En février 1848, la révolution renverse la monarchie et proclame la République. Mais le Gouvernement provisoire, soucieux de rassurer les créanciers, choisit de maintenir les engagements financiers de l’État et de préserver les intérêts de la bourgeoisie, au détriment des aspirations populaires. Dans son livre, Les Luttes de classes en France, Marx analyse cette contradiction et montre comment la soumission au pouvoir de l’argent a contribué à l’échec des espoirs révolutionnaires. Cette analyse conserve toute son actualité à l’approche de 2027.
Quand la République cherche à rassurer les créanciers de la monarchie
« Le Gouvernement provisoire voulait dépouiller la République de son apparence antibourgeoise. Il lui fallut donc, avant tout, chercher à assurer la valeur d’échange de cette nouvelle forme d’État, son cours en Bourse. Avec le prix courant de la République à la Bourse, le crédit privé se releva nécessairement.
Pour écarter jusqu’au soupçon qu’il ne voulait ou ne pouvait satisfaire aux obligations que lui légua la monarchie, pour redonner confiance en la moralité bourgeoise et en la solvabilité de la République, le Gouvernement provisoire eut recours à une fanfaronnade aussi puérile qu’indigne. Avant le terme de l’échéance légale, il paya aux créanciers de l’État les intérêts des 5 %, 4 1/2 % et 4 %. L’aplomb bourgeois, l’assurance des capitalistes se réveillèrent brusquement, quand ils virent la hâte anxieuse avec laquelle on cherchait à acheter leur confiance.
Bien entendu, l’embarras financier du Gouvernement provisoire ne fut pas atténué par ce coup de théâtre qui le privait de l’argent comptant disponible. Il n’était pas possible de dissimuler plus longtemps la gêne financière, et ce fut aux petits bourgeois, employés et ouvriers à payer l’agréable surprise ménagée aux créanciers de l’État.
Les livrets de caisse d’épargne dont le montant dépassait 100 francs furent déclarés non remboursables en argent. Les sommes déposées dans les caisses d’épargne furent confisquées et converties, par voie de décret, en dette d’État non remboursable. Le petit bourgeois, déjà bien assez réduit à la misère, en fut irrité contre la République. Ayant reçu à la place de son livret de caisse d’épargne, des bons du Trésor, il fut contraint d’aller les vendre à la Bourse. »

Marx avait placé avant le passage que nous venons de reproduire cette formule forte : « Le crédit public et le crédit privé sont le thermomètre économique permettant de mesurer l’intensité d’une révolution », avant d’ajouter : « Dans la mesure où ils [l’endettement public et l’endettement privé] baissent, montent l’ardeur embrasante et la force créatrice de la révolution ». Source : Karl MARX (1850), Les luttes de classes en France 1848-1850, Éditions sociales, Paris, 1974, p. 54
Pour « honorer » sa dette, le gouvernement saigne les classes populaires
Ce passage de Marx met en lumière une contradiction fondamentale à laquelle peut se heurter un gouvernement issu d’une révolution populaire : au lieu de s’appuyer sur le mouvement qui l’a porté au pouvoir pour rompre avec les privilèges des classes dominantes, il cherche à les rassurer et à préserver leurs intérêts. C’est précisément ce que fait le Gouvernement provisoire de la République française en 1848.
La monarchie vient d’être renversée. Le nouveau gouvernement bénéficie de la légitimité politique que lui confère la révolution de février. Pourtant, plutôt que de remettre en cause les obligations financières héritées du régime monarchique et d’ouvrir un débat sur la légitimité des dettes accumulées par celui-ci, il s’empresse de démontrer aux créanciers de l’État qu’ils n’ont rien à craindre. Marx souligne l’empressement du gouvernement à payer les intérêts de la dette avant même leur échéance légale. Il ne s’agit pas simplement d’honorer un engagement financier : il s’agit de rétablir la confiance de la bourgeoisie financière dans le nouvel ordre politique et de lui prouver que la République ne remettra pas en question ses créances.
