L’OUN, Le tournant à gauche, 1944-1954 : Hornovy, Poltava et le nationalisme révolutionnaire ukrainien

Cet article poursuit la réflexion entamée par l’auteur sur le nationalisme ukrainien et son organisation, l’OUN, de l’avant-guerre et des premières années de la Seconde Guerre mondiale, paru sur notre site, le 31 août dernier. Il s’intéresse plus particulièrement aux deux dernières années de la guerre et à la période d’après-guerre, de 1944 à 1954. l’OUN opère alors un tournant à gauche, qui la place dans la perspective du nationalisme révolutionnaire démocratique de la périphérie.

Ce second article sur l’OUN est accompagné d’un texte de son principal théoricien de cette seconde période, Osyp Diakiv, plus connu sous le nom de Poltava (traduit de l’ukrainien par Zbigniew Marcin Kowalewski). Il réfléchit à la signification de la dissolution de l’Internationale communiste par Staline, le 15 mai 1943, en gage de bonne volonté envers ses alliés anglo-américains, du point de vue des peuples opprimés.

L’essai joint en annexe à cet article, écrit au début de l’année 1944, est emblématique : il marque l’émergence du nationalisme révolutionnaire-démocratique en tant que courant en cours de consolidation, et annonce le renversement du courant dominant au sein de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Son auteur, Osyp Diakiv (1921-1950), alors âgé de 22 ans, est passé à la postérité sous le pseudonyme de « Hornovy ». Aux côtés de Petro Fedoun, dit « Poltava » (1919-1951), son aîné de deux ans, il allait devenir, quelques années plus tard, l’un des principaux théoriciens et idéologues du tournant radical à gauche de cette organisation, jusque-là dominée par un nationalisme intégral de droite radicale. Poltava et Hornovy allaient donner le ton à ce tournant et à la refonte profonde de l’OUN, en l’expurgeant sans merci de l’héritage du nationalisme intégral en raison de sa — dixit Poltava — « faillite » historique.

Le tournant s’amorça sans leur concours, d’abord dans l’extrême est de l’Ukraine, dès les premières phases de l’occupation allemande. L’OUN y avait alors implanté ses militants, jusqu’au cœur du Donbass. Or, en s’efforçant d’y bâtir leur organisation dans une réalité soviétique jusqu’alors inconnue, en contact avec le prolétariat des grands centres industriels, avec la jeunesse ouvrière et étudiante et une intelligentsia, tous formés et politisés par le régime soviétique, ils connurent un très rapide dessillement idéologique et politique. Ce sont eux qui, suivis par leur dirigeant Vassyl Kouk, comprirent les premiers que leur nationalisme intégral — pur produit du provincialisme d’une Galicie sous-développée — n’avait aucune place dans cette société, façonnée par la révolution de 1917, le renversement du capitalisme, la bolchevisation et le stalinisme, et qu’il était bon pour les poubelles de l’histoire.

En tant que nationalistes, ils étaient conscients — c’est d’ailleurs ce qu’on leur enseignait à l’OUN — que sans cette immense partie de l’Ukraine, aucun État ukrainien ne pourrait voir le jour. Et maintenant, ils avaient compris que ce n’était pas à la Galicie d’imposer ses modèles dans cet État, mais bien au Donbass, à Kryvyï Rih, à Odessa, à Kyiv. Alors, deux options s’offraient à eux. Quitter l’OUN était impossible : après la première occupation soviétique, elle était la seule organisation politique encore en activité, capable d’agir dans la clandestinité et de combattre pour l’indépendance. Ou la remanier de fond en comble.

Leur message trouva un terrain fertile : il fit écho à l’aile gauche de l’OUN, jusqu’alors dispersée et lourdement écrasée par le nationalisme intégral. Elle comptait pourtant déjà dans sa direction le marxiste Mykhaïlo Stepaniak (1905-1967), et à la tête de l’OUN de Volhynie, Yakiv Boussel (1912-1945) ; elle se vit renforcée par Vassyl Kouk (1913-2007), à son retour de l’est. C’est sous l’effet du message venant de l’est, qu’au début de 1944, ces trois hommes convergèrent et unirent leurs forces pour organiser l’aile gauche et engager la lutte pour la direction de l’OUN. Mais au-delà de ce noyau, l’OUN vit poindre une nouvelle génération de jeunes gens, nourris par les expériences cruciales de la première occupation stalinienne, puis de l’occupation nazie, et porteurs d’horizons très élargis. Avec à leur tête deux figures : Hornovy et Poltava.

 

D’une occupation soviétique à l’autre

Tous deux étaient issus de familles paysannes galiciennes moyennement aisées. Le père de Hornovy avait été sous-officier dans l’Armée ukrainienne de Galicie (UHA) qui, en tant que force armée de la République populaire d’Ukraine occidentale, avait mené, de 1918 à 1919, une guerre d’indépendance contre l’État polonais renaissant. Dès le lycée, ils commencèrent à militer très activement au sein de la Jeunesse de l’OUN puis, sous la première occupation soviétique de l’Ukraine occidentale (1939-1941), ils intégrèrent l’Université de Lviv : Hornovy pour y étudier la philosophie, et Poltava la médecine. Arrêté par le NKVD pour activités nationalistes et condamné à dix ans de travaux forcés, Hornovy s’enfuit du camp de travail lorsque la guerre germano-soviétique éclata. Il poursuivit ses études supérieures à Poděbrady (en Tchéquie occupée par l’Allemagne) et, en 1943, devint membre de la direction de la Jeunesse de l’OUN.

Poltava, quant à lui, mobilisé dans l’Armée rouge, fut envoyé se former militairement à Odessa, après quoi il rejoignit son unité dans l’est de l’Ukraine avec le grade d’officier. Au début de la guerre, en 1941, il fut fait prisonnier par les Allemands, mais se parcours ne fut pas stoppé par le terrible sort que le nazisme réservait aux prisonniers de guerre soviétiques. En tant qu’Ukrainien, il fut libéré, à l’instar de dizaines de milliers de ses compatriotes, grâce à l’intervention d’institutions ukrainiennes légalisées en Galicie par les autorités d’occupation. Après sa libération, il travailla au sein du Comité de secours ukrainien et reprit ses activités dans les rangs, puis dans les instances de direction, de la Jeunesse de l’OUN.

C’est alors que Hornovy et Poltava se lièrent d’amitié et, dès lors, jusqu’à la fin de leurs jours, ils collaborèrent étroitement. À partir de 1944, déjà sous la nouvelle occupation soviétique, ils travaillèrent au centre de propagande de l’OUN en Galicie, puis au Centre supérieur de propagande de cette organisation et au service de formation politique de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Tous deux suivirent une formation dirigée par Yakiv Boussel, dit « Kyivsky », au cours de laquelle ce dernier introduisit l’étude du marxisme et de l’évolution de l’URSS — insistant sur sa « dégringolade le long d’un plan incliné, de l’idée de la construction de l’État ouvrier mondial à celle de l’édification de l’empire russe », dixit Boussel.

 

Un « différend » : socialisme ou société sans classes ?

Après l’arrestation de Stepaniak par le NKVD, en août 1944, Boussel devint le principal théoricien du tournant à gauche. Lorsqu’il fut tué par le NKVD en septembre 1945, la Direction de l’OUN et le Commandement général de l’UPA soulignèrent, dans le communiqué annonçant son décès, qu’il avait élaboré « de nouvelles idées de lutte révolutionnaire contre l’URSS et, plus globalement, contre le système impérialiste mondial dans son ensemble ». Hornovy et Poltava devinrent ses principaux successeurs dans ce domaine. Poltava assuma la direction du Centre supérieur de propagande — c’est-à-dire de l’appareil idéologique de l’OUN — ainsi que du Département de formation politique de l’État-major général de l’UPA, tandis que Hornov devint son adjoint.

