Ce que montrent les mobilisations de la jeunesse du 31 octobre 2026 en Allemagne, les plus importantes depuis des années : parmi les jeunes, la colère grandit contre le réarmement, le démantèlement des acquis sociaux et la politique actuelle. Le potentiel que recèle un nouveau mouvement de jeunesse combatif apparaît ainsi clairement.
Samedi, plus de 100 000 jeunes sont descendus dans la rue en Allemagne lors des manifestations « Gen Z regelt » (La Gen Z prend les choses en main), afin de réclamer davantage de moyens financiers pour l’éducation, les services sociaux et la santé, plutôt que pour le réarmement. L’opposition au service militaire obligatoire constituait également un élément important de ces manifestations. Le mouvement a été galvanisé par les mobilisations à l’échelle européenne, qui se sont également déroulées ce week-end, notamment en France, en Italie et en Albanie.
Le dernier mouvement à avoir mobilisé autant de jeunes dans la rue a été Fridays for Future [les mobilisations contre le réchauffement climatique, dès la fin 2018, NDT]. Les deux mouvements ont un point commun : ils contribuent à politiser un grand nombre de jeunes. Mais le mouvement actuel s’en distingue également, et surtout de manière positive.

La jeunesse contre la guerre et le démantèlement des acquis sociaux
Si l’on revient sur ces dernières années, on observe que la contestation se préparait déjà. Le fonds spécial destiné à la Bundeswehr, le manque de moyens financiers et les coupes budgétaires dans l’éducation, ainsi que la menace d’un rétablissement du service militaire obligatoire, ont d’abord suscité un malaise, puis une colère grandissante. Les grèves scolaires contre le service militaire obligatoire, auxquelles participaient régulièrement des dizaines de milliers de jeunes, ont ainsi posé les bases permettant de transformer cette colère latente en action. Elles ont également montré qu’en luttant pour défendre leurs propres intérêts, les jeunes pouvaient développer une conscience politique des problèmes auxquels ils étaient confrontés.
Ce week-end, davantage de jeunes se sont mobilisés, et, pour beaucoup, ces manifestations constituaient l’une de leurs premières expériences d’engagement politique. D’ailleurs, il ne s’agissait pas seulement de la génération Z, qui comprend les personnes nées à partir de 1996, mais aussi de la génération Alpha, c’est-à-dire des enfants et des jeunes de 16 ans ou moins.
Alors que certains médias laissaient entendre que les mobilisations de la jeunesse étaient dirigées contre les générations plus âgées, sur le terrain, la réalité était tout autre : « Aujourd’hui, nous sommes tous ensemble dans la rue : élèves, apprenties et apprentis, étudiantes et étudiants, jeunes adultes, mais aussi parents, grands-parents ou tout simplement personnes qui en ont assez de cette politique », déclare une intervenante à Hambourg. Peu après, un jeune a spontanément pris la parole depuis le camion de sonorisation pour lancer, en colère : « J’en ai ras-le-bol, j’en ai plus que marre ! »
La colère de la jeunesse ne se dirige pas contre une autre génération de la classe travailleuse, mais contre le système et l’élite politique qui le représente. Au centre des critiques : Friedrich Merz. Lors de nombreuses manifestations, le slogan « Merz doit partir ! » a retenti dans les rues. Dans leurs prises de parole comme dans leurs entretiens, jeunes et adultes ont multiplié les critiques à l’encontre du chancelier, toujours en fonction pour l’instant. Beaucoup voient aujourd’hui en lui le visage de la crise.

