L’extrême droite française s’est récemment prise de passion pour les Balkans. Plus exactement pour la « défense des Serbes du Kosovo », car ces derniers se trouveraient en « première ligne » face à la poussée conquérante de l’islam. L’ancienne province de Belgrade est érigée en illustration de la théorie du « grand remplacement » et en laboratoire de ce qui attendrait l’Europe. L’islamophobie permet de dépasser les anciens clivages, pourtant bien ancrés, entre pro-Croates et pro-Serbes, qui ont, eux-mêmes, structuré toute une partie de l’extrême droite européenne depuis les années 1990. Le thème du Kosovo se révèle ainsi d’une inépuisable richesse, d’autant qu’il permet aussi de se dresser contre l’« impérialisme » et de valoriser les « esprits libres » contre la « bien-pensance ».
« Je ne veux pas que ma France devienne le Kosovo », s’exclamait Marion Maréchal au micro de la chaîne d’extrême droite TV Libertés, le 17 juin 2019. Deux semaines plus tôt, le 3 juin, c’était Éric Zemmour qui assénait sur le plateau de LCI une « preuve » confirmant la théorie du « grand remplacement », forgée par l’écrivain Renaud Camus : « En 1900, il y avait 90 % de Serbes et 10 % de musulmans au Kosovo. En 1990, il y avait 90 % de musulmans et 10 % de Serbes, il y a eu la guerre et l’indépendance du Kosovo. » Le 16 juin, Éric Zemmour précisait encore sur TV Libertés : « Voyez la Seine-Saint-Denis, c’est le Kosovo de la France. Il y a un processus de remplacement de population [1]. » La cause semble donc entendue. La banlieue nord de Paris est déjà « kosovarisée », et tout l’Hexagone risque de l’être bientôt si l’on ne stoppe pas l’invasion de l’islam, dont l’ancienne province serbe qui a proclamé son indépendance en 2008 serait la triste victime. Le thème n’est pas tout à fait nouveau, puisque Philippe de Villiers assurait déjà en 2015, dans les colonnes de Valeurs actuelles, que « François Hollande [voulait] faire de la France un Kosovo islamique [2] ». Certains ne se contentent pas de mots. Claude Sinké, ancien candidat du Front national aux élections cantonales de 2015, qui a ouvert le feu sur la mosquée de Bayonne le 28 octobre 2019, mentionnait lui aussi, le 24 octobre 2014, sur la page Facebook du « Blog de ceux qui aiment Éric Zemmour », « l’impasse de la misère des Coptes, le génocide du Kosovo, huit cents ans de présence ottomane [sic] ».
Cofondateur de l’association Solidarité Kosovo, qui a pour but de venir en aide à la population serbe de ce territoire, contributeur régulier au site Boulevard Voltaire, Nikola Mirkovic, un Français d’origine serbe, est l’auteur d’un livre intitulé Le Martyre du Kosovo, présenté par son éditeur en ces termes, qui pourraient faire figure de manifeste : « Par suite d’une immigration sauvage, les autochtones ont été submergés par les Albanais (ils représentaient 2 % de la population du Kosovo au XVe siècle et sont actuellement majoritaires à 90 %). Ceux-ci ont proclamé l’indépendance de cette région : ainsi, au cœur de l’Europe, une minorité chrétienne est victime d’une véritable épuration ethnique et ce sur un territoire qui lui appartient historiquement (ce qui pourrait être un précédent et un sinistre présage). » Et de s’interroger : « Quel était l’intérêt des Américains à susciter, fortifier cette sécession ? Comment en est-on arrivé là ? » L’ouvrage, préfacé par Jean-Louis Tremblay, grand reporter au Figaro Magazine, a été publié en 2013 par Jean Picollec, éditeur bien connu de l’extrême droite « littéraire ». Ancien membre du bureau politique d’Ordre nouveau, ce dernier est l’un des parrains du projet Notre Antenne, qui donna naissance à la chaîne TV Libertés, très active sur le thème du Kosovo. En 1999, Jean Picollec fut l’un des nombreux signataires de l’appel « Les Européens veulent la paix », s’opposant aux bombardements de l’Otan contre la Serbie.
De la guerre de Croatie au Donbass
L’« internationalisme » des droites extrêmes est souvent à géométrie fort variable et celles-ci se sont beaucoup divisées à propos des guerres des Balkans et de l’éclatement yougoslave, embrassant tantôt la cause croate, tantôt la serbe. Seule l’extrême droite italienne a toujours présenté une remarquable cohérence dans son engagement pro-serbe. Dès le début des années 1990, le Mouvement social italien-Flamme tricolore (MSI), héritier officiel du fascisme mussolinien, ne faisait pas mystère de son hostilité envers les prétentions croates, pour d’évidentes raisons géopolitiques puisque le MSI revendiquait l’Istrie et la Dalmatie comme « terres irrédentes » devant un jour revenir à l’Italie.
Alors que les extrêmes droites allemande et autrichienne affichaient plutôt des sympathies pro-croates dans les années 1990, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) revendique désormais, lui aussi, un engagement pro-serbe assumé. Vienne abrite depuis plusieurs décennies d’importantes communautés d’origine serbe, tellement bien intégrées à la société de leur pays d’accueil que certains de leurs membres se sentent « menacés » par des immigrations plus récentes, en provenance de Turquie ou du Proche et Moyen-Orient. Le ralliement de quelques figures issues de l’immigration serbe à l’extrême droite autrichienne est très comparable à l’adhésion de certains Français d’origine italienne ou polonaise au Rassemblement national.