Hornovy et Poltava furent les auteurs de plusieurs dizaines d’ouvrages publiés par les éditions clandestines de l’OUN, des œuvres qui comptent parmi les textes fondamentaux de l’histoire de son tournant à gauche. Tous furent publiés avec l’approbation de la direction, notamment du président, le général Roman Choukhevytch (dit « Taras Tchouprynka ») (1907-1950), et du vice-président, le colonel Vassyl Kouk (dit « Lemich »), en tant qu’expressions des positions officielles de l’OUN. Lorsque leurs publications provoquèrent un choc au sein de l’émigration nationaliste intégrale regroupée autour de Stepan Bandera, et que celle-ci remit vivement en cause la représentativité de leurs écrits pour l’OUN de l’intérieur, la Direction de l’OUN déclara formellement que ces textes avaient un caractère officiel, tout en assurant qu’ils « ne comportaient aucune “déviation marxiste” ».

Le soutien de Kouk à leur égard n’est pas surprenant : il avait été, avec Stepaniak et Boussel, l’un des artisans du noyau dur qui, en 1944, avait consolidé l’aile gauche de l’OUN. Ses différends avec Poltava sont bien connus : Kouk lisait le manuscrit de Poltava soumis à son approbation, rayait le mot « socialisme » et inscrivait à la place « société sans classes ». Poltava protestait en faisant valoir que ce dont il parlait s’appelait « socialisme » partout dans le monde. Kouk restait inflexible : dans notre littérature, on ne peut pas utiliser le même langage que Staline. Si Staline parle de socialisme, parlons de société sans classes. Dans ce cas précis, Poltava céda, mais pas dans les autres, car, comme il le défendait, « s’opposer à l’ennemi, y compris sur le plan lexical est tout simplement au-delà de nos forces ». Il n’y eut pas de divergences plus graves avec Kouk.

Mais qu’en était-il du soutien de Choukhevytch ? Pourtant ancien nationaliste intégral, certes plus pragmatique que fanatique, il écrivait désormais à Bandera en reprenant les arguments de Poltava : affirmant que « notre conception du monde avait fait faillite dès avant la guerre ». De plus, il ne cachait pas qu’il voyait en Poltava son successeur à la tête de l’OUN. Il n’est pas aisé de comprendre pleinement pourquoi il en était ainsi, mais il semble que, face au tournant à gauche, même Choukhevytch ait assimilé quelque chose de substantiel de ce tournant.

 

En Union soviétique : ni communisme, ni même socialisme

Parmi les travaux les plus marquants de Poltava et Hornovy figuraient ceux consacrés à la nature exploiteuse et impérialiste de la classe dominante sous le régime stalinien, ainsi qu’à l’idée que l’URSS n’était en voie ni de passer au communisme, ni de construire le socialisme. Si eux-mêmes et d’autres nationalistes révolutionnaires ukrainiens établissaient alors une distinction claire entre le stalinisme d’une part, et le socialisme, le communisme ainsi que le marxisme classique d’autre part, ils ne voyaient pas de différence majeure entre le stalinisme et le bolchevisme. Cela ressort de manière limpide de leurs écrits.

« Les affirmations sur la “transition progressive vers le communisme” jouent un rôle très important dans l’idéologie bolchevique contemporaine », observait Hornovy. « Partant du principe qu’en URSS, la première phase du communisme, le socialisme, serait déjà construite, les magnats staliniens prétendent que l’on est désormais en train de réaliser la transition vers une deuxième phase supérieure, le communisme développé, autrement dit que l’on est en train de construire une société où sera appliqué le principe “de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins” et où disparaîtront les différences entre les villes et les campagnes, entre le travail manuel et le travail intellectuel. Ces affirmations sont réactionnaires et dépourvues de tout fondement pour la simple raison que toute transition vers le communisme est impossible dans la mesure où aucun socialisme n’a été construit en Union soviétique. Dans la mesure où il n’y a pas en URSS de propriété sociale des moyens de production, où l’on assiste à une exploitation féroce de l’homme et où le principe de la répartition selon le travail (de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail) n’a pas été mis en œuvre, il est impossible de parler de transition vers le communisme ».

« L’exploitation de l’homme par l’homme repose non seulement sur la propriété privée, qui permet l’accumulation d’énormes richesses entre les mains d’une minorité restreinte (propriétaires terriens et capitalistes) », poursuivait Hornovy. « Nous constatons qu’en URSS, il n’y a pas de propriété privée des instruments et des moyens de production, qui ont été arrachés aux propriétaires terriens, aux capitalistes et aux koulaks (ces derniers ayant d’ailleurs été physiquement exterminés) ; pourtant, il y a exploitation de l’homme, il y a des masses travailleuses exploitées et il y a les exploiteurs du parti. En URSS, la classe exploiteuse s’est formée non pas sur la base de la propriété privée, mais sur la base du pouvoir illimité d’un parti ». Pour cette raison, « dans le régime bolchevique, on constate un processus opposé à celui du régime capitaliste. Concrètement, dans ce régime, c’est la richesse privée qui assure le pouvoir politique dans l’État, tandis que dans le régime bolchevique, c’est le pouvoir politique qui permet d’acquérir des richesses matérielles et d’en disposer librement ». Dans les publications de l’OUN on étudiait les formes spécifiquement soviétiques d’extraction du surproduit auprès des producteurs directs : le livre de Kouk, L’esclavage kolkhozien, sera le plus important dans ce domaine.

 

Comment abolir l’exploitation de l’homme par l’homme

C’est pourquoi, constatait Poltava, pour renverser le pouvoir de cette « classe parasitaire », il ne faut pas une révolution qui modifie le régime de propriété en place, mais une révolution qui instaure la démocratie politique. « Le régime démocratique dans le futur État ukrainien, où le pouvoir sera élu par le peuple et exercé sous son contrôle, exclura la possibilité de la formation de classes exploiteuses sur la base de privilèges politiques ». Pour que, toutefois, la division du peuple ukrainien entre exploiteurs et exploités ne resurgisse pas à nouveau, cette fois-ci sur le plan socio-économique, « que ce peuple ne soit pas déchiré par la lutte des classes » ni exposé à des crises économiques dévastatrices, il n’y a qu’« un seul moyen », à savoir « la socialisation de tous les secteurs de l’économie ». Pour cette raison, le nationalisme révolutionnaire ukrainien « considère qu’une telle socialisation constitue le fondement du nouveau régime socio-économique » et que « l’un des mécanismes permettant d’éviter les crises consiste à introduire la planification dans la vie économique, à organiser de manière planifiée la production et la répartition. Une telle planification n’est possible que dans le cadre d’une économie socialisée ».

En 1950, en s’appuyant sur les acquis de la pensée de Poltava et de Hornovy, la Direction de l’OUN précisa que pour assurer en Ukraine une véritable socialisation des principaux moyens de production, il fallait accomplir trois tâches : 1) arracher ces moyens de production aux « colonisateurs russo-bolcheviques » et les transférer à « leur maître légitime, c’est-à-dire à la nation ukrainienne » ; 2) détruire le monopole politique de la « classe des magnats bolcheviques » et instaurer « un ordre démocratique » ; 3) libérer les masses travailleuses en leur garantissant « la participation à la direction des procès de production ».

 

Le peuple russe n’est pas impérialiste

Dans une directive rédigée en 1946 avec Hornovy et destinée aux rédacteurs des publications clandestines, Poltava indiquait que c’était une erreur de qualifier le régime soviétique de communiste, car ceux qui dirigeaient l’Union soviétique « ne sont pas du tout communistes », mais ont « trahi les idées communistes ». « Les vrais communistes devraient lutter, comme nous, contre Staline — un exploiteur des travailleurs et des nationalités opprimées ». Il expliquait également qu’il était erroné de les appeler les « Rouges », car les dirigeants de l’URSS, « n’ayant rien à voir ni avec le communisme ni avec le socialisme, n’ont rien non plus à voir avec le drapeau rouge qui symbolise la lutte fondamentalement juste de la classe ouvrière pour sa libération ».

