Le 16 septembre, le Conseil municipal de la Ville de Genève a adopté, par 41 voix contre 34, une résolution en soutien aux mobilisations qui secouent l’Albanie depuis plusieurs mois. Une victoire symbolique, mais importante, obtenue dans le prolongement de la mobilisation de la diaspora albanaise à Genève.
Depuis la fin du mois de mai 2026, des milliers d’Albanaises et d’Albanais se mobilisent contre de gigantesques projets touristiques de luxe autour de la lagune de Narta, à Zvërnec, et sur Sazan, la plus grande île du pays. Ces projets sont notamment liés à Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et à Ivanka Trump. Le projet de Zvërnec est évalué à environ 1,4 milliard d’euros.
« L’Albanie n’est pas à vendre ! » est devenu l’un des principaux slogans du mouvement. Les manifestantes et manifestants scandent également « Nouvelle Albanie », exprimant la volonté d’en finir avec l’ancienne garde politique albanaise, mais aussi de construire une société nouvelle. Les flamants roses de la lagune de Narta sont quant à eux devenus le symbole de la contestation.
Les organisations écologistes albanaises ont d’abord alerté sur les conséquences de ces projets pour la biodiversité et les espaces naturels protégés. La lagune de Narta constitue notamment une zone importante pour les oiseaux migrateurs. Les manifestations ont cependant rapidement dépassé l’enjeu écologique, aussi important soit-il : elles dénoncent aussi la transformation du littoral au profit de gros investisseurs et l’accaparement des terres par les plus riches sans la moindre transparence.
Cette dernière question réveille en Albanie une histoire beaucoup plus profonde de dépossession des populations de leurs terres [voir l’article de KASh]. Des habitantes et habitants de la région contestent d’ailleurs la propriété de certaines parcelles concernées par ces projets.
De Tirana à Genève
La mobilisation a dépassé rapidement les frontières albanaises. Dans plusieurs pays en Europe, mais aussi aux États-Unis, la diaspora s’est mobilisée pour soutenir les manifestations en Albanie. En Suisse, plusieurs rassemblements ont eu lieu, notamment à Berne, à Zurich et à Genève. À Genève, les manifestants ont trouvé finalement un relais politique au Conseil municipal avec le dépôt d’une résolution intitulée « L’Albanie n’est pas à vendre : soutien aux mobilisations pour la défense du littoral et des biens communs ». Après Bologne, qui avait déjà exprimé son soutien aux mobilisations en Albanie en juillet, Genève devient à son tour l’une des premières villes européennes à prendre position. La résolution est portée par Ensemble à Gauche-Union Populaire (EAG-UP), le Parti socialiste et les Vert·es, avec la volonté d’en faire un texte unitaire, susceptible d’être soutenu au-delà de ses auteurs.
La résolution place au cœur du débat la défense de Narta, Zvërnec, Sazan et du littoral albanais. Elle affirme notamment que les terres, le littoral et les espaces naturels ne peuvent être considérés comme de simples marchandises mises à disposition du plus offrant.
Le texte demande aux autorités albanaises davantage de transparence, une consultation réelle des populations concernées et des évaluations environnementales indépendantes. Il exprime également sa solidarité avec les mobilisations pacifiques et appelle au respect des libertés d’expression, de réunion et de manifestation. Enfin, il demande au Conseil administratif de la ville de Genève (l’exécutif) de prendre position dans le même sens.
La résolution a été finalement adoptée le 16 septembre par 41 voix contre 34, sans abstention, puis transmise au Conseil administratif.
Cette victoire symbolique ne doit pas rester un phénomène genevois. La résolution adoptée ici peut désormais servir d’exemple et de base de travail dans d’autres villes où la diaspora albanaise est présente. À chacune et chacun de s’en saisir, de l’adapter à son contexte local et de porter à son tour les mobilisations populaires albanaises devant l’opinion publique et les institutions à l’échelle internationale.