Lors de l’élection présidentielle autrichienne de 2016, Milorad Dodik, l’homme fort de la Republika Srpska, l’« entité serbe » d’une Bosnie-Herzégovine toujours divisée, avait ainsi apporté son soutien à Norbert Hofer, le candidat du FPÖ, finalement battu de justesse par l’écologiste Alexander Van der Bellen. Lors des scrutins ultérieurs, l’Union des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), le parti de Milorad Dodik, a réitéré à l’extrême droite autrichienne un soutien dont l’impact auprès des électeurs autrichiens d’origine serbe est difficile à évaluer. Pour autant, le très autoritaire dirigeant serbe de Bosnie-Herzégovine n’a pas à se plaindre des retours d’ascenseur. À quelques jours des élections du 7 octobre 2018, ce dernier recevait en sa ville de Banja Luka un véritable ballet de soutiens : après Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, le chef du FPÖ Heinz-Christian Strache et le stratège américain de l’ultra-droite Steve Banon lui ont rendu visite. Pour Milorad Dodik, ces alliés internationaux sont précieux, lui permettant de se présenter comme une figure incontournable de la « résistance » à l’« islamisation de l’Europe », dont la Bosnie-Herzégovine serait un avant-poste. Milorad Dodik a beau avoir été élu membre de la Présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine lors de ce scrutin d’octobre 2018, il rechigne toujours à se rendre à Sarajevo, la capitale de l’État qu’il est pourtant chargé de coprésider, estimant s’y sentir mal du fait de la trop forte présence de cette religion musulmane honnie…
En France, les Balkans ont longtemps divisé l’extrême droite, certains courants embrassant la cause serbe dès le début des années 1990, tandis que d’autres soutenaient la « Croatie catholique » contre le régime « serbo-communiste » de Slobodan Milošević. Au sein même du Front national, les deux lignes cohabitaient, la famille Le Pen et les militants issus des courants nationalistes-révolutionnaires ou « solidaristes », comme Marie-France Stirbois, s’engageant dans le camp serbe, tandis que la mouvance catholique traditionaliste, notamment le réseau Chrétienté-Solidarité, volait au secours de la cause croate. Au plus fort des combats en Slavonie orientale, à l’automne 1991, des délégations officielles du FN se sont succédé de chaque côté de la ligne de front et, lors de son congrès de 1997, à Strasbourg, le mouvement avait réussi le tour de force d’inviter à la fois le chef du Parti croate du droit (HSP), Dobroslav Paraga, et celui du Parti radical serbe (SRS), Vojislav Šešelj, qui n’avait toutefois pas obtenu son visa. Au début de l’année 1997, Jean-Marie Le Pen s’était lui-même rendu dans les Balkans, dans l’illusoire objectif de favoriser la naissance d’une « internationale des nationalistes », rencontrant notamment Radovan Karadžić, l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie-Herzégovine, alors en cavale et recherché par le Tribunal pénal international de La Haye (TPIY) [3].
Sur les champs de bataille balkaniques, l’engagement de l’extrême droite fut cependant beaucoup plus significatif dans le camp croate que dans le camp serbe. Des irréguliers de tous pays affluèrent dans des unités comme la Première section internationale de volontaires (PIV), créée par Eduardo Rózsa-Florès, un mercenaire bolivien d’origine hongroise. La cause croate pouvait mobiliser des aventuriers, alors que la Serbie, ayant largement fait main basse sur le potentiel militaire yougoslave, n’avait pas besoin de renforts étrangers. De plus, la disproportion des moyens matériels à disposition pouvait justifier, aux yeux de certains, un engagement dans le camp croate. Ce n’est qu’ultérieurement que les combattants serbes de Bosnie-Herzégovine reçurent le soutien de quelques centaines de volontaires russes.
Ces divisions se sont retrouvées ces dernières années en Ukraine, où des militants identitaires français et européens ont combattu aussi bien dans les rangs des séparatistes « pro-russes » du Donbass que dans les unités de volontaires fidèles à Kiev, notamment dans le bataillon Azov, pour lequel le mercenaire français Gaston Besson, aujourd’hui installé à Pula, en Croatie, a travaillé comme recruteur, après avoir lui-même combattu dans les rangs croates… Quelques Croates ont d’ailleurs intégré les rangs de cette unité, tandis qu’un nombre assez significatif de Serbes partaient renforcer les troupes séparatistes. Pour sa part, Nikola Mirkovic, le propagandiste de la cause serbe du Kosovo, est membre depuis 2014 de l’association Vostok France Solidarité Donbass [4], qui mène des actions humanitaires dans les territoires contrôlés par les « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk. Sur certaines tribunes de prédilection de l’extrême droite, comme TV Libertés, la cause séparatiste est d’ailleurs très présente : la chaîne a ainsi consacré un long reportage à un colloque organisé par Solidarités Kosovo en juin 2019, au cours duquel des « spécialistes » des Balkans ou de l’Europe de l’Est, comme Alexis Troude et Xavier Moreau [5], se sont livrés à un exercice rhétorique compliqué, consistant à démontrer que la sécession du Kosovo représentait un danger majeur pour l’Europe, tandis que celle des républiques pro-russes du Donbass serait légitime. La démonstration est d’autant plus délicate à tenir que la Russie a, elle-même, invoqué le « précédent » du Kosovo pour justifier le rattachement de la Crimée.
