Nous publions le troisième article, signé Aliaksei Kazharski, d’une série de six contributions qui constituent un dialogue sur le thème de la récupération de la pensée décoloniale à des fins réactionnaires par des forces réactionnaires internationales. Il concerne l’expérience de la Hongrie de Victor Orbán.
Ce dossier est paru en anglais dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026, sous le titre « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ».Nous avons déjà mis en ligne la traduction française des deux premières contributions de Priya Chacko sur l’Inde et de Gorkem Altinors sur la Turquie. Nous en ferons de même avec les contributions dans les semaines à venir. Nous n’avons pas reproduit les références citées et renvoyons pour cela au texte original.
Présentation du dossier
En s’appuyant sur un éventail d’expertises régionales et de perspectives issues des relations internationales, de l’économie politique, de la théorie politique et de la sociologie, cette discussion collective apporte une contribution à la recherche sur les politiques réactionnaires mondiales et aux débats sur la décolonisation.
Premièrement, nous soutenons que l’érosion de la légitimité des ordres libéraux met le langage anticolonial à la disposition des projets autoritaires et conservateurs, tant dans le Sud que dans le Nord, pour articuler un rejet sélectif de l’universalisme. Tout en qualifiant l’universalisme libéral d’impérialiste, ces projets restent ancrés dans les structures néolibérales et embrassent un universalisme de marché tout en revendiquant une particularité culturelle.
Deuxièmement, ces contributions explorent une série d’ironies, de revirements et de convergences, non seulement au-delà des clivages régionaux, mais aussi au-delà des frontières idéologiques conventionnelles. Cela inclut des affinités conceptuelles entre l’accent mis par l’extrême droite sur la différence ontologique et la tentation nativiste au sein de l’histoire du nationalisme anticolonial, ainsi que la convergence entre les conservateurs radicaux, les autoritaires postcoloniaux et un certain courant du discours décolonial dans leur vision d’un ordre civilisationnel multipolaire.
Enfin, nous suggérons que cela doit inciter la sociologie politique internationale à approfondir son engagement dans les traditions anticoloniales radicalement incompatibles avec l’extrême droite et à mettre au centre les formes de théorisation anticoloniale vernaculaire, issues de secteurs marginalisés.
Europe centrale et orientale : victimes d’une auto-colonisation ou colonisateurs qui se posent en victimes ?
En 2013, Krisztina Morvai, députée européenne d’extrême droite hongroise, s’était illustrée au Parlement européen en brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire « HONGRIE ≠ COLONIE », en réponse à un rapport parlementaire critiquant l’état de la démocratie dans son pays. Depuis lors, les accusations de « colonialisme » ou d’« impérialisme » portées contre divers centres de pouvoir occidentaux font partie intégrante du discours des populistes nationalistes de droite ou des « illibéraux », tant en Hongrie qu’ailleurs. Ironiquement, certains d’entre eux, voire tous, se sont simultanément montrés plus indulgents envers la Russie, qui avait occupé et asservi leurs pays par le passé et qui, au moins depuis 2014 (en réalité, depuis 2008), menait une politique révisionniste et expansionniste d’accaparement de territoires à l’égard de ses anciennes possessions.
Grâce à une utilisation « créative » de la mémoire collective, les dirigeants populistes illibéraux d’Europe centrale et orientale ont transposé les expériences tragiques du passé – celles d’avoir été occupés et dominés par divers empires régionaux – sur des entités actuelles. L’UE est par exemple présentée rhétoriquement comme la « nouvelle Union soviétique » ou Bruxelles comme la « nouvelle Moscou ». Un programme anti-multiculturaliste, qui visait les politiques migratoires occidentales, pouvait également être associé à l’image négative de l’Empire ottoman, autrefois présent dans la région, tandis que les politiques libérales et progressistes pouvaient être présentées comme des tentatives occidentales de colonisation des populations locales.
Le recours au « choc des civilisations »
Dans ce contexte, les idées huntingtoniennes sur le « choc des civilisations », qui avaient toujours été assez populaires parmi les Européens d’Europe centrale et orientale, ont également été mises en avant. Les approches « civilisationnelles » ou culturalistes se sont manifestées au moins sous deux aspects importants. Premièrement, cela s’est traduit par une délimitation essentialiste entre les cultures et les régions dans le cadre de la campagne anti-immigration qui a pris de l’ampleur en Europe centrale et orientale après la crise migratoire européenne de 2015. À cet égard, des anticolonialistes et anti-impérialistes autoproclamés, comme le Premier ministre hongrois, se sont ouvertement prononcés contre le « métissage » des différentes civilisations. Or, ce trope du « métissage » est ancien et s’inscrit dans la lignée des doctrines racistes antérieures, fondées sur des considérations biologiques.

