« Dans les guerres civiles de l’accumulation originaire, où naissent les classes (…) L’accumulation originaire est une distribution originaire : violence, lutte des classes en tant que force productive » (Hans Junger Krahl)
« — Je suppose que vous vous rendez compte, dit-il d’un air insolent, qu’en prenant les armes contre vos frères, vous vous faites les instruments d’assassins et de traîtres ? »
– Écoutez, frérot, répondit gravement le soldat, vous ne comprenez pas. Il y a deux classes, voyez-vous, le prolétariat et la bourgeoisie. Nous… » […]
– Tu crois sans doute l’interrompit l’autre sur un ton de mépris, que Lénine est un vrai ami du prolétariat ? » […]
– Ça, je n’en sais pas grand-chose, répliqua obstinément le soldat, mais il me semble que ce qu’il dit, c’est bien ce que je veux entendre, moi et tous les simples gens de mon espèce. C’est qu’il y a deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat… » […]
« — Voilà que tu ressors ta formule imbécile ! »
« — … deux classes seulement, continua le soldat avec obstination, et quiconque n’est pas
d’un côté est de l’autre… »
(John Reed)
« La peur du deux. Le un est en soi la source de réconfort de tout ce qui existe. Le trois est le point d’aboutissement rassurant à la synthèse de la contradiction. Le deux présuppose, insoluble, la polarité, l’opposition, ou plutôt l’antagonisme. Et il s’agit toujours d’un positif et d’un négatif. C’est en sachant assumer en soi la puissance immanente du négatif, sous des formes élevées, noblement destructrices, que l’on reconnaît la force capable de se mesurer au destin et de changer le monde ». (Mario Tronti)
Après la chute du Mur de Berlin, l’histoire, loin d’avoir atteint sa fin, s’est mise à courir, en accélérant progressivement et sprintant au début du siècle. Celui-ci est le troisième livre consacré à la succession et à l’escalade des événements liés à la guerre impérialiste et à la guerre civile mondiale. Faute de catégories et de concepts à la hauteur de l’affrontement en cours, ceux-ci ayant été écartés par une analyse du capitalisme et de l’État fallacieuse et illusoire, ces réflexions (à partir du 24 octobre 2022) tentent de faire émerger, avec toutes les limites d’un travail élaboré à partir de l’actualité, une redéfinition de la guerre et de la guerre civile.
Le changement radical intervenu avec la crise financière et générée par la dette, d’abord privée puis publique, qui a commencé en 2007-2008, s’est manifesté par la guerre et la guerre civile. Ce qui est en jeu dans ce nouveau tournant politique, c’est le « nomos de la terre », qui redevient un partage et une appropriation primaires, dont dépendra la future division du travail, de la production, de la reproduction, du contrôle du marché mondial ainsi que de la configuration des classes des travailleurs, des femmes et des personnes racisées.

Dans ce cadre d’analyse, la guerre impérialiste et la guerre civile ont ressurgi pour la quatrième fois en un peu plus d’un siècle, parce que le capital, par nature cosmopolite, tendant continuellement à s’étendre au-delà des frontières des États, se heurte rapidement à des obstacles. Contrairement à ce que pensait Marx, le capital n’arrive pas facilement à dépasser ces obstacles ni à y parvenir sans l’intervention de l’État, mais en recourant avec une régularité stupéfiante à la guerre impérialiste.
Les guerres en cours ne cessent de nous rappeler que : le capital ne peut se globaliser que par le biais de l’État, qui reste toutefois enfermé à l’intérieur de ses frontières, même s’il s’agit d’une puissance mondiale comme les États-Unis [1]. Le pouvoir global ne s’est jamais donné comme totalité (l’illusion de l’Empire), il a au contraire toujours été fragmenté, constitué d’un ensemble de globalisations avec des objectifs et des intérêts différents (pensons aux stratégies hétérogènes de grands États, comme les USA et la Chine qui s’opposent aujourd’hui). La financiarisation, force motrice du marché mondial, n’est pas concevable sans le dollar, une monnaie qui reste bel et bien nationale, même si elle est utilisée pour les échanges internationaux. L’apport du Pentagone et de ses 800 bases militaires qui contrôlent les océans, où circulent les 90 % des marchandises, est tout aussi structurel et est lui aussi au service d’un seul État et non d’un Empire supranational.
