Karl Marx et la dette publique : une analyse toujours actuelle

« La dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne selon laquelle plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable.


La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. (…) la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. »


Karl Marx, Le Capital [1]

 

La dette publique, créance sur l’État et instrument d’accumulation du capital

Cet extrait de Marx, écrit au XIXe siècle, peut sembler à première vue très éloigné de notre situation actuelle. Pourtant, son analyse de la dette publique conserve une remarquable actualité.

Pour Marx, la dette publique n’est pas simplement une somme que l’État doit rembourser. Elle établit un rapport particulier entre l’État et les détenteurs des titres de sa dette. Ceux qui prêtent à l’État acquièrent une créance sur lui : ils ont droit au versement d’intérêts et, à terme, au remboursement du capital. La dette publique transforme ainsi une partie des recettes futures de l’État en revenus versés aux détenteurs de titres.

C’est le sens de l’expression particulièrement forte utilisée par Marx : « la dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’État ». Par « aliénation », il faut comprendre que l’État se lie lui-même par des engagements financiers envers ses créanciers. Une partie de ses ressources futures est ainsi affectée au service de la dette. Plus la dette est importante, plus les détenteurs de capitaux disposent d’un moyen de pression sur les choix budgétaires et économiques de l’État.

Marx va cependant beaucoup plus loin. Il affirme que la dette publique a joué un rôle majeur dans « l’accumulation primitive » du capitalisme. Historiquement, les États ont emprunté massivement pour financer les guerres, les conquêtes coloniales, les administrations et les infrastructures nécessaires à l’expansion du commerce. Les emprunts publics ont permis à des capitaux disponibles de trouver un placement relativement sûr et rémunérateur.

C’est ici que prend tout son sens sa formule selon laquelle « le crédit public, voilà le credo du capital ». Le capital trouve dans la dette publique un débouché particulier : il peut être prêté à l’État et produire des intérêts sans que son propriétaire ait lui-même à organiser une activité productive. Le détenteur du titre de dette devient créancier de l’État et perçoit un revenu en contrepartie de cette créance.

Marx insiste donc sur un mécanisme qui reste parfaitement identifiable aujourd’hui : l’État emprunte et, pour rembourser les intérêts et le principal, il mobilise ses recettes publiques, lesquelles proviennent principalement des impôts et des cotisations. Le service de la dette constitue ainsi un transfert de ressources publiques vers les détenteurs des titres.

Cela permet de comprendre une contradiction fondamentale. La dette publique est présentée comme une dette de l’État, donc comme une dette collective. Mais ses créanciers ne sont pas « la société » dans son ensemble. Ils sont constitués de banques, de fonds d’investissement, de compagnies d’assurance, de fonds de pension, de ménages fortunés, de banques centrales et d’autres institutions financières. La dette publique crée donc simultanément un passif pour l’État et un actif financier pour ses créanciers.

Cette double dimension est essentielle. Quand l’État emprunte 100 milliards d’euros, ces 100 milliards apparaissent dans ses comptes comme une dette, mais ils constituent en même temps une créance de 100 milliards pour ceux qui détiennent les titres correspondants. À la dette des uns correspond l’actif financier des autres.

C’est ce que permet de comprendre la formule provocatrice de Marx selon laquelle « la seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique ». Il ne faut évidemment pas prendre cette phrase au pied de la lettre. Marx souligne ici un paradoxe : la dette publique est appelée « richesse nationale », alors qu’elle représente en même temps une obligation de l’État envers ceux qui détiennent les titres de cette dette.

Sa formule sur la croyance selon laquelle « plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit » mérite également d’être rapprochée des discours contemporains. On entend encore régulièrement que la dette publique serait sans véritable importance dès lors que l’État peut constamment refinancer les emprunts arrivant à échéance. Marx invite à regarder derrière cette apparente facilité : il faut se demander qui détient les créances sur l’État, qui reçoit les intérêts et qui supporte la charge de leur paiement.

Son analyse de la dette comme instrument de la finance est également frappante lorsqu’il écrit qu’elle a contribué au développement des sociétés par actions, des marchés de titres, de la spéculation et de la « bancocratie moderne ». La dette publique n’est donc pas seulement un moyen de financer les dépenses de l’État : elle contribue à la constitution d’un vaste marché de capitaux.