L’éditeur et écrivain suisse d’origine serbe Slobodan Despot symbolise aussi ces liens traditionnels entre nationalistes serbes et russes. Hérault helvète de la cause serbe, habitué à ferrailler dès le début des années 1990 contre les nationalistes albanais ou croates dans les médias ou les couloirs de l’université de Lausanne, Slobodan Despot est très engagé dans le soutien aux séparatistes du Donbass [6]. Il fut également conseiller en communication d’Oskar Freysinger, figure ultra-droitière de l’Union démocratique du centre (UDC) dans le canton du Valais [7]. Proche par ailleurs des milieux survivalistes, Oskar Freysinger, alors député au Conseil national, fut à l’origine de l’initiative populaire contre la construction des minarets en Suisse, adoptée par votation en 2009, et il prit part aux « Assises contre l’islamisation de l’Europe », organisées à Paris en décembre 2010.

Slobodan Despot et Oskar Freysinger. Photo : Sabine Papilloud / Le Nouvelliste. Reproduction à titre de citation.
De la menace russe à la menace islamique
En réalité, deux narrations sont en concurrence. Celle mise en avant par les nationalistes croates ou ukrainiens joue le thème de la « petite » nation opprimée par l’« ogre russe », dont l’image reste toujours associée au communisme et dont la Serbie de Milošević n’aurait été qu’une « succursale » dans les Balkans. Certains volontaires qui allèrent mourir en Slavonie, et plus encore sur les fronts de Donetsk ou de Marioupol, éprouvaient peut-être la sensation grisante de revivre comme un immense jeu de rôle réactualisé la geste du front de l’Est et des volontaires engagés « contre le bolchevisme ». L’argument semble pour le moins daté, la Russie de Vladimir Poutine apparaissant plus comme une alliée que comme une menace pour la complexe galaxie des extrêmes droites européennes. Les cosaques qui se battaient en Bosnie-Herzégovine aux côtés des soldats de Ratko Mladić étaient bien plus en phase avec l’air du temps, en affrontant la « menace islamique » qui pèserait sur l’Occident. Lors de la visite de Jean-Marie Le Pen à Radovan Karadžić, en 1997, ce dernier lui aurait confié : « Un jour, vous connaîtrez en France les mêmes problèmes que nous », comprendre la création d’un État « musulman ». Et c’est bien désormais ce « péril islamiste » qui fédère les extrêmes droites françaises et européennes, la situation particulière du Kosovo ayant même contribué à réunir les courants « identitaires » et catholiques intégristes autour de la défense des « chrétiens » menacés, dépassant donc la « barrière » entre catholiques et orthodoxes… L’argument permet même d’inscrire les événements récents dans la longue durée d’une histoire des Balkans réduite au « joug » ottoman, c’est-à-dire à la domination musulmane.
Sur ce thème du Kosovo, l’extrême droite se contente de reprendre l’argumentaire avancé de longue date par les nationalistes serbes. Ces derniers dénoncent en effet un processus séculaire de « remplacement » de la population chrétienne orthodoxe par des « Albanais musulmans ». Les violences réelles commises par certains extrémistes contre la population serbe mais aussi contre des monuments et des symboles serbes, notamment des édifices religieux remontant au Moyen Âge, lors du « nettoyage ethnique en retour » de l’été 1999 ou lors de poussées de violences ultérieures comme les pogroms anti-Serbes de mars 2004 [8], s’inscriraient donc dans la longue durée d’un projet hégémonique. Selon la narration des nationalistes serbes, le Kosovo, terre chrétienne par excellence, berceau territorial de l’État serbe au Moyen Âge, aurait été « submergé » par une population albanaise musulmane, le processus engagé dès l’époque ottomane ayant été dramatiquement accéléré par le pouvoir communiste de Tito.
Ce récit suppose quelques délicats arrangements avec l’histoire. Tout d’abord, l’assimilation entre Albanais et musulmans est infondée, puisque aujourd’hui encore, quelque 5 % des Albanais du Kosovo sont de confession catholique. L’existence de cette communauté, pourtant victime elle aussi de certaines violences depuis 1999, est systématiquement oubliée, même par les milieux catholiques ultra, qui ne gardent du catholicisme albanais que la figure « hors-sol » de sainte Teresa de Calcutta. Le récit des nationalistes serbes postule également que la présence albanaise aurait été infime dans le Kosovo médiéval, avant de devenir archi-majoritaire après la Seconde Guerre mondiale, mais il ne s’appuie guère sur des sources fiables.