Cependant, lorsque nous parlons de guerre, nous devons toujours l’entendre également comme guerre civile. Les frontières rigides entre guerre et guerre civile, définies par l’État moderne, se brouillent depuis la Révolution française, jusqu’à pratiquement disparaître lors du XX siècle.

Le vrai problème, pour les capitalistes et les États, n’est pas la guerre, qui, au contraire, est le moyen par lequel ils poursuivent leur compétition économique pour la puissance, en constituant une force économique régulatrice du cycle d’accumulation du profit. Le vrai problème, c’est la guerre civile, surtout quand elle se présente comme lutte des classes. C’est la guerre civile, expression de la lutte des classes, qui a fait voler en éclat la distinction entre intérieur et extérieur sur laquelle était construit le pouvoir d’État moderne : pacification de la guerre civile, c’est-à-dire de la lutte des classes à l’intérieur, intégrée dans le processus de production et de reproduction du capital, et transfert de la violence à l’extérieur dans la guerre entre États (nationalismes). À partir du début du XXe siècle, la guerre entre États et la guerre civile sont devenues complètement poreuses.
Guerre et guerre civile sont les signes de la répétition de l’accumulation primitive. Elles sont capables de déterminer la transition d’un mode de production à un autre, d’une forme d’accumulation à une autre, car, ensemble, elles constituent les forces destructrices de l’ancien ordre et constitutives d’un nouveau nomos du marché mondial. Il n’y a pas de puissance constituante sans guerre et guerre civile, sans organisation de la puissance et accumulation de la force. À partir du XXe siècle, pour la première fois dans l’histoire, les guerres ont aussi la capacité de produire la destruction absolue de l’humanité : l’armement nucléaire est le témoignage de cette possibilité toujours présente [2].
De nos jours, nous sommes pleinement engagés dans cette transition, de sorte que l’élimination de l’accumulation primitive et de sa répétition signifie le refus de la guerre civile, de la guerre de conquête et de la guerre entre États.
Il n’y a pas de production sans accumulation primitive de la force économique, politique et militaire. Il n’y a pas de production sans appropriation préalable des ressources et des êtres humains, sans l’assujettissement et la transformation de ces derniers en ouvriers, esclaves ou femmes (en subjectivité fonctionnelle à l’accumulation et à la reproduction) : il n’y a pas de production sans une division stable, qui établit sur le marché mondial qui commande et qui obéit. Commencer l’analyse directement à partir de la production ou de la reproduction signifie se concentrer exclusivement sur les « forces productives » et sur les « rapports de production » : il s’agit là d’un type d’économisme, typique du marxisme occidental de l’après-guerre dont font partie, à leur façon, l’opéraïsme italien et le post-opéraïsme.
L’appropriation et la répartition (des ressources et des richesses), par contre, ne jaillissent pas de façon immanente de la production capitaliste, de la technologie ou des forces productives. Bien au contraire, ces guerres éclatent parce que la mondialisation du capital ne peut être menée à son terme, car l’accumulation n’a pas réussi à établir l’hégémonie du capitalisme étasunien au niveau mondial, ce qui, au contraire, a fait émerger la force d’autres capitalismes et d’autres États. Des capitalismes plus ou moins libéraux, plus ou moins dirigés par l’État, mais en tout cas des capitalismes politiques, irréductibles à la seule économie (la puissance accompagne le profit, le monopole de la force, la propriété) et tous en concurrence entre eux, professant des idéologies (autoritaires, ultralibérales, fascistes, fondamentalistes chrétiennes, islamiques, juives, etc.). Nous ne devons pas nous limiter à l’analyse géopolitique, mais, comme cela a déjà été le cas au XXe siècle, saisir le conflit de classe, le point de vue du prolétariat mondial, pris au piège de cette lutte pour l’hégémonie sur le marché mondial.

