Grigory Zinoviev a-t-il été « la plus grande erreur de Lénine » ?

Selon Clayton Black, « Zinoviev représente une figure si peu attrayante aux yeux de la plupart des historiens que rares sont ceux qui se sont aventurés au-delà de mentions superficielles à son sujet. » Une bonne raison de publier ici son compte-rendu de cet de la toute récente biographie d’Åsmund Egge à son sujet : Grigory Zinoviev : The Right Arm of Lenin [Grigory Zinoviev : le bras droit de Lénine] (Londres et New York : Routledge, 2026).

À l’âge d’environ dix ans (aucune date précise n’est disponible), Ovsei-Gershen Aronovitch Radomyshelsky, qui se fit plus tard appeler Ovsei Radomyslsky, Grigory Radomyslsky, sous divers noms de plume, et finalement Grigory Zinoviev, aurait poussé un ami dans « une fosse destinée au lessivage de la chaux vive » (p. 12). Les brûlures subies par l’ami d’Ovsei-Gershen finirent par lui être fatales ; un incident qui, selon les spéculations d’Åsmund Egge (et de sa source, Vyacheslav Samokhodkin), aurait tellement traumatisé le jeune Zinoviev qu’il l’aurait peut-être poussé à tenter de se suicider. Cette tragédie pourrait également expliquer les accès de colère et les crises de panique maintes fois documentés dont Zinoviev fit preuve une fois parvenu au sommet du pouvoir lors de la révolution bolchevique.

Un homme antipathique et incompétent ?

La tragédie de l’enfance de Zinoviev a peut-être, mais ce n’est pas sûr, laissé des séquelles indélébiles sur sa personnalité et son comportement. Egge s’abstient de toute analyse psychologique approfondie. Il doit néanmoins se confronter à toute une série de descriptions bien établies de Zinoviev qui dominent les documents publiés. En effet, presque toutes les tentatives visant à cerner Zinoviev — y compris la mienne — consacrent beaucoup d’encre à décrire ses traits physiques (empâté, chevelure hirsute, teint pâle, voix de « ténor » aiguë, constitution fragile), ses défauts personnels (humeur changeante, vanité, coureur de jupons), sa superficialité théorique, ainsi que ses moments tristement célèbres d’indécision ou de lâcheté pendant la révolution et les premières années du pouvoir soviétique.

Zinoviev représente une figure si peu attrayante aux yeux de la plupart des historiens que rares sont ceux qui se sont aventurés au-delà de mentions superficielles à son sujet. Un de mes collègues travaillant sur des sujets connexes a un jour utilisé à plusieurs reprises le mot « odieux » pour le décrire. De telles appréciations peuvent aider à expliquer pourquoi, jusqu’à récemment, aucune biographie complète de l’homme n’avait été écrite, et pourquoi les articles et thèses qui se concentrent sur lui semblent presque apologétiques dans leurs introductions. Ce n’est pourtant qu’à la fin de son ouvrage qu’Egge pose quatre questions cruciales :

Comment une personne aussi profondément antipathique et incompétente a-t-elle pu parvenir à rassembler un nombre important de partisans – les soi-disant « zinovievistes » ? Comment une personne « dépourvue de toute compréhension du pouvoir politique et incapable de s’y prendre avec les gens », pour citer E. H. Carr… a-t-elle pu réussir à bâtir une organisation aussi unifiée et puissante que celle qu’il a mise en place à Leningrad ? Comment est-il possible que Zinoviev ait été considéré par beaucoup comme le successeur de Lénine s’il était si incompétent et déplaisant à tous égards ? Et comment les autres dirigeants du parti ont-ils pu accepter qu’un personnage d’une telle médiocrité occupe les plus hautes fonctions au sein du parti ? (p. 342)

Le sous-titre d’Egge laisse involontairement entrevoir une réponse possible à ces questions, qui reflète le sentiment de Victor Serge, lequel qualifiait Zinoviev de « plus grande erreur de Lénine » [1]. Bien que l’expression « bras droit » (qui dépend de la vision que le lecteur se fait de Lénine) puisse suggérer un regard plus favorable et impliquer en même temps ce que l’historiographie a eu tendance à supposer : le principal dirigeant bolchevik accordait sa confiance à Zinoviev, une confiance qui n’était pas méritée et que Zinoviev a été incapable de transformer en un leadership fructueux après la mort de Lénine en 1924.