La mosaïque brisée du Kosovo
En réalité, la population du Kosovo a longtemps été un patchwork complexe, mêlant des Albanais et des Serbes[9], mais aussi d’autres minorités comme des colons croates, présents dès le XIIIe siècle, ou les Rroms qui arrivèrent à la même époque dans les Balkans. Quand le Kosovo était effectivement le noyau territorial de la principauté serbe des Nemanjić, aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, la population était chrétienne, même si l’allégeance à la chrétienté orientale ou occidentale a souvent été fluctuante. La conquête ottomane, engagée à partir de la fameuse bataille de Kosovo Polje, le 28 juin 1389, entraina une dynamique d’islamisation, mais celle-ci fut beaucoup plus lente et progressive qu’en Bosnie-Herzégovine. Ainsi, certains villages albanais ont pratiqué jusqu’à nos jours le cryptocatholicisme : les hommes se déclaraient officiellement musulmans, afin de bénéficier d’un statut fiscal plus avantageux, tout en pratiquant en cachette les rites chrétiens. C’était aux femmes, dépourvues d’existence juridique, que revenait la charge de transmettre la foi aux enfants. Les équilibres confessionnels se rompirent à l’occasion de la « Grande migration » de 1690. L’année précédente, le général autrichien Enea Silvio Piccolomini avait mené campagne jusqu’au Kosovo, accueilli comme un libérateur par les catholiques comme les orthodoxes, mais le sort des armes ne tarda pas à tourner et les armées habsbourgeoises battirent en retraite, entraînant derrière elle nombre de chrétiens du Kosovo, menés par le patriarche serbe Arsenije III ćarnojević, qui allèrent s’établir dans les « confins militaires » de la monarchie viennoise, l’actuelle Krajina de Croatie.
Cet exode, connu dans l’histoire serbe sous le nom de « Velika Seoba », constitua sûrement le point charnière dans l’évolution des rapports communautaires au Kosovo, car les villages délaissés furent bientôt repeuplés par des Albanais venus des massifs du Has ou de la Mirditë. Beaucoup étaient catholiques, mais c’est au cours des XVIIIe et XIXe siècle que s’intensifia la conversion à l’islam, favorisée par les dynamiques missionnaires derviches sillonnant les Balkans. La société prit alors l’allure de blocs juxtaposés, Serbes orthodoxes, Albanais tantôt catholiques tantôt musulmans, la conscience nationale albanaise, qui s’affirma vigoureusement à la fin du XIXe siècle, à partir de la Ligue de Prizren (1878), étant d’ailleurs également partagée par ces deux derniers groupes.
Négligeant la longue durée de ces processus historiques, balayant la cohabitation traditionnelle que révèlent encore aujourd’hui les pratiques syncrétistes unissant chrétiens et musulmans [10], les nationalistes serbes évoquent une « arrivée massive » d’Albanais des montagnes après la Seconde Guerre mondiale, phénomène qu’aucune source ne vient pourtant étayer. Les données démographiques montrent une longue évolution de la balance communautaire penchant toujours plus en faveur des Albanais, malgré les tentatives de Belgrade de contrecarrer cette tendance durant l’entre-deux-guerres en poussant les Albanais à l’exode vers la Turquie et en favorisant l’implantation de colons serbes. Durant la période socialiste, alors que le Kosovo demeurait la région la plus pauvre de la Fédération yougoslave, l’exode rural vida les communautés serbes, dont les enfants étaient tentés d’aller chercher un sort meilleur à Belgrade ou partout ailleurs en Serbie, tandis que le Kosovo faisait figure de centre politique, culturel et universitaire de tous les Albanais de Yougoslavie, attirant donc une immigration de Macédoine, du Monténégro ou de la vallée de Preševo (sud de la Serbie). La théorie selon laquelle le « communiste croate Tito » aurait délibérément invité des ressortissants d’Albanie à s’installer au Kosovo afin d’« affaiblir la Serbie » n’a aucun fondement vérifiable.
En vérité, le thème du Kosovo se révèle d’une inépuisable richesse : à la résistance de la « chrétienté menacée » contre l’« islam conquérant » s’ajoutent l’implication de l’Occident et particulièrement des États-Unis d’Amérique dans la guerre de 1999, la « complicité » des courants « mondialistes », facilement incarnés par des figures comme Georges Soros ou Madeleine Allbright, secrétaire d’État lors des bombardements de l’Otan du printemps 1999. Il se serait agi d’une guerre menée « au nom du bien », soutenue par des figures clés du « droits-de-l’hommisme », une guerre du « centre gauche », voulue par la présidence démocrate de William Clinton et soutenue par les gouvernements sociaux-démocrates alors au pouvoir en Europe, mais qui se serait soldée non seulement par cette flambée de violences contre les Serbes chrétiens, mais aussi par la mise en place d’un « État mafieux ». Plus grave encore, ces attaques anti-Serbes furent commises alors même que des dizaines de milliers de soldats de l’Otan étaient déployées dans l’ancienne province de Belgrade, placée sous administration provisoire des Nations Unies.
La figure du « droits-de-l’hommiste », partisan résolu de toutes les causes « musulmanes », de la Bosnie-Herzégovine au Kosovo, pour peu qu’elles soient soutenues par les États-Unis d’Amérique, apparaît donc comme une préfiguration, de celle, honnie, de l’« islamo-gauchiste » qui sature un imaginaire d’extrême droite s’étendant dangereusement jusqu’aux franges « laïques » et « républicaines » de la gauche, dont l’islamophobie prend souvent racine dans un réflexe « anti-impérialiste ».