Marx décrit cette opération comme une tentative de faire remonter le « cours en Bourse » de la République. Le nouveau régime veut démontrer sa respectabilité aux yeux des détenteurs de capitaux. Autrement dit, alors même qu’une révolution vient de renverser la monarchie, le gouvernement cherche à obtenir la reconnaissance des classes dont il aurait pu et dû remettre en cause les privilèges. La continuité du service de la dette devient ainsi un moyen de rassurer la bourgeoisie sur la continuité du respect de ses intérêts, par-delà le changement de régime politique.
Mais cette politique de conciliation a un coût social. Le gouvernement, qui a mobilisé ses ressources disponibles pour payer par anticipation les intérêts dus aux créanciers de l’État, se trouve dans une situation financière encore plus difficile. Il fait alors supporter une partie du coût de cette politique aux petits bourgeois, aux employés et aux ouvriers en limitant la possibilité de récupérer en argent les sommes déposées dans les caisses d’épargne. Marx souligne le contraste : les créanciers de l’État sont rassurés, tandis que les petits épargnants sont lésés. La République contribue ainsi à retourner contre elle une partie de ceux qui constituaient sa base sociale.
La leçon politique est essentielle. En voulant éviter l’affrontement avec les classes dominantes, un gouvernement peut être conduit à prendre des mesures qui frappent les catégories populaires ou qui les déçoivent et érodent le soutien dont il bénéficie. La conciliation ne garantit donc pas la stabilité politique qu’elle prétend assurer. Elle peut au contraire affaiblir le gouvernement en le détachant des forces sociales qui ont rendu sa victoire possible, sans pour autant lui assurer la bienveillance durable des puissances économiques et financières.
L’exemple de 1848 invite ainsi à poser une question qui demeure d’actualité : un gouvernement porté au pouvoir par une forte mobilisation populaire peut-il réellement répondre aux aspirations populaires s’il s’interdit de remettre en cause les engagements financiers et les privilèges hérités du régime précédent ? La question de la dette publique est ici centrale. Avant de considérer son remboursement comme une obligation intangible, il faut examiner les conditions dans lesquelles elle a été contractée, identifier ceux à qui elle a profité et les catégories sociales qui en supportent effectivement le coût.
Marx nous invite à comprendre que la dette publique n’est pas une question purement comptable. Elle engage un rapport de forces entre classes sociales. Le choix de protéger les créanciers n’est pas neutre : il exprime une orientation politique. En 1848, le Gouvernement provisoire a préféré donner des garanties à la bourgeoisie financière plutôt que de mettre en œuvre une politique de rupture avec les intérêts de l’ancien régime. Cette expérience montre les risques d’une révolution politique qui s’efforce de respecter les intérêts économiques sur lesquels reposaient le pouvoir renversé.

Banque de France : capitulation du Gouvernement provisoire
« Directement menacée par la révolution de Février, non seulement dans sa domination, mais dans son existence, la Banque s’appliqua, dès le début, à discréditer la République en généralisant la fermeture du crédit. Brusquement, elle dénonça tout crédit aux banquiers, aux fabricants, aux commerçants. Comme cette manœuvre ne provoqua pas de contre-révolution immédiate, elle eut nécessairement son contre coup sur la Banque elle-même. Les capitalistes retirèrent l’argent qu’ils avaient déposé dans ses caves. Les possesseurs de billets de banque se précipitèrent à sa caisse pour les échanger contre de l’or et de l’argent. » Idem, p. 55.
Ce que le gouvernement aurait pu et dû faire :
« Le Gouvernement provisoire pouvait, sans recourir à la violence de façon légale, acculer la Banque à la banqueroute; il n’avait qu’à observer une attitude passive et à abandonner la Banque à son propre sort. La banqueroute de la Banque, c’était le déluge balayant en un clin d’œil du sol français l’aristocratie financière, le plus puissant et le plus dangereux ennemi de la République, le piédestal d’or de la monarchie de Juillet. Une fois la Banque en faillite, la bourgeoisie était obligée de considérer elle-même comme une dernière tentative de sauvetage désespérée la création par le gouvernement d’une banque nationale et la subordination du crédit national au contrôle de la nation. » Idem p. 56
Qu’a-t-il fait, au contraire ?
« Le Gouvernement provisoire, au contraire, donna cours forcé aux billets de banque. Il fit mieux. Il transforma toutes les banques de province en succursales de la Banque de France, lui permettant de jeter son réseau sur le pays tout entier. Plus tard, il engagea auprès d’elle les forêts domaniales en garantie de l’emprunt qu’il contracta envers elle. C’est ainsi que la révolution de Février consolida et élargit directement la bancocratie qu’elle devait renverser.
