Les dictatures capitalistes à visage découvert

Ce texte est extrait et traduit d’une brochure de Georg Jungclas, intitulée Die Formen des kapitalistischen Staates [Les formes de l’État capitaliste], coédité à Hambourg par Internationale Sozialistische Publikationen GmbH, et à Zürich par Veritas Verlag, en 1972. Nous en avons repris les pages 17 à 39 qui présentent de façon systématique les différences entre trois formes de régimes autoritaires bourgeois : la dictature militaire, le bonapartisme et le nazi-fascisme.

Dans la période actuelle, où la gauche anticapitaliste tend souvent à assimiler les extrêmes droites montantes à de nouvelles manifestations du fascisme, il nous a paru utile de montrer combien la tradition marxiste révolutionnaire, depuis le milieu du XIXe siècle, s’était efforcée de caractériser et de distinguer entre eux les différents mouvements et régimes autoritaires bourgeois. En effet, une telle différenciation n’a pas qu’un intérêt théorique. Elle permet aussi d’orienter notre combat contre les forces déchaînées de la réaction, dont l’enracinement social et les projets ne sont pas identiques. Il est ainsi probable que nous soyons aujourd’hui confrontés à une nouvelle manifestation de l’aversion essentielle du capitalisme pour les libertés démocratiques et les droits sociaux, dont il importe de mieux saisir la nature et la consistance.

L’auteur de cet essai, Georg Jungclas (1902-1975), surnommé « Schorsch », était un militant marxiste-révolutionnaire allemand et l’un des principaux dirigeants et théoriciens du mouvement trotskyste allemand, des années 1930 aux années 1960. Né le 22 février 1902 à Halberstadt, dans une famille sociale-démocrate, Jungclas grandit à Hambourg. Il adhère au Parti communiste allemand en 1919 ; il participe à l’insurrection de mars 1921 ; il prend part à l’insurrection de Hambourg en 1923 ; il rejoint l’opposition de gauche, hostile à la stalinisation du parti allemand en 1926 ; en relation avec le fils de Trotsky, Léon Sedov, il entretient une correspondance avec Trotsky, qu’il rencontre à Copenhague en novembre 1932.

Après l’arrivée de Hitler au pouvoir, Jungclas se réfugie au Danemark, où il contribue à organiser les trotskistes allemands en exil et entretient des liens avec les révolutionnaires danois. Après l’occupation allemande du Danemark, en avril 1940, il participe à la résistance clandestine. Arrêté par la Gestapo en mai 1944, il est transféré en Allemagne et emprisonné successivement à Hambourg, Berlin et Bayreuth. Il est libéré par les troupes américaines en avril 1945. Dès 1946, il participe à la reconstruction du mouvement trotskiste allemand. Il devient secrétaire permanent de la section allemande de la IVe Internationale, fonction qu’il exerce jusqu’en 1967.

Le 28 avril 2025, la revue Inprecor a traduit le texte d’un exposé qu’il avait présenté en avril 1970, intitulé « Premier Mai 1933 : La capitulation des syndicats allemands devant le nazisme ». (JBa)

 

Dès que le mouvement et la conscience des masses deviennent dangereux pour la société capitaliste, la bourgeoisie recourt à des formes ouvertes de domination.

Dans la phase ascendante du capitalisme, elle dispose d’un afflux plus ou moins régulier de surprofits substantiels. Elle est donc en mesure d’exercer sa domination sous des formes démocratiques, grâce à une politique de réformes démocratiques bourgeoises. Avec le déclin du capitalisme et l’aggravation de la crise de l’ensemble du système capitaliste, ces possibilités se raréfient et deviennent plus incertaines, tandis que la réalisation du profit se heurte à des obstacles toujours plus importants. Elle est donc en mesure d’exercer sa domination sous des formes démocratiques, grâce à une politique de réformes démocratiques bourgeoises. Avec le déclin du capitalisme et l’aggravation de la crise de l’ensemble du système capitaliste, ces possibilités se raréfient et deviennent plus incertaines, tandis que la réalisation du profit se heurte à des obstacles toujours plus importants.

« La démocratie parlementaire est intimement liée à l’époque de la, libre concurrence et de la liberté du commerce international. La bourgeoisie a pu tolérer le droit de grève, de réunion de liberté de la presse aussi longtemps que les forces productives étaient en pleine ascension, que les débouchés s’élargissaient, que le bien-être des masses populaires, quoique restreint, augmentait et que les nations capitalistes pouvaient vivre et laisser vivre les autres. Mais plus aujourd’hui. L’époque impérialiste est caractérisée […] par une stagnation et une diminution du revenu national, par une crise agraire chronique et un chômage organique. Ces phénomènes internes sont inhérents à la phase actuelle du capitalisme, comme la goutte et la sclérose à un âge déterminé de l’individu. » (Trotsky, Où va la France ? 1936, édition française en ligne, p. 62)].

« [C’est l’] époque du capitalisme pourrissant, alors qu’il ne peut plus être question de réformes sociales systématiques ni de l’élévation du niveau de vie des masses, alors que la bourgeoisie reprend chaque fois de la main droite le double de ce qu’elle a donné de la main gauche (impôts, droits de douane, inflation, “déflation”, vie chère, chômage réglementation policière des grèves, etc.). Alors que chaque revendication sérieuse du prolétariat et même chaque revendication progressive de la petite bourgeoisie conduisent inévitablement au-delà des limites de la propriété capitaliste et de l’État bourgeois. » (Programme de transition de la Quatrième Internationale, 1938, édition française en ligne, p. 4).

Lorsque la bourgeoisie passe d’une forme voilée à une forme ouverte de dictature, ou d’une forme à une autre de sa dictature ouverte, elle n’a nul besoin de briser l’appareil d’État, car celui-ci est capitaliste et le demeure.

Elle peut se contenter de le « purger » et de l’adapter à ses objectifs particuliers du moment, en procédant à des changements de personnel, à des modifications organisationnelles et à des réaménagements de ses structures.

C’est ainsi que la bourgeoisie allemande a pu instaurer sa dictature fasciste, après la faillite des partis ouvriers, en s’appuyant sur l’appareil d’État existant, précisément parce que celui-ci était et demeurait capitaliste. Elle n’avait pas besoin de le détruire, mais pouvait s’en servir, avec ou sans façade démocratique, pour exercer sa dictature bourgeoise contre la classe ouvrière. Il lui suffisait de le purger des éléments sociaux-démocrates et démocrates-bourgeois qui y avaient été intégrés durant la phase démocratique bourgeoise. La social-démocratie ne résista même pas à cette éviction. Elle avait accompli sa tâche en désarmant la classe ouvrière et tenu l’étrier aux dictateurs réactionnaires ; elle pouvait désormais se retirer.