« Nos écoles sont aujourd’hui dans un état lamentable. Il y a de la moisissure partout, nous manquons cruellement de personnel enseignant et beaucoup de cours sont constamment annulés. Nous n’avons même plus d’espaces jeunesse, plus rien du tout », déplore un manifestant de Leipzig interrogé par Perspektive, qui réclame également la démission de Friedrich Merz. Lors des manifestations, de nombreux élèves ont témoigné de la vétusté de leurs établissements scolaires, du manque de personnel enseignant et de bien d’autres problèmes qui pèsent sur leur quotidien.
Outre l’augmentation des moyens consacrés à l’éducation, ils réclamaient également l’arrêt des coupes budgétaires dans le domaine social, notamment celles touchant les espaces jeunesse et le système de santé. Un autre point commun à ces mobilisations était le rejet de la politique actuelle de réarmement, mais aussi du service militaire obligatoire.
Un pas en avant
Dans de nombreuses villes, les manifestations se sont déroulées dans le calme. Pourtant, il est apparu que ce mouvement de masse naissant dépassait ce que l’on avait connu ces dernières années en Allemagne. Alors que les grandes mobilisations contre l’AfD prenaient souvent la forme de marches silencieuses plutôt apathiques, l’ambiance était sensiblement différente lors de la plupart de ces manifestations. Dans certaines villes, comme Dortmund et Bonn, des centaines, voire des milliers de personnes se sont rassemblées alors même qu’aucune initiative locale de « Gen Z regelt » n’avait appelé à manifester. Une simple mention sur le site Internet de « Gen Z regelt » a suffi à faire descendre les gens dans la rue, même sans déclaration préalable de manifestation auprès des autorités. À Bonn, la manifestation n’a d’ailleurs jamais été officiellement déclarée.
Dans des villes comme Hambourg, Francfort, Berlin ou Nuremberg, des actions plus combatives ont également eu lieu. Ainsi, dès le début de la soirée, les premières barricades ont été dressées, aussi bien par des groupes organisés que par des jeunes en colère agissant spontanément. Quelques poubelles ont également été incendiées. À Berlin, l’action organisée à la mi-journée s’était toutefois limitée à un rassemblement, l’équipe organisatrice locale voulant éviter qu’une manifestation ne dégénère. Des forces engagées dans la lutte des classes ont donc tout simplement organisé leur propre manifestation dans la soirée, qui a elle aussi attiré plusieurs milliers de personnes.

Ces actions, qui ne respectaient pas le cadre légal strict du droit de manifester, ont rapidement servi, après coup, à discréditer le mouvement de protestation. À la suite des manifestations, le ministre de l’Intérieur Dobrindt a ainsi dénoncé des « groupes de gauche prêts à recourir à la violence et des fauteurs de troubles issus des milieux de l’immigration », qui auraient « détourné » les manifestations pacifiques. Avant même les mobilisations, les médias et les responsables politiques avaient déjà attisé l’hostilité en dénonçant une prétendue « infiltration par des extrémistes de gauche ». Ils ignorent pourtant une réalité toute simple : ce sont actuellement avant tout les organisations de jeunesse socialistes et communistes qui sont à l’initiative de cette lutte, qui la dirigent et qui en façonnent également les orientations.
Le mouvement a franchi une étape importante : il parvient de plus en plus naturellement à relier les difficultés et les préoccupations actuelles de la classe travailleuse à la perspective du socialisme. Il y a quelques années encore, il aurait été impensable que des milliers de personnes rejoignent une manifestation où des slogans comme « Jeunesse, avenir, socialisme ! » seraient lancés depuis les premiers rangs et repris en chœur par de nombreux autres jeunes.

