L’OUN en Ukraine : des lueurs dans les ténèbres

Irena Krzywicka, écrivaine et militante féministe, avait remarqué, quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, que « les confins orientaux avaient toujours été, en quelque sorte, des colonies de la Pologne », mais qui la lit aujourd’hui ?

Un État-nation sur un territoire plurinational

Tout comme son contemporain, l’anthropologue Józef Obrębski, qui a montré comment

« sur ces terres, l’identité polonaise, dès ses origines historiques, était liée à l’oppression et à l’esclavage paysan », comment elle reposait « sur le pillage : une exploitation sauvage et destructrice » de la paysannerie ukrainienne, comment le seigneur polonais « devait être un conquistador en permanence ; il devait lutter sans cesse contre la résistance silencieuse et le sabotage caché des paysans, qui détruisaient les valeurs seigneuriales tant haïes, bien qu’elles fussent créées par les paysans eux-mêmes ».

Sans parler de l’écrivain Józef Ignacy Kraszewski (1812-1887), qui a qualifié l’exploitation polonaise des paysans ukrainiens d’« extorsion inhumaine, manifeste presque partout », notamment dans les conditions d’existence monstrueuses de ces derniers. Il a fallu attendre le grand ouvrage d’un historien étranger tel que Daniel Beauvois pour que nous comprenions (mais l’avons-nous vraiment compris ?) que nous avions mis en place au fil des siècles un système qui « ressemble avant tout à un système colonial ».

 

La contribution polonaise au nationalisme ukrainien

Lorsque l’ère des États-nations modernes s’est enfin étendue jusqu’en Europe de l’Est, l’État polonais, renaissant depuis 1918, constituait, par la force des choses, une anomalie anachronique et éphémère. Il s’était en effet proclamé État-nation, bien qu’il englobât un territoire multinational. Sur la moitié de ce territoire, les Polonais constituaient une très nette minorité, tandis que deux autres nations, les Ukrainiens et les Biélorusses, y étaient en très forte majorité, bien que séparées de leurs congénères par une frontière nationale. Il s’était donc construit sur un terrain miné qui, tôt ou tard, devait exploser.

C’est l’État polonais lui-même qui a créé des conditions très propices au développement du nationalisme intégral ukrainien. On a tenté de désamorcer cette bombe par des moyens contre-productifs : l’assimilation étatique dans un État rigoureusement centralisé, excluant toute autonomie nationale, ou bien l’assimilation nationale et confessionnelle et l’extermination — ainsi désignée de manière très évocatrice par le Parti national (SN) polonais. Les nationalistes ukrainiens ont toujours suivi de près les projets des nationalistes polonais de « politique exterminatrice » envers les Ukrainiens. Ces projets propulsaient leur propre nationalisme intégral, tout en lui fournissant une base doctrinale.

L’origine du « nationalisme intégral »

Au milieu des années 1950, John Armstrong a introduit le terme de « nationalisme intégral » et en a esquissé le concept dans les études sur l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Depuis lors, ce concept a été considérablement affiné, bien que sans doute pas encore à la perfection, par Alexander Motyl, Myroslav Shkandrij, Roman Wysocki, Trevor Erlacher, et surtout, 60 ans après qu’Armstrong eût ouvert la voie, par Oleksandr Zaitsev [voir notice bibliographique ci-dessous, NDT] [1].

L’importance de ce concept réside dans le fait qu’il permet de distinguer les mouvements de type fasciste ou nazi des nations étatiques des mouvements nationalistes radicaux de droite des nations opprimées et sans État — de les distinguer même lorsque ces derniers sont influencés idéologiquement et politiquement par les premiers, comme ce fut le cas pour l’OUN. Le nationalisme intégral, avec la dynamique ou la tendance exterminatrice qui lui est inhérente, est apparu, avant la lettre, dans le cadre d’un mouvement anticolonial aussi précoce que la révolution haïtienne au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, à une époque où personne n’avait encore entendu parler du fascisme.

 

« Une excroissance étrangère et parasitaire »

La dynamique que je considère comme définissant ce nationalisme ou déterminant sa nature est particulièrement mise en œuvre, au sein du nationalisme d’un peuple sans État, tant en raison du colonialisme de peuplement de la nation dominante que de l’inégalité nationale flagrante dans l’accès à la terre, défavorable au peuple sans État, qui constitue pourtant une majorité écrasante sur son propre territoire.

Dans la seule région de Volhynie, pendant l’entre-deux-guerres, une minorité polonaise de 15 % exerçait un pouvoir sans partage sur la majorité ukrainienne (même dans les districts où 90 % de la population était ukrainienne, seul un Polonais de souche pouvait occuper le poste de préfet) et contrôlait près de 35 % des terres cultivables, tandis que la paysannerie ukrainienne s’entassait dans des exploitations minuscules. Fait révélateur : lors de l’« action anti-polonaise » de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) durant l’année1943, son commandant en chef, Klym Savour, ordonna « le partage des kolkhozes, des sovkhozes, des grands domaines et des exploitations appartenant aux anciens colons polonais, afin de les répartir entre les exploitants individuels sans terre et les petits exploitants » [La région a été occupée par l’URSS en septembre 1939 à la suite du Pacte germano-soviétique, jusqu’en juin 1941, d’où la présence de kolkhozes et de sovkhozes, que l’occupation nazie a continué à exploiter pour faciliter le contrôle des paysans et les réquisitions, NDT].

 

Avant la guerre, le colonel Mykola Stsiborsky [1898-1941, NDT], membre de la direction de l’OUN, écrivait :

« La Pologne, ignorant totalement les intérêts fondamentaux de la paysannerie de l’Ukraine occidentale, s’efforce de peupler la Galicie et la Volhynie de colons (principalement d’anciens militaires), en vue à la fois de son expansion économique et de ses objectifs politico-stratégiques. » C’est pourquoi « les autorités nationalistes s’opposeront avec une détermination sans compromis à cette colonisation hostile et à ses conséquences. Cette excroissance étrangère et parasitaire sur notre organisme national sera détruite jusqu’à la racine ».