La guerre civile s’accompagne, comme lors des deux guerres mondiales, d’un affrontement entre États. Celui-ci est devenu de nos jours une guerre impérialiste qui, comme le soutenait Lénine, est un « jeu », malgré l’énorme violence qu’elle déchaine et dans laquelle s’affrontent des pouvoirs homogènes qui se disputent des pouvoirs et des valeurs établies. Le génocide des palestiniens, nouvel épisode de guerre mondiale « par fragments », pose un problème radicalement différent : à savoir celui du rapport que l’ensemble de ces États, en lutte les uns contre les autres pour la suprématie sur le marché mondial, entretient avec le prolétariat mondial et spécialement celui du Sud. Les États occidentaux se sont immédiatement solidarisés avec Israël non seulement parce qu’ils reconnaissent en lui leur séculaire volonté de colonisation, qui est encore aujourd’hui un élément structurel de l’accumulation capitaliste, mais aussi parce que chaque État a ses Palestiniens, chaque État contient en son sein son propre « Sud », chaque État pratique des politiques racistes qui jouent un rôle central dans la gouvernementalité de la guerre civile contre le prolétariat. Qui mieux qu’Israël peut vendre des techniques d’apartheid à adapter aux différentes situations des États occidentaux ? Qui mieux qu’Israël peut servir de tête de pont occidental dans le Sud global, d’où comme au XXe siècle, pourraient survenir des ruptures politiques significatives ?
La fin de la colonisation territoriale a vu l’émergence d’une colonisation généralisée se déployant jusqu’au centre même du capitalisme, ayant comme conséquence que la relation colonisateur/colonisé, loin de s’affaiblir, s’est étendue sous de nouvelles formes, d’où l’importance stratégique du conflit israélo-palestinien.
L’extermination en cours a démontré l’homogénéité substantielle de tous les États, à l’exception de l’Afrique du Sud (et de très rares autres pays) qui, sachant de quoi il s’agit, ont dénoncé le génocide et l’apartheid que subissent les Palestiniens [3]. Seul le prolétariat mondial a manifesté sa solidarité avec la résistance palestinienne en ouvrant la voie à un nouvel internationalisme, aujourd’hui difficilement transformable en force politique à cause de l’absence, à tous les niveaux, d’une organisation qui puisse le réaliser.
Le génocide et le nettoyage ethnique pratiqués par les Israéliens au détriment des Palestiniens ne témoigne pas uniquement du lien avec le colonialisme, mais aussi du niveau d’affrontement sur lequel se sont hissées les classes dirigeantes, les capitalistes et une grande partie de l’opinion publique du Nord du monde. L’Occident et ses classes politiques, entrepreneuriales et financières, pleines d’outrecuidance et de suprémacisme blanc, aveuglées par la peur de perdre leur pouvoir et privilèges, se sont lancées dans une guerre, en gestation depuis le début du siècle, qu’elles sont en train de perdre avant même qu’elle se soit complètement déployée. La première véritable défaite, c’est l’Europe (c’est-à-dire l’Allemagne) qui, en se pliant à la volonté des USA, a mené à bien son suicide économique et politique, commencé lors d’une autre guerre mondiale, en se divisant en deux, selon une réédition inattendue du rideau de fer.
L’énorme violence déchaînée contre les Palestiniens ne découle pas d’une psyché malade ou de la folie de quelque dirigeant, mais elle est enracinée dans le capitalisme et dans son État : toute accumulation primitive qui se répète depuis 1492 fait preuve de niveaux de violence atroces.
Pendant ces périodes odieuses, on constate aisément le lien entre démocratie et fascisme, le glissement de l’une vers l’autre, amplement préparé en amont par les lois d’exception, par les lois contre le terrorisme, par la pérennisation de la crise permanente en tant que mode de gouvernement. Au cours des phases d’accumulation primitive, la grande violence qui redéfinit les partages et s’approprie ressources et richesses nécessite non seulement la suspension des normes juridiques, mais aussi de la production et du système politique : c’est ainsi que la guerre et la guerre civile se voient confier les décisions que les institutions politiques et économiques sont incapables de prendre. Le cas de la Palestine rappelle, à ceux qui l’auraient oublié, que les démocraties occidentales présupposent les non-démocraties du grand Sud : la « pacification » de l’État-nation occidental présuppose la violence sans limites en dehors de ses frontières, la liberté des démocrates et des libéraux nécessite la non-liberté de la plupart des individus dans le monde (à la société de consommation du Nord correspond la pauvreté du Sud, etc.).