Les interventions de l’élu Jean Burgermeister (Union Populaire), premier signataire de ce projet de résolution lors de la séance du 16 septembre 2026 :
La résolution R-338 adopté le 16 septembre 2026 :
« L’Albanie n’est pas à vendre : soutien aux mobilisations pour la défense du littoral et des biens communs »
RÉSOLUTION
Considérant :
– que les écosystèmes de Narta, Zvërnec et de l’île de Sazan constituent des espaces naturels côtiers et lagunaires d’une valeur écologique exceptionnelle et abritent une biodiversité importante ;
– que la lagune de Narta en particulier, est un habitat essentiel pour de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs protégés;
– que plusieurs projets touristiques de grande ampleur sont planifiés ou en cours de réalisation dans ces zones, comprenant notamment des complexes hôteliers, des villas, des appartements, des marinas et d’importantes infrastructures touristiques ;
– que ces projets font peser des risques importants sur les écosystèmes concernés, notamment par la fragmentation des habitats naturels, l’urbanisation et l’artificialisation du littoral, la pression accrue sur les ressources en eau et la transformation durable des paysages ;
– que ces projets soulèvent également la question de la privatisation d’espaces naturels, côtiers et patrimoniaux appartenant au patrimoine collectif au profit d’intérêts privés particulièrement puissants ;
– que la mise à disposition, la concession ou la cession de terres, de portions du littoral et d’espaces naturels à de grands investisseurs privés peut conduire à une dépossession durable des populations locales de leur accès à des territoires qui constituent des biens communs, des ressources économiques et un patrimoine collectif ;
– que des travaux de défrichement, d’ouverture de voies d’accès et d’installation de clôtures ont commencé dans la zone de Pishë Poro–Narta alors que, selon les déclarations du Premier ministre albanais lui-même, l’évaluation formelle de l’impact environnemental du projet n’avait pas encore débuté ;
– que la propriété d’une partie des terrains concernés par le projet de Zvërnec fait l’objet de contestations judiciaires anciennes de la part d’habitantes et habitants de la région et que les autorités judiciaires albanaises enquêtent actuellement sur les conditions dans lesquelles certains de ces terrains ont été acquis et revendus ;
– que des organisations de la société civile, des scientifiques, des habitantes et habitants ainsi que des membres de la diaspora ont exprimé de sérieuses inquiétudes concernant le manque de transparence entourant certains de ces projets, leurs conséquences environnementales et l’insuffisance de la consultation des populations concernées ;
– que les mobilisations commencées notamment à Zvërnec au mois de mai 2026 se sont transformées en un mouvement national, réunissant des milliers de personnes lors de manifestations successives à Tirana pour défendre la région de Vjosa-Narta et s’opposer aux projets contestés ;
– les mobilisations à Genève, En Suisse et dans l’ensemble du continent européen contre ces projets, qui ont fait prendre une ampleur internationale à ce sujet ;
– que le Parlement européen a appelé en juin 2026 les autorités albanaises à revenir sur les modifications de la loi sur les zones protégées et à instaurer un moratoire sur les nouveaux permis et travaux dans ces zones jusqu’à ce que la législation soit conforme aux normes européennes de protection de la nature ;
– que la liberté d’expression, de réunion et de manifestation pacifique constitue un droit démocratique fondamental ;
– que Genève accueille une importante communauté albanaise, dont de nombreux membres entretiennent des liens étroits avec l’Albanie et sont directement concernés par son avenir politique, social et environnemental ;
– que la Ville de Genève, siège de nombreuses organisations internationales et environnementales, est historiquement attachée à la défense des droits humains, de l’environnement et des biens communs ;
le Conseil municipal déclare qu’il :
– rappelle que les terres, le littoral et les espaces naturels ne sauraient être considérés comme de simples marchandises mises à disposition du plus offrant ;
– appelle les autorités albanaises à garantir la transparence des décisions relatives à ces projets ainsi qu’une consultation réelle et effective des populations concernées ;
– appelle au respect des normes nationales et internationales de protection de l’environnement ainsi qu’à la réalisation d’évaluations d’impact environnemental indépendantes, transparentes et scientifiquement fondées avant toute transformation irréversible de ces territoires ;
– exprime sa solidarité avec les communautés locales, les citoyennes et citoyens et les organisations qui se mobilisent pacifiquement en Albanie pour la défense de Narta, Zvërnec, Sazan et du littoral albanais ;
– appelle les autorités albanaises à garantir pleinement la liberté d’expression, de réunion et de manifestation des personnes qui s’opposent pacifiquement à ces projets ;
– appelle le Conseil administratif à prendre position en ce sens.