Poltava appela également à faire preuve d’une grande clarté dans le travail de propagande concernant la question de l’impérialisme stalinien. Il ne s’agit pas d’un impérialisme du peuple russe, expliquait-il, et le peuple russe n’est pas responsable de la politique impérialiste du régime stalinien. Ce régime opprime et exploite non seulement toutes les nationalités non russes, mais aussi le peuple russe lui-même ; dès lors, l’une des tâches politiques du mouvement nationaliste ukrainien consistait à rallier les masses russes à une lutte commune contre le « régime stalinien d’exploitation ». « Nous devons donc parler d’impérialisme stalinien, et non d’impérialisme russe ; de l’impérialisme de la clique bolchevique stalinienne, et non de l’impérialisme du peuple russe ; nous devons parler des éléments impérialistes au sein du peuple russe en les qualifiant d’agents staliniens, de mercenaires, de traîtres et d’ennemis de leur propre peuple et des travailleurs en général ».

 

Contre une alliance avec la clandestinité armée polonaise

Dans la Pologne dite « populaire » d’après-guerre, incorporée au bloc soviétique, la minorité ukrainienne fut victime d’un nettoyage ethnique : elle fut d’abord expulsée vers l’Ukraine soviétique dans le cadre d’un « échange de populations », puis, lors de « l’Action Vistule » (une opération militaire de grande envergure menée en 1947), ceux qui avaient échappé à l’expulsion vers l’URSS furent déportés vers les régions du nord et de l’ouest, appelées « territoires recouvrés » (aux dépens de l’Allemagne), où ils furent dispersés et condamnés à la polonisation. La nouvelle Pologne était alors un État pratiquant un nettoyage ethnique permanent, tant à l’ouest et au nord qu’à l’est, à l’encontre des minorités allemande et ukrainienne.

L’UPA, active après la guerre en Pologne, défendit farouchement cette population et chercha une collaboration avec la clandestinité armée polonaise : l’organisation Liberté et Indépendance (WiN), issue de l’Armée de l’intérieur (AK), qui avait été la principale force de résistance pendant l’occupation. Il s’agissait d’assurer que les paysans ukrainiens puissent non seulement se soustraire aux déportations en se cachant dans les zones contrôlées par les guérillas ukrainiennes ou de l’autre côté de la frontière slovaque — pour revenir dans leurs villages une fois l’armée polonaise partie —, mais aussi chercher refuge dans les massifs forestiers contrôlés par les maquisards polonais. Des accords locaux furent conclus à ce sujet entre les deux guérillas.

Poltava expliquait toutefois qu’une alliance militaire antiregime globale en Pologne était exclue. « Nous avons un ennemi commun — et, en réalité, nous n’avons rien d’autre en commun », écrivit-il dans la directive mentionnée. « Il en va ainsi, car, alors que nous affirmons clairement que nous luttons pour un État ukrainien indépendant et unifié et que nous voulons que chaque nation vive dans son propre État national indépendant, l’AK est en réalité subordonnée à son gouvernement en exil [à Londres] qui aspire à la restauration de la Pologne dans ses frontières d’avant 1939, c’est-à-dire également sur les terres ukrainiennes et biélorusses. Alors que nous sommes contre les propriétaires fonciers et les capitalistes, l’AK s’oppose activement au partage des grands domaines entre les paysans ». Poltava ajoutait : « Il en va de même pour la Garde de fer roumaine, les Tchetniks serbes, les Oustachis croates et les groupes clandestins bulgares ».

La Direction de l’OUN était au courant de la situation dans ces pays, notamment grâce aux rapports des détachements de l’UPA qui menaient des raids de reconnaissance politique et de propagande en Slovaquie, en Roumanie et en Hongrie. Lorsque, après l’opération « Vistule », l’UPA s’est retrouvée dans une région vidée de sa population ukrainienne, une partie des détachements a réussi à rebrousser chemin vers l’Ukraine, tandis qu’une autre est parvenue, via la Tchécoslovaquie, à rejoindre la zone d’occupation américaine en Allemagne (l’arrivée aux postes-frontières de détachements de guérilla armés et en uniforme, en provenance du bloc soviétique, constitua une véritable sensation politique pour les autorités d’occupation).

C’est ainsi que Yevhen Chtendera (1924-2022), dit « Prirva », l’un des principaux cadres de l’OUN en Pologne, parvint à s’y rendre avec ses combattants. Dans Vpered, le journal l’URDP, parti marxiste (voir ci-dessous), il publia sous un titre significatif, « Les causes des échecs du mouvement de libération polonais », une étude de fond qui, aujourd’hui encore, n’a sans doute pas été dépassée, sur l’orientation politique de la clandestinité polonaise (en l’occurrence de l’organisation WiN), confirmant ainsi l’évaluation qu’en avait déjà faite Poltava. Chtendera deviendra, après de nombreuses années, le rédacteur des 29 premiers volumes de la série archéographique Litopys UPA (voir ci-dessous).

 

Contre quoi luttons-nous face aux régimes est-européens ?

Dans les États est européens incorporés au bloc soviétique, les « soi-disant partis de gauche » au pouvoir sont des agents soviétiques, affirma Poltava. Mais « les programmes de ces gouvernements et de ces partis dans différents pays sont justes du point de vue des besoins des masses populaires, et les réformes qu’ils mettent en œuvre sont nécessaires ». « Si, derrière ces réformes, il n’y avait pas les aspirations de la Moscou bolchevique à dominer ces pays politiquement, économiquement et culturellement, tout irait bien ».

C’est pourquoi, dans leur propagande, les nationalistes ukrainiens ne devaient s’en prendre ni aux programmes de ces partis ni aux réformes mises en œuvre par ces gouvernements, mais « uniquement aux directions agissant comme des agentes, traîtresses et renégates au service de ces partis et de ces gouvernements à la solde de l’étranger ». En nous en tenant à cette position, « nous ne marcherons pas aux côtés de certains groupes réactionnaires de ces pays qui, motivés par leurs intérêts de classe égoïstes, s’opposent à toute réforme ».

Par ailleurs, nous voulons que les milieux antibolcheviques d’autres peuples « soient conscients que la lutte contre le bolchevisme ne peut être gagnée que s’ils la mènent sous des mots d’ordre véritablement progressistes et populaires et s’ils adoptent un programme politique et socio-économique effectivement avancé », insistait Poltava dans d’autres écrits. « Sur la base de notre expérience, les points fondamentaux d’un tel programme devraient être les suivants : a) un système d’États nationaux libres pour tous les peuples ; b) la démocratie comme régime politique de chaque État ; c) la construction d’une société sans classes sur la base de la propriété sociale des principaux instruments et moyens de production. S’ils n’adoptent pas ce programme, ils seront battus parce qu’ils ne réussiront pas à gagner les masses ».

C’est notre position à cet égard, car « nous sommes convaincus que notre idéologie est celle qui correspond le plus aux besoins d’un peuple opprimé qui lutte pour sa véritable libération nationale et sociale en cette époque décisive de révolutions de libération nationale et de révolutions sociales, d’émancipation des peuples subjugués par l’impérialisme mondial et de libération des travailleurs des chaînes de l’exploitation et de l’esclavage capitaliste ».

 

Ne pas combattre tout ce qui est bolchevique

En 1950, Poltava envoya une très longue lettre, de la taille d’une brochure, dans laquelle il expliquait et justifiait les principes du cours nouveau. Cette lettre s’adressait aux militants de l’OUN en exil. Ceux-ci furent alors strictement divisés sur le plan organisationnel en deux factions, mais aussi mortellement ennemis sur le plan politique.

L’une des factions était constituée par les Sections étrangères de l’OUN (ZTch OUN), dirigées personnellement par Bandera ; elle dénonçait Poltava et Hornovy pour leur prétendu « esprit de conciliation », leur « opportunisme » et leur « conformisme servile face aux réalités soviétiques », tout en accusant de manière générale l’OUN en terres ukrainiennes de « vacillation idéologique ». Plus tard, cependant, à la faveur d’un changement de sa politique mémorielle, ce milieu opéra un certain revirement : c’est ainsi qu’avec une présentation de Petro Mirtchouk, l’historien bandériste de l’OUN, parurent les recueils des écrits de Hornovy, d’abord dans la diaspora en ukrainien (1968), puis en anglais, aux États-Unis, sous le titre The USSR Unmasked (Vantage Press, 1976).