Le génocide en cours est un nœud fondamental de la lutte de classe, et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, toute stratégie révolutionnaire devra prendre en compte le fait de ne pas se faire massacrer, ce à quoi le pouvoir est toujours prêt, et donc de trouver les moyens pour l’empêcher. Deuxièmement, il aura la même fonction qu’avaient eu les fusillades des communards à Paris dans l’élaboration du parti révolutionnaire du XX siècle. En outre, il montre la stratégie de l’Occident qui, en intégrant à la « démocratie » des techniques et des dispositifs de pouvoir des fascismes du siècle dernier, revendique sans vergogne le génocide à l’étranger. Tout cela pendant qu’à l’interne, il impose une répression à la contestation, et qu’il construit un consentement à l’extermination d’un peuple qui est, dans les faits, accepté par tout le monde.
Nous devons essayer de comprendre s’il est possible de renverser les termes de la confrontation mondiale. Les bolcheviques ont réussi. De nos jours, cela parait bien plus difficile, voire impossible. Mais il n’y a pas d’autre solution que de se poser une question qui semble dépassée : si le capital (et son État) consiste en un rapport de pouvoir entre forces asymétriques, où les unes commandent et les autres obéissent, comment le prolétariat peut-il se forger une force et une puissance au sein d’un rapport de pouvoir qui lui est si défavorable ? J’entends par force, l’organisation d’une subjectivité de masse.
À partir de la Révolution française, le prolétariat a été capable d’organiser la puissance et d’accumuler la force par le biais d’une guerre civile qui établissait un rapport très étroit entre la lutte comme événement, comme rupture, comme interruption du continuum du pouvoir. Il s’agissait d’un processus qui, dans cette ouverture événementielle du temps, créait et consolidait force et puissance, autant politiquement (l’organisation) que matériellement (le salaire, le welfare, les droits), tout en produisant une subjectivité qui n’était pas soumise, mais autonome et indépendante par rapport à la production et reproduction du capital.
La division, le « deux » est, peut-être, la réalité politique la plus importante dans le capitalisme, et cela, quel que soit le développement des forces productives. Mais la division se comprend selon deux modalités différentes.
Une première division est subie et déterminée par la guerre de conquête et d’appropriation des hommes, des ressources, ainsi que de l’accumulation primitive que les gagnants transforment (avec l’intégration des vaincus dans la production) en un « deux » qui devient une relation entre « forces productives et rapports de production ». Une deuxième division, différente, est, par contre, imposée par le prolétariat avec la guerre civile révolutionnaire, opposant les classes sociales, et dans laquelle le prolétariat doit se nier en tant que force productive du capital afin de réussir à établir un « deux » dans lequel il n’est plus une force réactive, mais plutôt une force affirmative ; il n’est donc plus sur la défensive, mais il adopte une stratégie offensive. Seule cette deuxième division assurait et assure l’autonomie et l’indépendance au prolétariat.
La guerre civile, en tant que modèle des rapports de pouvoir et matrice de leur mise en œuvre, se manifeste clairement dans l’accumulation primitive. Elle devient ensuite latente, souterraine, elle s’écoule comme un fleuve karstique au-dessous du « deux » des « forces productives et rapports de production », pour redevenir affrontement ouvert quand l’accumulation mondiale n’arrive plus à accomplir le processus de mondialisation. Alors, elle se dévoile comme guerre des classes et guerre entre États. Les révolutions ont assuré le passage, ou mieux, le saut qui mène de la division entre forces productives et rapports de production à la division entre les classes en lutte pour le pouvoir, pour sa transformation et pour une organisation différente de la société. Le passage de la première à la deuxième division a été poursuivi et réalisé pendant deux siècles : cela avec la Révolution de 1789 et la Révolution de Haïti, puis en 1830, en 1848, en 1871 et, à partir de 1905, avec la longue suite de révolution du XX siècle (victorieuses ou perdues) qui se sont conclues après la Deuxième Guerre mondiale en garantissant la séparation et l’autonomie de la Machine État-capital, pendant des périodes plus ou moins longues. Même les défaites ont contribué à consolider la classe ouvrière en lutte, car la peur de la révolution, toujours possible, toujours actuelle, obligeait l’État et le patronat à faire des concessions, malgré les victoires qu’ils ressentaient toujours comme précaires.
