Dimanche 24 octobre se tiendra le second tour des élections au Brésil. Quatre jours avant cette échéance décisive, Gabriella Lima s’est entretenue pour Marx21 avec Israel Dutra, sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du PSOL et membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).
À la veille du premier tour, nous avions déjà publié les analyses d’Israel Dutra et de Valerio Arcary sur le contexte et les enjeux de ces élections auxquelles nous renvoyons les lectrices et lecteurs intéressés.
GL : Dans quel contexte se déroulent ces élections par rapport aux précédentes ?
ID : Deux éléments marquent la différence par rapport aux élections de 2022 : la présence de Trump à la présidence des États-Unis, avec toute la force de sa dynamique néocolonialiste, et l’entrée en scène de centaines de milliers de militant·es, avec des manifestations de masse visant à empêcher dans la rue l’arrivée au pouvoir du clan Bolsonaro. C’est une élection « sous haute tension ».
Trump et ses alliés, comme Milei, ont remporté les sept dernières élections en recourant à toutes sortes d’ingérences, directes ou indirectes. Si Flávio Bolsonaro l’emporte, ce sera un tournant en faveur de l’extrême droite, qui aura des répercussions partout. Si Lula l’emporte, cela ouvrira la voie à la défaite de l’extrême droite, d’autant plus que Trump pourrait perdre les élections de mi-mandat, qui auront lieu dans quelques semaines.

Trump s’en est pris au Brésil. Il a recouru à une guerre tarifaire, s’en est pris au PIX et souhaite désormais assurer la victoire de Flávio, en s’appuyant sur les réseaux sociaux contrôlés par les géants de la tech. Il est intervenu au Pérou, en Colombie et souhaite désormais contribuer à l’élection de Flávio, afin de transformer le Brésil en un protectorat au service des intérêts américains.
Le PIX est un système brésilien de paiement électronique instantané, lancé en novembre 2020 par la Banque centrale du Brésil (Banco Central do Brasil). Donald Trump a engagé, depuis juillet 2025, une offensive commerciale contre ce système brésilien qu’il accuse de concurrencer les entreprises américaines de paiement, notamment Visa et Mastercard (NDT).
GL : Comment évaluer ce succès à la fois de l’extrême droite, mais également celui du PSOL ?
L’extrême droite fait preuve de résilience et dispose d’une base populaire. Et le gouvernement Lula a affiché une performance populaire qui n’a pas répondu aux attentes de la société. Le PSOL s’est renforcé lors de ces élections. Nous avons obtenu nos meilleurs résultats, dépassant les 5 %, avec deux députées figurant parmi les cinq candidates les plus votées du pays. Une équipe parlementaire renouvelée qui prône un programme de transformation. Notre fédération a élu 15 députés fédéraux, dans quatre des cinq régions du pays, ainsi qu’une quarantaine de députés au total dans les assemblées régionales. Nous sommes confrontés à une contradiction, due à la « clause d’exclusion », qui vise à écarter les partis idéologiques et qui menace le PSOL pour des raisons draconiennes.
Une disposition de la législation électorale brésilienne appelée « clause de performance » constitue un problème particulier pour le PSOL (Parti socialisme et liberté). Elle impose d’atteindre un certain seuil de représentativité au niveau national pour bénéficier de l’accès au financement public des partis et de l’accès gratuit à un temps d’antenne à la radio et à la télévision (NDT).

GL : Quel a été l’impact de la crise au sein de la Cour suprême sur la campagne électorale ? Quelles mesures le gouvernement Lula a-t-il prises pour toucher l’électorat des classes populaires et renverser la tendance des votes ?
ID : La Cour suprême brésilienne est discréditée et entachée par d’innombrables scandales de corruption. Elle a joué un rôle important en adoptant une attitude ferme face à la tentative de coup d’État du 6 janvier 2023 et en ne se laissant pas intimider par les menaces de Trump ; cependant, à l’instar de l’ensemble des institutions du régime, la grande majorité de la population sait que la Cour suprême n’est pas digne de confiance. Cela a conduit Flávio Bolsonaro et l’extrême droite à utiliser de manière démagogique la corruption au sein de la Cour suprême pour ternir l’image de Lula.
Mais nous avons obtenu une avancée importante avec la suppression de l’odieux système 6×1, avec la réduction absolue de la durée hebdomadaire du travail. C’est l’une des plus grandes victoires de la classe ouvrière brésilienne dans toute son histoire récente. De plus, Lula a interdit les BETS (marchés de paris sportifs), a augmenté les prestations sociales, a accordé une amnistie partielle pour certaines dettes, a exonéré les petites entreprises et promet de mettre en place la gratuité partielle dans le réseau de transports urbains.
La loi actuelle autorise le patronat brésilien à imposer une semaine de travail de 44 heures sur 6 jours, alors qu’un projet de modification de la constitution adoptée par la Chambre basse, mais qui est toujours bloquée par le Sénat, permettrait de passer 40 heures sur 5 jours. (NDT)
GL : Quels sont les défis pour la gauche au second tour et au-delà ?
ID : Renverser la tendance électorale et mobiliser des forces sociales pour défendre un programme de changement. Nous devons nous inspirer des grandes mobilisations de la génération Z à travers le monde pour construire une alternative qui aille au-delà du processus électoral.

Les élections constituent un moment important, mais ce qui est déterminant, c’est ce qu’on appelle les rapports de forces, qui ne sont rien d’autre que la capacité de la société et du mouvement de masse à s’auto-organiser à partir d’horizons et de perspectives. C’est là qu’intervient le rôle de la gauche anticapitaliste, qui doit dépasser les limites de la gauche institutionnelle et celles du modèle dit du « progressisme ». Le PSOL doit se montrer à la hauteur de ses responsabilités en ce moment historique.
Vaincre le bolsonarisme, c’est vaincre son projet. Vaincre son programme et sa stratégie. Gagner une majorité sociale pour défendre un autre programme et un autre modèle. Cela passe par la défaite de Flávio Bolsonaro le 25 octobre, mais aussi par la construction d’une résistance populaire et durable, de masse, afin d’imposer une autre issue, de grande envergure et radicalisant la démocratie.
* Israel Dutra est sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du PSOL, membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).