La deuxième faction, antibandériste, était regroupée autour de la Représentation à l’étranger du Conseil suprême ukrainien de libération (ZP UHWR), dirigée par Mykola Lebed’. En principe, elle soutenait le cours nouveau de l’OUN du pays, qu’elle qualifiait elle-même de « révisionniste » — dans le sens le plus positif du terme — par rapport au nationalisme intégral, y voyant une véritable « révolution dans la révolution » tant idéologique que programmatique. Cette « révolution dans la révolution » était, soulignait-elle, avant tout le fruit d’une « rencontre révolutionnaire entre les militants de l’OUN et le peuple ukrainien des terres centrales et orientales », c’est-à-dire de l’Ukraine soviétique alors sous occupation allemande. Dès le début, et ce, depuis les années 1940 — lorsque les écrits de Hornovy et de Poltava parvinrent à l’Ouest, ce milieu s’employa à les diffuser activement dans la diaspora.

Entre autres sujets, Poltava défendait dans sa longue lettre la position selon laquelle certaines idées prônées par les bolcheviques (par exemple, « l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, une vie culturelle et aisée pour les masses populaires les plus larges possibles, la suppression des antagonismes entre la ville et la campagne, entre le travail physique et le travail intellectuel ») et certaines mesures sociales réalisées par eux (par exemple, « l’introduction de l’enseignement secondaire et du système de postes de secours dans les campagnes, la gratuité des soins médicaux ») étaient en elles-mêmes justes, et que les nationalistes ne pouvaient pas les combattre en tant que telles.

Il en va autrement lorsqu’ils « ne défendent ces idées que formellement, [qu’] ils ne les appliquent pas, [qu’] ils cachent derrière des idées en elles-mêmes avancées leur politique qui est tout à fait antipopulaire ». Dans ce cas, « nous combattons la pratique des bolcheviks et non leurs idées ». En revanche, « il en va différemment lorsque nous sommes confrontés aux fausses théories de l’idéologie bolchevique, par exemple la théorie de Staline sur la possibilité de construire le communisme dans un seul pays, la théorie de la supériorité du peuple russe, etc. Dans ces cas-là, nous combattons également la théorie ».

 

« Le marxisme devient un danger pour le bolchevisme »

En 1948, Hornowy et Poltava menèrent — avec le soutien de Choukhevytch et de Kouk — une vive lutte idéologique affrontant la position des dirigeants de l’OUN, dont Vassyl Sydor dit « Chelest » (1910-1949), commandant en chef adjoint de l’UPA, qui, contre l’« école de Kyivsky » (Boussel), défendaient l’ancienne « vision volontariste du monde » et, plus généralement, la philosophie idéaliste comme fondement de la formation des militants. Par ailleurs, à cette occasion, Sydor se plaignit à Poltava que des discussions sur la révolution d’Octobre se déroulaient désormais sans cesse dans l’organisation, tournant la tête aux gens.

Hornovy expliqua alors qu’en premier lieu, les militants n’étaient pas tenus d’adopter une philosophie particulière. Ils n’avaient qu’à accepter l’idéologie et le programme de l’organisation, qui comptait dans ses rangs aussi bien des idéalistes que des matérialistes. En second lieu, expliqua-t-il, « il faut distinguer le matérialisme dialectique et historique de Marx et Engels du matérialisme dialectique de Staline. Nous considérons que le premier représente une école philosophique du matérialisme et que sa critique se situe dans le domaine de la science. Mais nous luttons contre la version stalinienne du matérialisme dialectique et historique de la manière la plus résolue, car elle est antiscientifique, profondément hostile à la science, et constitue un instrument du parti bolchevique pour légitimer sa politique d’exploitation coloniale. Elle n’a rien à voir avec le matérialisme de Marx et Engels ».

De plus, Hornovy constatait : « Pour les magnats staliniens, il est de plus en plus difficile de s’adapter au marxisme précisément parce que le marxisme est la théorie qui les touche le plus en s’opposant à la théorie bolchevique et en démasquant leur politique. Aujourd’hui, le marxisme devient un danger pour le bolchevisme comme il l’était autrefois pour le tsarisme ».

 

Le nationalisme révolutionnaire face au marxisme

Le Parti révolutionnaire-démocratique ukrainien (URDP), marxiste, qui opérait dans la diaspora ukrainienne à l’Ouest, suivait de près le tournant à gauche de l’OUN. Ce parti y était bien préparé, car, outre des militants originaires de l’Ukraine soviétique, il comptait dans ses rangs d’anciens cadres de la fraction de l’OUN formée dès avant la guerre par Ivan Mitrynga (l’un de ces ex-cadres mitrynguistes travaillait alors avec Roman Rosdolsky [1]). L’URDP soutenait ardemment le cours nouveau du nationalisme ukrainien, et en diffusait les idées auprès de la gauche antistalinienne européenne et américaine (notamment auprès de l’aile gauche de la social-démocratie, de la Quatrième Internationale et du courant shachtmanien), ainsi que des mouvements anticoloniaux du Tiers-Monde.

En 1950, par l’intermédiaire de la ZP UHVR (de Lebed’), ce parti a établi un contact avec la direction de l’OUN en Ukraine. L’URDP souhaitait vivement savoir quelle était la position de l’OUN vis-à-vis du marxisme, car, selon ses propres analyses, il existait deux tendances au sein de l’OUN : l’une, nationaliste révolutionnaire, représentée par Poltava, et l’autre, marxiste, incarnée par Hornovy.

Dans une longue lettre de réponse, Poltava, après avoir précisé qu’il s’était mis d’accord sur son contenu avec Hornovy, expliqua clairement : « Nous sommes d’accord uniquement sur l’essentiel de la critique de Marx à l’égard du capitalisme, tout comme nous portons un jugement positif sur la conception socialiste (à savoir celle avancée par les socialistes de différents courants) concernant la construction de la société qui devrait remplacer la société capitaliste ». Mais « il ne faut pas nous rattacher au marxisme, car, au sens le plus large du terme, nous sommes un mouvement national et non un mouvement de classe ou internationaliste de classe tel que l’exige le marxisme ». « Nous avons élaboré nos points de vue de manière purement empirique en partant de nos conceptions idéologiques nationalistes ».

De manière empirique : à savoir, comme Hornovy l’a expliqué dans ses écrits, en partant du fait que « les travailleurs de l’URSS ne veulent ni le capitalisme ni le pseudo-socialisme stalinien. Ils aspirent à une véritable société sans classes, à une véritable démocratie populaire et à une vie libre dans leurs propres États indépendants ». Et partant du fait, comme l’affirmait Poltava, que « les masses soviétiques haïssent le “socialisme” bolchevique, mais cela ne signifie pas que les peuples soviétiques rêvent du capitalisme qui a été renversé sur le territoire de l’actuelle Union soviétique entre 1917 et 1920. La majorité absolue du peuple soviétique se prononce clairement contre la restauration du capitalisme. C’est le résultat de la révolution ».

 

« Chez Hornovy, on perçoit une école marxiste »

Même si Poltava insistait sur le fait que les nationalistes ne niaient pas « la lutte des classes, parce qu’elle est un fait et que dans la vie, tout progrès, y compris social, est impossible sans lutte », lui et Hornovy, en tant que nationalistes, accordaient la primauté à la lutte de libération nationale par rapport à la lutte des classes. De même, leur concept de société sans classes n’était pas socialiste, mais nationaliste révolutionnaire : ils estimaient qu’à la suite des révolutions nationales — et, par là même, sociales —, la construction de telles sociétés était non seulement possible, mais qu’elle ne pouvait se dérouler que dans le cadre d’États nationaux indépendants et d’un système mondial de ces États. Or, pour le marxisme, une telle construction est impossible si elle ne s’inscrit pas dès le départ dans le processus de dépérissement progressif de l’État et si elle ne se déroule pas à l’échelle internationale. C’est précisément ce que le sort de la révolution russe démontra avec un immense éclat. En tant que nationalistes, fussent-ils les plus révolutionnaires, Hornovy et Poltava ne pouvaient s’y résoudre.