Des « esprits libres » contre la « bien-pensance »
Certains « croisés » de la lutte contre la « bien-pensance » et le « politiquement correct » se flattent d’avoir dénoncé dès les lendemains de la guerre du Kosovo les mensonges de la presse mainstream ainsi que cette « collusion » entre les États-Unis, l’Otan et les nationalistes albanais, derrière lesquels planeraient les ombres maléfiques de la mafia et de l’islam radical. Élizabeth Lévy, devenue depuis rédactrice en chef de Causeur, publiait ainsi, dès mars 2000, un article dans la revue Le Débat, intitulé « Kosovo, l’insoutenable légèreté de l’information [11] ». Se gaussant des journalistes qui hantaient l’ancienne province serbe après l’entrée des troupes de l’Otan, les « yeux brillants », à la recherche de « leur charnier », Élizabeth Lévy n’avait pas de mal à démonter les mensonges et les exagérations de la propagande de guerre de l’Alliance atlantique, mais elle élargissait le propos en dénonçant une « idéologie des droits de l’homme » qui « définit des questions non discutables, des peuples ou des États non fréquentables ». Ainsi, poursuivait-elle, « au nom de la lutte contre un nationalisme ethnique érigé en ennemi principal, a-t-on favorisé, de la Bosnie au Kosovo, l’émergence de petites nations ethniques ».
La guerre de 1999 a accéléré un repositionnement politique centré autour de la question de l’islam, pourtant bien moins déterminante au Kosovo qu’en Bosnie-Herzégovine. Les Albanais se réfèrent en effet toujours à un nationalisme qui dépasse les clivages religieux entre musulmans, catholiques et orthodoxes, se faisant même fort d’être la seule nation « multiconfessionnelle » des Balkans, tandis qu’en Bosnie-Herzégovine, la référence religieuse demeure un marqueur identitaire majeur entre Bosniaques, Croates et Serbes. Durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, le débat intellectuel français a été largement dominé par l’opposition entre les défenseurs de la cause croate, dont Alain Finkielkraut fut le plus ardent propagandiste, et partisans d’une Bosnie-Herzégovine plurielle parfois idéalisée, comme terre « cosmopolite » (Bernard-Henri Lévy) ou comme symbole d’une résistance « citoyenne » (Edgard Morin). Stigmatisés comme « complices des crimes de guerre », peu audibles dans les médias, ceux qui embrassèrent la cause serbe se divisaient en deux catégories. On y trouvait d’une part les nostalgiques d’une vieille fraternité d’armes franco-serbe, forgée sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Ce courant, politiquement discret même si son spectre courait de certaines franges gaullistes jusqu’à la gauche « républicaine » proche de Jean-Pierre Chevènement, disposait de relais non négligeables dans la haute fonction publique tout comme dans l’armée, où les souvenirs de la guerre d’Algérie favorisèrent chez certains officiers une assimilation entre Bosniaques et combattants algériens, les premiers étant élégamment qualifiés de « Bosgnouls [12] ».
L’autre courant était formé par les « anti-impérialistes », souvent issus de la gauche, qui adoptèrent un syllogisme simpliste : les États-Unis s’opposent au régime serbe de Slobodan Milošević, ce dernier est donc un « résistant » au « nouvel ordre mondial », et les crimes qu’on lui impute doivent être systématiquement mis en doute. Ce raisonnement vicié trouva écho dans certaines franges du Parti communiste français ou de l’extrême gauche, notamment auprès de quelques figures issues de la mouvance trotskyste autogestionnaire, très attachées au « modèle » yougoslave, qui tombèrent dans un autre piège, celui de croire que Milošević « défendait » le projet fédéral, que la résurgence du nationalisme serbe avait précisément tué. La revue Balkans Info, créée en 1996 par Louis Dalmas (1920-2014), est emblématique de cette évolution. Militant trotskyste, animateur d’un maquis durant la Seconde Guerre mondiale, Louis Dalmas, alors secrétaire de Jean-Paul Sartre, se rendit en Yougoslavie juste après la rupture de Tito avec Staline, publiant dès son retour un ouvrage sur Le Communisme yougoslave [13] appelé à devenir une référence dans les cercles antistaliniens français [14]. La revue Balkans Infos, rebaptisée BI, a consacré des dossiers entiers à la défense des accusés du TPIY, comme le général Ratko Mladić, avant d’élargir son champ à d’autres causes à travers le monde. En 1999, Louis Dalmas se retrouva naturellement parmi les signataires de l’appel « Les Européens veulent la paix », qui parvint ainsi à fédérer un très large spectre, allant de l’extrême gauche jusqu’à l’Action française ou aux nationalistes-révolutionnaires de Jean-Gilles Malliarakis, en passant par certains gaullistes égarés. Au centre de ce dispositif, on trouvait le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) d’Alain de Benoist. La dénonciation de l’« impérialisme américain » s’accompagnait d’une lancinante question qui, au vrai, est également celle que formulait Élizabeth Lévy dans son article du Débat : pourquoi les États-Unis ont-ils choisi d’embrasser dans les Balkans la cause de « nationalismes musulmans », que cela soit au Kosovo ou en Bosnie-Herzégovine ?