Le saut d’un niveau à un autre ne se fait pas automatiquement et demande une stratégie et une organisation adéquates. Le rapport événement/processus, mûri durant le XIXe siècle, a pris une forme gagnante avec l’invention léniniste et maoïste de la guerre civile mondiale « des partisans », s’étant diffusée au XXe siècle comme un incendie dans une prairie brûlée par le soleil. Mais aujourd’hui, elle n’est plus praticable.

Deleuze et Guattari ont élaboré, dans Milles Plateaux, une autre façon d’évoquer les deux niveaux, écartée par leurs exégètes dans un langage typique de la période post-68, quand ils affirmaient que si la multiplicité micro-politique (l’action des mouvements locaux animée par des désirs, affects, passions) ne passe pas dans le macro-politique, c’est-à-dire dans le « deux » de l’opposition qui opère par « macro-décisions et choix binaires », très simplement elle n’existe pas : « les fuites et les mouvements moléculaires ne seraient rien [souligné par Lazzarato] s’ils ne repassaient par les organisations molaires et ne remaniaient leurs segments, leurs distributions binaires de sexe, [de race], de classe, des partis ».
Aujourd’hui, nous pouvons prolonger cette affirmation de la façon suivante : si le micro-politique ne passe pas dans le grand « Deux » macro-politique imposé par la guerre et par la guerre civile, il ne cesse pas d’exister en se dissolvant dans le néant ; mais bien pire, devient une micro-politique fasciste qui se transforme en affects et passions racistes, sexistes et classistes. Voici la raison principale du devenir fasciste du monde. En effet, la réorganisation et la mise en discussion des segments binaires sont devenues des domaines de politique identitaire, un trans-individuel réactionnaire, parce que nous n’avons pas réussi à organiser les désirs, les affects et les passions en un projet de destruction des relations d’exploitation et d’assujettissement. Si nous n’orientons pas l’inimitié contre ce qui l’a suscitée, elle trouvera de toute façon l’ennemi auprès de l’immigré, de l’étranger, de l’Autre. Elle s’exprimera de toute façon, cela même à travers les fondamentalismes et les fascismes les plus divers.

Seule une intensité politique du niveau de la guerre civile déchaînée par l’ennemi peut mobiliser et organiser les classes populaires. C’était une erreur de considérer les luttes locales (ouvrières, anticoloniales, féministes, écologistes), les pratiques micro-politiques et leurs processus de subjectivation, qui constituent des rapports de force, des pratiques et stratégies de la multiplicité, comme des réalités en soi. Car les luttes locales s’insèrent toujours — se répercutent, agissent et convergent — dans la globalité du pouvoir et du marché mondial. On peut appeler cette dimension macro-politique totalisation stratégique, car, pendant qu’elle capture la multiplicité dans des organisations molaires et binaires, elle ne peut jamais se renfermer dans un « tout », étant comme une mer en tempête agitée par des forces qui s’opposent. L’action politique se constitue ici, à la croisée du macro et du micro. Paradoxalement, de nos jours, elle semble s’être scindée en deux réalités qui ne communiquent pas : d’un côté la géopolitique, en tant que compétition et affrontement des grandes puissances étatiques et économiques, de l’autre la micro-politique de la production existentielle, des formes de vie, des subjectivations et des pratiques de liberté renfermées en elles-mêmes. Deleuze et Guattari nous ont invités à saisir ce qui manque, le point où les stratégies macro et micro se croisent, se rencontrent et se combattent.
La guerre civile contre-révolutionnaire en action depuis Mai 68 a la spécificité d’être radicalement asymétrique, car elle est menée avec détermination par un seul camp : celui des États et des différents capitalismes. Au prolétariat, faute d’un positionnement autonome, incombe la condition qui lui a été imposée par ses adversaires consistant à subir la guerre civile mondiale. Dans les faits, ses multiples composantes, dans la forme qu’elles ont prise après 68, n’ont réussi à opposer aucune résistance significative. Cela parce que, « prolétaires sans révolution », ils n’ont pas été capables d’organiser la puissance et d’accumuler la force nécessaire, comme ont su le faire les générations révolutionnaires du siècle passé.
