L’entretien que nous publions avec l’un des anciens animateurs d’Occupy Wall Street, montre en quoi la conscience d’une partie de ses activistes s’est transformée, rejetant les travers des politiques identitaires pour une action de classe unifiante, s’efforçant de combiner politiques électorales et construction de mouvements sociaux tout en posant centralement la question de l’organisation. (Marx21.ch)
Yotam Marom sait pourquoi le mouvement Occupy Wall Street s’est effondré il y a 15 ans. Cet organisateur et auteur basé à New York a joué un rôle clé dans le réseau national de campements et de manifestations itinérantes qui a rassemblé des dizaines de milliers de personnes. Mais le mouvement n’a pas pu résister aux descentes de police, aux expulsions, à un hiver rigoureux et, selon Marom, à une « politique de l’impuissance » interne, qui a confondu une saine méfiance envers le pouvoir institutionnel avec une incapacité à élaborer une stratégie solide et cohérente en faveur du changement politique. Occupy s’est fragmenté en l’espace de quelques mois seulement et ne s’est jamais véritablement relancé.
Comme il le raconte dans son nouveau livre, For Louder Days : Reaching Beyond a Politics of Powerlessness, Marom a vu à maintes reprises des dynamiques similaires peser sur les mouvements sociaux dans le cadre de son travail d’organisateur et d’animateur. Il a fondé le Wildfire Project, un organisme de formation destiné aux groupes de base, et a collaboré avec des organisations telles que le Sunrise Movement, qui milite contre la destruction du climat ; les Dream Defenders, abolitionnistes luttant pour la justice raciale ; le mouvement Uncommitted, qui vise à mettre fin au soutien du Parti démocrate aux crimes de guerre d’Israël ; des syndicats de locataires affrontant les propriétaires, et bien d’autres encore.

Beaucoup de choses ont également changé pour la gauche au sens large et sa relation au pouvoir depuis 2011 : un socialiste démocratique est maire de New York et une liste de candidat·es de gauche sérieux défie les démocrates de l’establishment pour des sièges au Congrès.
Natasha Lennard a rencontré Marom pour la première fois à l’époque exaltante d’Occupy. Lorsqu’ils se sont entretenus récemment, ils ont discuté de ce que les mouvements ont appris, de ce qu’ils doivent continuer à apprendre, et des raisons pour lesquelles le pouvoir doit se construire à travers les mouvements, et non simplement par le biais des élu·es.
Natasha Lennard : Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Occupy Wall Street. Ce fut une période extrêmement politisante et riche en enseignements pour nous deux, comme pour beaucoup d’autres. Au-delà de ton expérience personnelle, pourquoi penses-tu qu’il soit important de revenir sur Occupy aujourd’hui ?
Yotam Marom : Nous vivons actuellement une période marquée par certaines victoires de la gauche, y compris l’accès au pouvoir exécutif municipal. Je pense qu’il existe un lien assez direct entre Occupy Wall Street et la situation actuelle. Il y a évidemment de nombreux domaines où nous avons échoué. Mais Occupy a attiré des milliers de personnes dans le mouvement, formé des centaines de leaders et conduit à la création de nombreuses organisations différentes. Et cela a changé la perception commune du public concernant les classes sociales dans ce pays ; cela a introduit le discours des 99 % contre les 1 %. Il est difficile d’imaginer comment la candidature de Bernie [Sanders] en 2016 aurait pu voir le jour sans cela, ni cette ouverture actuelle vers une politique socialiste de masse, avec l’élection des membres du « Squad », de Zohran [Mamdani] et d’une liste de candidats du DSA [Democratic Socialists of America] à New York.

N.L. : Ce que vous retenez principalement d’Occupy, et de tout le travail d’organisation que vous avez mené depuis, c’est la notion de « politique de l’impuissance » et la manière dont elle nuit aux mouvements. Qu’est-ce que la politique de l’impuissance, en quoi constitue-t-elle un problème et, dans cette optique, qu’entendez-vous par « pouvoir » ?
Y.M. : Tout d’abord, lorsque je parle de pouvoir, j’entends le pouvoir de créer une société dont les institutions visent à permettre aux gens de satisfaire leurs besoins matériels et de s’épanouir. Nous voulons un mouvement puissant de la classe travailleuse multiraciale, capable de créer le monde que nous méritons toutes et tous.
