orientation stratégique de l’UE et de sa prétention à représenter un pôle distinct dans la politique mondiale.
Où va l’Europe ?
Les fédéralistes libéraux de l’UE s’empressent souvent de présenter certains résultats électoraux, tels que la récente défaite de Viktor Orbán en Hongrie, comme la preuve que la vague populiste ne tardera pas à s’estomper et permettra à l’UE de retrouver sa voie supposée normale de progrès libéral. De telles idées ont été largement exprimées après la victoire de Joe Biden en 2020 et l’élection d’Olaf Scholz en Allemagne en 2021, bien que ces dirigeants se soient chacun révélés être des freins plutôt limités au « populisme » [11]. Néanmoins, l’idée selon laquelle l’UE est un projet libéral — en raison de son cadre juridique transfrontalier, des principes de politique économique néolibérale inscrits dans sa constitution, et de sa volonté d’institutionnaliser des approches multilatérales face aux problèmes mondiaux — ne doit pas être confondue avec l’hypothèse selon laquelle elle est vouée à être dirigée par des forces se présentant comme idéologiquement centristes ou libérales.
La question est de savoir si le déclin général de ces forces et la montée soutenue de celles situées à la droite de la démocratie chrétienne, y compris au sein même des institutions de l’UE, viendront briser son architecture libérale. La réponse à cette question ne concerne pas seulement des résultats électoraux spécifiques — le Rassemblement national ou l’Alternative für Deutschland parviendront-ils un jour au pouvoir ou, du moins, à y participer ? — mais aussi la manière dont les institutions de l’UE intègrent les revendications exprimées par ces partis dans des normes que même les partis plus apparemment libéraux considèrent comme allant de soi. L’UE d’aujourd’hui semble bien moins susceptible de se désagréger que de continuer à évoluer vers une « forteresse Europe » dont le modèle de sécurité pour les citoyen·nes repose sur la militarisation et un renforcement des contrôles aux frontières.
Une forme familière d’optimisme de gauche imagine des périodes où les contradictions latentes du système capitaliste s’accumulent, suivies d’explosions soudaines de révolte. George Galloway, personnalité britannique de YouTube et ancien député, remarque quelque part qu’« il y a des décennies où rien ne se passe ; et il y a des semaines où des décennies se passent » [12]. Même un tel récit peut admettre la nécessité de se préparer et de s’organiser plutôt que de se contenter d’attendre le jour à venir de la percée révolutionnaire. Pourtant, une évaluation franche de la dernière décennie complique l’idée d’une alternance entre moments de normalité et de désarroi. Comme l’ont noté divers théoriciens sociaux, le sentiment d’accélération permanente est aujourd’hui une expérience prolongée, ancrée dans la psyché postmoderne elle-même.
Commentant il y a quatre décennies ce sentiment de « compression spatio-temporelle », le géographe marxiste David Harvey évoquait différentes stratégies d’adaptation, allant d’un nihilisme ouvrant la voie à une nouvelle « politique bonapartiste » à un rétrécissement du champ d’intervention politique et intellectuelle en tant que tel [13]. La culture en ligne a ajouté quelques couches supplémentaires d’autoréférentialité à ce tableau. Les mèmes créés il y a une décennie au sujet d’une période sombre marquée par les événements électoraux qui ont suivi les votes en faveur du Brexit et de Trump se reproduisent de manière presque identique en 2026. Les affirmations selon lesquelles la situation ne peut pas continuer à empirer s’accompagnent aujourd’hui d’une dose supplémentaire d’ironie complice.
Si ces mèmes expriment une « ambiance » de désillusion apparemment superficielle, ils reflètent également un glissement plus profond dans la rhétorique institutionnelle. En 2026, l’extrême centre peut difficilement promettre un retour vers des horizons radieux, comme il pouvait encore le faire au plus fort de la crise financière, alors que l’enthousiasme pour la « fin de l’histoire » était encore présent. Pendant la crise de la dette souveraine, les mesures d’austérité impopulaires et socialement néfastes imposées par l’UE et au niveau national étaient largement présentées comme une période douloureuse qui permettrait d’assainir les dépenses publiques et de renforcer la confiance (des investisseurs, voire des autres contribuables) nécessaire pour étayer les emprunts futurs. Même si ces mesures ont suscité de nombreuses critiques — en raison de leur impact social direct et du sentiment qu’elles n’étaient ni nécessaires ni même efficaces —, elles constituaient le prolongement logique du projet hégémonique des partis de l’extrême centre.
