L’Internationale du désir

Dans son dernier livre, Eros and Empire : The Transnational Struggle for Sexual Freedom in the United States(Stanford University Press, 2025), Alexandre Stoffel défend que « la libération gay internationaliste, le féminisme lesbien noir et l’activisme contre le sida (les mouvements qui constituent les trois premiers chapitres du livre) ont chacun émergé comme l’auto-organisation d’une communauté qui avait été désignée comme bouc émissaire de la crise particulière du capital de son temps ».

Pour de nombreux militants de gauche, la lutte politique consiste toujours à défier l’altérité entre ici et là-bas. Dans les principales tendances de la pensée et de l’action de gauche aux États-Unis — autochtones, immigrés, Noirs, travailleurs, féministes, queers —, la trame politique de la vie reflète l’expérience d’être ballotté par l’histoire, d’avoir quitté là-bas, d’être inassimilable ou de refuser d’être absorbé ici dans cet État-nation.

Cela vaut aussi pour les déplacements régionaux des travailleurs dus aux bouleversements économiques, que pour l’État qui sape les fondements des modes de vie autochtones, les séquelles des enlèvements transatlantiques de masse coordonnés par l’État et leurs répercussions, les expériences de migrations transfrontalières imposées par la nécessité économique, ou encore les abandons du lieu d’origine générés par la violence. La diversité de cette trame nationale de mouvements — tant géographique que politique — contredit certaines idées tenaces sur la nature de la classe dans ce pays.

Tout comme W. E. B. Du Bois a redéfini l’abolition de l’esclavage comme la plus grande grève générale, nous enseignant que l’accumulation des différences constitue la substance même de la classe, Alexander Stoffel révèle dans Eros and Empire : The Transnational Struggle for Sexual Freedom in the United States, comment trois mouvements queer américains clés des années 1960, 1970, 1980 et 1990 doivent être compris comme des espaces de lutte des classes [1].

Les fondements matériels de luttes apparemment identitaires

Ce n’est pas parce que ces mouvements ont été exclusivement composés de personnes issues de la classe ouvrière, bien que les prolétaires y aient occupé de toute évidence un rôle central (y compris les lumpen-prolétaires). L’apport crucial de Stoffel réside plutôt dans l’argument selon lequel la libération gay internationaliste, le féminisme lesbien noir et l’activisme contre le sida (les mouvements qui constituent les trois premiers chapitres du livre) ont chacun émergé comme l’auto-organisation d’une communauté qui avait été désignée comme bouc émissaire de la crise particulière du capital de son temps.

L’introduction replace la « construction érotique du monde » à travers laquelle opéraient les mouvements sociaux queer et trans dans le contexte des conditions économiques américaines d’après-guerre et de l’expansion impérialiste [2].

Le premier chapitre démontre que la libération gay internationaliste était une réponse à l’incursion étouffante de l’État fordiste d’après-guerre dans la vie sociale visant à « gérer les populations excédentaires indisciplinées dans les villes et à discipliner les arrangements familiaux non normatifs » [3].

28 juin 1969 : une descente de police au Stonewall Inn,
un bar gay de New York, provoque une émeute

Le deuxième chapitre interprète le féminisme noir comme la réponse politique à la diabolisation de la maternité noire, sur laquelle l’État a reporté la responsabilité de la crise budgétaire largement ressentie au milieu des années 1970 et qui, si elle avait été correctement comprise, aurait révélé « la contradiction entre le caractère illimité de l’accumulation du capital et la forme de l’État-nation » [4].

Enfin, le chapitre trois caractérise l’activisme contre le sida comme une réponse aux « paniques gay » qui cherchaient à légitimer la privatisation et l’extraction qui caractérisaient le capitalisme américain dans les années 1980 et au début des années 1990, sous le couvert de la notion idiomatique de « nettoyage des villes ». Dans chaque cas, les élites politiques et médiatiques bourgeoises ont attisé la diabolisation d’un groupe social dont le capitalisme avait lui-même constitué l’existence, littéralement rassemblé pour répondre à un besoin de main-d’œuvre, puis dont il a également tiré profit pour servir d’alibi à une paupérisation prolétarienne généralisée et intersectorielle.