Il existe trois formes de dictature capitaliste ouverte auxquelles la bourgeoisie recourt selon le stade de développement des rapports et des antagonismes de classe, et plus particulièrement selon le degré de conscience atteint par la classe ouvrière et l’ampleur du danger qui menace le système capitaliste : la dictature militaire, la dictature bonapartiste et la dictature fasciste.

1. La dictature militaro-policière

Elle s’appuie sur l’appareil capitaliste de la police, de l’armée et de la bureaucratie. Le régime de la bourgeoisie française, depuis l’écrasement du prolétariat lors des journées de Juin 1848 jusqu’au coup d’État de Napoléon III en 1851, constituait une dictature de ce type. La dictature contre-révolutionnaire instaurée après la défaite de la révolution de 1848 en Allemagne et en Autriche était du même type, mais présentait un caractère semi-féodal.

Le régime de Tchang Kaï-chek, après l’écrasement de la Commune de Canton [le 13 décembre 1927, NDT], était une dictature militaro-policière, rendue possible par la politique initialement capitularde du Komintern à l’égard de Tchang Kaï-chek, suivie de sa tentative de renverser la situation par une insurrection putschiste à Canton.

Durant l’entre-deux-guerres, des dictateurs militaires et policiers gouvernèrent presque tous les pays limitrophes de l’Union soviétique, de la Finlande aux Balkans, en passant par les pays baltes et la Pologne.

2. La dictature bonapartiste

Dès que le prolétariat gagne en force et en conscience, la bourgeoisie recourt à des appuis supplémentaires pour asseoir sa dictature ouverte. Dans de tels cas, elle renforce son appareil d’État par un appareil parallèle, notamment en armant des bandes issues du lumpenprolétariat, comme sous Napoléon III. Mais elle cherche surtout à dresser deux classes antagonistes l’une contre l’autre et à les tenir mutuellement en échec, afin de les neutraliser toutes deux.

Cette stratégie ne peut réussir que lorsque deux grandes classes antagonistes se trouvent dans une situation d’équilibre relatif. C’est uniquement dans de telles circonstances historiques qu’apparaît une forme de dictature de classe qui semble planer au-dessus des classes, indépendamment d’elles.

La puissance considérable et apparemment autonome de la monarchie féodale absolutiste (par exemple sous Louis XIV en France) reposait sur un tel équilibre entre la classe déjà déclinante des propriétaires fonciers féodaux et la jeune bourgeoisie ascendante.

Le régime de Napoléon III, de décembre 1851 jusqu’à la catastrophe de Sedan en 1870, s’appuyait sur un équilibre antagonique entre l’aile démocratique de la bourgeoisie et le prolétariat, ainsi que sur l’appareil policier, militaire et bureaucratique, renforcé par une garde mobile [la Société du Dix-Décembre, fondée en 1849, à ne pas confondre avec la garde mobile créée en février 1848 et dissoute en janvier 1851, NDT] recrutée dans le lumpenprolétariat.

Il s’agissait d’une dictature capitaliste ouverte, dont le principal bénéficiaire était l’aile contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, au sein de laquelle les éléments féodaux se fondaient de plus en plus.

La politique de faillite désastreuse de la démocratie petite-bourgeoise sous le nom de « social-démocratie » [c’est le nom que donne Marx à la coalition de la petite-bourgeoisie et des socialistes modérés autour de Ledru-Rollin, après l’écrasement du soulèvement ouvrier de Juin 1848, NDT] ouvrit la voie à Napoléon III. Elle conduisit les ouvriers de défaite en défaite et déçut les paysans, dont Napoléon se servit comme d’un tremplin avant de les trahir une fois leur rôle accompli.

Marx a analysé le rôle des sociaux-démocrates de cette époque dans ses ouvrages Les Luttes de classes en France (1848-1850) et Le 18 brumaire de Louis Bonaparte. Dans ce dernier livre, il caractérise ce type de régime. C’est sur le modèle de Napoléon III que cette forme de dictature ouverte de la bourgeoisie a été désignée comme « dictature bonapartiste ».

Dans les années 1860, Bismarck exploita l’équilibre relatif qui existait alors en Allemagne entre la bourgeoisie libérale et le prolétariat pour instaurer une dictature favorisant principalement les Junkers et la bourgeoisie conservatrice, qui avaient fait cause commune à la faveur d’un compromis politique.

Il s’agissait d’une dictature bonapartiste à caractère semi-féodal.

« Exceptionnellement, il se présente pourtant des périodes où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer que le pouvoir de l’État, comme pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine indépendance vis-à-vis de l’une et de l’autre. Ainsi, la monarchie absolue du XVIIe et du XVIIIe siècle maintint la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie ; ainsi, le bonapartisme du Premier, et notamment celui du Second Empire français, faisant jouer le prolétariat contre la bourgeoisie, et la bourgeoisie contre le prolétariat. La nouvelle performance en la matière, où dominateurs et dominés font une figure également comique, c’est le nouvel Empire allemand de nation bismarckienne : ici, capitalistes et travailleurs sont mis en balance les uns contre les autres, et sont également grugés pour le plus grand bien des hobereaux prussiens dépravés. » (Engels, L’origine de la famille, de la propriété et de l’État [1884], édition française en ligne, chap. 12).

Lénine désigne ainsi

« le gouvernement Kerenski dans la Russie républicaine, après qu’il a commencé à persécuter le prolétariat révolutionnaire, à un moment où les Soviets, du fait qu’ils sont dirigés par des démocrates petits-bourgeois, sont déjà impuissants, tandis que la bourgeoisie n’est pas encore assez forte pour les dissoudre purement et simplement. » (Lénine, L’État et la révolution. 1919,édition française en ligne, p. 6).

Lorsque la grande crise du capitalisme mondial de 1929 mit fin à la période de stabilisation relative, elle se traduisit, particulièrement en Allemagne, par une évolution marquée par des crises successives sur le terrain politique. La trahison du Parti social-démocrate, d’une part, et l’incapacité du Parti communiste, d’autre part, à comprendre cette situation, à l’analyser correctement et à mobiliser le prolétariat sur la base d’une stratégie et d’une tactique appropriées eurent pour conséquence l’émergence, dans les années précédant l’arrivée des fascistes au pouvoir en Allemagne, d’un régime instable reposant sur un équilibre des forces entre les classes. Au cours de cette période préfasciste se succédèrent des gouvernements présentant de forts traits bonapartistes, voire directement bonapartistes. Ce fut notamment Trotsky qui, dans sa polémique contre les « analyses » erronées de la direction stalinienne, mit en évidence cette réalité. Il souligna que les gouvernements Brüning et von Papen, mais surtout celui de von Schleicher, présentaient un caractère bonapartiste.