La question des Balkans semble d’ailleurs être de nature à faciliter de dangereux glissements. « Orateur national » et responsable des relations internationales de la France insoumise, Djordje Kuzmanovic a quitté ce parti en 2018 afin de créer sa petite chapelle, la République souveraine. L’ancien lieutenant de l’armée française, né à Belgrade en 1973, avait notamment tenté de rapprocher Jean-Luc Mélenchon du ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin. Tout en affichant une imagerie guévariste et en affectant une rhétorique « anti-impérialiste », ce dernier a fidèlement servi Slobodan Milošević, et siège depuis juin 2017 sans états d’âme dans le cabinet d’orientation néolibérale ultra d’Ana Brnabić. Il semble d’ailleurs que la France insoumise n’ait pas de chance avec ses cadres d’origine serbe : la tête de file du parti à Lyon, Andrea Kotarac, a, lui, carrément rejoint le Rassemblement national, dont il a conduit la liste aux municipales de 2020 dans la capitale des Gaules.
La « diagonale verte »
C’est autour de l’idée d’une « menace islamiste » qu’un large front dépassant non seulement les divisions traditionnelles de l’extrême droite, mais capable de rassembler des militants venus de tout autres horizons, notamment d’une gauche « républicaine et laïque », commença à se constituer. En 2015, la fondation Polémia publiait un article d’Alexis Troude au titre retentissant : « Le radicalisme islamiste européen est né en Bosnie [15] ». Créée par Jean-Yves Le Gallou, un ancien cadre du Grece, ancien député européen du Front national passé au MNR de Bruno Mégret, cette fondation entend jouer un rôle majeur dans la « renaissance identitaire ». Alexis Troude veut trouver en Bosnie-Herzégovine les racines « islamistes » des violences des années 1990 dans les Balkans, remontant à la reconnaissance d’une « nation musulmane » après la réforme constitutionnelle yougoslave de 1971. Il insiste naturellement sur les liens entre Alija Izetbegović, le premier président de la Bosnie-Herzégovine indépendante, et les Frères musulmans, affirmant ainsi dans une interview de 2017 à TV Liberté [16] que la Bosnie-Herzégovine aurait été, dès 1990, un « État basé sur un islam radical », les trois ans de guerre qui allaient suivre n’étant qu’une tentative des forces serbes de s’opposer aux extrémistes musulmans et à leurs alliés américains, iraniens et saoudiens, dont la volonté première aurait été d’utiliser le « cheval de Troie » de l’islamisme bosnien afin de détruire l’Europe… Alexis Troude pousse l’analyse en tenant les accords de paix signés à Dayton en décembre 1995 pour responsables du « démembrement » du pays, dislocation qui aurait ouvert la porte à la constitution prochaine d’un « califat » régional, à partir de bases opératives en Bosnie-Herzégovine, au Sandjak et au Kosovo.
Le chercheur ne fait ainsi que reprendre la théorie d’une « diagonale verte », très en vogue au tournant des années 2000 et qui expliquait, selon les mots de l’essayiste Alexandre Del Valle, que « le but non avoué des différents mouvements irrédentistes slavo-musulmans ou albanais [était] de reconstituer une sorte de confédération islamique [17] ». Cette diagonale, reliant les régions musulmanes de Bosnie-Herzégovine, passant par le Sandjak de Novi Pazar, le Kosovo, voire par les régions albanaises de Macédoine et celles où l’on trouve en Bulgarie des minorités musulmanes, aurait pour objectif de préparer un véritable « Anschluss islamique », « les musulmans slaves ou albanais [n’ayant] jamais accepté le départ de leur protecteur musulman, et [ayant] ainsi entretenu une haine larvée envers les nouveaux maîtres orthodoxes dont le “pouvoir impie” ne sera jamais reconnu ». Alexandre Del Valle, Marc d’Anna de son vrai nom, croit même déceler dans la poche de Goražde la clef de voûte de cette « diagonale ». Cette ville de l’est de la Bosnie-Herzégovine, restée sous contrôle bosniaque après les accords de Dayton, coupe la barrière salvatrice constituée par la Republika Srpska, devenant de ce fait un « point de jonction des différentes composantes du “croissant islamique” ». Un temps proche des mégrétistes, lui aussi signataire de l’appel « Les Européens veulent la paix », Alexandre Del Valle donna également, au début des années 2000, des conférences aux universités d’été de Jeunesse action chrétienté, un groupe animé par Guillaume Peltier, aujourd’hui député et vice-président du parti Les Républicains.
La ville de Goražde n’est pas devenue un repaire de djihadistes et aucune insurrection islamique armée n’a remis en cause les frontières des États issus de l’éclatement yougoslave, mais le lieu commun d’une Bosnie-Herzégovine « repère de fondamentalistes » est partagé bien au-delà de l’extrême droite. Ainsi, des rumeurs, jamais vérifiées, sur la présence de « camps d’entraînement de l’État islamique » en Bosnie-Herzégovine, ont été largement reprises par les médias européens, qui n’hésitaient pas à citer comme « expert » un certain Dževad Galijašević, connu pour ses positions révisionnistes sur le massacre de Srebrenica. Emmanuel Macron a lui-même suscité en novembre 2019 un tollé à Sarajevo, en assurant dans son entretien à The Economist, que « la Bosnie-Herzégovine, confrontée au retour des djihadistes, [était] une bombe à retardement qui fait tic-tac à côté de la Croatie [18] ». Un poncif qui contribue à fixer une « image noire » des Balkans permettant, depuis bien des années, d’essentialiser les caractéristiques de la région et de justifier complaisances et inactions occidentales.