Sur ce point encore, l’actualité de Marx est évidente. Les obligations d’État constituent aujourd’hui l’un des principaux actifs des marchés financiers mondiaux. Elles sont achetées et revendues en permanence par les banques, les fonds d’investissement, les compagnies d’assurance, les fonds de pension et les banques centrales. Leur circulation permet de transformer la dette publique en un actif financier négociable, susceptible de servir de garantie, d’être revendu ou d’entrer dans des montages financiers complexes.

Il faut enfin souligner ce que cette analyse implique politiquement. La dette publique n’est pas seulement une question de niveau d’endettement ou de soutenabilité financière. C’est aussi une question de pouvoir. Qui décide de l’endettement ? Qui détient les titres ? Qui reçoit les intérêts ? Qui paie les impôts permettant de les verser ? Quelles dépenses publiques sont réduites lorsque le service de la dette augmente ? Et pourquoi l’État devrait-il continuer à honorer indistinctement toutes les créances, y compris celles qui résultent de politiques fiscalement injustes, de taux d’intérêt excessifs ou de décisions prises sans contrôle démocratique ?

C’est précisément ici que la lecture de Marx peut être prolongée aujourd’hui par la revendication d’un audit citoyen de la dette publique. Il ne suffit pas de connaître le montant de la dette. Il faut examiner son origine, les conditions dans lesquelles elle a été contractée, les bénéficiaires des politiques qu’elle a financées, les détenteurs des créances et le coût qu’elle fait supporter à la collectivité.

L’intérêt de Marx n’est donc pas de fournir une recette toute faite pour traiter la dette publique au XXIe siècle. Il nous fournit plutôt une grille de lecture : derrière un chiffre présenté comme une donnée purement économique se trouvent des rapports de propriété, des transferts de revenus et des rapports de pouvoir. C’est cette dimension politique de la dette que les discours dominants tendent précisément à dissimuler.

Le créancier de l’État : un capital qui rapporte sans produire

La formule de Marx selon laquelle « les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien » peut sembler paradoxale. Lorsqu’une banque, un fonds d’investissement ou un particulier achète une obligation d’État, il verse bien une somme à celui qui émet le titre. Pourquoi Marx affirme-t-il alors que le créancier « ne donne rien » ?

Il veut attirer l’attention sur ce qui se passe après le prêt. Le créancier remet son argent à l’État, mais reçoit en échange un titre qui lui donne droit à des intérêts et au remboursement du capital. Il possède donc un actif financier qui peut lui-même être conservé, transmis ou revendu. Son argent n’a pas disparu : il a été transformé en une créance sur l’État.

C’est pourquoi Marx écrit que le capital du créancier, « métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire ». En termes contemporains, on pourrait dire que le créancier possède un titre financier qui représente une créance sur les revenus futurs de l’État. Ce titre peut circuler sur les marchés et être revendu.

Prenons un exemple simple. Un investisseur achète pour 100 millions d’euros d’obligations émises par l’État. Il devient créancier de l’État. Celui-ci lui verse chaque année des intérêts et, à l’échéance, lui rembourse le principal. Mais entre-temps, l’investisseur peut revendre les obligations à un autre acteur financier. Il récupère alors son capital, tandis que le nouvel acquéreur devient à son tour créancier de l’État.

Le même titre de dette peut donc changer plusieurs fois de propriétaire sans que l’État ait remboursé le capital correspondant. Pour l’État, la dette demeure. Pour les détenteurs successifs, elle constitue un actif qui peut être acheté, vendu et valorisé.

C’est là un point essentiel pour comprendre le fonctionnement contemporain des marchés obligataires. Lorsque l’on dit que « les marchés financent l’État », on décrit seulement une partie de la réalité. Les marchés financiers organisent également la circulation des créances sur l’État. La dette publique devient ainsi une marchandise financière.

Cette transformation a une conséquence fondamentale : l’État n’est pas seulement débiteur au moment où il emprunte. Il reste débiteur aussi longtemps que le titre n’est pas éteint ou annulé. Le créancier initial peut avoir disparu depuis longtemps, mais sa créance a pu être revendue à de nombreux autres détenteurs.

Cela permet également de comprendre pourquoi la dette publique peut devenir un instrument particulièrement puissant pour le capital financier. Une entreprise qui investit dans une activité productive prend des risques : son investissement peut ne pas être rentable, elle peut faire faillite, ses équipements peuvent perdre de la valeur. Le détenteur d’une obligation publique se trouve dans une situation différente : il détient une créance sur un État qui dispose du pouvoir de lever l’impôt et, dans certaines conditions, de créer de la monnaie.

