Écocide à Téhéran

Le problème ne réside pas simplement dans le bombardement de plusieurs dépôts pétroliers. Le véritable enjeu est que, dans les guerres modernes, les infrastructures énergétiques ne sont plus seulement une cible militaire. Elles sont devenues le point de convergence entre la guerre, l’économie, l’environnement et la vie quotidienne.

Lorsque les installations de stockage de carburant de Téhéran, Rey, Shahran, Ghoochak, Fardis et Alborz sont attaquées, ce n’est pas seulement l’essence, le diesel ou le gaz naturel qui brûlent. L’air brûle. Le sol est contaminé. Les corps des citoyen·nes sont exposés à des particules toxiques. Pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, la ville se transforme en théâtre d’une guerre chimique non déclarée — une guerre sans annonce officielle, mais que l’on peut respirer.

 

Quand l’air est en feu

Deux mois après les attaques contre les dépôts pétroliers de Téhéran et d’Alborz, Shina Ansari, directrice du département de l’Environnement iranien, a qualifié ces frappes d’« écocide ». Ce terme désigne une destruction environnementale grave, généralisée ou à long terme causée par des actions imprudentes ou illégales. Selon elle, au cours de la récente guerre — désormais liée à un cessez-le-feu fragile —, environ 368 000 mètres cubes de carburant liquide et près de 199 millions de mètres cubes de gaz naturel ont été détruits par des incendies et des torchages d’urgence [action de brûler volontairement du carburant pour éviter un accident plus grave, NDT]. En d’autres termes, une quantité énorme de combustibles fossiles a brûlé en peu de temps, libérant les produits de leur combustion dans l’atmosphère du pays.

Dans la soirée du 16 mars, les États-Unis et Israël ont bombardé des dépôts de pétrole à Téhéran et dans l’Alborz. Le lendemain matin, Téhéran et Karaj se sont réveillés sous une couche de fumée, plongés dans l’obscurité. Pour de nombreux habitant·es, la question immédiate n’était plus la politique étrangère ou l’équilibre militaire. La question était de savoir s’il était encore possible de respirer sans risques. L’air était-il toxique ? Allait-il y avoir des pluies acides ? Les enfants, les personnes âgées, les patients atteints de pathologies cardiaques ou respiratoires, ainsi que les travailleurs·euses contraints de quitter leur domicile allaient-ils devenir les victimes invisibles de cette guerre ?

Finalement, les autorités ont conseillé à la population de ne pas quitter le domicile sauf en cas d’absolue nécessité. Les précipitations et les vents violents ont contribué à disperser une partie de la pollution. Plus tard, le directeur de la Société de contrôle de la qualité de l’air de Téhéran a expliqué qu’une grande partie de la suie s’était élevée dans les couches atmosphériques supérieures en raison de la chaleur générée par les explosions. En raison de conditions météorologiques instables et d’une forte dispersion atmosphérique, aucune augmentation spectaculaire n’a été enregistrée dans l’ensemble des stations de surveillance au sol.

Destruction des infrastructures et de la santé

Pourtant, cette explication technique ne doit pas masquer la réalité fondamentale : la santé publique a été laissée à la merci des conditions météorologiques. Si le vent n’avait pas soufflé, si la pluie n’était pas tombée, ou si la dispersion atmosphérique avait été plus faible, à quel niveau de pollution Téhéran et Karaj auraient-elles été confrontées ?

C’est là que réside la principale contradiction. Les gouvernements, les armées et les alliances militaires justifient les attaques contre les infrastructures pétrolières en invoquant la sécurité et la dissuasion. Mais le véritable coût se fait sentir sur les corps des êtres humains. Même si la logique militaire décrit ces frappes comme « visant des infrastructures », il s’agit en réalité d’attaques contre les conditions nécessaires à la vie elle-même : l’air, le sol et l’eau qui sont contaminés et la ville qui doit survivre au quotidien malgré la guerre.

Le ministère iranien de l’Environnement indique qu’après les explosions, des augmentations temporaires de polluants dangereux — notamment des composés organiques volatils — ont été détectées : une pollution localisée des sols et des particules en suspension dans l’air dues au pétrole. Cependant, le rapport complet sur ces dommages n’a toujours pas été publié. Ce retard fait lui-même partie du problème. Une société qui a inhalé tant de produits nocifs a le droit de savoir ce qui a dégradé son atmosphère, ses sols et ses corps. L’écocide n’est pas une question de relation diplomatique avec les institutions internationales. C’est une question de droit à l’information, aux soins de santé, à la responsabilité juridique et à la protection.

Dans le même temps, une autre affaire environnementale a fait surface dans le golfe Persique. Des images d’une vaste nappe de pétrole noire près de l’île de Kharg se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux, laissant supposer une fuite dans les installations pétrolières iraniennes. Les autorités environnementales iraniennes ont déclaré par la suite que les enquêtes préliminaires suggéraient que la pollution provenait d’eaux de ballast contaminées rejetées par un pétrolier étranger, et qu’aucune fuite n’avait été signalée au niveau des oléoducs, des terminaux ou des plateformes offshores iraniens.

Si cela devait se confirmer, cela révélerait une autre dimension de cette crise. Le golfe Persique n’est pas seulement un corridor énergétique ; c’est un espace écologique partagé par des millions de personnes et d’innombrables espèces marines. Pourtant, dans la logique du pétrole, de la guerre, du transport maritime et du profit, il est souvent réduit à un espace où les désastres environnementaux peuvent être multipliés et dissimulés.

Inertie irresponsable de l’État iranien

Les responsables environnementaux iraniens affirment avoir transmis aux Nations unies et aux organisations environnementales internationales des documents sur les dommages écologiques causés par la guerre. Des groupes de la société civile et des ONG environnementales ont également écrit à des organismes internationaux. Jusqu’à présent, toutefois, aucune réponse significative n’a été apportée.

Pour autant, la critique de l’écocide ne doit pas rester confinée au langage officiel de l’État. Les États-Unis et Israël portent la responsabilité d’attaques dont les conséquences environnementales ont directement affecté la vie des citoyen·nes ordinaires en Iran. Mais la République islamique ne peut se cacher derrière l’agression extérieure et réduire la question à un simple problème diplomatique. Un État qui a passé des décennies à affaiblir l’environnement iranien par un développement fondé sur la rente, la dépendance au pétrole, des projets de barrages destructeurs, la privatisation des ressources naturelles, la répression des militant·es écologistes et la censure de l’information publique ne peut soudainement se présenter comme un défenseur de la nature.

La réalité est que la guerre venue de l’étranger et la destruction interne ne sont pas des processus séparés. Les bombes américaines et israéliennes ont pollué le ciel de Téhéran en quelques heures. Mais des années de gestion environnementale opaque et axée sur la sécurité ont rendu la société vulnérable à ce type de catastrophe.

Si l’écocide doit être considéré comme un concept sérieux, il doit désigner à la fois l’agression militaire et le droit du public à la transparence, aux soins de santé, à l’indemnisation et au contrôle démocratique des infrastructures vitales.

L’air au-dessus de Téhéran en ce matin sombre n’était pas seulement pollué. Il était la preuve que dans les guerres du pétrole, les gens ordinaires sont toujours les premières victimes — même lorsqu’ils ne portent aucune arme.

* Cet article est paru sur le site firenexttime.net, le 13 mai 2026. Notre traduction de l’anglais et nos intertitres.

Siyavash Shahabi est un écrivain et journaliste iranien réfugié à Athènes

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