À l’été 2020, une sombre affaire a défrayé la chronique. À Besançon, une famille « musulmane » a tondu les cheveux de sa fille, coupable d’avoir voulu sortir avec un « chrétien ». Il a fallu plusieurs jours avant que les médias précisent que les parents de la jeune fille sont des demandeurs d’asile bosniaques déboutés – dont le ministre de l’Intérieur Darmanin s’est empressé d’annoncer la rapide reconduction à la frontière – tandis que le jeune « chrétien » est, lui, issu d’une famille de la diaspora serbe. On peut gager que, quelques années plus tôt, les médias auraient glosé les amours impossibles de ces Roméo et Juliette des Balkans, les Bosniaques jouissant encore d’un a priori positif de « victimes », qu’ils ont désormais perdu : il n’est même plus utile de préciser leur nationalité, ils sont réduits à leur appartenance à cette masse hostile et menaçante des « musulmans ».
Héros serbe et mondialisation du terrorisme
C’est aussi dans les Balkans que certains terroristes d’extrême droite trouvent des exemples de « résistance ». Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik abattait froidement soixante-neuf personnes réunies dans un camp de la Ligue des jeunes du Parti travailliste de Norvège, sur l’île d’Utøya, après avoir fait sauter une bombe qui emporta huit autres victimes dans un bâtiment gouvernemental d’Oslo. Lors de son procès, en avril 2012, il expliqua que ses références avaient été « d’une certaine façon, importées de Serbie », car il était nécessaire si elle voulait arriver au pouvoir en Europe, que l’extrême droite prenne ses distances avec le national-socialisme et les « idéologies de la vieille école ». Parmi les personnages qu’il aurait souhaité rencontrer, Anders Behring Breivik cite Radovan Karadžić, affirmant que celui-ci n’était pas un « tueur de masse ni un raciste ». Dans son « Manifeste » de mille cinq cent dix-huit pages, il explique que ce dernier voulait « libérer les Serbes de l’islam » et qu’il sera toujours considéré comme un « glorieux combattant de la Croix et un véritable héros de l’Europe ». Et le tueur d’ajouter que les bombardements de l’Otan sur le Kosovo, en 1999, avaient été pour lui « la goutte qui a fait déborder le vase ».
Le suprémaciste blanc Brenton Tarrant, qui abattit cinquante et une personnes dans deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, le 15 mars 2019, avait effectué des voyages en Europe et notamment dans les Balkans, fin 2016 et début 2017, puis de nouveau en Bulgarie en 2018. Sur les armes du tueur étaient inscrits les noms de héros monténégrins ou serbes qui combattirent l’Empire ottoman au XIXe siècle, comme ceux de Marko Miljanov Popović, de Bajo Pivljanin ou encore celui du chevalier Miloš Obilić, tombé lors de la bataille de Kosovo Polje en 1389. D’après les images diffusées sur Internet et décrites comme filmées dans la voiture que conduisait Brenton Tarrant avant les attentats, le terroriste australien écoutait une chanson exaltant Radovan Karadžić. Ces références balkaniques utilisées par le tueur n’auront pas manqué d’exciter les divers nationalismes de la région, l’ancien ministre des Affaires étrangères du Kosovo, Petrit Selimi, estimant par exemple que Tarrant s’était « inspiré d’une forme spécifique de nationalisme suprémaciste blanc dont les racines sont en Serbie [19] ».
La Serbie, refuge « identitaire » ?
La fascination de l’extrême droite pour le Kosovo et la Serbie plonge loin ses racines. L’exaltation d’une société rurale et patriarcale, qui conserverait des valeurs « originales » et « authentiques », malgré tous les bouleversements du monde moderne, hante la pensée européenne depuis au moins un siècle. Lors de l’élection présidentielle française de 2012, le Bloc identitaire faillit présenter un candidat, en la personne d’Arnaud Gouillon, qui dressait ainsi son propre portrait : « Ma culture est européenne, mon ethnie est européenne, mon sang est européen. Je suis un autochtone… Je suis un Européen parce que mon premier drapeau est la couleur de ma peau et que, même si celle-ci déplaît à certains, personne ne pourra la changer. » Arnaud Gouillon, né en 1985 à Grenoble, est un militant bien implanté dans la complexe galaxie « identitaire », mais surtout connu par son engagement en faveur des Serbes du Kosovo, pour lesquels il collecte des fonds depuis 2004 via l’ONG Solidarité Kosovo [20], qui s’adresse « à tous ceux qui s’inquiètent de la destinée de l’Europe chrétienne traditionnelle » menacée par l’« expansion de l’islam », élargissant ainsi le thème de « la défense des Serbes menacés par les Albanais » à celui de « la défense de l’Europe chrétienne ».