La politique de l’impuissance est un ensemble d’idées et de comportements qui nous font nous replier sur nous-mêmes, nous détournant de notre adversaire (les forces du capitalisme et de la violence d’État) et du public, pour nous tourner les uns vers les autres – et souvent les uns contre les autres. Cela se traduit souvent par une crainte des dirigeant·es au sein du mouvement, une conception étroite et individualiste de l’identité – comme la race et le genre – plutôt qu’une approche systémique, et un sentiment d’appartenance visant à protéger nos espaces et à faire en sorte que les personnes qui y sont déjà se sentent bien, plutôt qu’un sentiment d’appartenance destiné à accueillir les millions de personnes dont nos mouvements ont besoin si nous espérons gagner.
Je pense que cela tient en grande partie à la peur que nous inspire notre adversaire bien plus puissant (les milliardaires, le gouvernement d’extrême droite, la police), ainsi qu’au désespoir face à l’état du monde. J’ai grandi au sein d’une génération politique qui ne croyait pas vraiment que les mouvements politiques de gauche pouvaient gagner, et la réaction naturelle, quand on ne croit pas en la victoire, est d’abandonner le travail risqué et difficile de construction du pouvoir pour se concentrer plutôt sur le fait d’avoir raison, d’être entouré de personnes qui nous ressemblent, et d’utiliser nos différences comme des armes les un·es contre les autres. Cela engendre alors des mouvements malsains dont la plupart des gens ne veulent pas faire partie, et nous perdons.
Je pense sincèrement que nous vivons un moment particulier où nous voyons en temps réel certaines organisations intervenir dans cette dynamique – notamment cette insurrection électorale à travers le pays et en particulier à New York avec Zohran et cette liste du DSA – où elles disent en substance : « Non, nous voulons le pouvoir. Nous voulons gouverner. Nous savons que c’est risqué et compliqué, mais c’est la seule voie. »
Les organisations qui prennent la victoire au sérieux s’attellent à la tâche difficile d’élaborer une bonne stratégie. Elles surmontent leur ambivalence vis-à-vis du leadership. Elles créent des structures et des processus qui permettent à un grand nombre de personnes de se sentir intégrées et de faire partie du projet.

N.L. : Y a-t-il un risque de surestimer l’importance de ce moment de victoire ? Nous sommes toujours confrontés à une concentration du pouvoir entre les mains des milliardaires, à une planète en feu, à des régimes autoritaires, à notre incapacité à mettre fin au génocide en cours perpétré par Israël, à des régimes brutaux aux frontières ; je pourrais continuer.
Y.M. : C’est certain. À New York, où je vis, on a peut-être l’impression d’être au sommet du monde – les Knicks en cinq matchs ! Zohran et la récente vague de victoires du DSA ! Et nos mouvements sont plus mûrs qu’ils ne l’étaient il y a 15 ans, à l’époque d’Occupy. Nous disposons aujourd’hui de bien plus de ressources, et nous avons un peu plus d’expérience dans l’art de gagner et de construire des organisations qui veulent gagner, ce qui est énorme.
Mais, bien sûr, nous n’en sommes qu’au début de cette trajectoire. Et partout dans le pays, beaucoup de gens ne partagent pas du tout ce sentiment. L’extrême droite contrôle le gouvernement fédéral ; elle sape les institutions qui permettraient de la remplacer. Nous sommes confrontés à la bombe à retardement que représente le changement climatique.
Nous sommes confrontés à certaines des personnes les plus puissantes qui aient jamais foulé cette planète, qui dirigent certaines des institutions les plus violentes que les humains aient jamais conçues. Nous avons un très long chemin à parcourir.
Lorsque les mouvements se heurtent à de sérieux obstacles et subissent de réelles pertes, nous sommes souvent tentés de nous replier sur nous-mêmes – de restreindre notre champ d’action afin de nous sentir puissants dans notre petit coin plutôt qu’impuissants face au vaste monde. Je pense que cela peut arriver ici à New York aussi.
N.L. : Dans votre livre, vous décrivez un moment particulier lors d’une retraite d’organisation avec l’association CAAAV (Committee Against Anti-Asian Violence), et comment le groupe s’est orienté vers l’élaboration d’une stratégie solide, ainsi que les difficultés que cela peut entraîner.