L’énigme Zinoviev

Il n’est donc pas difficile de comprendre la réticence des historiens à étudier cet homme : ils le considèrent simplement comme un porte-parole de Lénine, avec peu d’idées originales ou de contributions à la révolution ; il n’était pas aussi sympathique que Nikolaï Boukharine et n’offrait aucune « alternative » clairement formulée à ce que Joseph Staline était en train de mettre en place ; et, si Léon Trotski a peut-être lui aussi qualifié Staline de « médiocre » au sein du Parti, ni Staline ni la suite de sa carrière ne nécessitent d’explication quant à l’attention que leur accordent les historiens.

Le livre d’Egge n’est pas une apologie de Zinoviev. Il s’agit plutôt d’une tentative de brosser un portrait impartial d’un homme qui, pendant trop longtemps, a reçu bien moins d’attention que ne semblerait le justifier son parcours au sommet du pouvoir bolchevique. La monographie de Youri Joukov, parue en 2021, bien qu’il s’agisse de la première biographie exhaustive, a mis à profit l’histoire de Zinoviev comme pièce d’un argumentaire plus large célébrant le rejet stalinien de la révolution mondiale [2].

Les thèses récentes de V.M. Vikhrov, V.N. Samokhodkin, A. Yu. Stefanenko et Y. Yu. Sinin proposent des analyses savantes de périodes ou d’aspects spécifiques de la vie de Zinoviev et suggèrent que l’heure est venue de procéder à une réévaluation en profondeur de ce personnage [3]. Mais, jusqu’à présent, le public anglophone n’avait accès qu’à de rares articles universitaires portant sur des sujets très pointus. Egge a donc rendu un service inestimable aux spécialistes de la révolution russe et des premières années du pouvoir soviétique.

Les années de formation

On sait relativement peu de choses sur les premières années de la vie de Zinoviev. Il est né en 1883 dans la famille d’un prospère éleveur laitier juif, non loin d’Yelizavetgrad – rebaptisée plus tard Zinovievsk, puis Kirovsk en l’honneur de l’homme dont il fut accusé d’avoir favorisé l’assassinat en 1934 –, dans la Zone de résidence de l’Ukraine actuelle [il s’agit aujourd’hui de Kropyvnytskyï, NDT]. Il a suivi un enseignement à domicile mais, bien qu’il ait été exposé à des études religieuses (comme en témoignent les fréquentes allusions bibliques dans ses discours et ses écrits), il s’est orienté vers la radicalité politique.

À l’instar de Trotsky, dont la ville natale n’était pas éloignée, il était davantage attiré par l’internationalisme de la social-démocratie européenne que par le sionisme ou le Bund juif. Après avoir participé à des cercles d’étude et à des organisations de grève dans les années 1890, le jeune Radomyslsky adhéra au Parti ouvrier social-démocrate russe en 1901. Lorsque ses activités attirèrent l’attention de la police, il quitta le pays pour finalement se retrouver en Suisse, refuge des exilés politiques russes. À Berne, il s’inscrivit à l’université pour étudier la chimie et fit bientôt la connaissance de Zinaïda (Zlata) Lilina, qui devint sa première épouse (et qui était elle-même une membre éminente du POSDR).

La politique l’attirait toutefois davantage que ses études, et il ne tarda pas à rencontrer Vladimir Lénine, avec lequel il établit rapidement une relation de travail solide. Lorsque les bolcheviks et les mencheviks se scindèrent lors du deuxième congrès du POSDR de 1903, Zinoviev (qui n’était pas présent) prit le parti de Lénine. Avec Zlata, il rejoignit les partisans de son journal, Vperëd (« En avant »), au début de l’année 1905. À partir de ce moment-là, il devint, selon Egge, le « bras droit » de Lénine.

« Le garçon de courses » de Lénine ?

Egge a reconstitué les années prérévolutionnaires de Zinoviev à partir d’un large éventail de sources, retraçant l’amitié et la collaboration de Zinoviev avec Lénine et Krupskaya pendant leur séjour à l’étranger, sa participation aux congrès du POSDR (à commencer par le cinquième, en 1907, à Londres, à l’âge de 23 ans), ainsi que son ascension au sein de la direction bolchevique à Saint-Pétersbourg, où il consacra une grande partie de son attention au travail avec les syndicats.