Face aux explications contenues dans la lettre de Poltava à l’URDP, le dirigeant de ce parti, Ivan Maystrenko, commenta : « Ne connaissant pas la biographie de Hornovy et en nous basant exclusivement sur ses écrits, nous l’avions caractérisé par le passé comme un marxiste révolutionnaire issu d’une école marxiste communiste. Récemment, nous avons fait preuve de plus de prudence » et « déclaré que “chez Poltava, on perçoit une école nationaliste, chez Hornovy une école marxiste”. Même aujourd’hui, nous estimons que l’ouvrage de Hornovy Sur le front idéologique bolchevique est marxiste. Le fait que Hornovy ait un autre point de vue ne prouve pas le contraire ». Mais ce ne sont pas Hornovy et Poltava qui se trompaient ; c’était Maystrenko. Ils mesuraient pleinement la différence entre le nationalisme, fût-il aussi révolutionnaire que le leur, et le socialisme marxiste, et n’entretenaient aucune confusion à cet égard. C’est pourquoi la direction de l’OUN affirmera, en toute connaissance de cause et à juste titre, dans ses polémiques avec l’émigration bandériste, que leurs écrits « ne comportaient aucune “déviation marxiste” ».

On sait que l’étude du Capital et d’autres ouvrages marxistes se répandait parmi les dirigeants de l’OUN, et même que la direction l’encourageait, notamment dans les secteurs subordonnés à Kouk (qui connaissait Le Capital depuis longtemps) et à Poltava. En 1948, le colonel Oleksa Hasyn dit « Lytsar » (1907-1949), chef d’état-major général de l’UPA et ancien nationaliste intégral, annonçait dans une lettre à Poltava qu’il lisait justement Le Capital. Ils étudiaient toutefois la pensée marxiste comme une source importante, voire indispensable, d’inspiration pour leur propre pensée nationaliste révolutionnaire.

Par ailleurs, continuait Maystrenko, « l’information que nous transmet Poltava, selon laquelle Hornovy est un vieux militant de l’OUN et ne provient d’aucune école marxiste, ne fait que confirmer notre vieille conviction que, dans les réalités ukrainiennes, les arguments scientifiques du marxisme sont si puissants dans la lutte contre le bolchevisme que même un vieux nationaliste comme Hornovy doit y avoir recours pour éduquer la jeune génération de nationalistes dans le pays ».

 

Morts dans un combat révolutionnaire

Maystrenko ne se rendait pas compte que Hornovy, tout comme Poltava, appartenait lui-même à cette jeune génération et qu’il était le disciple de cadres de la génération nationaliste plus âgée. Ces derniers, sous la domination du nationalisme intégral au sein de l’organisation, et même pendant son paroxysme — l’effroyable purge ethnique menée par l’UPA en Volhynie —, avaient survécu avec ténacité, dispersés au sein de l’OUN pendant de longues années en tant qu’aile gauche, révolutionnaire-démocratique. En rassemblant finalement leurs forces en 1944, ils avaient commencé à renverser la dominante. Leurs disciples l’avaient désormais complètement supplantée.

Au cours de la dernière période de sa vie, Hornovy dirigea l’OUN dans la région de Lviv ; comme Poltava avant lui, il fut promu à la Direction de l’OUN et tous deux furent nommés vice-présidents du Secrétariat général du Conseil suprême ukrainien de libération (UHVR), c’est-à-dire de la plus haute instance de l’appareil du pouvoir clandestin symbolique de l’Ukraine combattante. Traqué pendant de nombreux mois par les troupes du ministère de la Sécurité d’État (MGB) qui quadrillaient systématiquement les massifs forestiers de la région avant de finalement l’encercler, il trouva la mort avec trois autres militants dans un abri souterrain le 28 novembre 1950. Treize mois plus tard, Poltava mourait dans des circonstances similaires : également encerclés dans un bunker souterrain, Poltava et ses trois compagnons se suicidèrent le 23 décembre 1951.

 

Une histoire absente de l’historiographie

Après la défaite, d’abord, de la République populaire d’Ukraine occidentale — que les nationalistes ukrainiens avaient proclamée à Lviv en 1918 et pour laquelle ils avaient mené une guerre contre l’État polonais renaissant —, puis, ensuite, après la défaite de la République populaire ukrainienne — proclamée en 1918 à Kyiv et vaincue lors des guerres menées contre elle par la Russie soviétique —, le nationalisme ukrainien opéra un tournant à droite.

« Le tournant à droite » : tel est justement le titre d’un excellent ouvrage d’Alexander Motyl : The Turn to the Right : The Ideological Origins and Development of Ukrainian Nationalism, 1919–1929 (1980). C’est sur le fondement de ce tournant vers un nationalisme intégral que l’OUN vit le jour et qu’elle œuvra pendant de longues années.

À son tour, face à l’occupation soviétique de l’Ukraine occidentale en 1944, puis dans la lutte menée contre elle jusqu’en 1954, un tournant tout aussi radical à gauche, cette fois-ci, vers un nationalisme révolutionnaire-démocratique, s’opéra au sein de l’OUN. Bien qu’il ait été tout aussi profond que le virage à droite, il n’a toujours pas fait l’objet de recherches approfondies dans l’historiographie ukrainienne et, bien sûr, polonaise, de l’OUN. Il en est ainsi parce que ce tournant « ne cadre » absolument pas avec les « politiques historiques » ou les idéologies dominantes auxquelles cette historiographie se soumet. Très concrètement, ce qui « ne cadre pas », c’est le fait qu’à la suite de ce tournant, l’OUN ait adopté un programme prônant une Ukraine indépendante non seulement sans commissaires bolcheviques, mais également « sans capitalistes ni grands propriétaires terriens », alliant la démocratie politique à la construction d’une « société sans classes, libre de toute exploitation de l’homme par l’homme ».

Il existe toutefois une différence substantielle : l’historiographie ukrainienne a publié, dans la diaspora, puis en Ukraine, avec le plus grand soin et toute la splendeur de l’édition académique, une grande partie des sources d’archives qui documentent abondamment ce tournant à gauche. On les trouve en partie, dispersées parmi les sources éditées jusqu’à aujourd’hui, dans les 86 énormes volumes des deux séries (la première éditée à Toronto, la deuxième à Kiyv et à Toronto) du Litopys UPA (La Chronique de l’UPA) (1978-2024). On les trouve également dans d’autres publications, au premier rang desquelles La conception de l’Ukraine indépendante (2008, 2013) de Poltava : deux très gros volumes de ses œuvres, matériaux d’éducation interne, propagande, lettres, directives, etc., édités par l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (UNAN) : en bref, tout ce qui est sorti de sa plume et qui a pu être retrouvé et identifié. Tous les écrits retrouvés de Hornovy, ainsi que d’autres documents émanant de lui ou le concernant, sont rassemblés dans l’un des volumes du Litopys UPA (2011). Par ailleurs, d’autres sources encore inédites, mais déjà numérisées sont accessibles sur une très vaste plateforme en ligne : l’Archive électronique du mouvement de libération ukrainien (AEUVR).

Ainsi, c’est avec autant de soin que d’obstination que l’historiographie passe sous silence ce que — dans le cas de l’Ukraine — son propre travail archéographique, pourtant remarquable, voire exemplaire, met en lumière. En l’ignorant, elle laisse le champ libre à ceux qui réduisent l’histoire et la nature du nationalisme ukrainien à son seul tournant à droite afin de l’assimiler au fascisme, sans craindre une contestation historiographique majeure.

 

Tout nationalisme des peuples opprimés est un théâtre de la lutte des classes

Il est impossible de connaître la véritable histoire de l’OUN ni d’en appréhender la nature politique sans prendre la mesure de ses deux tournants. Envisager l’OUN à la seule lumière de son tournant à droite, en occultant celui ultérieur à gauche, revient à en dénaturer profondément l’essence : celle d’un nationalisme de peuple opprimé, capable d’être, selon les phases, des plus réactionnaires ou des plus progressistes. Il importe de le saisir dans sa globalité, car c’est à cette seule condition que l’on comprend ce qu’il fut en réalité : ni un fascisme après le premier tournant, ni un socialisme marxiste après le second, mais bel et bien un nationalisme au sein duquel s’est jouée, avec des fortunes diverses, selon les époques et les étapes de son histoire, une vraie lutte des classes, tant idéologique que politique.