Entre-temps, le Gouvernement provisoire se tordait sous le cauchemar d’un déficit croissant. C’est en vain qu’il mendiait des sacrifices patriotiques. Seuls, les ouvriers lui jetèrent leur aumône. Il fallut recourir à un moyen héroïque, à la promulgation d’un nouvel impôt. Mais qui imposer ? Les loups-cerviers de la Bourse, les rois de la Banque, les créanciers de l’État, les rentiers, les industriels ? Ce n’était point là un moyen de faire accepter en douceur la République par la bourgeoisie. C’était, d’un côté, mettre en péril le crédit de l’État et celui du commerce, que l’on cherchait, d’autre part, à acheter au prix de si grands sacrifices, de si grandes humiliations. Mais il fallait que quelqu’un casquât. Qui fut sacrifié au crédit bourgeois ? Jacques Bonhomme, le paysan.
Le Gouvernement provisoire établit un impôt additionnel de 45 centimes par franc sur les quatre impôts directs. La presse gouvernementale essaya de faire accroire au prolétariat de Paris que cet impôt affecterait de préférence la grosse propriété foncière, les possesseurs du milliard octroyé par la Restauration. Mais, en réalité, l’impôt atteignit avant tout la classe paysanne, c’est-à-dire la grande majorité du peuple français. Ce sont les paysans qui durent payer les frais de la révolution de Février, c’est chez eux que la contre-révolution puisa son principal contingent.
L’impôt de 45 centimes, c’était une question de vie ou de mort pour le paysan français, il en fit une question de vie ou de mort pour la République. La République, pour le paysan français, ce fut désormais l’impôt des 45 centimes, et dans le prolétariat de Paris, il vit le dissipateur qui prenait du bon temps à ses frais.Alors que la Révolution de 1789 avait commencé par délivrer les paysans des charges féodales, la révolution de 1848 s’annonçait par un nouvel impôt sur la population rurale, afin de ne pas mettre en péril le capital et d’assurer le fonctionnement du mécanisme d’État. » Idem p. 56-57
Répudier les créances de l’ancienne société
« Le seul moyen par lequel le Gouvernement provisoire pouvait écarter tous ces inconvénients et tirer l’État de son ancienne voie — c’était de déclarer la banqueroute de l’État. […]
En reconnaissant les traites que la vieille société bourgeoise avait tirées sur l’État, le Gouvernement provisoire s’était mis à sa discrétion. Il était devenu le débiteur gêné de la société bourgeoise au lieu de se poser en créancier menaçant qui avait à recouvrer des créances révolutionnaires remontant à de nombreuses années. Il lui fallut consolider les rapports bourgeois vacillants pour s’acquitter d’obligations qui ne sont à remplir que dans le cadre de ces rapports. Le crédit devint une condition de son existence et les concessions, les promesses faites au prolétariat autant de chaînes qu’il fallait briser. L’émancipation des travailleurs, même comme simple phrase, devenait un danger intolérable pour la nouvelle République, car elle était une protestation permanente contre le rétablissement du crédit qui repose sur la reconnaissance ininterrompue et inaltérable des rapports économiques de classes existants. Il fallait donc en finir avec les ouvriers. » Idem p. 57-58

La Banque de France en 1848
Marx ne se contente pas de critiquer la modération du Gouvernement provisoire de 1848 : il montre concrètement ce qu’il aurait pu faire et oppose cette possibilité aux choix qu’il a effectivement opérés. La Banque de France, institution privée créée sous Napoléon Bonaparte, était alors un pilier de la puissance de la bourgeoisie financière. Menacée par la révolution de Février, elle restreignit brutalement le crédit, contribuant à aggraver les difficultés économiques. Pour Marx, le Gouvernement provisoire aurait pu laisser la Banque aller jusqu’à la faillite, puis créer une banque nationale plaçant le crédit sous le contrôle de la nation. Il aurait ainsi pu s’attaquer à l’un des principaux centres de pouvoir de la bourgeoisie financière.
