Albanie : des flamants roses à la révolte de la jeunesse

Née de la lutte contre les projets touristiques de luxe à Sazan et à Zvërnec, la « révolution des flamants roses » a ouvert une contestation qui dépasse désormais la défense du littoral. À l’automne, étudiant·es et lycéen·nes sont descendus à leur tour dans la rue. Ils dénoncent la corruption, réclament de meilleures conditions d’études et la possibilité de vivre dignement en Albanie. Face à un gouvernement qui répond par la répression, la démission du Premier ministre Edi Rama — dirigeant du Parti socialiste d’Albanie et vice-président de l’Internationale socialiste ! — devient une revendication généralisée.

Tout commence avec les flamants roses

Depuis la fin mai 2026, la « révolution des flamants roses » mobilise de larges couches de la population contre les projets touristiques de luxe à Sazan et Zvërnec, près de la lagune de Narta. Liés à Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, ces projets menacent des écosystèmes protégés et suscitent la colère contre la privatisation du littoral par de grands groupes d’investisseurs. Les flamants roses, nombreux dans la lagune, sont devenus le symbole de cette protestation ininterrompue, dont certains rassemblements ont rassemblé plus de cent mille personnes.

La contestation a cependant gagné la capitale, Tirana, dépassant progressivement la question environnementale. Les manifestant·es dénoncent la corruption, l’opacité des décisions et un modèle de développement qui favorise les oligarques au détriment des besoins de la population : davantage de justice sociale, d’égalité et de meilleures conditions de vie. La suspension temporaire des travaux à Zvërnec n’a pas suffi à désamorcer la protestation, qui exige l’annulation complète du projet. Un mot d’ordre est sur toutes les lèvres : « L’Albanie n’est pas à vendre ». Une exigence est partagée par toutes et tous : la démission du Premier ministre Edi Rama, accusé de faire la sourde oreille à leurs revendications.

La jeunesse descend dans la rue

Le 13 octobre, après plus de quatre mois de mobilisation, la contestation entre dans une nouvelle phase. Plusieurs centaines d’étudiant·es se rassemblent devant le ministère de l’Éducation à Tirana, dénonçant la précarité des conditions d’études et des résidences universitaires, le coût des études, et le manque de débouchés qui pousse la jeunesse à émigrer. À ces difficultés s’ajoute un ras-le-bol de la corruption, nourri en septembre par l’affaire Vlora Hyseni. La directrice du renseignement albanais (SHISH) a été suspendue et assignée à résidence. Elle aurait entretenu une relation amoureuse avec Ergys Agasi, un chef du crime organisé à qui elle aurait transmis des informations secrètes. L’affaire renforce la défiance des jeunes envers le gouvernement. La démission d’Edi Rama demeure parmi leurs revendications principales, comme elle l’est pour les participant·es à la « révolution des flamants roses », qui se joignent aux rassemblements de la jeunesse.

Dans les jours qui suivent le 13 octobre, la mobilisation s’étend à plusieurs villes et les lycéen·nes rejoignent les étudiant·es. Les manifestations sont marquées par des affrontements : des groupes prennent pour cible des bâtiments publics, des banques et des bâtiments associés aux oligarques, tandis que la police fait usage de gaz lacrymogènes, de canons à eau et de balles en caoutchouc. Les interpellations se multiplient, y compris parmi les mineurs.

 

« Une bouillie de capitalisme et de communisme totalitaire »

Dès le 18 octobre, des enseignant·es du supérieur lancent une pétition de soutien aux étudiant·es. Elle exige la fin des violences policières, la démission d’Edi Rama et la formation d’un gouvernement provisoire. Au 3 novembre, la pétition a recueilli plus de 1500 signatures. Le 21 octobre, le Syndicat des personnels universitaires (SPUSH) lance un boycott des cours dans les universités publiques, en solidarité avec les étudiant·es et contre la répression.