« La dictature de Brüning est une caricature du bonapartisme. Cette dictature est instable, peu solide et provisoire. Elle ne marque pas le début d’un nouvel équilibre social, mais annonce la fin prochaine de l’ancien équilibre. En ne s’appuyant directement que sur une faible minorité de la bourgeoisie, Brüning, toléré par la social-démocratie contre la volonté des ouvriers, menacé par le fascisme, est capable de lancer des foudres sous forme de décrets, mais non dans la réalité. Dissoudre le Parlement avec l’accord de ce dernier, promulguer quelques décrets contre les ouvriers, décider une trêve pour Noël, en profiter pour régler quelques petites affaires, disperser une centaine de réunions, fermer une dizaine de journaux, échanger avec Hitler des lettres dignes d’un épicier de province — voilà ce à quoi suffit Brüning. » (Extrait de « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne ». Publié en supplément à La Lutte des classes, le 15 avril 1932. Traduit du russe par Denis et Irène Paillard, in : Leon Trotsky, Contre le fascisme [1922-1940], Paris, Syllepse, 2015, p. 186).


« Un gouvernement qui s’élève au-dessus de la nation n’est pourtant pas suspendu dans le vide. L’axe véritable du gouvernement actuel passe par la police, la bureaucratie, la clique militariste. Nous avons affaire à une dictature militaro-policière à peine recouverte encore des apparences du parlementarisme. Mais le gouvernement du sabre en tant qu’arbitre de la nation, c’est précisément le bonapartisme.

Le sabre, en lui-même, n’a pas de programme indépendant. Il est l’instrument de l’“ordre”. On fait appel à lui pour conserver ce qui existe. En s’élevant politiquement au-dessus des classes, le bonapartisme, comme son prédécesseur le césarisme, a toujours été et reste, du point de vue social, le gouvernement de la partie la plus forte et la plus solide des exploiteurs ; par conséquent, le bonapartisme actuel ne peut être rien d’autre que le gouvernement du capital financier, qui dirige, inspire et achète les sommets de la bureaucratie, de la police, de l’armée et de la presse. » (« Bonapartisme et fascisme. Caractérisation de la situation actuelle en Europe », 15 juillet 1934. Publié dans le Bulletin de l’Opposition, n° 40, octobre 1934 et dans La Vérité, 3 août 1934. Traduction du russe révisée par Irène Paillard, in : Léon Trotsky, Contre le fascisme [1922-1940], Paris, Syllepse, 2015, p. 408).


On pouvait supposer que Brüning se maintiendrait jusqu’à l’ultime dénouement. Mais au cours du développement, un nouveau chaînon est venu s’ajouter : le gouvernement von Papen. Si nous voulons être précis, nous devons apporter une correction à notre ancienne définition : le gouvernement Brüning était un gouvernement pré-bonapartiste. Brüning n’était qu’un précurseur. Le bonapartisme sous sa forme achevée fit son entrée en scène en la personne du gouvernement [von] Papen-Schleicher. En quoi consiste la différence ? Brüning jurait qu’il n’y avait pas de plus grand bonheur que de « servir » Hindenburg et le paragraphe 48 [le paragraphe d’exception de l constitution de Weimar, GJ].
Avec son poing, Hitler « soutenait » Brüning à droite. Mais Brüning s’appuyait avec son coude gauche sur l’épaule de Wels.
Au Reichstag, Brüning trouvait une majorité qui le dispensait de tenir compte du Reichstag. Plus Brüning devenait indépendant du Parlement, plus le sommet de la bureaucratie se sentait indépendant de Brüning et des groupes politiques qui étaient derrière lui. Il restait à rompre définitivement le lien avec le Reichstag. Le gouvernement von Papen apparut comme un miracle de l’Immaculée Conception bureaucratique. Il s’appuie de son coude droit sur l’épaule d’Hitler. De son poing policier, il se défend sur sa gauche contre le prolétariat. C’est là le secret de sa stabilité, c’est-à-dire du fait qu’il n’est pas tombé le jour même de son apparition. » [« Der einzige Weg » a été publié en Allemagne en septembre 1932. Sa parution était annoncée dans le Bulletin de l’Opposition, n° 29-30, septembre 1932, qui ne publiera que les trois premiers chapitres en russe. Traduit du russe et de l’allemand par Irène et Denis Paillard in : Léon Trotsky, Contre le fascisme (1922-1940), Paris, Syllepse, 2015, p. 210].

Poussées dans une situation de plus en plus désespérée par l’aggravation de la crise capitaliste, les masses des couches moyennes (de la petite bourgeoisie) ne voyaient plus dans la classe ouvrière, désorientée par la social-démocratie et le stalinisme, une force sociale dont elles pouvaient espérer qu’elle changerait leur sort. Elles succombaient de plus en plus à la démagogie fasciste. C’est ainsi que se développa un équilibre instable entre un prolétariat dont les forces déclinaient sans qu’il ait subi de défaite et des couches moyennes désespérées, qui se fascisaient toujours davantage. Telle fut l’origine, en Allemagne et en Autriche, de la base sociale de la dictature bonapartiste.

Le concept de bonapartisme joua également un rôle important dans les controverses sur la nature et les fondements du pouvoir stalinien en Union soviétique. Lorsque Trotsky forgea le concept de bonapartisme soviétique, des groupes ultragauches (…) en tirèrent des conclusions erronées. À leurs yeux, le régime stalinien constituait un pouvoir placé au-dessus des classes. Ils en concluaient que l’Union soviétique n’était ni un État prolétarien ni un État bourgeois. Ils oubliaient ainsi que le bonapartisme est toujours une dictature qui semble s’élever au-dessus des classes, mais qui sert en réalité les intérêts de la classe dominante. Cela vaut naturellement aussi pour le bonapartisme soviétique : les fondements établis par la révolution n’avaient subi aucune transformation. Nous n’abordons ici cette question que brièvement, afin de clarifier la conception du bonapartisme développée par Trotsky.

« L’adversaire […] dira : il n’y a pas encore réellement de restauration du régime bourgeois, mais il n’y a déjà plus d’État ouvrier ; le régime soviétique actuel est un État bonapartiste au-dessus des classes ou entre les classes. En son temps, nous avons déjà réglé son compte à cette théorie. Historiquement, le bonapartisme fut et reste un gouvernement de la bourgeoisie dans les périodes de crise de la société bourgeoise.