Ce projet ordolibéral visant à réduire les dépenses sociales et à privatiser les services pubics était censé jeter les bases d’une future croissance de l’emploi. Les centristes ridiculisaient ainsi les « populistes » qui s’exprimaient depuis les marges et qui, selon eux, défendaient des dépenses irresponsables tandis que les partis traditionnels faisaient les choix difficiles mais nécessaires pour garantir l’avenir économique. Cette promesse d’un retour à une croissance et à un progrès prétendument normaux s’est toutefois largement estompée aujourd’hui au profit d’une attention politique accrue portée à la sécurité, à la protection et au simple maintien du fonctionnement des systèmes établis [14]. C’est un nouveau paradoxe. Aujourd’hui, alors que la quasi-totalité des dirigeants politiques européens évoquent l’avènement imminent d’une ère de conflits mondiaux, ils sont largement dépourvus de projets susceptibles de rendre l’UE plus résiliente face à des chocs de plus en plus nombreux.
Cela ne tient pas au fait que l’extrême centre a continué à s’en tenir aux mêmes formules d’austérité que celles utilisées pour répondre à la crise de la dette souveraine au début des années 2010. Il est important de réaliser qu’il ne l’a pas fait. On peut le constater même là où, par exemple, en France, un gouvernement d’extrême centre, ou ce qu’on a appelé le « bloc bourgeois », est resté aux commandes tout au long de la dernière décennie [15]. Si les prédictions d’un renouveau du keynésianisme, après la pandémie, ont été parfois exagérées, il y a bel et bien eu un changement de cap. L’assouplissement par l’UE de ses propres règles en matière de dette et de déficit budgétaire au cours des premiers mois de la pandémie de COVID-19 s’est accompagné d’un plan d’investissement, NextGenerationEU, dans le cadre duquel l’Union a, pour la première fois, recouru à un endettement collectif à grande échelle au nom de la résolution de la crise.
Les fonds levés (initialement estimés à 750 milliards d’euros) devaient être affectés à hauteur d’au moins 37 % à la transition écologique et de 20 % à la numérisation. Tout cela était imprégné par les idées classiques de l’extrême centre, profondément ancrées dans les traités fondateurs de l’UE — notamment du fait que les États membres, agissant sous la supervision de l’UE, ont orienté l’emprunt public vers le soutien aux entreprises privées. Ces mesures incitaient et orientaient certes les capitaux, mais elles subordonnaient les objectifs sociaux et écologiques à l’intérêt supérieur consistant à créer des conditions favorables à la rentabilité. Cette approche a dominé l’espace politique traditionnel, en particulier dans les principaux pays bénéficiaires de l’Europe du Sud et de l’Est. Tant le gouvernement de gauche élargie en Espagne que la coalition d’extrême droite de Meloni en Italie ont pu s’assurer un soutien durable grâce aux investissements qui en ont résulté.
Les dépenses postpandémiques ont brisé les tabous antérieurs concernant l’emprunt collectif. Cela a également marqué un tournant par rapport au début des années 2010, période durant laquelle les gouvernements des pays plus riches du nord — poussés par des populistes de droite en colère et une grande partie de la presse économique — avaient souvent proclamé haut et fort leur refus de payer pour la prétendue paresse et les habitudes de dépenses inconsidérées de leurs homologues incorrigibles du sud. Dans les pays qui ont le plus bénéficié des financements postpandémiques, en particulier en Italie, les partis de droite qui avaient autrefois fustigé l’UE se sont au contraire positionnés comme les plus compétents pour distribuer les fonds européens, ce qui a peut-être aussi contribué à renforcer leur propre base électorale.
Il n’en restait pas moins de nombreuses contradictions, tant entre les contextes nationaux qu’en ce qui concerne les bénéficiaires. Le programme du Pacte vert pour l’Europe, par lequel l’UE s’était engagée à atteindre la neutralité climatique d’ici 2050, était censé constituer le principal axe des investissements collectifs européens. Pourtant, la priorité accordée à la satisfaction des lobbies économiques existants, en particulier des constructeurs automobiles allemands, a considérablement limité ce qui aurait pu être réalisé pour remodeler l’économie européenne.