Le Parti démocratique de Sali Berisha tente de tirer profit de la contestation, mais une partie des manifestant·es refuse cette récupération. Dans la rue, le slogan déjà scandé par « la révolution des flamants roses » est repris : « Rama en prison, Berisha en prison ». Dans un pays dont la vie politique est dominée depuis plus de trente ans par le Parti socialiste et le Parti démocratique, ce slogan exprime un rejet des deux formations qui se partagent le pouvoir. Des appels à une refonte du système politique, à un gouvernement provisoire et à la création d’assemblées citoyennes se font entendre, sans qu’une alternative commune et structurée se soit encore imposée.

Cette difficulté à construire une alternative n’est pas qu’une affaire albanaise, même si elle plonge de profondes racines dans son histoire, marquée par la dictature stalinienne puis par les promesses déçues du passage au capitalisme. Rejn, une étudiante en architecture de 18 ans, interrogée par Reporterre, décrit ainsi le régime actuel comme « une bouillie de capitalisme et de communisme totalitaire ». La dictature, qui se réclamait du communisme, a durablement discrédité les idéaux d’émancipation et d’égalité dont elle prétendait être porteuse. Sa chute, au début des années 1990, a fait espérer des libertés nouvelles, mais aussi une prospérité croissante et une égalité des chances. Pour une partie de la jeunesse, ces promesses se heurtent aujourd’hui à la concentration des richesses, au clientélisme, à l’oligarchie et à l’absence de perspectives. Le rejet de cet ordre social peine pourtant à se traduire en alternative politique, tant l’héritage de la dictature continue de peser sur les mots et les projets de la gauche.

Face à la contestation, Edi Rama refuse de démissionner et affiche son soutien aux forces de l’ordre. Le 17 octobre, des tirs de balles en caoutchouc ont atteint plusieurs manifestant·es et des journalistes. Sept policiers ont été suspendus pour des faits présumés d’abus d’autorité et de recours disproportionné à la force. Pourtant, deux jours plus tard, Rama a annoncé une prime de 2 500 euros pour chaque agent engagé en première ligne, ainsi qu’une hausse de leurs salaires à compter de janvier 2027.

 

Un régime fébrile qui montre les crocs

Les chaises d’Edi Rama à Tirana, avec les pancartes « Dialogue ».

Le soutien à la police s’accompagne d’un discours visant à discréditer la mobilisation. Rama accuse des acteurs étrangers de chercher à déstabiliser l’Albanie et à entraver son adhésion à l’Union européenne. Le 19 octobre, il met en cause la Russie et l’Iran, ainsi que les Antifas. Pour étayer cette dernière accusation, il n’hésite pas à invoquer Donald Trump en rappelant que le président américain a qualifié Antifa d’« organisation terroriste ».

Rama menace de priver de bourses et d’aides publiques les étudiant·es accusés de violences contre la police. Aux parents de mineurs impliqués dans les dégradations, il promet de faire payer les dommages, affirmant que la facture les poursuivra « jusqu’au bout ». Il menace aussi de suspendre ou de licencier les enseignant·es qui joueraient de leur autorité professionnelle pour inciter des mineurs à manifester ou organiser leur participation. Sous couvert de protéger les jeunes, ces annonces étendent l’intimidation à leur entourage familial et scolaire.

Ces menaces s’accompagnent également d’une tentative de discréditer publiquement les manifestant·es. Le 23 octobre, Rama diffuse les photographies de 45 personnes qu’il présente comme des délinquant·es se faisant passer pour des étudiant·es. Parmi elles figure un étudiant en médecine de 20 ans, accusé de production et de vente de stupéfiants. Ce dernier dément et présente ses résultats universitaires. Interrogés par BIRN (Balkan Investigative Reporting Network, un réseau indépendant de journalistes d’investigation travaillant sur les Balkans et l’Europe du Sud-Est), les services du Premier ministre ne fournissent aucune preuve étayant ces accusations. Le 29 octobre, trois autres manifestant·es engagent une procédure contre Rama pour injure et diffamation.