C’est précisément ce que Marx désigne lorsqu’il affirme que la dette publique « dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital ».

L’expression peut être traduite en termes simples : de l’argent qui ne sert pas directement à produire des marchandises peut néanmoins produire un revenu pour son propriétaire parce qu’il est transformé en créance sur l’État. Le détenteur du titre reçoit des intérêts sans avoir lui-même à organiser la production qui permet de les payer.

Il faut toutefois éviter un contresens. Marx ne dit pas que l’argent prêté à l’État crée magiquement de la richesse nouvelle. Il montre plutôt qu’une partie du capital peut obtenir un revenu sous la forme d’intérêts sur la dette publique. Pour que ces intérêts soient effectivement versés, l’État doit disposer de recettes. Il peut les obtenir par l’impôt, par de nouveaux emprunts ou, dans certains cas, par la création monétaire.

Cela conduit à une question décisive : d’où vient le revenu versé aux détenteurs de la dette publique ?

Cette question est trop rarement posée dans les débats sur la dette. Les intérêts sont souvent présentés comme le simple « prix » du financement de l’État. Mais ils constituent aussi un transfert de revenus. Lorsque l’État verse des milliards d’euros d’intérêts, il transfère des ressources publiques vers les détenteurs des titres de sa dette.

La question devient alors sociale et politique : qui reçoit ces intérêts et qui contribue à financer leur paiement ?

Si les détenteurs de la dette sont principalement de grands patrimoines, des banques, des fonds d’investissement ou des compagnies d’assurance, tandis que les recettes publiques reposent largement sur des impôts indirects supportés par l’ensemble de la population, le service de la dette peut contribuer à un transfert des classes populaires et moyennes vers les détenteurs de capitaux.

C’est ici que l’analyse de Marx rejoint directement la nécessité d’un audit citoyen de la dette. Il ne suffit pas de demander combien l’État doit. Il faut aussi examiner à qui il doit, dans quelles conditions, pourquoi il doit et combien cette dette a déjà coûté en intérêts.

Et cette analyse conduit à remettre en cause une autre idée aujourd’hui très répandue : celle selon laquelle une dette publique serait nécessairement légitime simplement parce qu’elle a été contractée légalement.

Pour Marx, la question essentielle n’est pas seulement juridique ou comptable. Elle porte sur les rapports sociaux que la dette organise. Une dette publique peut être parfaitement légale tout en produisant une répartition profondément injuste des richesses. Elle peut financer des politiques fiscales favorables aux plus riches, des sauvetages bancaires, des guerres ou des dépenses dont la légitimité démocratique et l’utilité sociale peuvent être contestées. Elle peut financer des politiques dommageables pour l’environnement.

C’est pourquoi l’annulation d’une partie de la dette ne doit pas être envisagée uniquement comme une opération financière. Annuler une créance, c’est supprimer le droit de son détenteur à percevoir les revenus futurs attachés à cette créance. Cela modifie donc un rapport de propriété et un rapport de pouvoir.

Voilà pourquoi la dette publique est, chez Marx, beaucoup plus qu’un problème de « finances publiques ». Elle est un mécanisme qui permet au capital de transformer une somme d’argent en droit à un revenu futur prélevé sur les ressources de l’État.

Et c’est précisément ce mécanisme qu’il faut aujourd’hui examiner démocratiquement : quelles créances voulons-nous continuer à honorer, lesquelles doivent être restructurées ou annulées, et au bénéfice de qui ? 

« Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui permettent aux gouvernements de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur-le-champ, entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, d’avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident, mais le principe. »

 

La dette publique : un transfert entre classes sociales

Dans un autre passage du Capital, Marx aborde un aspect essentiel de la dette publique : il faut bien que quelqu’un paie les intérêts et les remboursements versés aux créanciers de l’État. Et ce « quelqu’un », ce sont les contribuables.

Sa démonstration part d’un mécanisme simple. La dette publique est « assise sur le revenu public » : l’État doit donc disposer de recettes pour payer chaque année les intérêts et, lorsque les titres arrivent à échéance, pour rembourser le capital. Or ses recettes proviennent principalement de la fiscalité.

L’emprunt permet au gouvernement de disposer immédiatement de ressources sans demander immédiatement aux contribuables de supporter la totalité de la dépense. Mais cette charge est seulement différée. L’emprunt d’aujourd’hui devient une obligation fiscale pour demain.