Tout nationalisme des peuples opprimés est, par définition, le théâtre d’une telle lutte.

Depuis que le stalinisme a mis au pas le mouvement communiste pour l’assujettir à la bureaucratie soviétique, et plus encore depuis la Seconde Guerre mondiale, le nationalisme révolutionnaire est devenu le courant subversif le plus dynamique du XXe siècle — principalement dans le Tiers-Monde, bien que l’exemple de l’Ukraine montre qu’il ne s’y est pas cantonné. Dès lors, sans lui — qu’il ait agi seul ou combiné à d’autres courants — aucune révolution, aucune guerre révolutionnaire des peuples coloniaux et opprimés n’a pu triompher, y compris lorsqu’elle était menée, comme en Chine ou au Vietnam, par des partis communistes. On objectera sans doute que la révolution yougoslave fait exception ; mais ce cas particulier ne s’écarte que partiellement de la règle, tant il était indissociable d’un yougoslavisme révolutionnaire, certes multinational. Le dynamisme du nationalisme révolutionnaire s’est révélé si puissant que, dans le cas de la révolution cubaine, c’est lui seul — non pas avec le parti communiste, mais contre lui, ou du moins en lui faisant fi, et par-dessus la tête de l’Union soviétique elle-même — qui a renversé le capitalisme.

L’essai de Hornovy est l’un des premiers signes avant-coureurs, et déjà singulièrement lucides, de l’émergence de la spécificité de ce courant et de son essor à l’échelle internationale. La clarté remarquable de cet essai et son caractère précurseur tiennent précisément au fait qu’il fut l’expression d’un nationalisme révolutionnaire qui, contrairement à tous les autres, s’est forgé sous le joug de l’impérialisme russe stalinien, si structurellement différent de tout autre impérialisme au monde. C’est pourquoi il est si précieux de redécouvrir cet écrit, égaré quelque part dans les 86 volumes du Litopys UPA. Il jette une lumière essentielle sur un pan capital de notre histoire contemporaine.

Mais par là même, il met au jour les profondes faiblesses et les criantes contradictions de ce courant révolutionnaire. Dans les temps qui s’annoncent, il est fort probable — pour ne pas dire certain — qu’il renaîtra en maint endroit du monde ; dès lors, à la lumière de ses expériences passées, il importe d’en saisir la nature, tant ses vertus que ses travers.

Notes

[1] Roman Rosdolsky (1898-1967) était un historien, économiste ukrainien, spécialiste de l’œuvre de Marx et Engels.
[2] Le courant shachtmanien — d’après Max Shachtman (1904-1972), qui s’opposa à Trotsky au début de la Seconde Guerre mondiale en refusant sa position de défense de l’Union soviétique —. Il développera la théorie du « collectivisme bureaucratique » pour caractériser l’URSS stalinienne.

 

Que signifie la dissolution du Komintern ?

Ce texte d’Osyp Diakiv « Hornovy » a été écrit au début de l’année 1944 : « il marque l’émergence du nationalisme révolutionnaire-démocratique en tant que courant en cours de consolidation, et annonce le renversement du courant dominant au sein de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) ». (Z. M. Kowalewski)

« Le marxisme, c’est un dogme », Staline

En décembre, Moscou a annoncé que « L’Internationale » n’était plus l’hymne national. Cela nous donne l’occasion de revenir une nouvelle fois sur la signification de la dissolution de l’« Internationale communiste » (du Komintern).

I.

Un jeune lieutenant de la Garde, décoré à plusieurs reprises, pencha la tête, plongé dans une réflexion intense.

— Oui, — dit-il doucement — sur le plan technique, nous sommes inférieurs aux Allemands. Nous savons que nous ne sommes pas en mesure de les vaincre définitivement. Et vous avez raison : l’aide de l’Amérique et de l’Angleterre, c’est comme nourrir un chien enchaîné : plus il a faim, plus il est féroce. Nous savons bien quels « amis » ils sont pour nous ! Mais ce n’est pas sur leur aide fraternelle que nous comptons. Ce n’est pas là que réside notre force. Nous perdons peut-être sur un sixième du globe, mais nous gagnerons la guerre pour le monde entier. Nous épuiserons l’Allemagne et l’Europe s’embrasera du feu de la révolution socialiste. L’incendie s’étendra jusqu’aux îles Britanniques. Et les eaux de l’océan Pacifique n’éteindront pas ce feu révolutionnaire dans lequel brûlera la statue trompeuse de la liberté capitaliste américaine.

Les yeux du lieutenant s’embrasèrent d’une foi fanatique en un tel cours des événements. Et, triomphant, il demanda :

— Avez-vous donc oublié qu’il existe au monde une IIIe Internationale communiste ? Et cette chose-là est bien plus puissante que les canons, que les fameuses « Katiouchas-Machas » ?

Pour son plus grand bonheur, le lieutenant de la Garde ne vécut pas jusqu’au mois de mai 1943. Il n’eut pas besoin de mettre fin à ses jours ; il mourut deux mois plus tôt, lors de la seconde retraite du Dniepr, emportant avec lui la ferme conviction de la victoire définitive du communisme dans le monde entier. Mais combien y en avait-il encore, comme lui, dans la Garde et dans l’Armée rouge ?

La dissolution du Komintern frappa, tel le couteau du bourreau, en plein cœur de l’Armée rouge. Des millions de soldats et de commandants, d’ouvriers et de paysans de l’URSS, épuisés par la guerre, attendaient avec angoisse, à chaque aube, l’apparition de leur seul défenseur, guettaient la joyeuse nouvelle du début de la Révolution socialiste mondiale. Au cours des 25 années d’existence de l’URSS, l’inévitabilité de cette révolution avait été démontrée à chaque citoyen aussi clairement que deux et deux font quatre dans la table de multiplication marxiste-léniniste. Aucune lettre imprimée n’était publiée en URSS sans que le slogan du Komintern ne figure à la place la plus en vue, sans le fameux : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Il n’y avait pas un seul jour qui ne se terminât et ne commençât pas par les accords solennels de « L’Internationale » retentissant depuis la plus haute tour du Kremlin. Personne en URSS ne vivait pour soi-même, ne travaillait pour satisfaire ses besoins personnels : tout le travail humain, tout comme la vie, était entièrement à la disposition du Komintern et servait sans réserve la cause de la victoire du communisme dans le monde entier. Chaque année, les peuples de l’URSS célébraient par de grandioses manifestations la fête communiste du 1er mai : « Journée de la revue combative des forces révolutionnaires du prolétariat international », « Journée de la solidarité révolutionnaire internationale ». Les slogans du Komintern servaient à masquer les plus grandes « difficultés » et des famines sans précédent ; au nom du prolétariat international, on fusillait en masse, on torturait dans les prisons et on exploitait sans pitié les prolétaires de l’URSS.

Combien de victimes, combien de travail, de sueur et de sang ont été sacrifiés, tout cela pour qu’un jour, par un décret cynique, une bande de menteurs staliniens effrontés déclare : « Le Komintern ne vaut pas un clou. »

II.

La dissolution du Komintern n’est pas seulement une nouvelle manœuvre de propagande des parasites du Kremlin ! La propagande allemande tente en vain de convaincre les masses que la portée de cet acte est dérisoire, qu’il ne change en réalité rien et que tout reste comme avant. La dissolution du Komintern permet justement de porter un regard neuf et authentique sur cet « ancien » ordre des choses. Dissoudre le Komintern, c’est arracher le masque de tous les impérialistes, c’est avant tout mettre en lumière l’essence même de la guerre impérialiste d’aujourd’hui.