Prenons l’exemple des véhicules électriques (VE) : un produit dont la production est très néfaste pour l’environnement global, mais qui constitue un pilier important tant des projets européens de transition écologique que des promesses répétées des gouvernements allemands visant à atténuer les pertes d’emplois à long terme auprès de constructeurs automobiles comme Volkswagen et Audi. Des dirigeants de droite, comme l’actuel chancelier Merz, ont fait pression pour obtenir un report plus long avant que ces entreprises ne soient tenues de cesser de produire de nouveaux véhicules à moteur à combustion interne (la date butoir est fixée à 2035). Cette pression a déjà permis d’obtenir certaines dérogations au niveau de l’UE, l’objectif global de réduction des émissions étant de plus en plus vidé de sa substance par la suppression des politiques ciblées. Mais même dans la mesure où les constructeurs automobiles européens s’orientent effectivement vers la production de VE, la faiblesse de la politique industrielle de l’UE et une productivité relativement faible laissent le secteur pris en étau entre des concurrents américains et chinois bien plus puissants.
L’industrie automobile allemande compte également en raison de l’idée reçue selon laquelle la transition vers la production militaire s’avérera plus facile que la réindustrialisation verte. Il ne s’agit pas simplement d’une opération idéologique, mais d’une réponse à une faiblesse fondamentale du Green Deal tel qu’il est actuellement conçu : le fait qu’une véritable transition écologique ne peut guère supposer un remplacement à l’identique des opportunités d’emploi dans les entreprises existantes. Même des auteurs écologistes de gauche ont critiqué l’idée selon laquelle les plans en faveur des emplois verts — par exemple, l’installation de panneaux solaires — allaient créer des emplois industriels à grande échelle et à long terme [16]. On peut de même craindre que la conversion par Renault d’une usine automobile pour la fabrication de drones pour l’Ukraine, ou la décision annoncée de Volkswagen de commencer à produire pour le système de défense antimissile Iron Dome d’Israël, ne procurent un stimulant durable au nombre d’emplois que dans le pire des scénarios (c’est-à-dire si les armes produites continuent d’être utilisées).
En adoptant cette ligne, un dirigeant comme Merz, ancien conservateur intransigeant mais désormais à la tête d’une grande coalition réunissant chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates, cherche à répondre à la pression exercée par l’extrême droite, favorable aux énergies fossiles, représentée par l’Alternative für Deutschland (AfD). Cela revient également à vider de leur substance les engagements du Green Deal précédemment votés par les partis actuellement au pouvoir. Ce projet n’a pas encore été définitivement enterré, même si, en 2025, les partis de centre-droit et d’extrême droite au Parlement européen se sont associés pour adopter un projet de loi dit « omnibus » qui exempte les petites et moyennes entreprises des obligations de déclaration des émissions et relègue au second plan les objectifs de transition les plus immédiats. Là encore, l’extrême centre n’est pas tant remplacé par l’insurrection d’extrême droite qu’il n’intègre certaines de ses objections, produisant ainsi une version boiteuse et, en fin de compte, inopérante du « Green Deal » tant décrié.
Ce vote visant à affaiblir les propositions du Green Deal a été largement salué comme le signe d’un glissement vers la droite dans la formation des coalitions au Parlement européen, maintenant que les voix du Parti populaire européen (PPE), principale alliance conservatrice, et des diverses factions d’extrême droite sont proches de la majorité des sièges. Les dirigeants du PPE, qui parlaient autrefois de « cordons sanitaires », les redessinent désormais contre la gauche, faisant du soutien à la remilitarisation, ou même simplement à Israël, la condition de la respectabilité politique. Le risque de voir les grandes coalitions remplacées par une majorité de droite a donné lieu à de nombreux discours selon lesquels « le centre ne tiendra pas » [17] et a soulevé des questions quant à la formation de coalitions de droite plus formelles, à l’italienne, au niveau de l’UE, ou du moins dans de nombreux autres États membres.
Un tel dispositif régit déjà la Finlande et la Suède et il est également préconisé par les partisans d’une union des droites en France ; là-bas, Bardella a forgé une alliance avec l’aile droite du gaullisme et ne qualifie plus son parti de « ni de gauche ni de droite ». L’arrivée probablement imminente des premiers gouvernements régionaux dirigés par l’AfD en Allemagne laisse également entrevoir la possibilité que le rempart démocrate-chrétien contre toute collaboration ouverte avec ce parti appartienne bientôt au passé : avant les élections fédérales de 2025, ils avaient déjà voté conjointement une résolution sur l’immigration, bien que l’AfD ait maintenu une forte opposition au gouvernement de Merz.