Il annonçait que ces autorités agiraient de la même manière dans la future Ukraine postsoviétique à l’égard des colons russes. « Il faut s’attendre à ce qu’une grande partie de ces colons moscovites, polonais et autres étrangers installés en Ukraine soient anéantis matériellement et physiquement dès les premières phases de la révolution. Les vestiges de cette colonisation hostile seront éliminés par les autorités nationalistes par des mesures législatives et administratives » en déportant les colons.

Pourtant, aux yeux de Stepan Bandera [1909-1959, NDT], chef de file de la jeune génération nationaliste, Stsiborsky n’était pas un véritable nationaliste : Bandera le fustigeait pour être l’un de ces dirigeants de l’OUN en exil, « mariés à des Juives ». Parmi les nationalistes intégraux, il y en avait cependant aussi qui estimaient que « l’antisémitisme était un coup de poignard dans le dos de notre révolution ». Lorsque l’OUN se scinda en 1940, Stsiborsky s’opposa à Bandera [OUN(b), NDT], prenant le parti d’Andriy Melnyk [de l’OUN(m), NDT], qui ne s’engagera pas dans l’« action anti-polonaise » [2].

Avec quelques autres jeunes militants de l’OUN, Mykhaylo Kolodzinsky [1902-1939, NDT] avait suivi une formation militaire en Italie auprès des Oustachis — des nationalistes croates extrémistes — et subit leur influence, bien que de manière sélective : il n’adopta pas leurs théories raciales, mais c’est auprès d’eux qu’il eut l’idée d’élaborer une doctrine militaire à l’usage de l’OUN. Il l’a élaboré avant sa mort — en mars 1939, il a été fusillé par les troupes hongroises lors de l’annexion de l’Ukraine des Carpates. Officiellement l’OUN ne fera jamais sienne cette doctrine. Il y écrivait, que dans le cadre d’un soulèvement national ukrainien, il fallait « accepter l’aide des minorités nationales, telles que les Tatars, les Allemands ou les Bulgares », mais « anéantir les forces vives ennemies ». Parmi celles-ci figuraient « toutes les minorités hostiles à l’indépendance de l’Ukraine », à savoir « les Polonais, les Moscovites et les Juifs ».

Pendant l’occupation allemande, cette doctrine guidera successivement deux militants critiques à l’égard de la direction de l’OUN qui s’opposait à l’idée de constituer une armée ukrainienne clandestine. D’abord Ivan Klymiv, dit « Legenda », en 1941, au début de la guerre germano-soviétique, fondateur de l’Armée nationale révolutionnaire ukrainienne (UNRA), qui n’existera sous l’occupation allemande que quelques semaines, en réalité à un stade embryonnaire — il mourra sous la torture aux mains de la Gestapo. Puis, Dmytro Klyatchkivsky « Klym Savour » [1909-1945, NDT] et ceux avec lesquels il mettra en œuvre le projet d’« action anti-polonaise » en Volhynie : Vassyl Ivakhiv « Sonar » et Ivan Lytvyntchouk « Doubovy ».

 

L’extermination. Qui en a eu l’idée ?

Sur la question ukrainienne, le Parti national polonais « non seulement maintenait intégralement sa politique d’extermination d’avant-guerre en la matière, mais la radicalisait considérablement » et « annonçait à l’égard des Ukrainiens une politique exterminatrice de déplacement, à l’instar des opérations de déplacement menées par les régimes hitlérien et fasciste ». C’est ainsi que le quartier général de l’Armée de l’intérieur (AK), principale organisation de la résistance polonaise, caractérisait la position de ce parti à l’époque sur la question ukrainienne. Celle-ci était bien connue de l’OUN. Par conséquent — raisonnaient Klym Savour, Sonar et Doubovy —, la question de savoir « qui vaincra qui » dépend de « qui agira le plus vite » : l’État polonais, qui n’existe pour l’instant que dans la clandestinité, n’en a pas les moyens pour le moment. Nous, en Volhynie, avec notre écrasante majorité nationale, nous en avons les moyens. L’armée que nous allons créer nous garantira l’efficacité.

 

L’hétérogénéité politique du nationalisme ukrainien

L’histoire des mouvements de libération des peuples coloniaux et opprimés au XXe siècle montre que plus ces mouvements sont dominés par certaines organisations politiques, plus elles deviennent hétérogènes, avec des courants idéologiques et politiques multiples, allant de la droite à la gauche. Des courants rivaux, se disputant leur domination, y coopèrent, parfois même de manière antagoniste, ce que révèlent souvent des situations de crise soudaines. Il arrive alors qu’un « renversement de la dominante » s’y produise : certaines tendances perdent leur position dominante, tandis que celles qui étaient jusque-là dominées prennent le dessus. L’histoire du Front de libération nationale algérien (FLN) ou de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) compte parmi les nombreux exemples éloquents de ces dynamiques internes.

Lorsqu’en 1929, l’OUN s’est constituée à son congrès de Vienne, Moscou, par l’intermédiaire du Komintern et avec l’aide des communistes polonais, venait justement d’évincer du Parti communiste de l’Ukraine occidentale (KPZU) le « choumskysme » [du nom d’Oleksandr Choumsky, ancien dirigeant du Parti communiste ukrainien (borotbiste), promoteur de l’ukrainisation de l’Ukraine soviétique, démis alors de ses fonctions de commissaire du peuple à l’Éducation par Staline, sous l’accusation de déviation nationaliste, NDT], courant majoritaire refusant de se soumettre à son autorité et qui était, en réalité, indépendantiste.