La marche léniniste-stalinienne vers la conquête du monde s’est préparée pendant vingt-cinq ans. Mais il était impossible de discerner le véritable objectif de cette campagne — un objectif impérialiste, hostile à tous les peuples, qu’ils soient libres ou asservis. La clique stalinienne dissimulait sa soif prédatrice de domination mondiale derrière la noble idée du Komintern. Tout en semant l’injustice, la violence et l’esclavage sur un sixième du globe, la bande impérialiste du Kremlin clamait haut et fort la justice, la libération et la liberté pour le monde entier.

Son renoncement actuel à cette « mission sacrée de l’avant-garde révolutionnaire internationale » n’est pas seulement une tentative désespérée de se raccrocher à une branche avant la mort, ce n’est pas seulement le signe de sa faiblesse mortelle : c’est la mise à nu du corps souillé d’une prostituée déchue devant les millions de ses admirateurs, qui constituaient jusqu’alors ses atours à la mode. Voilà ce que signifie la dissolution du Komintern, en premier lieu.

La contre-offensive, la campagne contre le Komintern, n’a-t-elle pas été préparée pendant autant d’années ? Au départ, son plan a mûri dans l’esprit de l’un des plus grands bourreaux contemporains : Adolf Hitler. Puis, un nombre bien plus important de Nordiques dégénérés s’est chargé de sa mise en œuvre. Il avait raison quand il disait : « Pourquoi l’Allemagne devrait-elle annoncer qu’elle veut conquérir le monde ? Après tout, il existe un excellent paravent derrière lequel nous pourrons dissimuler ce véritable objectif : l’Anti-Komintern. La noble idée d’une croisade aryenne contre le fléau mondial judéo-communiste nous permettra de mener la désinfection allemande aux quatre coins du globe. En conséquence, le IIIe Reich allemand et le premier empire mondial ne feront qu’un ».

Et la dissolution du Komintern aujourd’hui, un coup porté au point le moins bien dissimulé, c’est encore une fois la mise à nu éhontée d’un impérialisme fasciste allemand sauvagement avide et affamé comme un loup. Voilà ce que signifie, en deuxième lieu, la dissolution du Komintern.

Churchill et Roosevelt savaient très bien que c’était précisément ce qui prouverait au monde entier que leur exigence de fermeture de la « boutique de Moscou » avait été satisfaite. L’annonce de la dissolution du Komintern est l’annonce de la plus grande victoire du bloc anglo-américain ; c’est la confirmation sans équivoque du fait que, désormais, ce sont l’Angleterre et l’Amérique qui dominent la situation en URSS. D’un seul coup habile, les Alliés ont arraché des mains de leurs adversaires l’arme la plus dangereuse : leurs « nobles » idées impérialistes. Voilà ce que signifie, en troisième lieu, la dissolution du Komintern. »

III.

L’histoire a connu de nombreuses et merveilleuses idées humanistes, et elle a également été témoin de leur effondrement — un effondrement dû au fait que cette arme pure et sacrée est tombée entre des mains sales et impures. Jusqu’à présent, les aspirations séculaires de l’humanité à la paix, à l’humanité, à la fraternité, à l’égalité et au travail créatif et libre ont été exploitées par d’habiles escrocs qui, jouant sur les cordes sensibles de l’âme humaine, ont déclenché des guerres fratricides. À la suite de celles-ci s’est instauré un ordre social marqué par une hostilité nationale et de classe permanente, un ordre d’opprimés et d’oppresseurs, d’ouvriers et de parasites. Au fil du temps, les contradictions nationales et sociales se sont de plus en plus exacerbées, tandis que les aspirations de l’humanité à la justice, à la liberté et à un nouvel ordre tant rêvé se sont renforcées. Et celui-ci doit enfin advenir aujourd’hui.

Nous vivons à l’époque de la Seconde Guerre mondiale impérialiste. La guerre d’aujourd’hui se distingue de la Première Guerre mondiale tant par son ampleur que par les objectifs qu’elle poursuit. Alors que la Première Guerre mondiale visait à partager le monde entre les grandes puissances capitalistes, à conquérir de nouveaux marchés et de nouvelles colonies, celle d’aujourd’hui ne se contente pas d’un simple repartage : aujourd’hui, les prédateurs impérialistes ne se battent pas pour les Dardanelles ou pour quelque lopin de terre africain convoité, mais aspirent à la domination mondiale totale, à la soumission de tous les peuples à un seul, le plus puissant. C’est de là que découlent les caractéristiques propres à l’époque actuelle : (1) une concentration extraordinaire des forces sur quelques pôles seulement ; (2) l’apaisement, par des réformes gouvernementales, des contradictions internes et de classe dans les États belligérants, car l’objectif fixé exige l’unité et la mobilisation de toutes les forces, la victoire ne pouvant être remportée qu’à cette condition ; (3) le transfert de tout le poids de l’oppression capitaliste sur les épaules des peuples asservis et des minorités nationales ; l’augmentation massive du nombre de peuples asservis ; l’apparition, à la suite de ce remaniement, de nations-maîtres et de nations-esclaves, de nations-capitalistes et de nations-prolétaires.

La quatrième caractéristique de l’époque actuelle est le renforcement et l’expansion incessante du front révolutionnaire anti-impérialiste des peuples asservis, ainsi que la montée en puissance et la préparation des révolutions nationales.

La dissolution du Komintern fut donc une inévitabilité historique. Dans les conditions de l’époque actuelle, il ne pouvait manifestement pas, en tant qu’idéal pur, non souillé par les mains staliniennes et impérialistes, constituer un facteur organisationnel et révolutionnaire, ni conduire les peuples asservis à l’assaut des bastions de l’impérialisme.

Le Komintern naquit et se renforça à l’époque du capitalisme, dont la caractéristique principale était un asservissement social cruel et une injustice purement de classe, et non nationale. Dans un État capitaliste, le travailleur de la nationalité dominante était exploité au même titre que celui de la nationalité opprimée, tout comme un représentant d’une nationalité opprimée pouvait faire partie des exploiteurs. C’est pourquoi la libération du joug national, qui, bien sûr, existait déjà à l’époque, n’était pas une question prioritaire ni d’actualité. C’était la révolution sociale qui était à l’ordre du jour.

La révolution socialiste devait également résoudre, accessoirement, la question nationale. L’Internationale communiste naquit comme une forme absolument nécessaire d’union révolutionnaire des couches sociales opprimées, en premier lieu de celle qui était la plus exploitée et la plus révolutionnaire : le prolétariat. Et, bien entendu, le but des révolutions socialistes organisées par le Komintern était l’instauration d’une forme de gouvernement correspondante : la dictature du prolétariat.

Mais la dictature prolétarienne n’a pas été instaurée dans le monde entier, et cela s’est produit avant tout en raison de la nouvelle politique, ouvertement impérialiste, des États capitalistes, dont le national-socialisme allemand constitue le modèle classique. Le prolétariat de la nationalité dominante a immédiatement obtenu la satisfaction de toutes ses revendications sociales élémentaires au prix d’une détérioration des conditions de vie des minorités nationales et de peuples entiers asservis par l’empire, au prix d’une exploitation accrue de ceux-ci.

Le Komintern, en tant que forme d’unité révolutionnaire — en tant qu’idée et non en tant que réseau d’agents impérialistes —, se désagrégea et cessa de jouer un quelconque rôle progressiste et révolutionnaire bien avant sa dissolution par Moscou. Cela s’est produit pour deux raisons : premièrement, comme nous l’avons déjà dit, les masses prolétariennes de tous les grands pays impérialistes, leurs revendications ayant été satisfaites, ont perdu leur esprit révolutionnaire d’autrefois et se sont complètement désintéressées de lui ; d’autre part, les masses des peuples asservis, pour qui l’oppression sociale et nationale ne faisaient plus qu’un, ont commencé à s’organiser pour lutter non pas sous les mots d’ordre de la libération sociale, mais, bien entendu, sous ceux de la libération nationale. Et la voie vers cette libération n’était pas celle d’une révolution socialiste, mais celle d’une révolution nationale, avec l’instauration non pas de la dictature d’une seule classe sociale, mais du pouvoir du peuple, de la nation.