Marx montre ensuite que le mécanisme peut devenir cumulatif : les emprunts entraînent des intérêts supplémentaires ; ces intérêts accroissent les besoins de recettes ; l’augmentation des prélèvements réduit les marges budgétaires ; et lorsque l’État doit faire face à de nouvelles dépenses extraordinaires, il peut être conduit à emprunter encore. Les nouvelles dettes entraînent à leur tour de nouvelles charges fiscales.

Mais Marx ne s’arrête pas à la mécanique budgétaire. Il s’intéresse à la manière dont cette charge fiscale est répartie entre les différentes classes sociales.

C’est là que son observation sur les impôts frappant les « objets de première nécessité » prend toute sa portée. Les impôts indirects sur la consommation sont payés par tous ceux qui achètent les produits concernés, mais ils ne représentent pas le même effort pour tous.

Un ménage populaire qui consacre l’essentiel de son revenu à se nourrir, se loger, se chauffer et se déplacer consacre une grande partie de ses ressources à la consommation. Une proportion importante de son revenu est donc soumise à la fiscalité indirecte. À l’inverse, les ménages les plus fortunés peuvent consacrer une part beaucoup plus importante de leurs revenus à l’épargne, à l’acquisition d’actifs financiers ou à l’accumulation patrimoniale.

La fiscalité peut donc être formellement identique et socialement profondément inégale.

C’est ici que l’analyse de Marx devient particulièrement éclairante pour comprendre les politiques contemporaines de la dette. Lorsqu’un gouvernement augmente la TVA, les taxes sur l’énergie, les carburants ou d’autres impôts indirects afin d’accroître les recettes publiques, il ne fait pas simplement entrer davantage d’argent dans les caisses de l’État. Il choisit aussi quelles classes sociales supporteront l’effort demandé.

À l’autre extrémité de la chaîne se trouvent les créanciers de l’État.

Les détenteurs des titres de la dette publique — banques, fonds d’investissement, compagnies d’assurance, fonds de pension, ménages fortunés ou autres institutions financières — ont acquis un droit à percevoir des intérêts et à récupérer leur capital. Lorsque l’État prélève des impôts pour payer ces intérêts, il organise un transfert de ressources.

Il faut donc regarder la dette publique non seulement comme une relation entre l’État et ses créanciers, mais aussi comme une relation qui traverse les classes sociales.

Lorsque des recettes fiscales provenant largement de la consommation populaire servent à payer les intérêts de titres détenus par les détenteurs de capitaux, une partie du revenu prélevé sur la population est transférée vers les propriétaires de capitaux financiers.

C’est précisément ce que les présentations purement comptables de la dette tendent à masquer. Elles parlent de « l’État », du « contribuable » et des « marchés » comme s’il s’agissait d’entités homogènes. Mais il n’existe pas un contribuable abstrait qui paierait la dette de manière indifférenciée, pas plus qu’il n’existe un créancier abstrait.

D’un côté, il y a ceux qui possèdent des créances sur l’État ; de l’autre, ceux qui contribuent aux recettes permettant de rémunérer ces créances. Et les deux groupes ne se recouvrent pas nécessairement.

Cette distinction est fondamentale.

Lorsque les gouvernements affirment qu’il faut « rassurer les marchés » et assurer le paiement de la dette, ils défendent concrètement les intérêts des détenteurs de ces créances. Lorsque, dans le même temps, ils refusent d’augmenter fortement la fiscalité des grandes fortunes, des revenus les plus élevés ou des profits exceptionnels des grandes entreprises, tout en augmentant les impôts indirects, ils opèrent un choix de classe.

Il ne s’agit donc pas seulement de savoir combien l’État doit. Il faut savoir à qui il doit et qui paie pour qu’il puisse honorer ses engagements.

Cette question est d’autant plus importante que la dette publique peut devenir un instrument de redistribution à rebours. Une politique fiscale progressive peut faire contribuer davantage ceux qui disposent des revenus et patrimoines les plus élevés. Mais une politique reposant largement sur les impôts indirects peut faire supporter une part disproportionnée de l’effort aux classes populaires et moyennes.

Dans le premier cas, la fiscalité réduit les inégalités. Dans le second, elle peut les renforcer.