 

Le communisme perd du terrain, le nationalisme en gagne

« Pour expliquer l’essor du mouvement nationaliste ukrainien en Galicie dans la seconde moitié des années 1920, on ne peut ignorer le déclin simultané du mouvement communiste », avait déjà fait observer Marko Bojcun [1951-2023,historien, politologue et économiste britannique d’origine ukrainienne, NDT], il y a bien longtemps. De plus, alors que les milieux militants de la jeunesse ukrainienne en Pologne avaient jusqu’alors, dans la clandestinité, le choix entre deux courants radicaux : le nationalisme et le communisme, ce dernier avait désormais complètement perdu son pouvoir d’attraction. Bon nombre de ceux qui auraient auparavant choisi le KPZU se sont donc tournés vers l’OUN. Ce phénomène s’est répété après 1933, à la suite de l’Holodomor en Ukraine soviétique, lorsque la vérité à ce sujet est parvenue en Galicie : une partie de ceux qui avaient alors quitté le KPZU ou renoncé à y adhérer a rejoint les rangs des nationalistes.

Cela ne signifie pas pour autant qu’ils se soient transformés en nationalistes intégraux. Au contraire, ils ont souvent contribué à une hétérogénéisation de l’OUN encore plus poussée qu’auparavant et ont exacerbé les aspects antagonistes de la coopération en son sein. Comme nous le verrons, Mykhaylo Stepaniak est un exemple emblématique à cet égard : « communiste et membre de la direction de l’OUN » — c’est ainsi qu’il sera décrit en 2011 dans le journal ukrainien Istorytchna Pravda.

Un autre personnage emblématique est Ivan Mitrynga [1907-1943, NDT] qui, sans la répression stalinienne du « choumskysme » au sein du KPZU, aurait hésité entre rejoindre ce dernier et l’OUN. Avant la guerre, il dirigeait une faction influente, qui, sur certains points, baignait encore dans le nationalisme intégral, tandis que sur d’autres, le contestait déjà radicalement depuis la gauche. Déjà à l’époque, il affirmait que « l’OUN ne pouvait passer l’épreuve de l’histoire qu’en tant que mouvement révolutionnaire, idéologiquement proche des masses populaires d’Ukraine, et en particulier du prolétariat du Donbass et des autres centres industriels » de l’Ukraine soviétique. Et que la nouvelle révolution ukrainienne « prenait de l’ampleur au sein même des rangs du bolchevisme, et que le bolchevisme n’éradiquera jamais ces nouvelles forces, car il les engendre lui-même sans cesse », tout comme il avait déjà donné naissance à son chantre, Mykola Khvylovy [1893-1933, militant bolchevique, écrivain, dirigeant de l’Académie libre de littérature prolétarienne (VAPLITE), il est devenu partisan de l’indépendance de l’Ukraine, NDT].

 

Vent d’est sur le nationalisme ukrainien

En 1941, Mitrynga et ses hommes, à l’instar d’autres « groupes expéditionnaires » de la fraction bandériste de l’OUN récemment constituée — nous ne parlerons désormais plus que d’elle —, partirent sur les traces des troupes allemandes vers l’Ukraine soviétique. Il en revint non plus en tant que nationaliste, mais, comme il se définissait désormais lui-même, en tant que « démocrate révolutionnaire ». Dès lors, les partisans de Mitrynga affirmeront que l’OUN ne pourra bénéficier d’un soutien en Ukraine orientale qu’à condition de ne promouvoir ni la dictature nationale, considérée là-bas comme fasciste, « ni même un régime démocratique bourgeois, mais d’appeler à la création d’un État ukrainien indépendant des conseils ».

Les conseils (radas/soviets), cette première et unique forme de démocratie, jusqu’alors, que les masses et les peuples de l’Empire russe avaient découverte autrefois, lors de la révolution de 1917 : des conseils élus démocratiquement et multipartites, avant qu’ils ne subissent la bolchevisation. Sous le slogan : « Ce n’est que dans une Ukraine indépendante que nous défendrons et approfondirons les acquis sociaux de la révolution d’Octobre », les partisans de Mitrynga quittèrent bientôt l’OUN. Ils s’en distinguèrent à tel point que, à l’exception de Mitrynga lui-même, tué pendant la guerre, toute leur équipe dirigeante, en exil après la guerre, y compris Borys Levytsky [1915-1984, NDT] (qui devint plus tard un proche collaborateur « très précieux » de Jerzy Giedroyc [directeur de l’Institut Littéraire polonais à Paris entre 1946 et 2000, il soutenait l’opposition démocratique polonaise et œuvrait en faveur d’une entente polono-ukrainienne, NDT], fonda avec les marxistes ukrainiens indépendantistes un parti commun sous le nom, si typiquement mitrynguien, de Parti démocratique révolutionnaire ukrainien (URDP).

Ni Mitrynga, ni Stepaniak n’ont à ce jour fait l’objet de la moindre monographie, ni même d’un recueil de leurs écrits, car leur pensée et leur activité politique déconcertent profondément les historiens, en particulier ceux qui pratiquent une « politique historique ». Parmi bien d’autres faits dont il sera question ici, ils ne prennent pas non plus en compte, par exemple, le fait signalé par Timothy Snyder et confirmé par Per Anders Rudling : qu’avant la guerre, en Volhynie, il y eut une coopération intense entre l’OUN et le KPZU, qui s’était révélé étonnamment peu stalinien dans cette région. En la Polésie volhynienne, durant l’été 1939, l’organisation communiste, qui avait survécu à la dissolution du KPZU (ainsi que du parti polonais) par Staline, a même formé avec l’OUN une organisation militaire commune de courte durée.

 

« La terreur, c’est une mauvaise idée »

La grande diversité de l’OUN est apparue au grand jour lors du premier anniversaire de la proclamation par celle-ci d’une — éphémère — souveraineté ukrainienne, immédiatement après la prise de Lviv par les troupes allemandes, en juin 1941. L’offensive allemande et la retraite des troupes soviétiques s’accompagnèrent alors de vagues de pogroms antisémites meurtriers, de répressions contre les communistes et d’actes de violence anti-polonais. Dans une publication officielle clandestine de l’OUN, un bilan des événements de l’année précédente a été publié, signé d’un pseudonyme, critiquant sévèrement de nombreuses actions des nationalistes. Il apparaît que la critique était si répandue au sein de l’OUN que la direction a jugé opportun, voire nécessaire, de lui donner un exutoire contrôlé.