Autonomie stratégique
La nuit même de sa victoire électorale en février 2025, Merz a évoqué une plus grande indépendance pour l’Europe, qui passerait par un renforcement des engagements en matière de défense. C’est un argument avancé par la quasi-totalité des courants politiques, du moins en Europe occidentale ; les Polonais admirateurs de Ronald Reagan sont moins enclins à admettre la perte de l’engagement militaire américain. Les membres européens de l’OTAN (à l’exception partielle de l’Espagne, mais avec l’accord de dirigeants parfois dissidents, comme en Hongrie et en Slovaquie) se sont engagés, au cours de l’année écoulée, à atteindre un objectif de dépenses militaires de 5 % du PIB. Une comptabilité créative est sans doute à l’œuvre ici : les autorités de l’UE ont autorisé la Pologne à financer les dépenses liées aux bases militaires au titre des fonds « verts » postpandémiques, tandis que la coalition au pouvoir en Italie souhaite que la construction d’un pont vers la Sicile, prévue de longue date, soit enfin réalisée au nom de la résilience militaire.
En Allemagne, cependant, ce revirement a nécessité un écart important par rapport à un dogme traditionnel du centre modéré, le Bundestag ayant levé la limite constitutionnelle du « frein à l’endettement » sur les dépenses à cette seule fin. Les sociaux-démocrates et le parti de Merz ont soutenu cet amendement ; l’AfD a voté contre, mettant en garde contre un renforcement militaire en opposition à la Russie ; les Verts et même une partie de Die Linke ont soutenu le gouvernement. La grande coalition en faveur du réarmement s’étend en effet très loin : même l’AfD soutient la remilitarisation allemande en tant que plan pour l’emploi, à condition qu’elle ne soit pas liée au soutien à l’Ukraine ni à la création d’une armée de l’UE.
D’une façon générale, il est possible que ce programme rende l’Europe plus autonome en matière de défense. Cela ne s’est certainement pas manifesté lors du génocide à Gaza ou dans des conflits comme ceux impliquant l’Iran et le Venezuela, ni dans la panique autour du Groenland, où la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, s’est exprimée presque exclusivement en tant que représentante de la défense de l’Ukraine. Tout comme les dirigeants nationaux Merz, Macron et Meloni, elle semble disposée à accepter toutes sortes d’humiliations à la Trump en échange d’un soutien continu à Kiev, ou du moins de l’accord du président de ne pas conclure d’accord avec la Russie aux dépens de l’Ukraine. L’Europe continue d’acheter des armes américaines destinées à l’Ukraine, et même l’augmentation rapide actuelle des dépenses de défense de l’UE s’inscrit dans cette logique : une puissance militaire relativement importante comme la Pologne, déjà très proche de l’objectif des 5 %, a pour principaux fournisseurs militaires les États-Unis et, ce qui est presque aussi important, la Corée du Sud [18].
Certaines initiatives de l’UE visent à briser ce type de dépendance, afin qu’au moins, sous de futures administrations, le bloc soit moins à la merci des caprices du président américain. Si parler de « claquer la porte » [19] aux États-Unis en tant que fournisseur est exagéré, l’annonce d’un fonds européen de 800 milliards d’euros destiné à la production militaire, ainsi que des initiatives telles que la création d’une usine Rheinmetall de 500 millions d’euros près de Brasov, en Roumanie (une ville qui portait autrefois le nom de Joseph Staline), témoignent d’une volonté d’accroître l’autonomie.
Les discours sur cet esprit d’indépendance font aujourd’hui fureur, qu’il s’agisse des chroniqueurs du New Statesman vantant un nouveau « gaullisme britannique » [20] ou de l’appel du dirigeant d’extrême droite français Bardella à rompre avec le « vassalisme » envers les États-Unis [21]. Cela est assurément paradoxal, car si les dirigeants classiques de l’extrême centre se sont toujours présentés comme des antipopulistes condamnant les politiques trumpistes, leur programme visant à augmenter les dépenses militaires ne s’est pas encore traduit par le rejet notable de l’autorité personnelle de ce dernier à dicter les affaires internationales. Bien que certaines forces « souverainistes » encore présentes puissent se saisir de déclarations telles que celle de Meloni, selon laquelle la guerre américano-israélienne contre l’Iran est « hors du champ d’application du droit international » — affirmant vaguement que cette attaque est soit condamnée par ce droit, soit simplement hors de son champ d’application —, l’UE n’a qu’un poids minime pour promouvoir des solutions pacifiques à l’un ou l’autre des conflits actuels qui s’intensifient.