On peut et on doit distinguer le bonapartisme “progressiste”, qui consolide les conquêtes purement capitalistes de la révolution bourgeoise, et le bonapartisme de déclin de la société capitaliste, le bonapartisme convulsif de notre époque (Papen-Schleicher, Dollfuss […]). Bonapartisme signifie toujours un louvoiement politique entre les classes ; mais, sous le bonapartisme dans toutes ses réincarnations historiques, se retrouve une seule et même base sociale : la propriété bourgeoise. Il n’y a rien de plus absurde que, des louvoiements bonapartistes entre les classes ou de la situation “au-dessus des classes” de la clique bonapartiste, conclure au caractère sans classe de l’État bonapartiste. Monstrueuse niaiserie : le bonapartisme n’est qu’une des variétés de l’État capitaliste.


Si [… l’on] veut généraliser la notion de bonapartisme, en l’étendant aussi au régime soviétique actuel, nous sommes prêts à accepter une telle interprétation élargie — à une seule condition : que le contenu social du “bonapartisme” soviétique soit défini avec la clarté nécessaire. Il est absolument vrai que l’absolutisme de la bureaucratie soviétique s’est formé sur le terrain du louvoiement entre les forces des classes, intérieures comme extérieures. Dans la mesure où le louvoiement bureaucratique fut couronné par le régime personnel et plébiscitaire de Staline, on peut parler de bonapartisme soviétique. Mais tandis que le bonapartisme des deux Bonaparte, comme celui de leurs lamentables rejetons actuels, s’est développé et se développe sur la base du régime bourgeois, le bonapartisme de la bureaucratie soviétique a sous lui le terrain d’un régime prolétarien. Les innovations de terminologie ou les analogies historiques peuvent présenter telle ou telle commodité pour l’analyse, mais ne peuvent changer la nature sociale de l’État soviétique. » (Léon Trotsky, « La Quatrième Internationale et l’URSS », Oeuvres, octobre 1933, version française en ligne
).

Quelques années plus tard, Trotsky revient une nouvelle fois sur le bonapartisme soviétique dans son ouvrage La Révolution trahie. Ces lignes sont également importantes pour définir le bonapartisme comme forme de domination politique :

« Le césarisme ou sa forme bourgeoise, le bonapartisme, entre en scène, dans l’histoire, quand l’âpre lutte de deux adversaires paraît hausser le pouvoir au-dessus de la nation et assure aux gouvernants une indépendance apparente à l’égard des classes, tout en ne leur laissant en réalité que la liberté dont ils ont besoin pour défendre les privilégiés. S’élevant au-dessus d’une société politiquement atomisée, s’appuyant sur la police et le corps des officiers sans tolérer aucun contrôle, le régime stalinien constitue une variété manifeste du bonapartisme, d’un type nouveau, sans analogue jusqu’ici. Le césarisme naquit dans une société fondée sur l’esclavage et bouleversée par les luttes intestines. Le bonapartisme fut un des instruments du régime capitaliste dans ses périodes critiques. » (Léon Trotsky, La révolution trahie, édition française en ligne, chap. 11, p. 114).

 

3. Le fascisme comme mouvement et comme pouvoir d’État

À l’époque du déclin du capitalisme, les crises cycliques aggravent la crise générale du système capitaliste. Les crises périodiques deviennent toujours plus aiguës qu’à l’époque de son ascension. Le capitalisme vacille sur ses fondements. En tant que véritable direction de la classe capitaliste, la bourgeoisie monopoliste des pays les plus ébranlés par ce déclin comprend qu’elle doit tout risquer pour sauver le système capitaliste. L’écrasement total de la classe ouvrière, qui la rendrait incapable, pour une longue période, de défendre ses intérêts élémentaires et fondamentaux en tant que classe, constitue la principale mesure préventive pour sauvegarder la société capitaliste.

La crise économique mondiale de 1929 à 1933 posa à l’Allemagne la question : socialisme ou fascisme ? En 1929, la crise permanente et latente du capitalisme mondial de l’après-guerre, temporairement masquée par la stabilisation relative de 1924 à 1928, éclata au grand jour.

Cette évolution, qui frappa particulièrement l’Allemagne, alors maillon le plus faible de l’économie impérialiste mondiale, devait y entraîner une formidable exacerbation des tensions sociales et une polarisation croissante des forces de classe. Celle-ci se manifesta, d’une part, par la révolte de la classe ouvrière contre le système capitaliste, qui se traduisit notamment par une progression rapide de l’influence du Parti communiste ; d’autre part, par les efforts du capital financier pour maintenir l’ordre capitaliste, dont l’incapacité à se perpétuer était devenue manifeste aux yeux des larges masses. La démocratie bourgeoise de la République de Weimar était devenue un cadre trop étroit pour la lutte des classes. Elle ne pouvait plus garantir au capitalisme monopoliste la soumission des masses plongées dans la misère. La police et les décrets d’urgence ne suffisaient plus à surmonter les difficultés croissantes. Dans cette situation, le capital financier commença à se débarrasser de son voile démocratique et à s’appuyer sur des mouvements de masse réactionnaires, extraparlementaires et fascistes.

La bourgeoisie n’opéra pas le passage de la domination démocratique à la dictature fasciste de manière unifiée ni d’un seul coup, mais à travers une lutte plus ou moins violente entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste.

« Divisée, la grande bourgeoisie allemande hésite aujourd’hui. Les désaccords internes ne portent que sur le choix du traitement à appliquer aujourd’hui à la crise sociale. La thérapeutique sociale-démocrate rebute une partie de la grande bourgeoisie, parce que ses résultats ont un caractère incertain et qu’elle risque d’entraîner de trop grands frais généraux (impôts, législation sociale, salaires). L’intervention chirurgicale fasciste apparaît à l’autre partie trop risquée et non justifiée par la situation. » [Le tournant de l’Internationale communiste et la situation en Allemagne, 26 septembre 1930. Publié dans le Bulletin de l’Opposition, n° 17-18, novembre-décembre 1930. Traduit du russe par Denis et Irène Paillard, in : Léon Trotsky, Contre le fascisme (1922-1940), Paris, Syllepse, 2015, p. 102].

Le fascisme ne constitue pour le capitalisme qu’une issue à une situation désespérée. C’est ce qui explique les énormes hésitations et tergiversations qui accompagnent la décision de s’engager dans cette voie. Il fallut des années et l’immense pression de la crise sociale pour parvenir à une certaine « unité » dans le choix de cette voie.