Deuxièmement, cela s’est traduit par une ambition nouvellement découverte de défendre ce que les promoteurs de ce discours présentaient comme les « véritables valeurs européennes », prétendument largement abandonnées par l’Occident, à savoir la souveraineté, l’État-nation, la mono-ethnicité, le christianisme et la famille « traditionnelle ». Comme cette inversion fait suite à la période postérieure à 1989, marquée par l’apprentissage de l’Occident, le rattrapage de son retard ou le « retour » à celui-ci, elle ressemble plutôt au mécanisme décrit par le concept de « cultures auto-colonisatrices ». En prenant l’exemple de la Bulgarie, Kiossev a fait valoir qu’un sentiment initial d’infériorité culturelle éprouvé par les nations périphériques vis-à-vis de l’Europe peut subir une inversion et se transformer en un sentiment de supériorité [1].
Cependant, les accusations de « colonialisme » et d’« impérialisme » lancées à l’encontre de l’UE par certains dirigeants et responsables politiques d’Europe centrale et orientale, en particulier lorsqu’elles s’accompagnent du rapprochement de certains de ces dirigeants « illibéraux » avec une Russie de plus en plus impérialiste, s’inscrivent dans un contexte assez particulier. Il est vrai, d’une part, que les inégalités économiques entre l’Europe occidentale et les États membres post-communistes persistent deux décennies après leur adhésion à l’UE, c’est-à-dire malgré les attentes initiales d’un rattrapage rapide du niveau de vie occidental, ce qui engendre de la déception et remet en question l’équité de l’ordre européen existant ainsi que la mesure dans laquelle celui-ci pourrait également être source d’exploitation. Dans le même temps, il convient de noter que l’intégration au sein du vaste système régional d’échanges économiques par le biais du marché unique de l’UE devient également un facteur de stabilité pour les régimes politiques « illibéraux » ou « hybrides » (semi-démocratiques), tels que le régime hongrois. Ce détail est, comme on pouvait s’y attendre, omis de leur discours eurosceptique « anti-impérialiste ».
Double jeu au sein de l’Union européenne
Sur le plan politique, cependant, l’étendue des droits et libertés, tant individuels que collectifs, garantis par la présence de l’UE et de l’OTAN, ne peut en aucun cas être comparée à la situation antérieure de la région, qui était alors un ensemble d’États semi-indépendants au sein de l’« empire informel » totalitaire de l’URSS. L’autonomie offerte par le dispositif institutionnel de l’UE aux petits pays d’Europe centrale et orientale, qui peuvent non seulement participer à la prise de décision collective, mais parfois même bloquer certaines décisions clés au niveau régional, ne cadre manifestement pas avec les notions habituelles d’« impérialisme » ou de « colonialisme ». Elle contraste également fortement avec la période de domination soviétique, où l’envoi de chars constituait la réponse habituelle à toute tentative sérieuse de s’écarter du modèle politique et économique totalitaire imposé par Moscou. Sur le plan des libertés individuelles, cette liberté collective va de pair avec l’égalité des citoyen·nes de l’Union, telle qu’elle s’exprime, par exemple, dans la libre circulation et l’égalité d’accès aux marchés du travail des États membres.

D’une manière générale, le statut régional des termes « colonie » et « colonial », non seulement en tant qu’outils de rhétorique politique mais aussi en tant que vocabulaire analytique, est resté ambigu, et leur applicabilité au contexte de l’Europe centrale et orientale a fait l’objet de débats dans la littérature. Ce débat a naturellement connu un nouvel élan avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, qui a bouleversé la région. Ainsi, malgré les limites évidentes d’une comparaison avec les pays anciennement colonisés du « Sud global », on pourrait, par exemple, faire valoir que la domination soviétique passée comportait de forts éléments de colonialisme, non seulement d’un point de vue économique ou politique, mais aussi culturel, comme l’apprentissage obligatoire du russe à l’école ou les divers monuments et symboles de la période totalitaire que la Russie a continué à considérer comme marquant sa « sphère d’influence » même après l’effondrement du communisme.