Cette évolution vers une posture plus indépendante, qui passe par le renforcement des infrastructures de défense (principalement via l’augmentation de la production de chars et le recrutement de jeunes comme soldats), s’inscrit entièrement dans le cadre du leadership présumé des États-Unis. Comme l’a écrit Almut Rochowanski, il semble que l’UE souffre davantage du déclin de la primauté américaine que Washington, en raison de la menace qui pèse sur le rôle de l’Europe en tant que « profiteur » de l’hégémon mondial [22]. La résilience européenne est pratiquement inexistante, et ce, précisément, en raison de ce virage vers les dépenses militaires. Comme je l’ai dit, cela a servi de bannière idéologique à l’expansion de l’extrême centre pour y inclure des forces d’extrême droite et répondre aux exigences des industries traditionnelles des énergies fossiles, tout en éclipsant et en sapant directement la transition écologique.
Pourtant, lorsque nous discutons aujourd’hui de la sécurité des Européens, cette question climatique est vitale — non seulement parce que les guerres climatiques provoquent des vagues de réfugiés ou parce que les armées sont elles-mêmes de grands émetteurs, mais aussi parce que les besoins énergétiques de l’Europe sont à la fois de plus en plus dépendants des États-Unis et vulnérables à leur politique impérialiste. Après s’être coupée du gaz russe et s’être tournée vers des sources alternatives, notamment en Algérie, la direction de l’UE s’est également engagée à augmenter massivement ses achats de gaz naturel liquéfié auprès des États-Unis. Au lieu de tenir sa promesse d’être les champions mondiaux de la transition écologique, les dirigeants de l’UE ont d’abord élaboré un plan à long terme pour réduire les émissions, puis ont vidé ce programme de sa substance face à la réaction suscitée par la flambée des prix de l’énergie pendant la guerre en Ukraine. Les partis d’extrême droite ont réussi à paralyser le Pacte vert sans être en mesure de le remplacer par une alternative viable pour répondre aux besoins énergétiques de l’Europe.
Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ? Alors que la Chine a renforcé sa propre résilience énergétique en prévision de telles crises potentielles [23], l’Europe est loin d’avoir atteint cet objectif. Si ses dirigeants prennent soin de flatter Trump et cherchent à renforcer leurs propres forces armées, cela ne sauvera pas les Européens des conséquences de ses politiques. Au contraire, la fermeture du détroit d’Ormuz en mars a presque immédiatement plongé le continent dans une vague d’alertes concernant des pénuries, mettant en évidence sa dépendance paralysante vis-à-vis des importations de combustibles fossiles. Au moment où nous écrivons ces lignes, la crise persistante ne se contente pas de faire grimper les prix, mais limite également l’approvisionnement en carburant, forçant l’UE à s’enfoncer encore davantage dans la dépendance vis-à-vis des États-Unis, bien qu’elle n’approuve pas la guerre elle-même.
Même en l’absence d’une nouvelle extension de la guerre — une offensive américano-israélienne sur laquelle la plupart des dirigeants de l’UE ont gardé un silence prudent, ou bien ont faiblement manifesté leur mécontentement —, cette dernière crise promet de nouvelles difficultés pour les dirigeants en place, compte tenu de l’impact fondamental qu’elle pourrait avoir sur les besoins en carburant des citoyen·nes ordinaires. Si les politiques de l’extrême centre sont réputées pour être favorables aux entreprises, leur vision à court terme et leur pillage du domaine public au nom de la rentabilité ont laissé l’UE profondément mal préparée à cette dernière catastrophe.