Il se distingua rapidement comme un agitateur efficace, malgré (ou peut-être à cause de) sa voix inhabituellement aiguë, que certains qualifiaient de « féminine ». Même Trotsky, dont les jugements négatifs sur Zinoviev ont laissé une empreinte durable dans l’historiographie, lui a reconnu le mérite d’avoir ramené les participants du congrès de Londres dans la salle, à un moment où tous s’apprêtaient à partir, en prononçant un discours qui lui valut une place au Comité central (p. 20).

La compilation par Egge des faits relatifs aux déplacements et aux contributions de Zinoviev avant 1917 constitue un apport indispensable à la littérature sur le sujet. Mais, hormis l’affirmation selon laquelle Lénine et Zinoviev travaillaient en étroite collaboration pendant leur exil, que savons-nous de l’évolution de Zinoviev en tant que penseur révolutionnaire ? Sur ce point, Egge peine à réfuter le consensus selon lequel Zinoviev n’était guère plus qu’un porte-parole des idées de Lénine. Les étudiants de l’école du parti à Longjumeau, en France, l’auraient qualifié de « garçon de courses » de Lénine, les mencheviks le surnommaient « le toutou de Lénine », et même des dirigeants du parti affirmaient que Zinoviev « suivait Lénine comme le fil suit l’aiguille » (p. 41).

 

Très prolifique, mais peu étudié

David Riazanov a proposé un point de vue contrasté, louant Zinoviev comme étant, après Lénine, « l’homme le plus érudit du parti », particulièrement versé en économie et en sociologie. Mais ce témoignage nous a été rapporté par Anatoli Lunatcharski, dont le portrait de Zinoviev a été rédigé au sommet de la puissance de ce dernier, au début des années 1920. Egge mentionne certes des cas de désaccord avec Lénine, mais ceux-ci apparaissent davantage comme des questions de degré que de principe.

Une analyse approfondie des nombreux écrits de Zinoviev en exil semblerait être la manière logique d’expliquer l’évolution intellectuelle de cet homme. Pourtant, malgré son talent louable pour mettre en lumière les détails de la vie de Zinoviev, Egge ne franchit pas ce pas. Il s’appuie largement sur l’Histoire du Parti bolchevique de Zinoviev, publiée en 1923, et fait référence à des extraits des mémoires de Zinoviev parus en 1989. Mais, bien que la majorité des volumes de ses œuvres publiées regorgent d’articles rédigés pour un large éventail de journaux, Egge ne leur consacre que peu de place, voire pas du tout.

Zinoviev était extraordinairement prolifique, réputé pour avoir écrit dans pas moins de 150 publications différentes. Une comparaison détaillée des écrits de Lénine et de Zinoviev afin d’identifier leurs divergences de point de vue aurait constitué une tâche titanesque, et Egge était sans doute impatient de mener à bien son projet. Néanmoins, l’affirmation de Zinoviev selon laquelle, entre 1907 et 1917, « tous les manuscrits les plus importants de Vladimir Ilitch sont passés entre nos mains jusqu’à ce que nous parvenions à un accord » (p. 39), laisse entrevoir la possibilité que cette influence ait pu, dans une certaine mesure, être réciproque.

Tout aussi important, la production de Zinoviev reflète son propre engagement dans les débats politiques de la période antérieure à 1917. Cela a eu des conséquences considérables sur son comportement politique ultérieur. Ses accès de colère et ses accusations contre ses adversaires, dans les années 1920, donnent l’impression qu’il luttait encore contre ce qu’il percevait comme les hérésies sociales-démocrates des années prérévolutionnaires, ce qui a semé la confusion chez de nombreux camarades moins aguerris et l’a éloigné de beaucoup d’autres.

Le tournant de 1917

En ce qui concerne 1917, Egge a soigneusement passé au crible la littérature existante et les sources primaires publiées pour proposer une lecture nuancée des actions et des décisions de Zinoviev. Trotsky et d’autres l’ont qualifié de lâche lors d’épisodes tels que les manifestations de juin et les « Journées de juillet ». On se souvient de sa tristement célèbre « trahison » d’octobre aux côtés de Lev Kamenev, ainsi que ses efforts pour négocier une coalition des partis socialistes. Pourtant, Egge suggère qu’il a en réalité fait preuve de cohérence tout au long de l’année, en soutenant la prise du pouvoir par les soviets, l’expropriation des terres des propriétaires fonciers, et en s’opposant à la guerre et au gouvernement provisoire ainsi qu’aux partis qui les soutenaient. Il a certes hésité à soutenir les manifestations de juin, craignant qu’elles ne fournissent au gouvernement provisoire un prétexte pour à la répression — une indécision qui a nui à sa réputation auprès de la base à Petrograd.