Le modèle de la guerre civile mondiale partisane s’étant révélé gagnant lors du XXe siècle n’est plus d’actualité ; c’est pour cette raison que nous devons résoudre le même problème, mais dans des conditions différentes.

La défaite de la révolution mondiale dans les années 1970 a été la défaite du sujet qui la portait et l’organisait, c’est-à-dire, la classe ouvrière. Si nous nous affranchissons du point de vue eurocentré du marxisme occidental, nous pouvons constater que, même pendant le XXe siècle, la classe ouvrière n’a pas joué le rôle stratégique que nous (occidentaux, surtout) lui attribuons. En effet, les grandes révolutions du XXe siècle — en particulier celles asiatiques qui, malgré leur défaite, ont entraîné le déplacement de l’accumulation du capital vers l’Est — ont utilisé les catégories élaborées à partir de l’analyse de la classe ouvrière et de son exploitation en Europe (marxisme du XIXe siècle) adaptées de façon géniale à des situations de grand « retard » du développement dans lesquelles la classe ouvrière n’occupait pas une place centrale. Sur le plan politique, elles ont été repensées afin de s’adapter à l’impérialisme et à la guerre civile mondiale, deux réalités que le XIXe siècle (Marx, pour être précis) ne connaissait pas. La composition de classe, qui a rendu victorieuses les révolutions du XXe siècle, était complètement différente de celle occidentale.
La légitimité et le rôle historique de la classe ouvrière résidaient dans sa capacité à tenir bon lors de l’affrontement quand ce dernier arrivait à son point décisif-stratégique, macro-politique — dans lequel les conflits multiples se cristallisaient dans le dualisme — et dont l’enjeu portait sur le pouvoir de la Machine État-capital et sa transformation radicale. Les niveaux de lutte, à partir des lieux d’exploitation et de domination, tant au niveau productif et reproductif qu’au niveau social, grandissaient en intensité et se concentraient en un dualisme macro-politique que la classe ouvrière savait assumer et gérer. Même en l’absence d’une classe ouvrière, comme dans le grand Sud global, le dualisme du pouvoir s’affirmait tout de même, puisque le champ de bataille était le même, celui du capitalisme, de l’État et de leurs pouvoirs. C’est l’histoire comme lutte des classes proposée par le marxisme que les révolutions sans classe ouvrière ont utilisé. C’est le même scénario qui se présente de nos jours, mais sans l’intelligence politique d’il y a un siècle. La multiplicité, qui semble être devenue notre problème, n’est pas un concept nouveau s’étant développé lors du XXe siècle. En effet, la composition de classe a toujours été marquée par la multiplicité, de même que les conflits ont toujours été constitués par elle. Il suffit de considérer le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, où les deux classes du Capital (les capitalistes et les ouvriers) sont immergées dans une pluralité de sujets, d’intérêts et de contradictions. Cette multiplicité est encore plus évidente dans le Sud du monde : une multiplicité sans un centre sociologique/économique (la classe ouvrière), mais avec un centre politique inventé par les révolutionnaires.
De nos jours la classe ouvrière, comme la multiplicité, a radicalement changé et s’est profondément affaiblie. La pluralité dans laquelle elle semble s’être dissoute n’est pas un vague et générique rassemblement d’individus et de singularité. Elle est plutôt structurée par une série de dualismes de pouvoir (hommes/femmes, blancs/racisés, patrons/travailleurs) autour desquels s’organise l’exploitation et la domination, en quadrillant et en réduisant la soi-disant complexité. Ces divisions fonctionnent de nos jours comme des points d’ancrage à des mouvements et à des théories qui, à juste titre, ne se réfèrent pas à une multiplicité générique, mais à des dualismes précis, descriptibles et organisables dans leur dimension de forces collectives (mouvement féministe, mouvement décolonial, mouvement ouvrier, mouvement écologiste).