En 2022, certains éminents chercheurs de la région ont fait valoir qu’un « moment postcolonial » était arrivé, ce qui a donné lieu à un débat sur la « décolonisation » de la production des connaissances. Dans le même temps, comme le soulignent les chercheurs, le recours à des perspectives postcoloniales pour forger une compréhension commune et gagner une plus grande sympathie du Sud global envers l’Ukraine n’a rencontré qu’un succès plutôt limité. L’instrumentalisation par la Russie du programme de « décolonisation » pour justifier au niveau international sa guerre de conquête s’inscrit dans le contexte d’une certaine « amnésie » concernant son propre passé (et présent) colonial et impérial, que des penseurs décoloniaux de premier plan comme Mignolo ignorent.
Essentialisme culturel
Contrairement à l’URSS, pour laquelle l’anticolonialisme a toujours fait partie de son discours idéologique de gauche habituel, malgré ses pratiques impérialistes réelles, la Russie post-soviétique a suivi une trajectoire idéologique très différente. L’applicabilité du terme « fasciste » au régime politique de Vladimir Poutine a fait l’objet de débats parmi les politologues. À mesure que le pouvoir de Poutine se consolidait, le libéralisme de marché technocratique, fortement imprégné d’une identité de « grande puissance », a été remplacé par des idées antilibérales et homophobes sur les « valeurs traditionnelles » et par un révisionnisme territorial sous-tendu par des imaginaires géopolitiques culturalistes ou « civilisationnels » tels que « le monde russe ». Ces doctrines civilisationnelles peuvent servir à réimaginer des « formations impériales régionales », présentées simultanément comme des « sphères d’intérêt légitimes » et des privilèges de grande puissance, ainsi qu’à maintenir ou à construire des ordres impériaux hiérarchiques tout en prétendant contester l’« hégémonie libérale » ou « occidentale ».
De plus, à un certain moment, des éléments de ce cocktail de droite – sous la forme d’essentialisme culturel, d’antilibéralisme et d’anti-occidentalisme (un peu plus modéré) – se sont également répandus dans la rhétorique politique des « illibéraux » d’Europe centrale et orientale, dont la nouvelle stratégie, après avoir imité l’Occident, consistait désormais, en réalité, à imiter « l’Est ». Cependant, l’« illibéralisme » d’Europe centrale et orientale ne se limite pas à une imitation superficielle de certains thèmes du discours poutiniste. On peut soutenir qu’il existe un dénominateur historique commun à ces phénomènes politiques, qui découle d’expériences similaires de statut périphérique caractérisant historiquement l’ensemble de la région d’Europe centrale et orientale, bien qu’à des degrés divers selon les pays.
Ainsi, la récupération de la rhétorique anticolonialiste et anti-impérialiste s’inscrit dans une tendance plus large à l’auto-victimisation politiquement instrumentalisée, qui s’appuie sur des mémoires collectives dramatiques et sur des traumatismes soigneusement et délibérément cultivés. Cela inclut tout à fait la Russie, car, malgré sa taille et sa puissance militaire, son idéologie dominante s’est fortement appuyée sur l’auto-victimisation et sur le traumatisme construit lié à la perte de ses anciennes possessions.

En conséquence, le discours d’auto-victimisation fait constamment référence à l’ordre international ou régional actuel, qu’il juge injuste et oppressif. Dans cette optique, la Russie, par exemple, est présentée comme une nouvelle victime de l’impérialisme occidental/américain, et simultanément comme la championne de la soi-disant « majorité mondiale » qui s’y rebelle. Le thème de la décolonisation, à travers lequel la Russie capitalise sur les souvenirs de l’aide apportée par l’URSS au « Tiers-Monde » de l’époque, sert d’instrument destiné à camoufler sa propre (re)conquête impériale ainsi que les pratiques coloniales et génocidaires que le Kremlin poursuit, avant tout en Ukraine.
Ce passé comprend une longue histoire de colonialisme de peuplement russe, ainsi que de conquête et d’exploitation/d’extermination des terres, des ressources et des peuples autochtones en Amérique du Nord (Alaska), en Sibérie, en Asie centrale, dans le Caucase, dans la région de la mer Noire et de la mer Caspienne, et ailleurs. Une partie de cette histoire russe a été généralement oubliée ou n’était pas particulièrement bien connue dans les pays du Sud, ce qui a permis aux autorités russes de se prévaloir avec succès d’une innocence impériale. En réalité, une partie de cette histoire coloniale s’est poursuivie tout au long des XXe et XXIe siècles, de nombreuses langues et cultures autochtones ayant continué à disparaître sur les territoires que la Russie a historiquement annexés, conséquence directe de ses politiques.