Lviv sous occupation nazie

 

L’auteur, après avoir affirmé que « des sentiments, tels que la vengeance, n’ont rien à voir avec une véritable activité politique », a vivement condamné la terreur à l’encontre des « Polonais, des Juifs, des Ukrainiens catholiques romains », ainsi que des Ukrainiens « russifiés et polonisés dans les grandes villes ». « Par ailleurs », a-t-il fait remarquer, « si quelqu’un était un communiste par conviction, il fallait en faire un nationaliste ». « En ce qui concerne les Juifs, bien avant la guerre, le principe avait été clairement établi : notre attitude à leur égard est extrêmement négative, mais nous ne participons à aucun pogrom. Malgré cela, il y a eu des cas où des éléments ukrainiens politiquement immatures se sont laissés entraîner dans des actions de pogrom. » Au sein de l’OUN, chaque lecteur comprenait qu’il ne s’agissait en réalité pas d’« incidents » ni d’« éléments politiquement immatures » qui s’étaient « laissés entraîner », mais qu’il s’agissait là de la voix de ceux qui dénonçaient la participation active et le rôle de meneurs de nombreux nationalistes dans les pogroms.

 

« Sans grands propriétaires terriens ni capitalistes, sans dictature communiste »

En 1943, l’OUN se retrouva dans une situation de crise. En Galicie, ses instances dirigeantes traversaient alors de profondes déchirures politiques. Beaucoup considéraient que le fait de rester dans la clandestinité était paralysant et inefficace, et réclamaient de s’engager dans la lutte armée. Mykola Lebed’ [1909-1998, NDT], qui assurait l’intérim à la présidence en l’absence de Bandera, emprisonné à Sachsenhausen, s’opposait ouvertement à l’idée de déclencher une guerre de guérilla. Face à la critique croissante, il démissionna de son poste. Ce dernier fut repris — au sein d’un bureau de direction désormais collégial — par Roman Choukhevytch [1907-1950, NDT], représentant de la composante militaire au sein de l’organisation. Parallèlement, un vent de changements idéologiques soufflait depuis l’Est. Ceux qui avaient été envoyés en Ukraine soviétique occupée par les Allemands étendirent les activités de l’OUN non seulement à Kyiv, mais même aux grands centres industriels et ouvriers du Donbass. De là, ils commencèrent à réclamer des changements idéologiques et programmatiques.

« À bas le mot d’ordre “L’Ukraine aux Ukrainiens” », déclaraient-ils. Ici, les gens ne l’acceptent pas, ils le considèrent comme chauvin. Ils associent le nationalisme au fascisme. Ils veulent « une Ukraine indépendante, sans grands propriétaires terriens ni capitalistes, et sans dictature du Parti communiste », avec une démocratie des conseils. Il ne sert à rien de chercher ici un soutien auprès de l’ancienne génération petliouriste [Symon Petlioura avait été une figure du nationalisme ukrainien, président du Directoire de la République populaire ukrainienne, février 1919-octobre 1920, NDT] ; il faut le chercher chez la jeune génération, déjà formée en URSS, notamment parmi la jeunesse du Komsomol la plus politisée (selon le principe : « S’il est communiste par conviction, fais-en un nationaliste »). C’est à cette génération que s’adressent les idées du communiste indépendantiste Khvylovy, qui s’est suicidé en 1933 en signe de protestation contre l’Holodomor. Ils nous suivront, au nom de l’idée d’indépendance, mais à condition que le programme soit modifié. Ce que Mitrynga avait annoncé bien plus tôt s’est confirmé. Le nationalisme intégral n’avait ici aucune chance d’être soutenu et c’est ici que l’OUN l’a rejeté. Après la guerre, en exil, Lev Chankovsky [1903-1995, NDT] consacrera un livre à cette expérience ; Yevhen Stakhiv [1918-2014, NDT] racontera longuement et à maintes reprises la sienne, celle du Donbass.

 

« L’UPA s’est discréditée »

Vassyl Kouk [1913-2007, NDT], envoyé là-bas depuis la Galicie, qui dirigeait désormais le réseau clandestin de l’OUN dans le sud-est de l’Ukraine, depuis Dnipropetrovsk, a soutenu les avis de plus en plus pressants de ses militants. En août 1943, leur délégation au IIIe Congrès extraordinaire de l’OUN a exigé l’adoption d’un nouveau programme, dont elle a présenté le projet. Les délégués de Volhynie l’ont fermement soutenue. Le congrès a voté que, dans les rangs de l’OUN, « les paysans, les ouvriers et l’intelligentsia » luttaient :

— « pour la libération nationale et sociale »,

— pour un État ukrainien « sans grands propriétaires terriens, sans capitalistes et sans commissaires bolcheviques »,

— « pour la cession gratuite aux paysans des régions occidentales de l’Ukraine de toutes les terres des grands propriétaires terriens, des monastères et de l’Église »,

— « pour que la grande industrie soit propriété nationale et étatique, et la petite industrie — coopérative et communale »,

— « pour la participation des ouvriers à la direction des entreprises »,

— « pour la liberté de la presse, d’expression, de pensée, de conviction, de religion et de vision du monde »,

— « pour l’égalité totale entre les femmes et les hommes »,

— « pour le droit plein et entier des minorités nationales à cultiver leur propre culture nationale »,

— « pour l’égalité de tous les citoyens ukrainiens, quelle que soit leur nationalité ».

Il s’agissait d’une résolution sans précédent. Sur le papier, elle renversait le nationalisme intégral au sein de l’OUN. Sur le papier, car c’est précisément à cette même époque qu’il atteignit son paroxysme en Volhynie.

Les massacres de Volhynie

Klym Savour créa alors de son propre chef l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) en Volhynie et proclama que son quartier général constituait l’autorité insurrectionnelle suprême pour toute l’Ukraine. Il intégra l’OUN à l’UPA en tant qu’appareil politique de celle-ci, la relégua au rang d’organisation de l’arrière et la dissolut au sein de ses structures. En d’autres termes, l’OUN perdit en Volhynie sa suprématie politique sur le mouvement nationaliste, tandis que Klym Savour et l’UPA qui lui était subordonnée cessèrent de fait de dépendre de la direction centrale de l’organisation.