Tirer les leçons de la Chine ne semble pas vraiment faire partie des priorités des dirigeants européens : ils ne s’intéressent pas à l’ampleur de ses ambitions, mais plutôt aux aspects sordides de son marché du travail. Merz est revenu d’un récent voyage en Chine en vantant les longues heures de travail comme la raison de son succès, ressassant ainsi l’argument classique des périodes de crise selon lequel les travailleurs européens seraient paresseux et auraient des attentes excessives [24]. C’était là une illustration typique du court-termisme des dirigeants politiques de l’UE : des appels à redoubler d’efforts, plutôt que de planifier le type d’investissements — dans le rail, les routes, la diversification des sources d’énergie, la fibre optique — susceptibles de rendre le travail des salariés plus productif. Il s’agit là, littéralement, d’un engrenage de dégradation : dire aux Européen·nes que, puisqu’ils prennent du retard dans une prétendue concurrence avec la Chine, ils doivent accélérer le rythme tout en revoyant leurs attentes à la baisse.
C’est le même raisonnement que celui de l’Europe en matière d’immigration, à une autre échelle : puisque le pacte fordiste du travail s’est érodé et que les nouveaux emplois ne peuvent être que mal rémunérés, peu qualifiés et précaires, le seul conflit qui subsiste consiste à répartir les opportunités de plus en plus rares entre les enfants des « ressortissants » et les nouveaux arrivants sur le marché, dont les attentes sont moindres.
Dans la jungle
Même si les « Frexits » et les « Italexits » ne sont plus à l’ordre du jour, les fanfaronnades sur la revitalisation du projet européen — et les affirmations désormais lassantes selon lesquelles l’UE aurait enfin atteint une « autonomie stratégique » — semblent ridicules. La perspective de voir Meloni et Bardella se rencontrer en tant que chefs de gouvernement de l’UE ne sera sans doute pas une grande source de fierté pour les centristes. Mais plus fondamentalement, l’Europe n’est pas un jardin isolé sereinement de la jungle du monde extérieur, mais fait partie d’un espace bien plus vaste sur lequel souffle déjà les effluves de la guerre [25].
Face à la crise climatique, les dirigeants de l’UE auraient pu construire cette résilience énergétique qui leur fait aujourd’hui cruellement défaut. Ils ont élaboré de grands projets pour augmenter leur parc de chars, mais ont négligé leurs propres promesses de construire les infrastructures énergétiques dont dépendent toutes nos vies. Alors que la guerre s’intensifie au Moyen-Orient, même les consommateurs européens qui se contentent d’ignorer le sort des populations libanaises et iraniennes prendront de plus en plus conscience à quel point cela affecte également leur propre existence. Les voies politiques que cela ouvrira restent incertaines. Mais le plus inquiétant est la dépolitisation des questions économiques clés qui façonneront la réponse de l’UE à cette dernière crise.
Dans un article publié en 2015, Ali estimait que l’hégémonie de l’extrême centre était plus faible qu’il n’y paraissait. Les populations n’étaient plus attachées aux anciens partis et, affirmait-il avec optimisme, elles en voulaient à l’érosion du choix démocratique. Pourtant, le changement le plus notable de la dernière décennie a été le déclin du débat public sur l’UE et ses traités. Ces questions ont disparu du champ de vision et se sont ainsi naturalisées comme le fondement inévitable des débats sur la protection sociale ou les dépenses militaires. Même les forces d’extrême droite, soi-disant radicales, pourraient bien s’adapter à cette situation, en faisant peut-être porter le poids des coupes budgétaires sur les minorités tout en protégeant les conditions de travail des travailleurs « nationaux ».
Du point de vue de la gauche européenne, cependant, le défi est plus fondamental. Face à la hausse des dépenses militaires et aux pressions sur le coût de la vie, les partis dits de gauche radicale semblent de plus en plus cantonnés à une lutte d’arrière-garde pour défendre des systèmes de protection sociale déjà sous-financés, dans le cadre des règles de l’UE fixées par les néolibéraux. Ils ne mobilisent pas tant les électeurs de la classe travailleuse en faveur d’un changement politique qu’ils ne les mettent en garde contre les dangers de l’extrême droite. C’est dans cette ambition réduite que réside le principal triomphe de l’extrême centre. Les candidats centristes ne remportent peut-être pas beaucoup d’élections aujourd’hui. Mais si toute menace pesant sur le statu quo de l’UE est neutralisée et rendue inoffensive, l’extrême centre peut tout de même revendiquer une victoire.
* Cet article est paru dans le dernier numéro de la revue Catalyst (vol. 10, numéro 1, 2026) sous le titre « The Extreme Center Survives ». Notre traduction de l’anglais.
David Broder est historien, spécialiste de la France et de l’Italie contemporaines et éditeur européen de Jacobin.