Or, le gouvernement fit exactement le contraire : il consolida la Banque de France, étendit son réseau à l’ensemble du pays et lui accorda de nouvelles garanties. De même, plutôt que de remettre en cause la dette héritée du régime précédent, il s’efforça de préserver le crédit de l’État et de rassurer les créanciers. Pour financer ses dépenses, il finit par instaurer une contribution supplémentaire qui frappa particulièrement les paysans. Marx souligne ainsi le paradoxe d’une révolution qui, au lieu de faire payer les classes privilégiées, fait supporter de nouvelles charges à la majorité de la population pour gagner leur confiance.
Il tire de cette expérience une conclusion radicale : le Gouvernement provisoire aurait dû déclarer la banqueroute de l’État. En reconnaissant sans remise en cause les créances héritées de l’ancienne société, il s’est placé dans une position de dépendance à l’égard de la bourgeoisie. Le maintien du crédit et la volonté de rassurer les détenteurs de capitaux ont fini par primer sur les engagements pris envers les classes populaires. Pour Marx, cette logique conduisait le gouvernement à briser les aspirations à l’émancipation des travailleurs afin de rétablir la confiance de la bourgeoisie.
La leçon de Marx est qu’un changement de gouvernement ne suffit pas à transformer les rapports de pouvoir si l’on préserve les institutions et les engagements financiers qui assurent la domination des classes privilégiées. Cette analyse pose une question décisive : comment un gouvernement de gauche, porté par une puissante mobilisation populaire, pourrait-il mettre en œuvre ses engagements sans examiner la légitimité des dettes héritées des gouvernements précédents ? L’expérience de 1848 montre combien le souci de préserver à tout prix le crédit de l’État peut conduire à sacrifier les droits sociaux et les aspirations populaires aux intérêts des créanciers.
Ainsi :
« Le projet d’imposition du capital conçu par le Gouvernement provisoire et repris par Goudchaux – sous la forme d’un impôt hypothécaire — fut rejeté par l’Assemblée constituante ; la loi qui limitait à dix heures le temps de travail fut abrogée, la prison pour dettes rétablie ; la majeure partie de la population française, celle qui ne savait ni lire, ni écrire, écartée de l’admission au jury. Pourquoi pas aussi du droit de vote ? Le cautionnement des journaux fut rétabli, le droit d’association restreint. » Idem, p. 75
La répression sanglante de la classe ouvrière
Du 23 au 26 juin 1848, Paris connaît une insurrection ouvrière contre la fermeture des Ateliers nationaux, créés pour employer les chômeurs. Des dizaines de milliers de travailleurs dressent des barricades dans les quartiers populaires de l’est parisien, dénonçant l’abandon des promesses sociales de la République. Le général Cavaignac, investi alors des pleins pouvoirs, écrase l’insurrection au terme de quatre jours de combats acharnés. La répression fait plusieurs milliers de morts, de prisonniers et de dépotés. Ces journées marquent la rupture de la République bourgeoise avec le prolétariat, que Marx analysera comme le premier grand affrontement ouvert entre les deux classes dans la France moderne.

Barricades de la rue Saint-Maur-Popincourt, juin 1848
« Dans les journées de Juin, personne n’avait lutté plus fanatiquement pour la sauvegarde de la propriété et le rétablissement du crédit que les petits bourgeois parisiens, cafetiers, restaurateurs, marchands de vin, petits commerçants, boutiquiers, artisans, etc. Rassemblant toutes ses forces, la boutique avait marché contre la barricade pour rétablir la circulation qui mène de la rue à la boutique. Mais derrière la barricade, il y avait les clients et les débiteurs, devant elle les créanciers de la boutique. Et quand les barricades furent renversées et les ouvriers écrasés, quand les gardiens des magasins, dans l’ivresse de la victoire, se précipitèrent à nouveau vers leurs boutiques, ils en trouvèrent l’entrée barricadée par un sauveur de la propriété, un agent officiel du crédit qui leur présentait ses lettres comminatoires : traite échue, terme échu, billet échu, boutique déchue, boutiquier déchu !