La situation « au sein du camp nationaliste était très compliquée : l’OUN de Volhynie liquida l’OUN sur le plan organisationnel », racontera Levytsky, « l’OUN “orientale” a liquidé l’OUN sur le plan idéologique, en réorientant toute sa mentalité et son idéologie vers de nouvelles voies, tandis que l’OUN de Galicie, au milieu des querelles, cherchait elle aussi en fait quelque chose de nouveau », mais « découragée et opportuniste, elle continuait à mijoter, comme d’habitude, dans son propre jus ».

En juillet 1943, la direction de l’OUN publia un appel aux Polonais, proclamant que « le destin commun qui nous a unis et notre lutte contre les envahisseurs de Berlin et de Moscou pour nos propres États exigent un accord entre les deux nations », que sur la base d’un « front commun de lutte de toutes les nations asservies », cet accord devait garantir « des États nationaux libres pour les peuples ukrainien et polonais sur leurs territoires ethnographiques ».

Pourtant, entre-temps, Klym Savour, agissant à nouveau de son propre chef, lança une « action anti-polonaise » — une purge ethnique meurtrière, qualifiée par les historiens polonais de « massacre de Volhynie » [dont le sommet se situe en juillet-août 1943, NDT]. Lorsque la nouvelle de cette « action anti-polonaise » parvint en Galicie, au sein de la direction centrale — déjà très désorientée quant à ce qui se passait en Volhynie —, Lebed’ et Stepaniak estimèrent que « l’UPA s’était discréditée par ses actions criminelles contre la population polonaise ». Ils étaient en minorité, car adopter une telle position aurait inévitablement entraîné une scission avec les nationalistes de Volhynie.

 

Un marxiste dans la direction de l’OUN

Mykhaylo Stepaniak [1905-1967, NDT], « choumskyste », avait été un militant du Parti communiste d’Ukraine occidentale, qu’il avait quitté dans les années 1930 en raison de ses positions radicalement antistaliniennes et indépendantistes. Il l’avait fait dans des circonstances très particulières, que son ami Levytsky racontera. Lorsque, en 1936, dans sa ville natale de Berejany, des nationalistes avaient tué un militant paysan « choumskyste », « anticipant (ou peut-être exécutant) la condamnation à mort prononcée contre ce communiste fidèle à l’Ukraine par des agents staliniens », Stepaniak, « vivant tragiquement le manque de vision des militants nationalistes, décida de rejoindre leur organisation afin d’y exercer une influence de l’intérieur et d’orienter correctement leur combat ».

En tant qu’avocat, il défendait les nationalistes devant les tribunaux polonais et collaborait avec eux, notamment à leurs écoles de formation, en donnant des conférences sur la NEP soviétique, sur la nature du régime stalinien et sur son règne en Ukraine. Lors de la première occupation soviétique, il rejoignit l’OUN. Rapidement coopté au sein de la direction, il jouissait d’une grande autorité parmi les nationalistes. Il élaborait des projets de construction d’un État et, en tant que négociateur talentueux, menait, au nom de l’OUN, des pourparlers notamment avec le métropolite de l’Église grecque catholique ukrainienne André Cheptytsky et avec l’Armée de l’intérieur polonaise. Avec Vassyl Moudry, vice-président ukrainien du parlement polonais d’avant-guerre, il s’efforça de rassembler les milieux indépendantistes ukrainiens autour d’un projet visant à créer une institution suprapartisane, que Shukhevych, Moudry et d’autres fondèrent plus tard [en juillet 1944, NDT], sans sa participation, sous le nom de Conseil suprême ukrainien de libération (UHWR).

Il était convaincu que, même si, comme il le disait, l’OUN s’était « discréditée » par sa collaboration antérieure avec l’Allemagne nazie, c’était la seule force politique sur laquelle reposait la possibilité de construire une nouvelle organisation indépendantiste révolutionnaire à laquelle il aspirait. Il restait marxiste. Au sein de sa direction, il plaidait pour la dissolution de l’OUN, la création d’une nouvelle organisation et la préparation d’un soulèvement armé contre l’occupant allemand, de manière qu’il éclate avant l’entrée de l’Armée soviétique en Ukraine occidentale. Son raisonnement concernant le soulèvement était similaire à celui qu’adopteraient le colonel Jan Rzepecki et le général Leopold Okulicki lorsqu’ils militeront au sein du quartier général de l’Armée de l’intérieur pour déclencher l’insurrection de Varsovie [1er août — 2 octobre 1944, NDT]. En revanche, il s’opposait, tout comme Lebed’, à la création de l’UPA et aux projets de guerre de guérilla sur les arrières des forces soviétiques, une fois celles-ci entrées sur le territoire, car il estimait qu’une telle guerre était impossible à mener.

« Massacres de masse réciproques »

C’est lui qui, après la démission de Lebed’, a convaincu la direction d’élire Roman Choukhevytch comme nouveau président. Ce dernier s’est toutefois écarté du plan de préparation de l’insurrection, auparavant soutenu par la direction, et s’est prononcé en faveur du renforcement de l’UPA, apportant ainsi, en réalité, son soutien à Klym Savour. Stepaniak était favorable à des négociations avec les « mitrynguistes » concernant leur retour au sein de l’OUN. Ceux-ci posaient des conditions : ils exigeaient une critique des principes idéologiques de l’OUN ainsi que de l’ensemble de sa politique menée jusqu’alors, une prise de distance par rapport à l’« action anti-polonaise » de l’UPA, la sanction des coupables de cette « action », un renoncement au nationalisme et un changement de nom de l’organisation.