« L’idée de transmettre tout le pouvoir à Hitler, qui s’appuie sur les bandes avides et déchaînées de la petite bourgeoisie, ne leur sourit pas du tout. Certes, ils ne mettent pas en doute le fait qu’Hitler se révélera finalement l’instrument docile de leur domination. Mais cela implique des secousses, le risque d’une longue guerre civile et d’importants frais généraux. » [« Der einzige Weg » a été publié en Allemagne en septembre 1932. Sa parution était annoncée dans le Bulletin de l’Opposition, n° 29-30, septembre 1932, qui ne publiera que les trois premiers chapitres en russe. Traduit du russe et de l’allemand par Irène et Denis Paillard. Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, 2015, p. 211-212].


« Les capitalistes viennent au fascisme non pas selon leur bon plaisir, mais par nécessité : ils ne peuvent plus conserver la propriété privée des moyens de production qu’en menant l’offensive contre les ouvriers, en renforçant l’oppression, en semant autour d’eux la misère et le désespoir. » [« Encore une fois, où va la France ? », texte publié dans La Vérité, 28 mars 1935. Non signé, il a été rédigé par Trotsky entre le 21 et le 26 mars et est présenté comme le fruit du travail d’une commission du Groupe bolchévik-léniniste, à l’époque membre
de la SFIO, in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, 2015, p. 443.]


[…] le passage de la démocratie au fascisme est gros de risques de secousses sociales. D’où les hésitations et les désaccords tactiques dans les hautes sphères de la bourgeoisie. (« La France à un tournant », 21 mars 1936. Publié dans le Bulletin de l’Opposition, n° 50, mai 1936. Il s’agit de l’avant-propos à l’édition française de Terrorisme et communisme. Révisé du russe par Irène Paillard. On trouve dans les archives Pierre Frank à la BDIC le texte russe de la préface à l’édition anglaise, en date du 10 janvier 1935 », in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, p.477.)

Le fascisme ne se confond pas avec l’exercice brutal de la violence (par exemple, une dictature militaire). Il naît du processus de décomposition de la société capitaliste. Il se distingue des autres régimes réactionnaires fondés sur la violence par le fait qu’il constitue un mouvement de masse doté d’un contenu social déterminé.

Sa base de masse est constituée par la petite bourgeoisie paupérisée, que la crise du capitalisme a privée de ses moyens d’existence. La paupérisation croissante de cette couche sociale conduit nécessairement à sa radicalisation. Pour enfoncer les portes de la dictature fasciste, la bourgeoisie utilise comme bélier la petite bourgeoisie qu’elle a elle-même expropriée.

Contrairement à la politisation du prolétariat, qui prend un caractère largement anticapitaliste et socialiste, la radicalisation de la petite bourgeoisie ne s’articule pas autour d’un axe de classe bien défini. Alors que les ouvriers de l’industrie sont directement confrontés à leur adversaire de classe, le patronat et ses organes de domination, le petit-bourgeois paupérisé se considère comme la victime de la concurrence écrasante d’un « système » anonyme et des syndicats. Sa révolte ne se dirige pas contre un ennemi déterminé, mais revêt un caractère général et purement négatif. Elle peut donc facilement être exploitée et orientée par différentes forces. C’est pourquoi, lorsque ses fondements sociaux se désagrègent, la petite bourgeoisie devient aisément la proie de démagogues qui recourent souvent à une phraséologie radicale, voire anticapitaliste. C’est le fascisme qui, au service de l’industrie lourde, assume le rôle de ce démagogue.

« Il remet en selle des classes qui se trouvent immédiatement au-dessus du prolétariat et craignent d’être précipitées dans ses rangs ; il les organise, les militarise grâce aux moyens du capital financier, sous la couverture de l’État officiel, et les envoie écraser les organisations prolétariennes, des plus révolutionnaires aux plus modérées. » (« La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », version française en ligne).

L’écrasement de toutes les organisations ouvrières, quelles qu’elles soient, non seulement des organisations révolutionnaires prolétariennes, mais aussi des organisations petites-bourgeoises, chrétiennes ou démocratiques-réformistes ; l’élimination physique de tous les éléments susceptibles d’apporter, d’une manière ou d’une autre, un soutien et une direction à la classe ouvrière ; l’atomisation de celle-ci en une masse totalement désorganisée, dépourvue de liens internes et amorphe en tant que classe ; l’empoisonnement de sa conscience (déjà désorientée par la pratique des directions sociales-démocrates et staliniennes) : tel est l’objectif de la dictature fasciste.

« Le fascisme n’est pas seulement un système de répression, de violence et de terreur policière. Le fascisme est un système d’État particulier qui est fondé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement d’écraser l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée. Pour cela, il ne suffit pas d’exterminer physiquement la couche la plus révolutionnaire des ouvriers. Il faut écraser toutes les organisations libres et indépendantes, détruire toutes les bases d’appui du prolétariat et anéantir les résultats de trois-quarts de siècle de travail de la social-démocratie et des syndicats. Car c’est sur ce travail qu’en dernière analyse s’appuie le Parti communiste […] » (« La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », version française en ligne).


« La bourgeoisie exige du fascisme un travail achevé : puisqu’elle a admis les méthodes de la guerre civile, elle veut avoir le calme pour de longues années. Et les agents du fascisme utilisant la petite bourgeoisie comme bélier et détruisant tous les obstacles sur leur chemin mèneront leur travail à bonne fin. La victoire du fascisme aboutit à ce que le capital financier saisisse directement dans ses tenailles d’acier tous les organes et toutes les institutions de domination, de direction et d’éducation : l’appareil d’État avec l’armée, les municipalités, « les universités, les écoles, la presse, les organisations syndicales, les coopératives. La fascisation de l’État n’implique pas seulement la “mussolinisation” des formes et des méthodes de gouvernement — dans ce domaine, les changements jouent en fin de compte un rôle secondaire —, mais, avant tout et surtout, l’écrasement des organisations ouvrières : il faut réduire le prolétariat à un état d’apathie complète et créer un réseau d’institutions pénétrant profondément dans les masses, pour faire obstacle à toute cristallisation indépendante du prolétariat. C’est précisément en cela que réside l’essence du régime fasciste. » (« Was Nun », janvier 1932. Extrait de « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne ». Publié en supplément à La Lutte des classes, le 15 avril 1932. Traduit du russe par Denis et Irène Paillard, in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, 2015, p. 180-181).

Célèbre photomontage de John Heartfield publié par
l’Arbeiter Illustrierte Zeitung du 16 octobre 1932.
Les textes allemands disent : « Le sens du salut
hitlérien. Des millions se tiennent derrière moi.
Le petit homme quémande de gros dons »

Le fascisme n’est pas simplement un bluff politique du capital financier, même s’il assume et remplit également son rôle historique d’instrument de ce dernier.