À partir de ce moment-là, Egge soutient que Zinoviev a fermement maintenu une ligne modérée au sein des bolcheviks, et que ses actions ne devraient guère être interprétées comme de la lâcheté. En tant que l’un des plus proches collaborateurs de Lénine, il constituait une cible évidente pour une arrestation après les « Journées de juillet ». La décision de se réfugier en Finlande fut prise à la demande de membres du parti qui craignaient d’être exécutés s’ils restaient et étaient arrêtés en tant que prétendus espions allemands. Pourtant, Zinoviev revint à Petrograd avant Lénine, se déplaçant pour prendre la parole lors de réunions dans toute la ville.

Et c’est Lénine, plutôt que Zinoviev, qui a changé de position sur les soviets. Après s’être retourné contre les soviets durant l’été en raison de leur modération et de leur coopération avec le gouvernement provisoire, Lénine s’est montré de plus en plus insistant pour que la prise du pouvoir se fasse au nom des soviets lorsque le radicalisme de ces derniers s’est accru en septembre et octobre, même si cela impliquait un régime à parti unique. Zinoviev, Kamenev, et d’autres n’étaient pas convaincus que les bolcheviks fussent assez forts pour résister aux forces contre-révolutionnaires, ni qu’une révolution bolchevique bénéficierait du soutien du prolétariat international. Ils préféraient que le Parti tente sa chance avec l’Assemblée constituante, arguant que, même si les bolcheviks se retrouvaient très probablement en minorité, le gouvernement qui en résulterait serait à la fois légitime et pourrait être dominé par un bloc bolchevique-SR de gauche à mesure que les programmes de gauche gagneraient en popularité.

L’histoire de la publication de leur opposition au soulèvement d’Octobre, révélant ainsi publiquement les intentions bolcheviques est bien connue. Mais il vaut la peine de considérer, comme le fait Egge, que même si les dissidents ont pu paraître timorés à ce moment décisif, leur raisonnement était peut-être plus lucide que celui de la majorité au sein du Comité central. De plus, Zinoviev fit preuve de détermination en défiant l’autorité (et l’amitié) de Lénine en campant sur ses positions (pp. 77-80).

Malgré les critiques cinglantes de Lénine et ses appels à leur exclusion du Parti, lui et Kamenev ont continué à négocier avec les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks en vue d’un gouvernement de coalition socialiste et, avec trois autres membres, ils ont démissionné de leurs fonctions au sein du Comité central. Ils ne sont revenus sur leur décision que lorsqu’il est apparu clairement qu’ils ne bénéficiaient d’aucun soutien de la part du Comité central nouvellement élu, que leurs négociations s’étaient avérées infructueuses et que des membres de rang inférieur du parti les avaient exhortés à revenir sur leur décision au nom de l’unité du Parti (p. 79).

Le « tsar » de Petrograd

Egge semble avoir mené l’essentiel de ses recherches à Moscou ; ainsi, les chapitres consacrés à la direction de Petrograd par Zinoviev entre 1918 et 1926 s’appuient largement sur la littérature secondaire et des documents publiés. Il offre néanmoins un compte rendu solide de la période durant laquelle Zinoviev fut le « tsar » (selon ses propres termes) de la capitale du Nord. Là encore, Egge contrebalance une grande partie des idées reçues par une évaluation minutieuse des conditions politiques, économiques et sociales réelles de la ville et de son territoire environnant.

S’il tient compte des récits selon lesquels Zinoviev se livrait à une vie de luxe au milieu de la misère et des souffrances de la période de la guerre civile — disposant de plusieurs voitures ; s’installant d’abord à l’hôtel Astoria puis dans un grand appartement ; prenant du poids alors même que la plupart des habitants se serraient la ceinture —, il souligne également les énormes responsabilités assumées par Zinoviev : président du présidium et du comité exécutif du soviet de Petrograd ; président du conseil des commissaires de la Commune ouvrière de Petrograd et de l’oblast du Nord ; membre du Comité central du parti ; et, finalement, président de la Troisième Internationale.