Ce n’est pas que la classe ouvrière ait disparu, bien au contraire (aujourd’hui il y a beaucoup plus d’ouvriers dans le monde que durant les années soixante), mais avec cette nouvelle composition de la multiplicité, la classe ouvrière ne peut plus accomplir sa fonction de synthèse de l’hostilité stratégique avec le pouvoir. Pour le prolétariat et les mouvements politiques post-68, il est devenu impossible de franchir le pas et de passer du niveau d’affrontement des dualismes de classe, sexe et race à celui où l’on se confronte au pouvoir en général, car, comme le dirait Tronti, ils ont peur « du deux ». Parce qu’ils refusent même de le penser, ce « deux » (qui s’est toutefois s’matérialisé à plusieurs reprises à partir de 2011 en Égypte, en Tunisie, au Chili, en Iran, au Pérou, etc., et de manière plus faible, intégrée et contenue en Espagne, aux USA, en Turquie, etc.) et que, précisément en raison de ce déni, ils sortent défaits. Un « deux » auquel on parvient, de nos jours, plus facilement avec la guerre et la guerre civile déclarées.
Mais, même avec une telle multiplicité, le dualisme dont parle le soldat bolchevique dans la citation d’ouverture de cette introduction se cristallise toujours et en tout état de cause, quel que soit le niveau atteint par les forces productives (matérielles, immatérielles, numériques, assistées par l’intelligence artificielle, biopolitiques, etc.) : tout le prolétariat dans sa pluralité d’un côté, et de l’autre, la Machine État-capital (la bourgeoisie mentionnée dans le dialogue a perdu une grande partie de sa force, car, dans un régime de monopole, son identification avec le capitaliste n’est plus valable).
Les capitalistes ont su voir dans la multiplicité un seul ennemi, c’est pourquoi, comme le dit si sagement le soldat, « qui n’est pas avec l’une est avec l’autre » partie (classe). Ils se sont fixé comme objectif l’affrontement généralisé contre tous les camps, et c’est grâce à cette ferme conviction qu’ils ont gagné. Leur tâche a été amplement facilitée par l’idéologie du conflit tout positif, tout affirmatif et par la politique du refus de la « puissance immanente du négatif, de ses formes élevées, noblement destructrices ».
La synthèse et le processus de totalisation de la multiplicité nécessaires à soutenir l’affrontement actuel ne peuvent plus prendre la forme du parti qui avait conduit le prolétariat à la victoire. Le « tout » que ce conflit implique ne peut pas être fermé. Il doit être ouvert : un processus qui n’unifie pas ni n’homogénéise la multiplicité ; qui garantit la centralisation dans la diversité. Il s’agit sans doute d’une solution difficile à trouver et à construire.
Certes, les rapports de force, au vu de l’importante faiblesse du prolétariat, invitent vivement, à l’heure actuelle, à ne pas accepter l’affrontement. Mais afin d’accumuler de la force, l’idée régulatrice à partir de laquelle on doit pouvoir mesurer les formes de la lutte et les modalités d’organisation, à partir desquelles il faut penser tactique et stratégie, le bref et le long terme, doit être l’unité politique de la multiplicité des sujets et non pas l’exode, la fuite, les formes de vie, les techniques de liberté, l’esprit libre, les vies libérées, les interstices, les zones libérées, l’éthique, la désertion, la production de subjectivité, etc. [4]. Ces hypothèses se sont révélées évanescentes précisément parce qu’elles n’ont pas franchi le pas vers le macro-politique : incapables de résistance et d’attaque, elles n’ont servi qu’à être tolérées par les pouvoirs constitués et à coexister avec eux. Tout comme les luttes du cycle ouvert par la Révolution française, les mouvements contemporains se soulèvent, cassent, interrompent le continuum du pouvoir, mais ils n’arrivent pas à déclencher de processus d’accumulation de la force. À partir de 2011, comme réponse à la crise financière, dans le Sud du monde, il y a eu des rébellions de grande intensité, alors qu’elles ont été beaucoup plus intégrées dans le Nord.