« Le régime fasciste voit son tour arriver lorsque les moyens “normaux” militaires et policiers de la dictature bourgeoise, avec leur couverture parlementaire, ne suffisent pas pour maintenir la société en équilibre. À travers les agents du fascisme, le capital met en mouvement les masses de la petite bourgeoisie enragée, les bandes de lumpen-prolétaires déclassés et démoralisés, tous ces innombrables êtres humains que le capital financier à lui-même plongés dans la rage et le désespoir. » (« Was Nun », janvier 1932. Extrait de « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne ». Publié en supplément à La Lutte des classes, le 15 avril 1932. Traduit du russe par Denis et Irène Paillard, in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, 2015, p. 180).

Il n’est cependant nullement inévitable que ces couches petites-bourgeoises deviennent une force d’appoint du capital financier. Malgré les différenciations sociales indéniables entre le prolétariat et la petite bourgeoisie, une alliance politique entre ces deux classes contre le grand capital, responsable de l’appauvrissement des masses, est possible.

« La petite bourgeoisie pourrait se résigner provisoirement à des privations croissantes, si son expérience lui prouvait que le prolétariat est capable de l’arracher à sa situation présente pour la mener sur une voie nouvelle. Mais si le parti révolutionnaire, malgré la constante aggravation de la lutte des classes, s’avère toujours incapable de rassembler autour de lui le prolétariat, s’agite vainement, sème la confusion et se contredit lui-même, la petite bourgeoisie perd alors patience et commence à voir dans les ouvriers le responsable de ses propres malheurs. Tous les partis de la bourgeoisie, y compris la social-démocratie, s’efforcent de l’en persuader. Et lorsque la crise revêt une gravité insupportable, un parti se met en avant, avec le but déclaré de chauffer à blanc la petite bourgeoisie et de diriger sa haine et son désespoir contre le prolétariat. En Allemagne, cette fonction historique est remplie par le national-socialisme, large courant dont l’idéologie se forme à partir de toutes les exhalaisons putrides de la société bourgeoise en décomposition. » [Der einzige Weg a été publié en Allemagne en septembre 1932. Sa parution était annoncée dans le Bulletin de l’Opposition, n° 29-30, septembre 1932, qui ne publiera que les trois premiers chapitres en russe. Traduit du russe et de l’allemand par Irène et Denis Paillard, in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, p. 218].

Le prolétariat est parfaitement capable de rallier à lui les couches moyennes en voie de radicalisation. Mais certainement pas en faisant des concessions aux préjugés rétrogrades de la petite bourgeoisie : il ne peut y parvenir que par une lutte résolue contre le système capitaliste, en intervenant de façon consciente et offensive. Ce n’est pas en faisant des concessions idéologiques à la petite bourgeoisie qu’on peut en faire une alliée, mais en démontrant, par sa force et sa détermination dans la lutte, que l’on constitue une puissance prête et capable de transformer la société.

Incapables de défendre la classe ouvrière contre la paupérisation engendrée par le capitalisme et la progression du fascisme, les sociaux-démocrates et le Parti communiste n’étaient pas davantage en mesure de défendre les libertés démocratiques de la République de Weimar.

Dans les circonstances données, le seul moyen de vaincre le fascisme était de constituer un front unique des travailleurs contre la bourgeoisie et le fascisme. Mais le Parti social-démocrate craignait que la lutte de la classe ouvrière unifiée pour défendre la démocratie contre les fascistes ne se transforme en lutte révolutionnaire prolétarienne. Il recherchait donc une alliance avec la bourgeoisie contre le fascisme et contre la révolution. C’est pourquoi il sabota par tous les moyens le front unique prolétarien.

Dans le même temps, le KPD sabotait lui aussi le front unique prolétarien, en raison de sa politique ultragauche de l’époque. Uniquement préoccupé de manœuvres destinées à se ménager des excuses et des alibis, il lançait des propositions de front unique qui tournaient à la farce. Les deux partis œuvraient ainsi à la défaite de la classe ouvrière. Réunis dans un « front unique de la passivité », rivalisant de surenchère dans les formules radicales, ils allèrent de capitulation en capitulation jusqu’à la catastrophe, abandonnant les travailleurs à leur sort. Ce n’est pas grâce à ses propres forces, mais en raison de l’impuissance des masses, dont la social-démocratie et le stalinisme portaient la responsabilité, que le fascisme triompha en Allemagne sans combat.

Après la catastrophe de 1933, les bureaucrates du SPD et du KPD, se rejetant mutuellement la responsabilité de la défaite, s’en lavèrent les mains. Les staliniens tentèrent de tromper les masses en niant la catastrophe. En réalité, ils poursuivirent leur pratique anti-léniniste, à une différence près : jusque-là, seule la social-démocratie avait ouvertement collaboré avec la bourgeoisie. Les partis staliniens avaient « combattu » cette politique dans un esprit ultra-« radical ». Désormais, les staliniens commencèrent à tirer ouvertement à la même corde que la social-démocratie. Alors qu’ils avaient jusque-là rejeté par principe tout front unique avec le Parti social-démocrate, qualifié de social-fasciste, ils s’y rallièrent soudainement, non pour lutter contre la bourgeoisie, mais pour conclure avec elle une alliance de « Front populaire » dirigée contre la classe ouvrière et la révolution socialiste.

En 1936, les ouvriers français s’étaient soulevés avec un élan révolutionnaire. Suivant l’exemple de la social-démocratie allemande de 1918-1919, les socialistes français et le Parti communiste français (PCF), stalinien, constituèrent un « Front populaire » avec la bourgeoisie de gauche. Au lieu de préparer la lutte pour le pouvoir, ils jetèrent aux masses l’appât de la semaine de 40 heures et de quelques réformes sociales afin de les rendre dociles. Ils ne touchèrent ni à la propriété capitaliste des grandes entreprises ni à l’appareil d’État capitaliste. Ils s’opposèrent par tous les moyens aux tentatives des travailleurs de poursuivre et d’intensifier la lutte (occupations d’usines, premières tendances à la formation de milices ouvrières). Ainsi, ils démoralisèrent et désorganisèrent les masses. Une fois leur mission accomplie, la bourgeoisie rejeta, en 1938, Blum, Thorez et consorts, ainsi que leur Front populaire, sur le fumier de l’histoire. La semaine de 40 heures et les autres « conquêtes » sociales furent liquidées, ouvrant la voie au triomphe de la réaction en France et à la victoire de Hitler sur les masses populaires françaises.