Zinoviev était-il un administrateur efficace ? Le bilan dressé par Egge est mitigé. Il note une tendance à un tempérament capricieux, comme celui qui a accompagné les appels à la Terreur rouge contre les adversaires du nouveau régime. Malgré une attitude relativement modérée envers l’opposition politique au milieu de l’année 1918 (ce qui lui valut une sévère réprimande de la part de Lénine), l’assassinat du chef de la police politique de Petrograd (la Tchéka), Moïseï Ouritski, provoqua un revirement radical. Son soudain zèle pour le carnage mit mal à l’aise certains de ses proches collaborateurs, un revirement que certains commentateurs attribuèrent à la lâcheté et à la panique. Egge reste neutre, notant le diagnostic de « neurasthénie » posé par Samokhodkin, résultant d’un traumatisme infantile, ainsi que la possibilité d’un choc à la suite d’une prétendue tentative d’assassinat (p. 107).

Dans le même temps, Zinoviev joua un rôle crucial en défendant Petrograd. Il s’opposa au transfert de la capitale à Moscou en 1918 ; et, bien qu’il ait perdu cette bataille, il lutta néanmoins sans relâche pour défendre les intérêts des ouvriers et de l’industrie du nord-ouest, tous deux dévastés par des années de guerre et de révolution. En effet, Zinoviev promut délibérément l’image de Petrograd comme berceau de la révolution et celle de ses ouvriers et marins comme l’avant-garde de l’ensemble de la population ouvrière soviétique. Il n’hésita pas à profiter de la mort de Lénine en janvier 1924 pour rehausser le prestige de la ville en la faisant rebaptiser Leningrad.

Bien que très attaché à son autorité, il s’entoura de lieutenants compétents qui dirigèrent la ville plus ou moins efficacement pendant ses nombreux séjours à Moscou, où il possédait un appartement au Kremlin. Ces séjours se multiplièrent à mesure qu’il se trouvait entraîné dans des luttes politiques après la disparition de Lénine. Mais, malgré des jugements sévères, comme celui de Robert V. Daniels, selon lequel l’organisation du Parti de Leningrad n’aurait soutenu Zinoviev dans l’opposition en 1925 que parce qu’il était « le chef incontesté sur son propre territoire », il convient de noter que bon nombre des dirigeants du Parti et des militants de base de la ville lui sont restés fidèles jusqu’à la fin des années 1920, bien après qu’il fut devenu évident que sa défaite était totale [4].

Avec, puis contre Staline

Egge aborde un sujet bien connu en retraçant l’alliance de Zinoviev avec Staline et Kamenev contre Trotsky, suivie de son revirement contre Staline à mesure que grandissaient ses doutes quant à l’exercice du pouvoir par ce dernier et à ses intentions. Egge apporte toutefois un éclairage nouveau à la littérature existante en prenant au sérieux les opinions de Zinoviev sur la Nouvelle politique économique (NEP), plutôt que de présenter ses positions uniquement comme une politique de « lutte pour le pouvoir ». Alors que des historiens tels que Daniels, Isaac Deutscher et Robert C. Tucker ont mis l’accent sur la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » avant tout comme une arme dans la lutte contre Trotsky, Egge met en avant le rôle de Zinoviev dans ce débat [5].

Zinoviev a longtemps défendu la révolution mondiale comme principe fondateur du marxisme et comme élément essentiel pour que la Russie surmonte son retard en construisant le socialisme avec l’aide des pays plus développés industriellement situés à l’Ouest. L’échec définitif de la révolution en Allemagne, en 1923, fut une profonde déception pour l’ensemble du parti ; ce fut une source d’embarras particulière pour Zinoviev, qui avait mis en jeu une grande partie de sa réputation en prônant des tactiques trop agressives du Komintern dans ce pays. Mais il continua à croire que la révolution mondiale était inévitable et nécessaire.

Une politique d’État qui niait cette nécessité était antimarxiste et, lorsqu’elle reposait sur une politique économique encourageant l’enrichissement des paysans aisés, elle risquait de faire basculer la Russie vers le capitalisme. L’approche d’Egge élargit le contexte du débat sur le socialisme dans un seul pays et nous aide ainsi à mieux comprendre l’opposition de Zinoviev et Kamenev à la fin de l’année 1925, ainsi que leur rapprochement avec Trotsky en 1926. Ils ne pouvaient pas s’accorder avec Trotsky sur la théorie de la révolution permanente, mais ils considéraient tous la NEP comme temporaire ou, comme l’affirmait Zinoviev, comme un « détour », tandis que Staline et Boukharine la présentaient comme la voie vers le socialisme.