Eros and Empire présente avec justesse comme des luttes matérielles les mouvements qui ont été considérés sous l’angle de la politique identitaire.

Une théorie marxiste de la sexualité et du désir

Les derniers chapitres de l’ouvrage proposent une théorie marxiste de la sexualité et du désir qui prend ces études de cas de mouvements comme point de départ. Leurs activités, considérées comme une généalogie politique des États-Unis de la fin du XXe siècle, révèlent la célébration et la promotion par l’État de la famille nucléaire bourgeoise et de l’emblème qu’elle incarne : le citoyen propriétaire, qui « a trouvé une solution à la contradiction de l’État bourgeois en niant les différences raciales, de genre et sexuelles qui étaient nécessaires à la production d’une force de travail exploitable et de populations excédentaires de travailleurs » [5].

La politique queer a mis en lumière les contradictions matérielles générales que ce déni de la différence cherchait à occulter. Par exemple, le féminisme lesbien noir exprimait la réalité des conditions économiques qui ont conduit au doublement du nombre de familles pauvres dirigées par des mères célibataires à la suite de la crise économique ; parmi toutes les familles noires pauvres, 75 % étaient dirigées par des mères noires célibataires, ce qui reflète l’impact particulier de cette évolution sur les femmes noires [6].

De même, le militantisme contre le sida était l’expression sociale de l’intensité de la spéculation immobilière dans les quartiers touchés par l’épidémie — des lieux où s’exprimait fortement un projet plus large de gentrification de nombreuses communautés. Ces articulations théoriques donnent le ton de la promesse politique sur laquelle Stoeffel conclut son ouvrage : tout en reconnaissant les nombreuses façons dont la société capitaliste instrumentalise et militarise le plaisir, il prône la célébration de la tradition du désir qui imprègne les mouvements en faveur de l’autonomie collective.

En systématisant cette analyse, Eros and Empire présente avec justesse les mouvements qui ont été considérés sous l’angle de la politique identitaire comme des luttes matérielles. Et ce, non seulement dans le sens où ils se sont organisés autour de la satisfaction de besoins matériels ; le travail nécessaire pour le démontrer a déjà été bien accompli auparavant. Stoeffel présente une nouvelle thèse selon laquelle ces luttes émergent du mouvement dialectique des relations de classe capitalistes. À ce titre, l’ouvrage remet en cause l’opposition réductrice entre politique de classe et politique identitaire, telle qu’elle est avancée par certains marxistes. Eros and Empire offre un véritable point de départ aux marxistes qui n’ont pas été jusqu’ici attentifs à ces formes d’activité politique, parce qu’elles ne cadraient pas avec leurs modèles de la lutte des classes.

Cela vaut tout particulièrement pour les luttes queer et trans, qui n’ont véritablement fait leur entrée dans l’analyse marxiste que sous la forme d’une forme d’opposition antibourgeoise généralisée ou par le biais de la reconnaissance du fait que bon nombre de leurs membres appartiennent à la classe ouvrière. Du point de vue de la lutte féministe, une théorie de la reproduction sociale prenant appui sur les insuffisances préjudiciables du traitement que Karl Marx lui consacre dans le livre I du Capital, permet de mieux cerner le terrain théorique de la vie queer et trans. Cependant, parce que cette approche analytique repose sur la division sexuée et genrée du travail productif et reproductif, il s’est révélé difficile de la dissocier de l’hétérosexualité.

Ce n’est que maintenant que l’analyse queer et trans y trouve un ancrage majeur. Les travaux de Kay Gabriel, Amy De’Ath, Sophie Lewis et Bruno Monfort montrent que la théorie de la reproduction sociale n’est pas seulement pertinente pour les femmes et les personnes LGBT, mais qu’elle révèle plutôt la base matérielle de la sphère domestique ; c’est l’inextricabilité de ces deux catégories, même si elles sont toutes deux constituées par des contradictions internes liées à la féminisation et à la racialisation.