« Les deux cents familles ne sont pas suspendues dans l’air, elles constituent le couronnement organique du système du capital financier. Pour avoir raison des deux cents familles, il faut renverser le régime économique et politique que Herriot et Daladier ne sont pas moins intéressés que Tardieu et La Rocque à maintenir. Il ne s’agit pas de la lutte de la “nation” contre quelques féodaux, comme le présente L’Humanité, mais de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie… » (« La France à un tournant », 21 mars 1936. Publié dans le Bulletin de l’Opposition, n° 50, mai 1936. Il s’agit de l’avant-propos à l’édition française de Terrorisme et communisme. Révisé du russe par Irène Paillard. On trouve dans les archives Pierre Frank à la BDIC le texte russe de la préface à l’édition anglaise, en date du 10 janvier 1935, in Léon Trotsky, Contre le fascisme, Paris, Syllepse, 2025, p. 486.)

En 1936, les ouvriers espagnols se soulevèrent et commencèrent à mettre en place des organes de pouvoir de classe prolétarien : conseils ouvriers, milices ouvrières armées, etc. Les masses paysannes se soulevèrent également dans les campagnes espagnoles et commencèrent à s’emparer des grandes propriétés foncières de la noblesse et de l’Église. Au lieu de prendre la tête des ouvriers révolutionnaires et des paysans pauvres, les staliniens et les sociaux-démocrates constituèrent un Front populaire avec une partie de la bourgeoisie, dirigé contre la classe ouvrière, les paysans pauvres, les masses populaires opprimées du Maroc espagnol et la révolution espagnole. La police capitaliste ne fut pas inquiétée, les officiers et les bureaucrates réactionnaires conservèrent leurs postes de commandement dans l’appareil militaire et administratif.

Au lieu d’exproprier sans indemnisation les grandes propriétés foncières de la noblesse, de l’Église, etc., et, compte tenu des particularités des structures agraires espagnoles, d’en distribuer une part importante aux paysans pauvres, ils réprimèrent par tous les moyens les premières initiatives révolutionnaires des masses paysannes dans les campagnes. Au lieu de liquider l’impérialisme espagnol, ils refusèrent au peuple marocain le droit à l’autodétermination, permettant ainsi à Franco d’utiliser le Maroc comme base de départ de sa guerre contre-révolutionnaire. Les usines, les mines, etc., restèrent aux mains des capitalistes. Les conseils ouvriers et les milices ouvrières furent liquidés par tous les moyens, y compris par la violence. La GPU de Staline élimina par des assassinats clandestins tous les dirigeants révolutionnaires ouvriers, ainsi que ceux qui auraient pu le devenir au cours de la révolution.

Lorsque les ouvriers révolutionnaires de Barcelone se soulevèrent, les 4 et 5 mai 1937, pour mettre un terme à ces agissements contre-révolutionnaires, ils furent écrasés au terme de combats sanglants par le Front populaire, avec l’aide de la police bourgeoise qu’il avait maintenue en place et fait venir précipitamment. En 1936, les ouvriers espagnols s’étaient soulevés avec un héroïsme sans égal et avaient livré leurs batailles contre l’invasion fasciste avec un esprit de sacrifice tout aussi exceptionnel. Mais le Front populaire espagnol déçut les masses et sapa leur capacité de combat. Dans le même temps, sous couvert de « non-intervention », le Front populaire français empêcha toute aide aux combattants sous forme d’armes, de munitions, etc. C’est ainsi que la trahison du parti stalinien et de la social-démocratie ouvrit la voie à la victoire fasciste de l’alliance Franco-Hitler-Mussolini. Les conditions furent ainsi créées qui permirent à l’impérialisme allemand de déclencher la Seconde Guerre mondiale.

Une fois au pouvoir, la dictature fasciste passe essentiellement par les étapes suivantes : avec l’aide des classes moyennes fascistes, le capital monopoliste conduit la bourgeoisie à instaurer une dictature capitaliste ouverte, sous une forme fasciste.

Certains « théoriciens marxistes » ont défendu la thèse selon laquelle, dans l’Allemagne nazie, le capitalisme aurait été remplacé par le capitalisme d’État, sans jamais élaborer de définition véritablement précise de cette notion. Même l’éminent économiste américain Paul M. Sweezy a parlé, dans certains articles, de « capitalisme d’État hitlérien ».

Il est d’autant plus remarquable que Sweezy ait été amené à abandonner cette thèse dans sa Théorie du développement capitaliste (édition allemande, Cologne, 1959). La justification qu’il en donne est éclairante :

« J’ai autrefois soutenu que le fascisme pouvait être judicieusement qualifié de “capitalisme d’État”, que je définissais comme “une société dont la structure de classe est entièrement capitaliste, mais dans laquelle le pouvoir économique est fortement centralisé sur le plan politique” (‘The Decline of the Investment Banker ’, The Antioch Review, 1941, p. 66). Cette définition, bien qu’elle manque peut-être de précision, ne constitue pas une caractérisation erronée du fascisme. Cependant, l’examen de la manière dont d’autres auteurs, et notamment les marxistes, ont employé le terme de “capitalisme d’État” m’a conduit à conclure que son application au fascisme risque davantage de semer la confusion que de contribuer à sa compréhension. » (Paul M. Sweezy, The Theory of Capitalist Development: Principles of Marxian Political Economy, 1942, chapitre XVIII, “Fascism ”, p. 341–342).

Les autres auteurs — Sweezy mentionne notamment Boukharine — entendaient par « capitalisme d’État » une société « dans laquelle la classe capitaliste est réunie en un trust unique ». Mais Sweezy démontre dans la suite de son analyse qu’on ne saurait parler d’une telle transformation structurelle dans les pays fascistes — rappelons qu’il écrivait l’ouvrage cité au début des années 1940. Certes, l’État fasciste intervient pour réglementer certains secteurs et contraint les différents groupes capitalistes à subordonner leurs intérêts particuliers à ceux du capital dans son ensemble, mais les grands monopoles ne sont pas privés du contrôle de leurs moyens de production, et le caractère monopoliste de l’économie demeure inchangé.

Ce qui se produit réellement, c’est une imbrication toujours plus étroite entre le pouvoir d’État et le capital monopoliste :

« Comme nous l’avons vu, les formes du capitalisme sont préservées : les moyens de production conservent leur forme de capital et l’exploitation continue de prendre la forme de la production de plus-value. Par conséquent, la classe dirigeante reste la classe capitaliste. Sa composition est cependant quelque peu modifiée. Ainsi, les capitalistes juifs peuvent être expropriés, tandis que de nombreux dirigeants fascistes utilisent leur pouvoir politique pour acquérir des positions importantes dans l’industrie. Mais ces nouveaux membres de la classe dirigeante n’apportent pas avec eux de motivations ni d’objectifs nouveaux qui seraient en contradiction avec ceux des capitalistes déjà en place. Au contraire, ils adoptent rapidement les motivations et les objectifs qui découlent nécessairement de la position qu’ils viennent d’occuper dans la société. Ils sont désormais responsables devant le capital et, comme tous ceux qui occupent cette position, ils doivent s’efforcer de le préserver et de l’accroître. Cependant, comme tous les parvenus, ils apportent à cette tâche davantage d’énergie et moins de scrupules que ceux qui, par leur formation et la tradition, sont habitués à remplir les obligations imposées aux fonctionnaires du capital.