Peu après, notamment en raison de ses efforts, aussi tenaces qu’infructueux, pour parvenir à un accord avec les forces politiques polonaises, avec lesquelles il s’efforçait inlassablement de dialoguer, Stepaniak entra en conflit avec Choukhevytch. Lorsqu’en octobre, ce dernier se rendit en Volhynie, afin de parvenir à un accord avec Klym Savour, Stepaniak, en son absence, convainquit la direction de l’OUN de publier un communiqué sur les massacres en Volhynie. Lebed’ y était favorable. Dans ce communiqué, diffusé en Galicie sous forme d’affiche, on dénonçait — sans mentionner, bien sûr, l’UPA — les « massacres réciproques » en Volhynie. On y affirmait qu’ils avaient eu lieu parce que « tant du côté polonais que du côté ukrainien, il y avait des éléments », qui, sous l’influence allemande et soviétique, « s’étaient laissés entraîner dans une cause étrangère » et que « tous les actes de terreur arbitraires, d’où qu’ils proviennent » étaient considérés « comme le fait d’agents étrangers » et que l’OUN « les combattrait résolument ».

Étendre le nettoyage ethnique à la Galicie

Choukhevytch revint de Volhynie en décembre après avoir conclu un accord avec Klym Savour. Ils convinrent qu’en tant que président de l’OUN, le premier assumerait également le poste de commandant en chef de l’UPA, tandis que Klym Savour, jusqu’alors commandant en chef, resterait à la tête de l’UPA de Volhynie. Choukhevytch avait ainsi écarté la menace d’une dissidence en Volhynie. En échange du maintien de l’unité de l’OUN, sous la pression de Klym Savour, il avait accepté d’engager l’Autodéfense populaire ukrainienne (UNS) de Galicie, qui venait également d’adopter le nom d’UPA, dans une « action anti-polonaise » sur son territoire. Certes, il fit preuve d’une certaine retenue dans ce domaine par rapport à ce qui se passait en Volhynie, mais cela ne change rien au fond : il ordonna d’étendre la purge ethnique à la Galicie.

Il avait jugé condamnable la publication, en son absence, du communiqué sur les événements de Volhynie qui, bien qu’il attribue formellement la responsabilité aux deux parties et ne mentionne pas l’UPA, constituait en réalité un acte de distanciation par rapport à l’« action anti-polonaise ». Il s’en est pris à Stepaniak en représailles : il a ordonné à la gendarmerie de l’UPA de l’emmener en Volhynie, lui qui avait été jusqu’à récemment le chef de l’OUN en Galicie — pour y subir une rééducation politique. Ce fut une erreur de sa part. En effet, Stepaniak s’allia bientôt sur place avec Vassyl Kouk, qui était revenu d’Ukraine orientale face à l’avancée de l’Armée soviétique, ainsi qu’avec Yakiv Boussel [1912-1945, NDT], qui dirigeait en Volhynie l’appareil politique de l’OUN, désormais intégré en tant que service politique au commandement de l’UPA de Volhynie. Boussel était favorable aux idées de « mitrynguistes » et était en réalité, bien que discrètement jusqu’alors, un opposant à Klym Savour.

Il s’avéra que Kouk et Boussel partageaient la même vision que Stepaniak concernant l’« action anti-polonaise », ce qui les avait déjà rapprochés, et qu’ils avaient, d’une manière générale, des opinions idéologiques très proches. Ce trio, pour la première fois dans l’histoire de l’OUN, forma le noyau dur d’une aile gauche, jusque-là dispersée et invisible. Il entendait « renverser la tendance dominante » : dans la lignée du changement programmatique qui s’était déjà produit formellement, l’approfondir et le radicaliser, et, plus généralement, réorienter l’OUN vers une nouvelle voie, en la dissolvant pour créer à sa place une nouvelle Organisation révolutionnaire populaire de libération.

 

L’aile gauche se forme

Dès janvier 1944, Klym Savour désigna Boussel comme son premier adjoint, chargé en son absence d’assumer toutes ses fonctions et de diriger à la fois l’UPA et l’OUN en Volhynie. Boussel donna aussitôt des instructions aux responsables politiques de terrain qui lui étaient subordonnés : après l’entrée des troupes soviétiques, « l’orientation politique de notre travail sera, dès le début, anti-régime. Diriger toute la propagande contre Staline et le NKVD — contre le régime. La tâche du moment sera d’intégrer l’élément russe à la lutte contre le bolchevisme. Nous le faisons en diffusant notre idée : “La liberté pour les peuples et pour l’homme” — nous proclamons et menons la lutte contre l’impérialisme bolchevique, et non contre le peuple russe. » Pas contre le peuple russe — conformément à l’orientation générale d’abandon du nationalisme intégral.

Lorsque, au printemps, en Volhynie, la ligne de front a séparé Klym Savour des forces principales de l’UPA et qu’il a perdu le contact avec elles, la première chose que fit Boussel, ce fut de retirer à Doubovy le commandement du district militaire « Zahrava » (l’un des trois districts de l’UPA en Volhynie) et de l’écarter purement et simplement de toute activité militaire. Auparavant, Boussel avait exigé en vain de Klym Savour qu’il prenne cette mesure. Grzegorz Motyka [historien polonais, spécialiste de la « massacre de Volhynie », NDT] souligne que Doubovy avait une grande influence sur ses décisions concernant l’« action anti-polonaise », qu’il était, avec Klym Savour et Sonar (alors déjà décédé), l’un des trois à en avoir pris la décision, et que 40 % des Polonais assassinés jusqu’en juin 1943 en Volhynie avaient trouvé la mort sur son territoire.

John-Paul Himka [historien américano-canadien d’origine ukrainienne, NDT] confirme que la région commandée par Doubovy « se caractérisait par des assassinats plus systématiques que dans d’autres régions ». Comme on peut le constater, Doubovy portait désormais, aux côtés de Klym Savour lui-même, la plus grande responsabilité dans le nettoyage ethnique, y compris dans les grands massacres perpétrés dans la cité ouvrière polonaise de Janowa Dolina et dans la base d’autodéfense polonaise de Huta Stepańska. La portée politique de cette mesure de Boussel, et en réalité de tout le trio, était considérable : elle visait Klym Savour, y compris son « action anti-polonaise ».