Arnaud Gouillon n’est pas le premier des Européens croyant retrouver en Serbie – ou plus récemment dans la Hongrie de Viktor Orbán – les valeurs traditionnelles galvaudées par un Occident vicié et corrompu. Arrivé en Serbie au début de la Première Guerre mondiale, le criminologue Archibald Reiss avait été mandaté par le gouvernement de Belgrade afin de documenter les crimes de guerre commis par les forces autrichiennes contre les civils serbes [21]. Il s’agissait d’établir scientifiquement le relevé et la description des violations des lois et coutumes de la guerre. Le docteur Reiss mesura des fosses communes, photographia des amoncellements de corps, collecta les traces matérielles des crimes dans les villages repris par les forces serbes, utilisant les instruments nouveaux de la médecine légale et de la police scientifique. Conservateur idéaliste, Reiss était né en Allemagne, dont il avait fui les villes industrielles « gangrenées par le socialisme », à la recherche d’une société traditionnelle et patriarcale, organisée autour de la figure du « soldat-paysan » : il avait cru d’abord la voir en Suisse, avant de la découvrir en Serbie, où il s’installa à la fin de la guerre, mais les déceptions, ici aussi, ne tardèrent pas à venir. Il mourut à Belgrade en 1929, un an après avoir publié un retentissant manifeste intitulé Écoutez, les Serbes !, visant à mettre en garde ces derniers contre les fléaux de la modernité. Archibald Reiss reprochait ainsi à la diffusion de l’enseignement de détourner les citoyens serbes de l’artisanat et de l’agriculture, il faisait grief « aux jeunes gens moulés dans des complets dernier cri et [aux] jeunes filles fardées et peinturlurées » de se trémousser « dans des contorsions de nègres en délire dans les dancings ». La Serbie trahissait son âme, cette « âme » dont Arnaud Gouillon croit avoir retrouvé les vertus patriarcales et la pureté sauvegardée dans les enclaves serbes du Kosovo.
Les nationalistes serbes peuvent en tout cas se féliciter d’un allié comme Arnaud Gouillon, car ses réseaux médiatiques vont au-delà de l’ultra-droite catholique. Charlotte d’Ornellas, journaliste star de la droite ultra-conservatrice, l’interviewait longuement le 11 septembre 2018 dans Valeurs actuelles [22] et Le Figaro Magazine consacrait le 14 juin 2019 un dossier au Kosovo, sous le titre « Les Serbes font de la résistance ». En plus de son reportage dans les monastères et les enclaves, le journaliste Jean-Louis Tremblay s’entretenait avec l’animateur de Solidarités Kosovo. Le directeur adjoint du Figaro magazine, Jean-Christophe Buisson, est lui aussi un impétueux défenseur de la Serbie et surtout un admirateur du général Dragoljub « Draža » Mihailović, le chef des Tchetniks de la Seconde Guerre mondiale, auquel il a consacré un essai qui tient plus de la réhabilitation hagiographique que de la biographie scientifique [23]. Condamné à mort en 1946 pour faits de collaboration avec l’occupant nazi, le général Mihailović devient sous sa plume un « martyr du communisme », alors même que cette figure, hautement controversée, demeure associée aux violences dont furent notamment victimes durant la guerre les populations civiles musulmanes de Bosnie-Herzégovine [24].
Sur une carte des extrêmes droites en Europe et de leurs succès électoraux, la plupart des pays virent au brun d’année en année. Paradoxalement, les États successeurs de l’ancienne Yougoslavie font exception. En Serbie, le Parti radical serbe de Vojislav Šešelj a été définitivement marginalisé et les groupes radicaux qui défrayent régulièrement la chronique dans les tribunes des stades de football ou lors de quelques manifestations violentes n’ont pas d’assise électorale. En Croatie, les héritiers divisés du Parti croate du droit jouent les utilités aux marges de la Communauté démocratique croate (HDZ), la grande union conservatrice au pouvoir, tous comme les quelques formations nationalistes qui gravitent, en Macédoine du Nord, à la droite du VMRO-DPMNE, tandis qu’il n’existe pratiquement pas de groupes se revendiquant de l’extrême droite en Bosnie-Herzégovine ni au Kosovo. L’espace politique du nationalisme est largement occupé par des formations se proclamant « proeuropéennes » et membres du Parti populaire européen (PPE), comme le HDZ ou le Parti progressiste serbe (SNS) du président Alexandar Vućić. À défaut de pouvoir s’assurer une existence autonome, les courants radicaux ont donc fait leur nid dans des formations officiellement plus « modérées », même si ces dernières connaissent souvent, comme le Parti démocratique slovène (SLS), également membre du PPE, une dérive droitière accélérée. Le « modèle » de la Hongrie de Viktor Orbàn, qui exerce une forte attraction sur toutes les droites balkaniques, brouille repères et distinctions politiques. Pour leur part, les extrêmes droites européennes ne cherchent plus guère à recruter des alliés dans les Balkans, même si le renfort de quelques eurodéputés bulgares, croates ou slovènes peut toujours se révéler précieux. La région, et notamment le Kosovo et la Serbie, qui ont bien peu de chances de rejoindre rapidement l’Union européenne, leur sont bien plus utiles comme espaces rhétoriques permettant de projeter leurs fantasmes historiques, démographiques et géopolitiques.