Les analyses queer et trans de la reproduction sociale

— Kay Gabriel est représentative du féminisme marxiste queer. Son texte « Le genre : entre stratégie d’accumulation et terrain de lutte », publié en français en 2022, est particulièrement éclairant. Elle refuse de réduire le genre à une simple identité individuelle ou à une simple conséquence mécanique de la division sexuelle du travail. Elle cherche à comprendre le genre comme une relation sociale à la fois produite par le capitalisme et un terrain de lutte contre lui.

— Amy De’Ath cherche à établir un lien entre marxisme queer, critique de la valeur et théorie de la reproduction sociale. Pour elle, les rapports de genre sont déterminés par la dynamique capitaliste de production de la plus-value (cf. « Gender and Social Reproduction », paru en 2018 dans le SAGE Handbook of Frankfurt School Critical Theory).

Sophie Lewis refuse de considérer comme « naturelles » les formes historiques d’organisation de la reproduction sociale : la famille nucléaire, la maternité, la gestation, la parenté, etc. Dans Full Surrogacy Now, elle appréhende la gestation comme une forme de travail. Dans Abolish the Family, elle présente la famille nucléaire comme une forme d’organisation de la reproduction sociale, alors qu’il faudrait socialiser et collectiviser le care et l’éducation des enfants.

— Bruno Monfort propose une théorie matérialiste des identités queer et trans à partir de la théorie de la valeur et de la reproduction sociale. Il refuse autant les positions essentialistes (le sexe et le genre seraient des réalités naturelles) que culturalistes-constructivistes (le genre et la sexualité seraient essentiellement des constructions)(cf. « The Political Economy of Sexual Identity: From Gender Performativity to Social Reproduction », Transgender Studies Quarterly, 2004).

(Marx21.ch)

La contribution particulière de cet ouvrage à ce vaste projet générationnel réside dans une théorie du désir. Stoffel distingue une forme « verticale » de désir, qui lie les individus à « des objets promettant l’accès aux conditions de propriété de la blancheur, de l’hétéronormativité, de l’américanité et d’autres catégories normatives », d’une forme « horizontale » de désir, qui résiste à la subsomption et « menace donc de désorganiser, de déstabiliser et de perturber la reproduction de ces attachements normatifs », et qui est ainsi « corrosive et menaçante pour la reproduction de la société bourgeoise » [7].

La première produit les conditions de la seconde, mais en fin de compte, c’est la forme verticale qui ne peut perdurer. Ce n’est pas parce que le désir est anarchique, mais parce que le capitalisme, le colonialisme et la suprématie blanche attisent — voire dépendent de —désirs qu’ils ne peuvent finalement pas satisfaire. Si le fascisme émerge et réapparaît en exacerbant cette tendance de l’État bourgeois à se maintenir grâce à la production et à la déception du sentiment d’appartenance commune et d’obtention de ce que nous voulons (le communisme) – pour reprendre la formulation la plus célèbre de Walter Benjamin –, nous devons y répondre en politisant le désir.

Si le fascisme émerge et réémerge en exacerbant cette tendance de l’État bourgeois à se maintenir en suscitant et en décevant le sentiment d’appartenir à une communauté et d’obtenir ce que nous voulons (le communisme) — pour reprendre la formulation la plus célèbre de Walter Benjamin —, nous devons lui répondre en politisant le désir [Benjamin oppose au fascisme, qui esthétise la politique, le communisme qui politise l’art, NDT].

Comme nous l’enseigne Stoffel, cela ne prend pas seulement la forme de la joie d’un piquet de grève ou des plaisirs de la camaraderie entre travailleurs d’un même secteur, peut-être tout particulièrement sur Turtle Island [L’Amérique du Nord, NDT]. Cela prend aussi la forme de provocations visant à ce que les gays s’emparent de l’espace public, de femmes noires élaborant ensemble des stratégies, et d’amis s’entraidant pour survivre un jour de plus dans le luxe de la communauté.

Ce n’est pas un hasard si cette compréhension matérialiste plus approfondie des luttes queer découle de l’analyse que Stoffel consacre à ces mouvements dans leur véritable contexte transnational, trop souvent négligé. La récupération nationaliste de ces luttes comme représentatives de « qui nous sommes » suppose de subsumer les relations de New York avec Cuba, du Combahee River Collective avec l’Algérie, de San Francisco avec l’Afrique du Sud et de Minneapolis avec Gaza. L’attention minutieuse que Stoffel porte à l’histoire propre de ces mouvements, y compris à leurs contradictions internes, fournit des outils théoriques, tout comme l’étude du travail concret d’auto-organisation du prolétariat a permis d’ancrer le matérialisme historique.