L’arrivée de sang neuf dans les rangs de la classe capitaliste constitue ainsi une conséquence très importante de la victoire du fascisme. Une autre conséquence, non moins importante, est l’absorption croissante des organisations du capital monopoliste par l’appareil d’État. Les chambres de commerce, les organisations patronales, les cartels et autres organismes similaires deviennent des institutions obligatoires, directement investies de l’autorité de l’État. Leurs activités sont à leur tour coordonnées par une hiérarchie de conseils et de comités, jusqu’aux ministères gouvernementaux qui en constituent le sommet. À chaque échelon, les responsables et les experts sont recrutés principalement parmi les cadres expérimentés de l’industrie et de la finance, auxquels s’ajoutent toutefois de nombreux individus qui ont accédé à des positions importantes grâce à leur activité politique au sein du mouvement fasciste.


« Les tendances inhérentes au capitalisme dans sa phase impérialiste atteignent ici leur point culminant. L’expansion des fonctions économiques de l’État et la centralisation du capital se rejoignent dans ce que l’on pourrait appeler un mariage officiel entre l’État et le capital monopoliste. Les différents canaux par lesquels la classe dirigeante exerce son pouvoir économique et politique dans une démocratie parlementaire fusionnent, sous le fascisme, en un seul. » (Ibid, p. 339-340)

Sous la botte des barbares nazis, il n’apparaît donc ni « capitalisme d’État » ni « nouvelle » société de classes ; en revanche, les traits brutaux du capitalisme à son stade monopoliste et impérialiste s’accentuent considérablement.

Les méthodes des nazis présentent bien des aspects originaux, liés aux particularités de leur idéologie. Mais le contenu de leur politique impérialiste n’a rien de nouveau et ne peut être considéré que comme une confirmation éclatante des analyses antérieures. Si le nazisme avait engendré un ordre social et économique qui lui soit propre, distinct du capitalisme, celui-ci aurait été enseveli avec lui sous les ruines du « Reich millénaire ». Mais si tel n’est pas le cas, une conclusion s’impose d’elle-même : l’ordre social et économique qui a permis au nazisme de naître et de se développer existe toujours. Cette constatation revêt une importance capitale pour la pratique de la lutte anticapitaliste.

Après la victoire du fascisme, les hommes des SA et des SS se considéraient comme les vainqueurs. Les petits-bourgeois nationaux-socialistes croyaient que leur heure avait enfin sonné. Ils destituaient les administrations et chassaient les directeurs. Les cellules d’entreprise nationales-socialistes ne se contentaient pas de terroriser le personnel : elles s’arrogeaient également des pouvoirs au sein des entreprises. Les parvenus nationaux-socialistes espéraient que la « première révolution », qui avait remis l’État entre les mains de leur parti, serait suivie d’une seconde, qui soumettrait également les entreprises à leur État.

Les Krupp, Thyssen et Vögler pressèrent Hitler de leur venir en aide. Qui ne veut pas transférer les moyens de production à la collectivité doit reconnaître l’autorité absolue des capitalistes sur ceux-ci ; qui ne veut pas instaurer un ordre socialiste ne peut perturber les mécanismes de la société capitaliste sans risquer de provoquer des catastrophes économiques dévastatrices. Hitler dut donc prendre position contre les masses de son propre mouvement, qui avaient pris au sérieux sa phraséologie « socialiste ». Il proclama la « capitulation devant la raison », interdit à ses partisans toute ingérence dans l’économie, s’opposa à la revendication d’une « seconde révolution » et fit assassiner traîtreusement ceux qui auraient pu défendre ce mot d’ordre (réglant du même coup de « vieux comptes » — Schleicher, Strasser, etc.). Ainsi prit fin le processus « révolutionnaire ». Une fois de plus, la bourgeoisie allemande avait « renoncé » à gouverner elle-même son État. « La lutte parut apaisée en ce sens que toutes les classes s’agenouillèrent, également impuissantes et muettes, devant les crosses de fusils. » (Marx, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte [1851], édition française en ligne, chapitre 7, p. 83).

« La dictature d’une classe ne signifie pas toujours la participation directe de toute la masse à la direction de l’État. »

« [La bureaucratie fasciste n’est pas] une classe dirigeante indépendante. Elle est le commis de la bourgeoisie. Ce commis, il est vrai, s’assoit sur la nuque du maître, lui arrache parfois de gras morceaux de la bouche et comme supplément crache sur son crâne chauve de bourgeois » (Léon Trotsky, « La Quatrième Internationale et l’URSS », œuvres, octobre 1933, édition française en ligne, p. 2 et 8).

Le fascisme est incapable de satisfaire les besoins fondamentaux des masses qui le suivent. Il doit nécessairement les décevoir. Au terme d’un processus plus ou moins long, les éléments petits-bourgeois, emportés par l’ivresse fasciste du sang et du sol, commencent progressivement à se libérer de leur camisole de force idéologique.

La dictature fasciste a intégré ce processus inévitable dans ses calculs, puisque sa fonction n’est précisément pas de venir sérieusement en aide aux couches moyennes, mais d’exploiter leur position sociale contradictoire. C’est pourquoi le fascisme resserre toujours davantage les mailles de son appareil de pouvoir, afin de maintenir sa dictature malgré l’érosion de sa base de masse. La dictature fasciste se transforme ainsi en une dictature militaro-policière ou bonapartiste d’un niveau supérieur (le bonapartisme préventif est devenu un bonapartisme d’origine fasciste). Ce processus de recomposition sociale menace la domination fasciste et aurait placé la classe capitaliste, dirigée par la bourgeoisie monopoliste, dans une situation intérieure « sans issue », si le recours désespéré à la Seconde Guerre mondiale impérialiste n’avait pas déjà été intégré dans ses calculs dès la prise du pouvoir par les nazis.

* Notre traduction de l’allemand d’après le texte de la brochure originale. Toutes les citations disponibles dans des traductions françaises publiées ou disponibles en ligne ont été reprises de ces sources. Les citations de Paul M. Sweezy ont été traduites par nos soins de l’original anglais.

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