En Afrique et en Amérique du Sud, les insurrections ont monté le niveau d’affrontement jusqu’à mettre en discussion non seulement le sexisme, le racisme et le classisme, mais tout le pouvoir qui les gouverne, sans jamais se réduire à ce dernier. Toutefois, les mouvements se sont révélés faibles de par le fait qu’ils ont pensé et pratiqué les rapports de négation/affirmation et de événement/processus seulement au sein des différentes relations de pouvoir sexuelles, raciales et de classe — en oubliant que le pouvoir ne se limite pas exclusivement à l’exercice de ces relations — laissant ainsi au pouvoir constitué l’exercice du dualisme stratégique que la lutte des classes, dans sa diversité, avait déterminé. Malgré cette faiblesse subjective des mouvements, la réalité de l’affrontement de classe en a dépassé les limites en imposant une confrontation directe avec ce qui, à ce moment-là, se présentait comme « le » pouvoir (que l’on pense au niveau de lutte atteint dans la phase « constituante » ouverte par l’insurrection au Chili). Des deux sujets de l’affrontement, seul le pouvoir a agi de manière cohérente dans la guerre civile qui s’était ouverte, par exemple, en Égypte.

La Machine État-capital est elle aussi une multiplicité qui fonctionne à partir d’une pluralité de subjectivations : capitalistes, financiers, hommes politiques et d’État, administrateurs, militaires, etc. À la différence de son antagoniste, la Machine État-capital est capable de recomposer la pluralité de subjectivations contre un seul ennemi, le prolétariat. La recomposition politique de ce dernier, par contre, se heurte à plusieurs problèmes. Avant toute chose, la production de subjectivité semble aujourd’hui souvent réduite à une transformation éthico-anthropologique, alors qu’elle devrait nécessairement passer non pas par une générique intersection, mais par l’organisation capable de tenir le dualisme. Deuxièmement, on pense au processus de construction d’un sujet collectif comme à un simple rapport à soi, alors qu’il vit nécessairement dans le cadre de la guerre civile et de la guerre, cela parce qu’il est attaqué, diminué, bloqué, dévié et intégré en permanence par l’ennemi. On n’a jamais vraiment enquêté sur le type de subjectivité militante qui serait nécessaire pour atteindre le but de l’unité, et quelles ruptures elle impliquerait avec les subjectivités des révolutions du XXe siècle.
La subjectivation est, de nos jours, réduite seulement à une éthique, à une micro-politique impuissante. Le capital contemporain a fait disparaître la longue période : des crises se succédant à d’autres crises sans solution de continuité et, quand le chevauchement des crises ne produit pas les résultats attendus, il n’y a aucune hésitation à lancer la guerre civile, le génocide, le massacre et le nettoyage ethnique. Où pense-t-on pouvoir alors consolider tous ces beaux projets formulés par les théories et les mouvements contemporains (formes de vie, technique de liberté, vies libérées, esprit libre, ligne de fuites, etc.) alors que le capital fait rage et détruit tout espace autonome et indépendant, s’il n’est pas défendu et garanti par l’accumulation et par l’exercice de la force ? L’opposition réformes/révolutions n’a aucun sens, parce que la possibilité des premières a été effacée par la défaite de la révolution qui seule les rendait possibles. La multiplicité ne suffit pas en soi à être révolutionnaire, l’être n’est pas en soi « révolution », car il n’y a pas de puissance révolutionnaire sans accumulation de la force, sans ruptures politiques ; bien au contraire, au sein du capitalisme contemporain, multiplicité veut dire dispersion, fragmentation, exploitation, domination et désespoir. Il n’y a pas, à proprement parler, de multiplicité, car celle-ci doit être construite et sa production différenciante doit passer par le « deux » de la négation du pouvoir, si elle veut exister. Si ces conditions sont satisfaites, alors on peut affirmer la multiplicité : la liberté dépend encore du processus de libération, l’exode du capitalisme de sa destruction, les vies libérées se construisent dans les processus de déstructuration de l’ennemi, autrement ce sera à lui d’agir avec la violence que nous avons sous les yeux au quotidien, violence qu’un Occident destiné au déclin, autorise, finance et légitime.
Des masses non qualifiées avait surgi la classe ouvrière comme sujet politique ; des masses qualifiées par les dualismes émergera un nouveau sujet politique, ou alors l’exploitation, la domination, le génocide et la guerre se perpétueront.
* Maurizio Lazzarato est un sociologue et philosophe italien vivant à Paris. Il est l’un des représentants importants du post-opéraïsme italien.
Cette introduction à l’ouvrage de Maurizio Lazzarato, Guerra civile mondiale, paru en mai 2024, aux éditions DeriveApprodi, a été traduite de l’italien par Ivano Solombrino. Cette version française inédite a été revue et approuvée par l’auteur.