Sauvegarde de la propriété ! Mais la maison qu’ils habitaient n’était pas leur propriété, le magasin qu’ils gardaient n’était pas leur propriété, les marchandises qu’ils vendaient n’étaient pas leur propriété. Ni leur commerce, ni l’assiette dans laquelle ils mangeaient, ni le lit où ils dormaient ne leur appartenaient encore. C’était justement face à eux qu’il s’agissait de sauver cette propriété au profit du propriétaire qui avait loué la maison, du banquier qui avait escompté la traite, du capitaliste qui avait fait les avances au comptant, du fabricant qui avait confié à ces boutiquiers les marchandises pour les vendre, du gros commerçant qui avait fait à ces artisans crédit des matières premières. Rétablissement du crédit ! Mais, une fois consolidé, le crédit s’affirma un dieu actif et plein de zèle, précisément en jetant hors de ses quatre murs le débiteur insolvable avec sa femme et ses enfants, en livrant son prétendu avoir au capital et en le jetant lui-même dans la prison pour dettes qui s’était dressée à nouveau menaçante sur les cadavres des insurgés de Juin.
Les petits bourgeois reconnurent avec effroi qu’ils s’étaient livrés sans résistance aux mains de leurs créanciers en battant les ouvriers. Leur banqueroute, qui se traînait chroniquement depuis Février et en apparence ignorée, fut déclarée publique après Juin.
On ne leur avait laissé tranquille leur propriété nominale que le temps de les jeter sur le champ de bataille au nom de la propriété. Maintenant qu’on avait réglé la grande affaire avec le prolétariat, on pouvait régler également à son tour le petit compte avec l’épicier. À Paris, la masse des valeurs en souffrance montait à plus de 21 millions de francs ; dans les provinces, à plus de 11 millions. Les propriétaires de plus de 7 000 maisons d’affaires parisiennes n’avaient pas leur loyer payé depuis Février.Si l’Assemblée nationale avait fait une enquête sur la dette politique en remontant jusqu’à Février, les petits bourgeois demandaient maintenant de leur côté une enquête sur les dettes civiles jusqu’au 24 février. Ils se rassemblèrent en masse dans le hall de la Bourse et pour chaque commerçant pouvant prouver qu’il n’avait fait faillite que par suite de l’arrêt des affaires provoqué par la révolution et que son commerce marchait bien le 24 février, ils demandèrent avec des menaces une prorogation de ses échéances par un jugement du tribunal de commerce et l’obligation pour le créancier de liquider sa créance à raison d’un pourcentage modéré. Cette question vint en discussion à l’Assemblée nationale comme proposition de loi et sous la forme de concordats à l’amiable. L’Assemblée hésitait, mais voilà qu’elle apprit soudain que, dans le même moment, à la porte Saint-Denis, des milliers de femmes et d’enfants des insurgés préparaient une pétition en faveur de l’amnistie.
En face du spectre ressuscité de Juin, les petits bourgeois tremblèrent et l’Assemblée retrouva son implacabilité. Les concordats à l’amiable entre le créancier et le débiteur furent rejetés dans leurs points essentiels.
Alors, que, au sein de l’Assemblée nationale depuis longtemps, les représentants démocratiques des petits bourgeois étaient repoussés par les représentants républicains de la bourgeoisie, cette rupture parlementaire prit son sens économique réel bourgeois par le fait que les petits bourgeois débiteurs furent livrés aux bourgeois créanciers. Une grande partie des premiers furent complètement ruinés, quant au reste, ils ne furent autorisés à continuer leur commerce qu’à des conditions qui en faisaient des serfs à la merci du capital. Le 22 août 1848, l’Assemblée nationale rejetait les concordats à l’amiable, le 19 septembre 1848, en plein état de siège, le prince Louis Bonaparte, et le détenu de Vincennes, le communiste Raspail, étaient élus représentants de Paris. (…)
Il n’est pas besoin d’expliquer longuement que la banqueroute en masse des petits bourgeois parisiens eut des répercussions qui s’étendirent bien au-delà du cercle de ceux qui en furent frappés directement, et qu’elle dut nécessairement ébranler à nouveau le trafic bourgeois, en même temps que le déficit public se creusait encore une fois à la suite des frais occasionnés par l’insurrection de Juin et du fait que les recettes de l’État baissaient constamment par suite de la production arrêtée, de la consommation réduite et de l’importation restreinte. Cavaignac et l’Assemblée nationale ne pouvaient recourir à d’autre moyen qu’à un nouvel emprunt qui les mettait encore plus profondément sous le joug de l’aristocratie financière. » Idem, p. 76 à 78

François Pardigon, né le 14 novembre 1826 à Salon-de-Provence
et mort le 9 novembre 1879 à Richmond, est un écrivain et
révolutionnaire français. Il est l’un des rares étudiants qui
combattent avec les prolétaires anonymes lors des journées
de Juin 1848. Il est notamment l’auteur en 1852 de
Épisodes des journées de juin 1848, republié en 2008
aux éditions La Fabrique.