La défaite de Zinoviev

Ce cadre permet également de mieux comprendre comment Zinoviev a pu finalement renoncer à son opposition une fois que Staline eut abandonné la NEP dans sa campagne contre Boukharine, l’Opposition de droite et les politiques en faveur des paysans en général. Egge ne nie pas l’opportunisme implicite dans la soumission de Zinoviev à Staline, mais il ne la qualifie pas d’acte de lâcheté. Il montre que Zinoviev croyait pouvoir conserver une position d’opposition loyale et, de fait, continua à correspondre avec d’anciens opposants pendant des années. La violence de la collectivisation dépassait tout ce que Trotsky, Zinoviev ou Kamenev auraient pu approuver, mais au moins le problème résidait désormais dans les politiques spécifiques du dirigeant en place plutôt que dans l’orientation politique générale du Parti.

Le premier ouvrage d’Egge, une étude sur l’assassinat de Sergueï Kirov (l’événement qui a finalement conduit au procès et à l’exécution de Zinoviev), a fourni une grande partie des sources utilisées pour ses derniers chapitres [6]. Il s’agit sans conteste de la partie la plus aboutie de cette biographie. L’auteur a minutieusement passé au crible les archives de Zinoviev conservées aux Archives centrales du Parti et a mis au jour une correspondance privée détaillée ainsi que des manuscrits inédits qui enrichissent considérablement notre connaissance des dernières années de cet homme.

Pendant sa détention, Zinoviev a rédigé une longue semi-autobiographie intitulée « Une condamnation justifiée » (Zasluzhennyi prigovor), dans laquelle il racontait ses nombreux péchés et faisait mine d’accepter la condamnation que le Parti avait prononcée à son encontre. Egge utilise cette source avec discernement, compte tenu des circonstances dans lesquelles elle a été écrite, mais aussi de manière fructueuse pour combler de nombreuses lacunes dans le récit de cette période où Zinoviev était considéré comme un paria. De l’exil avec Kamenev à Kalouga, puis de retour à Moscou, à Kazan, jusqu’à son incarcération, Egge relate les tentatives répétées de Zinoviev pour revenir à la vie politique, chaque fois avec un désespoir grandissant.

Egge admet que nous ne connaissons pas les détails des circonstances dans lesquelles Zinoviev a trouvé la mort, peu après son procès en août 1936. Il reprend l’histoire bien connue où celui-ci s’est prosterné et a supplié qu’on lui laisse la vie sauve, mais, comme il le fait systématiquement tout au long de l’ouvrage, il souligne les raisons de rester sceptique face aux récits disponibles. Compte tenu de l’image aux multiples facettes de Zinoviev qui se dégage de ces pages, presque toutes les possibilités restent ouvertes. Mais Egge semble surtout convaincu que Zinoviev comprenait très bien ce qui l’attendait et qu’il a simplement accepté son sort avec résignation.

Autant de questions que de réponses

Cet ouvrage est rigoureux et bien documenté. Il manquait depuis longtemps à l’historiographie de la révolution bolchevique. La plupart des détails qu’il contient sont connus depuis longtemps, mais, comme le suggèrent les thèses mentionnées ci-dessus et une conférence consacrée à Zinoviev qui s’est tenue à Saint-Pétersbourg en 2023, l’intérêt pour cet homme et sa vie n’a jamais été aussi grand, et nous devons une fière chandelle à Egge pour nous avoir fourni ce qui constituera sans doute pendant un certain temps l’ouvrage de référence.

Pourtant, cette biographie soulève peut-être autant de questions qu’elle n’apporte de réponses. Que voulons-nous savoir, au fond, sur Grigori Zinoviev ? Pour en revenir au sous-titre d’Egge, on peut admettre que, du moins pendant les années d’exil à l’étranger et jusqu’à la révolution de février, Zinoviev entretenait probablement la relation de travail la plus étroite avec Lénine parmi tous les bolcheviks. Le récit d’Egge ne permet toutefois pas de déterminer clairement s’il a continué à être le « bras droit de Lénine » après leur exil commun en Finlande.