 

L’Organisation révolutionnaire populaire de libération (NVRO)

À la mi-juillet 1944, sous l’occupation soviétique, Kouk, Boussel et Stepaniak convoquèrent un congrès réunissant dix militants aux environs de Derman, à l’occasion duquel fut spécialement publiée la brochure de Stepaniak Dans la nouvelle réalité, dont le texte intégral fut diffusé (seuls des extraits avaient été publiés dans la revue de l’OUN Ideya i Tschyn). Après avoir présenté une analyse approfondie de la nature de l’Union soviétique en tant que « machine d’État de l’impérialisme russo-bolchevique et défenseur des intérêts de cet impérialisme, c’est-à-dire de l’oppression et de l’exploitation de l’homme et des nations », Stepaniak affirmait que « préparer et mener à bien la révolution ukrainienne revient à préparer et mener à bien la révolution dans l’ensemble de l’URSS ». Cela signifie donc, d’une part, que « sortir de l’isolement ukrainien pour entrer dans la vaste arène de la révolution dans toute l’URSS est une nécessité historique », et, d’autre part, qu’il est nécessaire de construire une « organisation politique révolutionnaire », capable de relever « l’énorme tâche historique consistant à jouer le rôle d’organisateur et de dirigeant de la révolution ».

On ne peut pas, poursuivait Stepaniak, la mener à bien « uniquement par le biais d’une insurrection armée de notre organisation, de l’UPA et d’organisations similaires d’autres nations ». Car pour qu’elle soit victorieuse, « tout le peuple doit se lever pour lutter, toutes ses forces doivent se mobiliser », il faut donc « révolutionner pleinement l’Armée rouge actuelle, démanteler l’administration d’État et amener l’ensemble de la masse des soldats, ainsi que les meilleurs commandants et fonctionnaires administratifs — ceux qui n’ont pas été démoralisés par le régime et qui sont fidèles au peuple — à se rallier à la révolution. Ce n’est qu’ainsi que tout le peuple pourra prendre les armes et les diriger avec succès contre son ennemi acharné ». À cet égard, il faut « lutter sans relâche contre la tendance à limiter l’ensemble de notre travail révolutionnaire aux campagnes », car « dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, il n’y a jusqu’à présent jamais eu de cas où un renversement révolutionnaire ait été accompli par la campagne et où les villes aient été conquises à partir de la campagne ». Les villes d’Ukraine étaient fortement russifiées ou polonisées. Il fallait impérativement y étendre le travail politique révolutionnaire et s’efforcer d’y rallier la plus large partie possible de la population urbaine.

Lors du congrès, l’Organisation révolutionnaire populaire de libération (NVRO) fut créée en remplacement de l’OUN, avec le trio susmentionné à sa tête sous la présidence de Kouk. La NVRO aspirait à diriger la révolution dans l’ensemble de l’URSS, estimant indispensable la participation du peuple russe lui-même à celle-ci. Stepaniak tomba bientôt entre les mains du NKVD. Trois semaines après le congrès, Klym Savour fit son apparition. En apparence, il s’était résigné à la situation : c’était la NVRO, et non l’OUN, qui opérait en Volhynie. Lorsque Choukhevytch et Kouk, ainsi que leurs hommes, se retrouvèrent du même côté de la ligne de front et renouèrent le contact, les deux parties se réunirent à la fin de l’automne. Lors de la réunion, Klym Savour imposa la dissolution de la NVRO et le retour de ses militants et de ses structures au sein de l’OUN.

En échange, Kouk et Boussel obtinrent que désormais l’OUN s’en tienne réellement, dans la pratique, au programme de 1943, ce qui, jusqu’alors, n’était pas du tout évident du côté de Choukhevytch et de ses hommes. Cela prendra toute son importance lorsqu’il s’avérera que, depuis l’étranger, Bandera s’oppose à ce programme. Mais sa position sera rejetée, et, en 1950, l’OUN clandestine dans le pays complétera son programme : en affirmant qu’elle est « opposée au retour au système capitaliste et latifundiaire », elle garantira que, dans une Ukraine indépendante, le régime politique sera la démocratie, y compris « la liberté des organisations politiques et sociales ».

Il y aura la démocratie dans une Ukraine indépendante

En exil, dans les années d’après-guerre, Levytsky écrira (italiques dans l’original) :

« Le caractère transitoire de l’OUN divisée [entre bandéristes et melnykistes] était lié, dans les années 1940-1944, non seulement au caractère contradictoire de l’idéologie de l’OUN-B. De ce caractère encore indéfini découlent également ses tactiques et sa pratique politique déconcertantes de ces années-là. Cette pratique de l’OUN résulte de la somme d’énormes contradictions, où les actes les plus nobles dont l’homme puisse se montrer capable allaient de pair avec le crime ordinaire, le fratricide et la terreur. La résistance héroïque face à l’occupant allait de pair avec des actes qui jettent l’opprobre sur l’honneur des Ukrainiens. Ce sont là des faits que l’on ne peut ni passer sous silence ni effacer de notre histoire récente. Il faut toutefois comprendre que cette pratique découlait de la structure idéologique hétérogène de l’OUN, de son caractère globalement transitoire. C’est de là que provenait l’élément humain hétérogène au sein de l’OUN : les fanatiques nationalistes primitifs, élevés selon les anciens décalogues, s’y sentaient “à l’aise” aux côtés de personnes tout à fait nouvelles, qui avaient grandi dans le sillage des idées nouvelles. Au cours du processus de développement historique, ces nouveaux éléments ont entièrement rempli les rangs du mouvement de libération ukrainien ».

Même s’il ne disposait pas d’un esprit politique de l’envergure de celui de Stepaniak, Boussel, avec le soutien de Kouk, forma et promut ces nouvelles figures. Après la mort de Boussel aux mains du NKVD, en 1945 — six mois après celle de Klym Savour —, cette tâche sera reprise par Kouk, alors déjà vice-président de l’OUN, puis, après l’assassinat de Choukhevytch par le NKVD en 1950, en tant que dernier président, jusqu’à sa capture par les Soviétiques en 1954. Ce sont ces nouveaux venus — tels que Petro Fedoun « Poltava » [1919-1951, NDT] et Osyp Diakiv « Hornovy » [1920-1950, NDT], de jeunes nationalistes révolutionnaires démocratiques — qui mèneront une refonte idéologique radicale de l’organisation. Poltava, en tant que responsable de l’appareil idéologique, interdira, avec le soutien de la direction, l’utilisation lors des formations et la réédition par les maisons d’édition clandestines de tout ce que l’OUN avait publié avant 1944, à la seule exception de la résolution programmatique de 1943.