Marx montre les conséquences sociales et politiques de l’orientation suivie par le Gouvernement provisoire, puis par l’Assemblée constituante. Loin de prolonger la dynamique révolutionnaire de février 1848, les nouvelles institutions républicaines remettent en cause plusieurs conquêtes sociales : la limitation de la journée de travail à dix heures est abrogée, la prison pour dettes rétablie, le droit d’association restreint et les garanties financières imposées à la presse rétablies. Le projet d’imposer davantage le capital est abandonné. Au lieu de faire contribuer les classes privilégiées au financement de la nouvelle République, les dirigeants renoncent progressivement à toucher à leurs intérêts.
Une révolution qui n’avance pas recule : les leçons de 1848
La répression sanglante des journées de Juin 1848 constitue un tournant décisif. La bourgeoisie a réussi à entraîner une partie de la petite bourgeoisie parisienne dans la lutte contre les ouvriers insurgés, au nom de la défense de la propriété et du rétablissement du crédit. Or, une fois les ouvriers écrasés par la répression, les petits commerçants, artisans et boutiquiers découvrent qu’ils ont combattu ceux avec lesquels ils partageaient des intérêts essentiels, tandis que leurs propres créanciers demeurent leurs adversaires. Les propriétaires réclament leurs loyers, les banquiers le remboursement des traites et les fournisseurs celui de leurs avances. L’Assemblée refuse finalement les mesures qui auraient permis d’alléger les dettes des petits commerçants victimes de la crise.
Marx dévoile le piège dans lequel tombe la petite bourgeoisie : mobilisée pour défendre la propriété, elle découvre que cette propriété n’est souvent qu’une fiction, puisque son logement, son commerce, ses marchandises et ses moyens de subsistance appartiennent en réalité à ses créanciers. Après avoir contribué à écraser les ouvriers, elle est à son tour sacrifiée aux intérêts du capital financier. La répression n’a donc pas seulement brisé une insurrection ouvrière : elle a également permis de consolider un ordre social qui allait se retourner contre une partie de ceux qui l’avaient défendu.
Cette évolution révèle la logique de la politique de conciliation dénoncée par Marx. En refusant de s’attaquer aux intérêts de la bourgeoisie financière et de remettre en cause les dettes héritées de l’ancien ordre social, le gouvernement et l’Assemblée se privent des moyens de répondre aux besoins populaires. La crise économique s’aggrave, les faillites se multiplient et les recettes de l’État diminuent. Pour financer ses dépenses, notamment celles provoquées par la répression de Juin, le pouvoir doit recourir à de nouveaux emprunts, ce qui accroît encore sa dépendance envers l’aristocratie financière. La politique menée au nom du rétablissement du crédit contribue ainsi à approfondir la crise qu’elle prétend résoudre.
L’expérience de 1848 confirme qu’une révolution qui n’avance pas recule. Le statu quo, le surplace n’existe pas lorsqu’une société traverse une crise profonde et que les classes dominantes cherchent à reprendre le contrôle de la situation. Lorsqu’une force progressiste renonce à satisfaire les aspirations populaires et à affronter les intérêts qui font obstacle à leur réalisation, elle ne préserve pas un équilibre : elle laisse se renforcer les forces de la réaction. La défaite de la République sociale de 1848, suivie du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851 et de l’instauration du Second Empire autoritaire en 1852, illustre l’ampleur du recul politique qui peut résulter de cet enchaînement.