C’est pourquoi la phrase de Marx selon laquelle « la surcharge des taxes n’en est pas un incident, mais le principe » mérite d’être relue aujourd’hui. Elle ne signifie pas que toute dette publique conduit mécaniquement à une hausse permanente des impôts. Elle permet de comprendre autre chose : lorsque l’État accumule des dettes rémunérées, il crée parallèlement une obligation durable de dégager des recettes pour rémunérer ses créanciers. La manière dont ces recettes sont prélevées devient alors une question de lutte sociale.

La véritable question n’est donc pas : « Comment faire payer la dette ? »

Elle est : « Qui doit payer, qui doit être exonéré et qui bénéficie du paiement de la dette ? »

Cette reformulation change complètement la perspective.

Elle permet également de comprendre pourquoi la question de l’annulation ou de la restructuration d’une partie de la dette ne peut pas être réduite à une question technique. Annuler une créance, c’est supprimer le droit à un transfert futur de ressources publiques vers son détenteur. À l’inverse, maintenir intégralement une dette revient à maintenir les droits de ses créanciers sur les recettes futures de l’État.

La dette publique constitue ainsi un enjeu de répartition entre classes sociales.

C’est pourquoi, avant de demander aux classes populaires de payer davantage de TVA, de taxes sur l’énergie ou d’autres prélèvements indirects au nom de la réduction de la dette, il faut poser une question beaucoup plus fondamentale : pourquoi faire payer davantage ceux qui disposent du moins de ressources alors que ceux qui possèdent les plus grandes fortunes et les plus importants capitaux pourraient être davantage mis à contribution ?

Et avant même de demander à la population de supporter cette charge, il faut déterminer quelle partie de la dette est légitime.

C’est ici que l’audit citoyen prend tout son sens. Il doit permettre de mettre au jour l’origine des dettes, les conditions dans lesquelles elles ont été contractées, les intérêts déjà versés, les politiques qu’elles ont financées et les catégories sociales qui en ont bénéficié. Il doit également identifier les détenteurs actuels des créances et mesurer les transferts de revenus opérés par le service de la dette.

La question de la dette publique devient alors ce qu’elle est fondamentalement chez Marx : une question de rapports de pouvoir et de rapports entre classes sociales.

Derrière le chiffre de la dette se trouvent des créanciers qui disposent de droits sur les recettes futures de l’État et des contribuables qui permettent, par leurs prélèvements, d’assurer le paiement de ces droits.

La question démocratique consiste dès lors à décider collectivement quelles créances doivent être honorées, lesquelles doivent être restructurées ou annulées, et comment organiser la fiscalité de manière à faire contribuer prioritairement ceux qui disposent de la plus grande capacité contributive.

 

Marx et le rôle de la dette publique dans la genèse du système capitaliste international

Concernant la première citation « La dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’État… », en réalité, le paragraphe commence par les deux phrases suivantes :

« Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. »

Karl Marx montre dans ce chapitre comment s’imbriquent dans la genèse du système capitaliste différentes formes de l’accumulation primitive à l’échelle internationale. Voici un extrait qui résume le rôle des dettes publiques et du système de crédit international  :

« Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. À son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre. »

Dans un autre passage du même chapitre sur l’accumulation primitive, Marx critique des auteurs comme William Cobbett (1762-1835), qui voient dans la dette publique « la cause première de la misère des peuples modernes ». Marx s’emploie à montrer dans le Capital que la genèse de l’ère capitaliste, suivie de la « victoire » du système capitaliste au XIXe siècle, est marquée et due à la combinaison de plusieurs actions et transformations profondes qui s’étendent sur plusieurs siècles. Le développement du système de la dette publique en est une, la politique fiscale qu’il dénonce également dans l’extrait cité plus haut en est une autre. Dans le même chapitre, Marx rassemble dans une formule globalisante plusieurs formes de l’accumulation primitive, sans prétendre pour autant les aborder
toutes :

« les différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVIIesiècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste ».

À propos du régime colonial, il écrit :

« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore ».