D’autant plus que, comme l’ont montré les rapports internes en URSS, la révolution socialiste ne résolvait pas de manière positive la question nationale, et la forme de gouvernement qu’elle avait engendrée — la dictature du prolétariat — n’assurait, ni dans la forme ni dans le fond, un développement national libre à l’une quelconque des nationalités assujetties, et ne garantissait pas sa pleine liberté, son égalité et son indépendance.

Renforcer la discipline du travail dans les fermes collectives d’Ouzbékistan, 1933

Prenons, par exemple, l’Ouzbékistan. En URSS, c’est la dictature du prolétariat. L’Ouzbékistan ne dispose pas de son propre prolétariat, conscient et capable de diriger l’État. On ne peut pas confier le pouvoir à l’intelligentsia petite-bourgeoise en Ouzbékistan, car cela constituerait un recul par rapport aux exigences de la révolution socialiste. Il est donc tout à fait naturel que le pouvoir en Ouzbékistan soit pris en charge par des représentants du prolétariat russe, qui sont capables de diriger l’État. Mais la réalité est tout autre. Le fait est que les représentants du « peuple frère » sont connus non seulement pour leurs vues russes de grande puissance sur l’Ouzbékistan, non seulement pour leur mépris séculaire (« l’homme est le produit de son milieu » — Marx) envers les Sartes puants conquis, mais aussi par le fait qu’ils organisent tout en Ouzbékistan à leur manière, ce qui ne correspond ni aux conditions locales ni aux modèles nationaux. Ils imposent aux Ouzbeks leurs héros nationaux (contre lesquels de nombreux Ouzbeks se sont d’ailleurs battus avec acharnement pour défendre leur indépendance), depuis Lénine jusqu’au prince Alexandre Nevski le Saint. Et cela alors qu’il est catégoriquement interdit à un Ouzbek d’honorer l’un de ses propres princes, car il se révèle qu’il s’agit de nationalisme bourgeois (ce prince était un exploiteur qui opprimait les Ouzbeks pauvres, et, de surcroît, avait combattu notre génial « réformateur de la Russie », le grand tsar Pierre Ier, c’est-à-dire qu’il était hostile au peuple russe frère). Encore une fois, « ce qui est permis au maître est strictement interdit à l’esclave ». Où sont donc la liberté et l’égalité nationales ?

Il est donc clair que le cygne du Komintern a déjà chanté. Aujourd’hui, il représente une étape dépassée de la lutte de l’humanité pour ses idéaux originels. Il est donc manifeste qu’à l’époque actuelle, ce ne sont pas les révolutions organisées par le Komintern qui résoudront « en passant » la question nationale, mais, au contraire, ce sont les révolutions nationales, organisées par les peuples asservis dans une coopération fraternelle et sans « hégémonie » de quiconque, qui résoudront fondamentalement et définitivement la question sociale. Ce n’est pas le Komintern qui prépare la fin de l’ère des guerres, de l’asservissement et de l’injustice, mais le front révolutionnaire anti-impérialiste unique des peuples asservis ; ce ne sont pas les révolutions socialistes, mais les révolutions nationales qui mettront fin à cette Seconde Guerre mondiale. C’est dans l’affirmation de ce fait que réside la signification principale de la dissolution du Komintern.

IV.

On a soigneusement inculqué aux citoyens de l’URSS que le Komintern, en tant qu’idée, avait cessé d’exister. Mais il était impossible de ne pas s’en douter, même sous le joug de la répression du NKVD. Le slogan de la construction du socialisme dans un seul pays et l’écrasement du « trotskysme » — en tant que courant exigeant la préparation immédiate, à l’échelle mondiale, de révolutions socialistes menées de l’intérieur, et non déclenchées de l’extérieur — indiqua clairement l’impossibilité des révolutions socialistes, mit en évidence l’impuissance du Komintern et témoigna du fait que la clique stalinienne avait décidé de mener ces révolutions par la seule force des peuples de l’URSS, s’assurant ainsi la suprématie mondiale, le droit de diriger et de régner sur le globe.

Les dirigeants moscovites du Komintern ne comptaient nullement sur les forces révolutionnaires internes des pays capitalistes ; ils ne tenaient aucun compte de la volonté et des aspirations du prolétariat de ces pays. Qu’elles le veuillent ou non, c’était le prolétariat russe, par le biais de son Armée rouge, qui devait constituer l’avant-garde de la dictature de « leur » prolétariat international. Et afin d’habituer le prolétariat international à ce cours précis des événements, Staline proclama l’URSS patrie de tous les travailleurs. La différence entre cette « patrie » et toutes les autres résidait dans le fait que les prolétaires n’avaient pas besoin d’y retourner : c’était elle qui devait venir leur rendre visite. En politique, ce type de comportement s’appelle de l’impérialisme à l’état pur, car l’impérialisme consiste en l’imposition par la force, par un peuple, de sa volonté, de sa culture et de son système de relations sociales à d’autres peuples.

Ainsi, l’URSS devint un État impérialiste, les sections du Komintern des agences internationales de l’impérialisme stalinien, et l’idée du Komintern, en raison de son caractère obsolète et de son inadéquation aux conditions modernes, se transforma en un masque hypocrite de la réaction, avec lequel on aveugla en premier lieu les peuples qui faisaient partie de l’URSS.

Treize ans après la dissolution du Komintern, le peuple hongrois se soulève
contre le régime stalinien de Mátyás Rákosi

Aujourd’hui, ce stratagème est usé, le Komintern a éclaté telle une grande et belle bulle de savon. Comme par un coup de baguette magique, le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » a disparu, le chant le plus révolutionnaire — « L’Internationale » — a été aboli, et tel un mirage, telle une fata morgana [illusion d’optique, NDT]la « révolution socialiste mondiale », si attendue et qui semblait si proche, s’est soudain évanouie dans l’oubli. Que reste-t-il donc du pays du « socialisme victorieux » ? À nouveau « l’Empire russe, la Grande Russie indivisible ».

Mais la dissolution du Komintern ne signifie pas pour autant que les bolcheviks aient complètement cessé de se réclamer de ses idéaux. Non, ils se consolent en secret avec la « révolution mondiale » et trompent les aveugles, tant dans le pays qu’à l’étranger. Ils n’ont pas renoncé à ces idées pour de bon et, au moment opportun, ils peuvent à nouveau se remettre en selle sur le cheval du Komintern, comme ils l’ont fait récemment avec le panslavisme, mort depuis longtemps, dans le seul but de dissimuler derrière lui l’impérialisme moscovite. Mais tout cela ne représentera que des tentatives de ressusciter des idées mortes et de les faire revivre artificiellement. Comme nous venons de le dire, le Komintern a cessé depuis longtemps d’exister en tant qu’idée ; il a désormais perdu sa fonction de façade pour l’impérialisme russe.

Combien de victimes, d’efforts, de sang et de larmes, et tout cela pour qu’une poignée de parasites odieux et de traîtres au peuple bradent à vil prix les acquis de la Grande Révolution populaire d’Octobre 1917 ? Ils mentent, et il n’y aura pas de retour en arrière pour eux ! La dissolution du Komintern est le dernier crachat ignoble du tyran au visage des millions de travailleurs qui croyaient en son intégrité. En essuyant ce crachat de leurs yeux, ces millions se débarrasseront en même temps du voile empoisonné de vingt ans de mensonges. Et ils verront où se trouve le salut, et ils trouveront le chemin qui y mène.

Sous les coups des révolutions nationales, les tyrans tomberont, les empires s’effondreront et, des ruines et des cendres, surgiront de véritables États indépendants et égaux en droits, où, aux côtés de l’État ukrainien indépendant et unifié, vivront librement des États tout aussi indépendants représentant tous les peuples du monde. C’est alors seulement que disparaîtront la violence et l’exploitation d’un peuple par un autre, d’une classe par une autre et d’un homme par un autre.

Traduction de l’ukrainien vers le français : Z.M. Kowalewski.

Source : О. Дяків, « Що означає розпуск Комінтерну ? », dans : Літопис УПА. Нова серія, vol 17 : Осип Дяків« Горновий ». Документи і матеріали, l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (et d’autres éditeurs), Kyiv-Toronto 2011, pp. 195-202.

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