Affinités avec la Russie de Poutine
En résumé, en adoptant une rhétorique « anticoloniale », les acteurs européens périphériques ont rejeté les idées du mondialisme libéral et de ce que l’on pourrait appeler le libéralisme « dense », notamment l’interventionnisme, la promotion de la démocratie et une norme mondiale en matière de démocratie et de droits de l’homme. Ce rejet s’est généralement accompagné d’un recours au relativisme culturel s’appuyant sur les idées de Huntington. Cela impliquait également le rejet de certaines notions importantes associées à un modèle mondial libéral et globalisé, telles que l’ouverture à la migration et le multiculturalisme. Enfin, cela comprenait aussi le rejet de ce que ces acteurs considéraient comme l’« unipolarité » occidentale ou américaine et la promotion de la « multipolarité » (ou du « multicivilisationnisme ») comme un idéal souhaitable ou, à tout le moins, inévitable.
En termes de relations internationales, pour le flanc oriental de l’UE, comme indiqué plus haut, il existe une corrélation notable entre cette posture « illibérale » et les sympathies envers la Russie, certaines de ces personnalités étant depuis longtemps qualifiées de « chevaux de Troie » de la Russie au sein de l’UE. Par la suite, tant les « illibéraux » d’Europe centrale et orientale que Moscou ont également tenté d’établir une relation privilégiée avec le trumpisme, percevant clairement des points communs tant sur des questions normatives telles que le genre et la migration que sur les instincts de Trump en matière de politique étrangère, qui incluent l’isolationnisme et une politique de grande puissance transactionnelle dépourvue de toute morale.

Malgré ces multiples recoupements mondiaux, il existe également des spécificités propres à la périphérie orientale de l’Europe. L’anticolonialisme n’a jamais été « purement » progressiste et il a toujours engendré des idéologies « réactionnaires » ou de droite. Par conséquent, l’idée même de « détourner » la rhétorique anticolonialiste peut paraître douteuse. Cependant, le contexte d’Europe de l’Est est quelque peu différent, car il n’est pas évident, a priori, de déterminer qui, ici, relève de la « colonialité ». Le caractère grotesque de la posture de la Russie se présentant comme une puissance « anticoloniale » a déjà été décrit plus haut. En ce qui concerne le flanc oriental de l’UE, l’application analytique du langage du colonialisme et de la théorie postcoloniale à la région a bien sûr fait l’objet de débats.
Cependant, comme indiqué plus haut, les « illibéraux » d’Europe centrale et de l’Est sont en réalité intégrés à l’ordre institutionnel qu’ils présentent comme « colonial » ou « impérialiste », d’une manière qui leur confère une capacité d’action tant individuelle que collective ainsi que des avantages tangibles dont ne bénéficient manifestement pas les pays situés en dehors de cet ordre — sans parler de ceux qui se trouvent dans une situation de colonialisme « classique ». Cela rend l’utilisation de la rhétorique « anticoloniale » particulièrement hypocrite. Naturellement, d’un point de vue historique, la région n’a pas manqué d’oppression impériale, et l’événement d’émancipation le plus récent a été la chute, en 1989, des régimes totalitaires communistes soutenus par Moscou et le retrait des forces d’occupation soviétiques.
Bien que cela constitue clairement un moment anti-impérialiste, le paradoxe réside dans le fait que ceux qui s’étaient battus pour se libérer de l’occupation soviétique pouvaient, en réalité, également éprouver un certain malaise à l’idée d’être assimilés au monde des « colonisés ». Pour eux, la libération était synonyme d’un « retour vers l’Occident » (c’est-à-dire le « Premier Monde »), mythe fondateur de leurs transitions post-1989, tandis que l’étiquette « postcoloniale » remettrait en cause leur « occidentalité ». À l’inverse, la rhétorique « anticoloniale » a ensuite été instrumentalisée par ceux qui, aujourd’hui, marginalisent l’UE. Ironiquement, il s’agissait parfois des mêmes personnes, comme le Premier ministre hongrois Orbán, qui a débuté sa carrière en tant que jeune dissident libéral anticommuniste étudiant à Oxford grâce à une bourse Soros, avant de devenir, au cours des décennies suivantes, un éminent idéologue européen de l’« illibéralisme » anti-UE.
* Publié dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026 sous le titre « Central and Eastern Europe: Self-Colonizing Victims or Self-Victimizing Colonizers ? », comme troisième contribution d’un dossier intitulé « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ». Intertitres, images et notes de Marx21.ch.
Aliaksei Kazharski est un chercheur en relations internationales et sciences politiques, spécialisé dans les dynamiques de l’Europe centrale et orientale. Il est enseignant et chercheur à l’Université Charles de Prague.