Ces différentes sources d’accumulation primitive s’ajoutent en Europe à la dépossession progressive des producteurs de leurs moyens de production permettant que soit mise à disposition du capital industriel une masse de main-d’œuvre transformée en salariat produisant la plus-value. C’est ce que Marx résume plus loin dans le Capital en décrivant la dépossession des petits paysans et des artisans :

« L’expropriation des producteurs immédiats s’exécute avec un vandalisme impitoyable qu’aiguillonnent les mobiles les plus infâmes, les passions les plus sordides et les plus haïssables dans leur petitesse. La propriété privée, fondée sur le travail personnel, cette propriété qui soude, pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat » [2]

Il relie cette dépossession aux autres formes de l’accumulation primitive :

« … cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital. Elle embrasse toute une série de procédés violents, dont nous n’avons passé en revue que les plus marquants sous le titre de méthodes d’accumulation primitive. »

 

Quand la finance efface l’origine du capital

L’exemple de Marx, qui va de Venise à la Hollande puis à l’Angleterre, est particulièrement éclairant. Il montre que les capitaux ne restent pas attachés au lieu ni aux conditions dans lesquelles ils ont été initialement accumulés. Ils peuvent être transférés d’un pays à l’autre, transformés en prêts, en titres ou en créances, puis continuer à produire des revenus pour leurs détenteurs.

C’est ce que Marx veut notamment suggérer lorsqu’il écrit, à propos des capitaux arrivant aux États-Unis, qu’une partie d’entre eux n’a « pas d’extrait de naissance » et constitue en réalité « du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre ». Une fois transformée en capital financier, une richesse peut en effet apparaître sous une forme apparemment neutre : un titre, une créance, une obligation, un dépôt bancaire ou un autre actif financier. Son détenteur actuel peut n’avoir aucun rapport avec les conditions historiques dans lesquelles cette richesse a été accumulée.

La forme financière du capital tend ainsi à effacer son histoire.

Cette remarque est importante pour comprendre la dette publique. Une obligation d’État détenue aujourd’hui par un fonds, une banque ou un investisseur apparaît comme un simple actif financier. Mais le titre ne dit rien, à lui seul, des conditions dans lesquelles la dette a été contractée, des politiques qu’elle a financées, des intérêts déjà versés ni des catégories sociales qui ont supporté les impôts permettant de rémunérer ses détenteurs.

Il ne suffit donc pas de demander qui détient aujourd’hui les titres de la dette publique. Il faut aussi s’interroger sur l’histoire de la richesse qui a permis de les acquérir et sur le système de transferts qui permet aujourd’hui de les rémunérer.

L’intérêt de Marx est précisément de nous inciter à dépasser l’apparence financière des choses. Derrière la circulation d’un titre de dette se trouvent des rapports sociaux : des créanciers qui disposent d’un droit sur des revenus futurs et, en face, une collectivité qui doit mobiliser des ressources pour honorer ce droit.

Cette démarche reste particulièrement utile aujourd’hui. L’audit d’une dette publique ne devrait donc pas seulement porter sur son montant et ses détenteurs actuels, mais aussi sur son histoire : comment cette dette s’est-elle constituée, à quelles conditions, pour financer quelles politiques, avec quels bénéficiaires et avec quel coût pour les différentes classes sociales ?

Autrement dit, pour reprendre la démarche de Marx, il faut retrouver derrière le titre financier l’histoire sociale qu’il dissimule.

Prochains articles :

  • Karl Marx et la dette publique dans Les luttes de classes en France 1848-1850et autres écrits.
  • Thomas Piketty et la dette publique dans une perspective historique.
  • Les multiples exemples de suspension, annulation et répudiation de dette dans les pays du « Nord » de la Révolution française au XXIe siècle.
  • Pourquoi un État peut restructurer sa dette souverainement et unilatéralement et imposer des pertes à ses créanciers.
  • Les créances odieuses de la BCE sur la Grèce et les leçons de l’expérience de Syriza au gouvernement.

 

* Article communiqué à Marx21 par l’auteur.

Éric Toussaint est porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres, Banque mondiale — Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011.

L’auteur remercie Christian Dubucq et Patrick Saurin pour la relecture.

Notes :

[1] Extrait de Karl MARX, « Le développement de la production capitaliste, VIII° section : L’accumulation primitive », Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel, in Karl MARX, 1867, Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, pp. 1216 à 1219. Cet extrait est suivi d’un commentaire d’Éric Toussaint. Éric Toussaint est l’auteur de : Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Éditions du Cerisier, Cuesmes-Belgique, 2010.
[2] Extrait de Karl MARX, « Le développement de la production capitaliste, VIII° section : L’accumulation primitive, Chapitre XXXII : Tendance historique de l’accumulation capitaliste », in Karl MARX, 1867, Le Capital, livre I, Œuvres I, op. cit., p. 1238.

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