Dans le même temps, Rama met en scène sa volonté de dialogue : il se filme installant des chaises devant le siège du gouvernement pour inviter les manifestant·es à venir discuter. Ceux-ci les renversent et les rejettent. « On ne veut pas discuter avec quelqu’un qui nous méprise », explique Tedi, étudiant en biologie. Après des mois de mobilisation sans réponse à leurs revendications, les manifestant·es maintiennent leur exigence : le départ du Premier ministre.

À la fin octobre, BIRN recense environ 320 arrestations lors des manifestations à Tirana, dont une quarantaine concernent des mineurs. Une douzaine de personnes ont été placées en détention provisoire et huit assignées à résidence. Le bilan des blessé·es reste incertain. Le ministère de l’Intérieur fait état d’une centaine de manifestant·es blessé·es au 30 octobre, un chiffre à considérer avec prudence. Le collectif anarchosyndicaliste GASP (Grupi Anarko-Sindikalist i Prishtinës, issu du Kosovo) en signalait déjà plus de 110 au 18 octobre et rapporte plusieurs blessures graves lors de la manifestation du 24 octobre. Ce jour-là, Erjon Vishkulli, 28 ans, a été touché à l’œil gauche par une balle en caoutchouc. La scène a été filmée et le parquet de Tirana a ouvert une enquête sur sa blessure.

Erjon Vishkulli à l’hôpital après avoir été touché à l’œil gauche par une balle en caoutchouc lors de la manifestation du 24 octobre 2026 à Tirana.

Le chantage autour de l’adhésion

L’adhésion à l’Union européenne occupe une place centrale dans la stratégie d’Edi Rama. En se présentant comme l’homme capable de mener l’Albanie jusqu’à l’adhésion, il cherche à inscrire son nom dans l’histoire du pays. Il se sert aussi de cette promesse pour faire pression sur le mouvement. En accusant les manifestant·es de faire le jeu de forces étrangères qui chercheraient à saboter les négociations, il vise à transformer la contestation massive de son gouvernement en menace contre l’avenir européen de l’Albanie.

Cette perspective sert aussi les intérêts des oligarques albanais. Un accès élargi au marché européen offrirait aux grands groupes de nouveaux débouchés et de nouvelles possibilités d’investissement. La question est de savoir à qui profiterait cette ouverture, alors même que la jeunesse descend dans la rue pour réclamer de meilleures conditions d’études, des emplois et la possibilité de vivre dignement dans son pays.

Face à la répression, l’Union européenne s’est bornée à appeler à la retenue et au respect du droit de manifester. La jeunesse de la diaspora albanaise doit s’organiser pour obtenir le soutien des forces de gauche et démocratiques européennes pour qu’elles condamnent les violences policières et soutiennent les revendications de la jeunesse en Albanie. Elle doit surtout nouer des liens avec les jeunes qui se mobilisent aujourd’hui en France, en Espagne, en Italie, au Portugal, en Allemagne, etc., contre l’austérité, pour de meilleures conditions de vie, des services publics de qualité et une véritable égalité des chances. La chute du régime totalitaire stalinien a permis de conquérir de nouvelles libertés, mais la transition qui a suivi a surtout profité aux oligarques du pays. Pour que ces libertés deviennent une réalité pour toutes et tous, c’est désormais la bataille pour l’égalité qu’il faut gagner.

En descendant dans la rue, la jeunesse albanaise dénonce d’abord un système politique qu’elle juge corrompu et mensonger. En réclamant des études accessibles, des emplois et la possibilité de vivre dignement dans son pays, elle pose aussi la question de la répartition des richesses dans une Albanie devenue un paradis pour les oligarques et un enfer pour la jeunesse. Ces revendications peuvent ouvrir la voie à une remise en cause de l’ordre capitaliste et servir de point d’appui à des luttes communes avec les jeunes qui se mobilisent dans d’autres pays d’Europe. L’avenir de l’Albanie, au sein de l’Union européenne ou en dehors — ce sera aux Albanais·es d’en décider —, appartient à celles et ceux qui y vivent et qui se battent pour le transformer, et non pas à Edi Rama.

*Image à la une : Des manifestant·e·s fuient la police antiémeute dans le centre de Tirana, le 16 octobre 2026. Crédit photo : AFP.

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