Y.M. : Ce livre regorge d’histoires, et l’une de mes préférées concerne le CAAAV, une association communautaire new-yorkaise qui mobilise les locataires chinois et bengalis de Chinatown, à Manhattan, et du Queens.
Lors d’une retraite stratégique il y a quelques années, ses membres ont été confrontés à un choix difficile : continuer à faire ce qu’ils faisaient — une démarche confortable, familière et juste —, ou choisir de donner la priorité à certaines choses au détriment d’autres, même si cela était douloureux. Ils ont décidé — malgré cette pression énorme qui pousse la plupart des groupes à maintenir le statu quo — de mettre fin à une partie de leur action dans le Queens et de réorienter les ressources humaines, le temps et l’argent qu’ils avaient consacrés à une campagne particulière à Chinatown, qu’ils auraient probablement perdue s’ils ne l’avaient pas fait. Mais cela a été déchirant. Cela signifiait devoir retourner dans les cités du Queens et dire : « Nous allons mettre fin à cette campagne. Cette campagne n’a aucune chance d’aboutir, et nous n’allons plus mener d’actions de mobilisation dans cet immeuble ». Cela signifiait que certains membres du personnel embauchés pour ce travail risquaient de perdre leur emploi. Mais il y a eu ce moment très fort où ils ont pris conscience de la situation. En effet, une jeune femme qui risquait de perdre son emploi a déclaré avec beaucoup de courage : « Non, nous devons le faire. Nous devons faire ce choix ».
Des années plus tard, on constate que les choix qu’ils ont faits à l’époque ont conduit leur organisation sœur, CAAAV Voice, à être l’une des premières à soutenir Mamdani, puis à jouer un rôle significatif dans la mobilisation d’une base électorale chinoise et bengalie pour sa victoire. Mais aucun d’entre eux ne savait à l’époque que cela allait se passer ainsi. L’important, à ce moment-là, c’était de dire la vérité, d’être prêts à entrer en conflit les uns avec les autres et à perdre certaines choses. C’est ce qui mène à une bonne stratégie. C’est ce qui permet aux organisations d’être suffisamment solides pour la mettre en œuvre. C’est aussi ce qui conduit à une véritable transformation.

N.L. : Des théoriciens comme Anton Jäger ont critiqué les quinze dernières années de mouvements et de soulèvements de gauche pour n’avoir pas su traduire ce travail en politique de masse et en partis de gauche forts. De quel type de structures — institutions, infrastructures — la gauche a-t-elle besoin pour accéder au pouvoir, selon vous ?
Y.M. : Tout comme nous n’obtiendrons pas de véritable transformation sociale significative en passant d’un grand moment de mouvement à un autre, nous ne l’obtiendrons pas non plus en passant d’une élection à l’autre. Cela n’arrivera pas.
J’ai moi aussi des rêves de « grand parti », mais je ne me sens pas qualifié pour dire quelle en serait exactement la forme. Ce qu’il serait sage de faire, c’est de se demander : « De quoi serait composé ce grand parti ? » Nous devrions mettre en place ces institutions et ces capacités, avec ou sans structure faîtière.
Il s’agit de la capacité à mener une campagne électorale et à gouverner. C’est la capacité de mener des campagnes contre un patron ou un propriétaire et d’obtenir des concessions. C’est l’espace permettant d’accueillir les gens, de se former politiquement, de se rencontrer et d’entretenir des relations sociales saines et positives. C’est une vision convaincante pour cette société. Et c’est une relation entre ces différents éléments, en particulier entre la branche du mouvement qui renforce le pouvoir en dehors des élections et celle qui agit sur le plan électoral, afin qu’elles se soutiennent véritablement mutuellement.
* Cet entretien est paru dans The Guardian, le 21 juillet 2026. Notre traduction de l’anglais.
Yotam Marom est un organisateur, animateur et écrivain basé à Brooklyn, New York, qui compte plus de 20 ans de participation à des mouvements et d’expérience dans l’animation, la planification stratégique, la dynamique de groupe et la gestion des conflits
Natasha Lennard est chroniqueuse pour The Intercept et professeure de journalisme critique à la New School de New York. Ses articles ont été publiés notamment dans The Nation, Bookforum, Dissent et le New York Times. Elle est l’auteure de Being Numerous : Essays on Non-Fascist Life et du prochain ouvrage On Un/Certainty.