Ce n’est pas non plus un hasard si les forces socialistes jouent actuellement un rôle aussi important dans la direction du mouvement. Car, surtout à une époque où le gouvernement mène une politique de réarmement massif et réduit drastiquement les dépenses sociales, qui reste enfermé dans les limites étroites du système ne pourra pas apporter de solutions aux problèmes et cherchera plutôt à s’accommoder de la politique dominante. C’est également ce qu’a fait une partie de l’équipe organisatrice de l’initiative, qui, avant même les manifestations, s’est efforcée à tout prix de prendre ses distances avec toute forme de violence. Mais de nombreuses antennes locales ont refuser de cautionner ces tentatives de division.
Une épine dans le pied de l’État
La plupart des médias ont certes passé sous silence le fait que les violences provenaient avant tout de la police, se contentant, comme souvent, de reprendre sans esprit critique les communiqués policiers. Pourtant, à Cologne, même une équipe de la ZDF s’est retrouvée prise dans une charge soudaine de la police contre les personnes qui manifestaient, alors qu’elle réalisait un reportage en direct. Un journaliste du WDR a lui aussi dû reconnaître que le recours aux canons à eau contre les manifestant·es n’était peut-être pas la meilleure méthode. Des balles en caoutchouc auraient également été utilisées. Auparavant, la police avait empêché le cortège, pourtant dûment déclaré, de se mettre en marche, avant d’encercler des centaines de personnes et de les retenir pendant des heures.
Les grèves scolaires contre le service militaire obligatoire et les manifestations « Gen Z regelt » se distinguent donc du mouvement Fridays for Future non seulement par leurs revendications, qui s’opposent plus clairement aux intérêts de l’État allemand, mais aussi, par conséquent, par la manière dont celui-ci réagit. À Francfort, Berlin et Munich également, les violences policières ont été massives. Des vidéos montrent notamment à Francfort des unités de police charger de jeunes manifestantes et manifestants et les frapper.
À Munich, dès la mi-journée, des membres des forces de l’ordre ont frappé à coups de matraque une partie des personnes rassemblées qui se trouvaient face à eux, avec une telle brutalité qu’un policier placé au second rang a même dû retenir l’un de ses collègues. À Berlin, la police s’en est prise à la manifestation combative organisée dans la soirée. Elle a également bousculé et frappé des jeunes en dehors du cortège, allant jusqu’à en arrêter certains alors qu’ils avaient la tête en sang.

Continuons à descendre dans la rue !
Les manifestations du week-end ont révélé un profond mécontentement à l’égard de la politique actuelle, tant chez les jeunes que chez les adultes. Elles ont aussi montré qu’il était possible de dépasser les limites d’une culture de la manifestation, traditionnellement très respectueuse de l’autorité en Allemagne. Dans de nombreuses villes, les tentatives de division orchestrées par les responsables politiques et les médias ont également pu être déjouées, tandis qu’un fort sentiment de solidarité se faisait sentir. L’escalade de la violence, manifestement déclenchée par la police, a elle aussi provoqué une vive colère chez de nombreuses personnes à la suite des manifestations.
Dans les semaines et les mois à venir, il faudra continuer à remettre les préoccupations et les revendications essentielles au cœur du débat, tout en contrant les tentatives des responsables politiques de les esquiver pour focaliser l’attention sur la question de la violence. Certes, parmi les nombreuses personnes descendues dans la rue, jeunes comme adultes, beaucoup tiennent à ce que les manifestations restent pacifiques. Mais à chaque fois que la police répond par la violence aux revendications légitimes de la jeunesse, la possibilité de remettre en cause cette conception étatique et médiatique de la violence se renforce.
De nouvelles mobilisations sont d’ores et déjà annoncées pour les prochaines semaines. Un appel à une semaine d’action “Gen Z regelt” a été lancé pour la première semaine de novembre, afin d’organiser des actions dans les écoles, les universités, mais aussi dans le cadre des grèves dans les secteurs industriels de la métallurgie et de l’électrotechnique. Une nouvelle journée d’action « Gen Z regelt » est ensuite prévue le 14 novembre, suivie, le 20 novembre, d’une grève scolaire à l’échelle européenne contre le réarmement et le service militaire obligatoire. Le mouvement actuel offre notamment aux jeunes la possibilité de franchir de nouvelles étapes dans la construction d’un mouvement de lutte des classes et de diriger la colère des masses vers les véritables responsables.
* Cet article est paru dans la revue en ligne Perspektive – Zeitung für Solidarität und Widerstand, le 1er novembre 2026 sous le titre : “Gen Z regelt : ein Schritt nach vorne”. Traduction, Simone Buzzi.
Gillian Norman est rédacteur au sein du journal en ligne Perpektive.