« Yanqui, go home! » au Venezuela, c’est la même chose que « Aucun être humain n’est illégal sur une terre volée ! » en Anishinaabewaki [Territoire amérindien autour des Grands Lacs, NDT]. Offrir l’hospitalité à toutes et à tous revient au même que faire preuve d’une inhospitalité vengeresse à l’égard des infrastructures et des agents de l’extraction capitaliste coloniale. Ici est là ; là est ici. Du Pendjab à Abyei au Soudan, de Derry en Irlande à Sonora en Californie : c’est la frontière qui nous a traversés. On peut espérer que des récits historiques tout aussi attentifs provincialiseront les États-Unis en considérant rétrospectivement leurs mouvements depuis l’extérieur.

S’il y a une chose que nous savons des luttes à venir, c’est qu’elles devront être totales. Tous les bras devront pousser à la roue du soulèvement. Les médias bourgeois et la classe politique ont démontré qu’aucun degré de mobilisation de masse ne suffira à les détourner de leur fidélité à l’image suprémaciste blanche qu’ils se font de la classe ouvrière américaine.

Nous aurons beau calculer avec la plus grande application les revenus moyens d’un électeur de Donald Trump, rien n’y fera. Leur mensonge — raciste, misogyne, homophobe, transphobe, autrement dit hostile à la classe ouvrière — consiste à prendre pour une position de classe le fait de revêtir les attributs vestimentaires qu’Anderson Cooper [L’un des principaux présentateurs de CNN, NDT] imagine caractéristiques de la culture blanche rurale et suburbaine, même lorsqu’ils sont portés par les propriétaires de résidences secondaires valant plusieurs millions de dollars.

Ils ne croient pas à ce mensonge parce qu’ils sont ignorants. Ils le propagent parce qu’il leur est utile. Si Eros and Empire nous enseigne une chose, à mon sens, c’est celle-ci. Ou plutôt, ce serait sa deuxième leçon ; sa première est de toujours reconnaître dans le bouc émissaire particulier du moment le protagoniste de la lutte collective universelle qui s’annonce.

* Cet article est paru sur le site Spectre, le 11 août 2026 sous le titre « The Lovers’ International ». Nos intertitres et notre traduction de l’anglais.

Emma Heaney est l’auteure de The New Woman: Literary Modernism, Queer Theory, and the Trans Feminine Allegory (2017), This Watery Place: Four Essays on Gestation (2025), et de l’ouvrage à paraître Ghost Cousins: Literature After Cisness, Cambridge University Press, 2027. Elle est rédactrice en chef de Feminism Against Cisness et co-rédactrice en chef (avec Carlo Sariego) d’un numéro spécial à paraître de TSQ intitulé Trans Reproduction. Spécialiste de la littérature comparée, des études trans et du féminisme marxiste, elle dispense des cours dans ces domaines en tant que professeure associée clinique au sein du programme « Experimental Humanities & Social Engagement » de l’université de New York. En collaboration avec l’historienne du droit Kate Redburn, elle organise actuellement une conférence prévue au printemps 2027, visant à soutenir la production et la diffusion d’écrits juridiques et publics en faveur de la vie des personnes trans.

Notes

[1] W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America: An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860–1880 (Harcourt, Brace and Company, 1935).
[2] Alex Stoffel, Eros and Empire: The Transnational Struggle for Sexual Freedom in the United States (Stanford University Press, 2025), 4.
[3] Stoffel, Eros and Empire, 13.
[4] Ibid.
[5] Stoffel, Eros and Empire, 154.
[6] Stoffel, Eros and Empire, 184.
[7] Stoffel, Eros and Empire, 156.

Inscrivez-vous à la newsletter de notre site Marx21.ch
Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer notre lettre d'information ainsi que des informations concernant nos activités. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans chacun de nos mails.
Share This