Dans quel sens faut-il donc le considérer comme tel ? Il a été un agitateur efficace pour défendre les positions de Lénine à des moments clés, notamment en plaidant en faveur du traité de Brest-Litovsk et lors du débat sur les syndicats avant le Xe Congrès du Parti. Mais Lénine a-t-il continué à compter sur lui comme interlocuteur privilégié pour les enjeux théoriques ? Zinoviev était-il un interprète perspicace des arguments de Lénine ? Mérite-t-il une réévaluation en tant que théoricien marxiste à part entière ? Egge ne se risque pas à émettre un avis tranché sur ce point. Zinoviev écrivait avec frénésie, mais il reste encore beaucoup à faire aux historiens désireux d’accorder à ses écrits l’attention qu’ils méritent réellement.

Qu’en est-il de la réputation de Zinoviev, taxé d’instabilité, d’incohérence et de lâcheté ? Si Egge aborde les nombreuses faiblesses du caractère de cet homme, les lecteurs qui attendent soit une réhabilitation sans réserve, soit une condamnation sans appel risquent d’être déçus. Mais pourquoi le caractère revêt-il une importance plus grande lorsqu’il s’agit de Zinoviev que lorsqu’il s’agit des autres dirigeants bolcheviques ? C’est peut-être parce que sa chute semble si étroitement liée à ses faiblesses. Pour les adversaires du bolchevisme, il correspond si facilement à l’archétype du dogmatique mauvais et lâche de surcroît ; quant à ceux qui voudraient le réhabiliter, ils peinent à surmonter les preuves de ses défaillances.

Contrairement à Nikolaï Boukharine, Mikhaïl Tomski ou Alexandre Chliapnikov, par exemple, dont les biographes peuvent cerner la figure centrale — malgré certaines circonstances ponctuelles — comme fondamentalement sympathiques, Zinoviev semble avoir possédé peu de qualités appréciables [7]. Il se distingue également de Staline ou de Nikolaï Iejov, dont les biographes n’ont guère besoin ni envie de réhabiliter leurs sujets, cherchant plutôt à expliquer les travers particuliers de ces derniers [8]. Pourtant, amis et adversaires de Lénine reconnaissent tous son talent — alors qu’a-t-il vu en Zinoviev que les autres n’ont pas vu ?

Bien qu’Egge ait louablement évité les stéréotypes, il ne nous a pas vraiment rapprochés d’une réponse à cette question. Pour être honnête, celle-ci est en fin de compte peut-être sans réponse. Qui peut dire quelle alchimie particulière attire une personne vers une autre pour une collaboration et une complicité ? Mais si l’on admet que Zinoviev était le « bras droit » de Lénine, il vaut la peine de mener une analyse plus approfondie de leur relation intellectuelle.

Au-delà des questions relatives à Zinoviev en tant que théoricien, l’image que nous avons de lui comme dirigeant sur le terrain mériterait également d’être approfondie. Les luttes intestines entre les membres du Comité central après la mort de Lénine attirent naturellement notre attention, mais il est important de rappeler que Zinoviev a conservé ses responsabilités dans ce qui était, sans doute, le centre industriel le plus important du pays jusqu’au début de l’année 1926, même s’il se trouvait de plus en plus souvent appelé à Moscou.

Feu Alexander Rabinowitch nous a laissé une analyse détaillée des débuts du règne de Zinoviev en tant que « tsar ».[9] Mais les archives de Saint-Pétersbourg ont beaucoup à nous apprendre sur l’ère Zinoviev dans cette ville, que des historiens comme moi-même ont à peine commencé à explorer.

Ces remarques doivent être comprises comme un encouragement à poursuivre les recherches plutôt que comme des critiques. La monographie d’Egge approfondit notre compréhension d’une figure clé de la révolution bolchevique, bien au-delà des caricatures qui ont trop longtemps dominé l’historiographie. Elle montre également clairement qu’il reste encore beaucoup à faire.

* Ce compte rendu est paru sur le site Historical Materialism, août 2026. Notre traduction de l’anglais.

Clayton Black est professeur associé d’histoire au Washington College, Chestertown, Maryland, Etats-Unis. Il a dirigé, avec Alexis Pogorelskin, un ouvrage sur le Xe Congrès du Parti communiste russe (bolchevik) de mars 1921, Congress of Contradictions (Brill, Historical Materialism, 2025), qui décide de la Nouvelle politique économique (NEP) et durcit la discipline interne du Parti (interdiction des fractions, ce qui n’exclut évidemment pas la formation de tendances dans la préparation des Congrès).

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