L’expérience de 1848 invite ainsi à poser une question stratégique : un pouvoir qui prétend rompre avec la réaction peut-il durablement satisfaire les aspirations populaires tout en se soumettant aux exigences du capital financier ? Le débat sur la légitimité de la dette et sur les moyens de desserrer l’emprise des pouvoirs financiers ne relève donc pas seulement de la politique budgétaire : il engage la possibilité même d’une transformation sociale. L’alternative est politique : engager une rupture avec l’ordre économique et financier dominant ou laisser cet ordre étouffer les transformations promises, au risque de nourrir une nouvelle défaite populaire et de renforcer les forces autoritaires.
Ce qui s’est produit en France en 1848 s’est reproduit, sous des formes différentes, à plusieurs reprises dans l’histoire. La Commune de Paris, en 1871, est allée beaucoup plus loin que le Gouvernement provisoire de 1848 dans la remise en cause de l’ordre social. Elle a pris des mesures importantes en faveur des classes populaires. Pourtant, elle s’est arrêtée au seuil de la Banque de France : elle n’a pas cherché à s’emparer des moyens financiers qui auraient pu contribuer à financer les réformes engagées et à renforcer sa capacité de résistance face aux troupes versaillaises, alors que Paris était encerclé par les forces allemandes. Cette abstention a privé la Commune d’un levier majeur.

Plus récemment, en Grèce, en 2015, le gouvernement d’Alexis Tsípras, élu sur la promesse de mettre fin à l’austérité et d’obtenir une annulation d’une grande partie de la dette, a cédé très rapidement aux exigences des créanciers et a poursuivi le remboursement de la dette en vidant pour ce faire les caisses du trésor public. Pourtant, la Commission pour la vérité sur la dette publique, créée à l’initiative de la présidente du Parlement grec avec le soutien initial du gouvernement, avait conclu au caractère illégitime, illégal, odieux ou insoutenable de différentes catégories de dette. La commission avait recommandé notamment la suspension des paiements et apporté des arguments juridiques solides pour soutenir une répudiation de dettes (voir son rapport oral et son rapport écrit).
Plus grave encore, après le référendum du 5 juillet 2015, au cours duquel une majorité de la population avait rejeté les conditions imposées par les créanciers, le gouvernement a renié ses engagements à l’égard du peuple, accepté un nouveau programme d’austérité et poursuivi le remboursement de la dette. Il a ainsi renoncé à mettre en œuvre les conclusions de l’audit, il a trahi le vote populaire et a définitivement mis aux oubliettes une véritable stratégie de rupture au chantage des institutions créancières. Les conséquences ont été lourdes. La Grèce est restée soumise à une tutelle économique et financière étroite, les politiques d’austérité ont continué à peser sur les conditions de vie et la souveraineté populaire a été profondément limitée. La dette publique a continué d’augmenter et la droite, revenue au pouvoir en 2019, s’y maintient depuis lors. L’expérience grecque montre qu’une victoire électorale, même confortée par une mobilisation populaire massive, ne suffit pas si le gouvernement refuse d’utiliser la légitimité démocratique dont il dispose pour affronter les créanciers.

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Ces trois expériences, malgré leurs différences, mettent en évidence un même danger : lorsqu’un gouvernement ou un mouvement populaire renonce à remettre en cause le pouvoir financier et les obligations qui le protègent, il risque de perdre les moyens matériels de réaliser ses objectifs sociaux et politiques. La conciliation avec les classes dominantes ne garantit ni leur coopération ni la stabilité du régime. Au contraire, elle contribue à démobiliser les soutiens populaires, approfondir les difficultés économiques et ouvrir la voie à une réaction politique et sociale.
Pour qu’un gouvernement de gauche puisse commencer à répondre aux revendications populaires, il doit rompre avec la logique qui consiste à sacrifier les besoins qu’elles expriment à la satisfaction des créanciers. Cela suppose notamment l’organisation d’un audit citoyen de la dette publique, le refuse de faire payer à la population les dettes illégitimes accumulées par les gouvernements antérieurs et la bataille politique pour imposer aux créanciers les annulations ou réductions de créances justifiées par cet audit. C’est une condition essentielle pour éviter une nouvelle défaite et ouvrir la voie à une transformation démocratique et sociale à la hauteur des attentes populaires. Nous y reviendrons prochainement à propos de la France d’aujourd’hui dans la perspective d’une victoire de la gauche au printemps 2027.
* Cet article nous a été communiqué par son auteur.
Eric Toussaint est porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres, Banque mondiale — Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011.