« Notre vision du monde des années 1929-1939 », c’est-à-dire le nationalisme intégral, expliquera-t-il, « avait déjà fait faillite à l’époque où, dans les prisons polonaises, il nous était interdit de débattre avec les communistes, car ceux-ci nous écrasaient de leurs arguments, et elle a fait faillite encore davantage en 1941, lorsque nous sommes partis vers l’Est ». Dans le débat interne en cours sur le changement de nom de l’organisation et la suppression de toute référence au nationalisme — ce qui nécessiterait la convocation d’un congrès des délégués, impossible à organiser dans la clandestinité —, il plaidera pour le maintien du nom historique, mais en y ajoutant impérativement une précision. Celui-ci serait alors : « Organisation des nationalistes ukrainiens — Indépendance, Démocratie, Socialisme ».

Dans le goulag et depuis le goulag, Stepaniak s’efforcera avec ténacité, pendant plus d’une douzaine d’années, de construire la NVRO. « Les idées de Stepaniak », peut-on lire dans un rapport du KGB sur son activité politique au goulag, « sont partagées par les anciens dirigeants de l’OUN au camp de travail correctionnel de Vorkuta ».

 

D’où vient le crime ?

« Il existe dans l’histoire humaine quelque chose qui ressemble à la rétribution ; et c’est une règle de la rétribution historique que ses instruments soient forgés non par les offensés, mais par les offenseurs eux-mêmes. » Qui a écrit cela ? Jacek Kuroń à propos des controverses historiques polono-ukrainiennes ? On pourrait vraiment s’y tromper. Non, c’est Marx « Les excès commis par les cipayes révoltés, en Inde, sont en vérité horrifiants, hideux, ineffables », poursuivait-il, mais « si infâme que soit la conduite des cipayes, elle n’est qu’un reflet concentré de la conduite de l’Angleterre en Inde ».

Lorsque, au milieu du XIXe siècle, les cipayes, soldats indiens des armées coloniales anglaises, ont retourné leurs armes contre leurs officiers, ils ont également massacré des milliers de civils anglais et anglo-indiens, y compris des femmes et des enfants. En tant que combattants de la première guerre d’indépendance indienne, ils figurent dans le panthéon national indien. Pour ma part, je présente ainsi ces affaires, dont l’histoire regorge : si le mouvement de libération d’un peuple opprimé commet des crimes contre le peuple dominant, la cause en est l’oppression nationale, et non la volonté de s’en libérer.

 

 

* Cet article a paru le 22 août 2026 dans le magazine hebdomadaire du journal polonais Gazeta Wyborcza, dans la section « Adam Michnik recommande ». Notre traduction du polonais, revue par l’auteur.

Zbigniew Marcin Kowalewski étudie les mouvements révolutionnaires et de libération. Ses derniers ouvrages en polonais sont Rap. Entre Malcolm X et la sous-culture des gangs. La Nation de l’Islam dans l’Amérique noire (2020), Les révolutions ukrainiennes (2023, en français en 2025), Ce n’est pas un pays pour les hommes libres. Le cas polonais dans la révolution haïtienne (2024). Depuis les années 1980, ses différents essais et études sur l’histoire de l’OUN et de l’UPA ont été publiés en anglais, en espagnol, en français, en polonais et en ukrainien.

Notes

[1] Notice bibliographique concernant le concept de nationalisme intégral et son application aux études du nationalisme ukrainien [NDT]
John A. Armstrong (1922-2010) : politiste américano-canadien, spécialiste du nationalisme et de l’Europe de l’Est. Son livre — Ukrainian Nationalism, 1939 — 1945. New York: Columbia University Press, 1955—est un ouvrage pionnier sur l’idéologie et l’organisation du nationalisme ukrainien, notamment l’OUN. Il cherche notamment à distinguer le nationalisme ukrainien des formes classiques du nationalisme européen.
Alexander J. Motyl (né en 1953) : politologue américano-ukrainien, spécialiste du nationalisme, de l’URSS et de l’Ukraine. Dans ses travaux sur le nationalisme ukrainien, il analyse ses origines idéologiques et son évolution vers la droite radicale. (cf. The Turn to the Right: The Ideological Origins and Development of Ukrainian Nationalism, 1919–1929. New York: Columbia University Press, 1980.
Myroslav Shkandrij (né en 1949) : professeur de littérature et de culture ukrainiennes à l’Université du Manitoba. Son travail porte notamment sur les rapports entre nationalisme, culture et littérature ukrainienne, ainsi que sur l’antisémitisme et les relations entre nationalismes ukrainien et russe (cf. Ukrainian Nationalism: Politics, Ideology, and Literature, 1920–1950. New Haven: Yale University Press, 2015).
Roman Wysocki : historien polonais, spécialiste de l’histoire de l’Ukraine et surtout de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Il a travaillé sur l’histoire de l’OUN, ses structures, ses militants et son idéologie, en particulier dans le contexte de la Pologne de l’entre-deux-guerres. Ses ouvrages Organizacja Ukraińskich Nacjonalistów w Polsce w latach 1929– 1939 [L’OUN en Pologne, 1918-1939]. Lublin: Wydawnictwo Uniwersytetu Marii Curie-Skłodowskiej, 2003 et W kręgu integralnego nacjonalizmu. Czynny nacjonalizm Dmytra Doncowa na tle myśli nowoczesnych Romana Dmowskiego. Studium porównawcze [Dans le cercle du nationalisme intégral. Le nationalisme actif de Dmytro Dontsov à la lumière des pensées modernes de Roman Dmowski], Lublin : Wydawnictwo Uniwersytetu Marii Curie-Skłodowskiej, 2014, sont des références importantes sur l’OUN et le nationalisme intégral.
Trevor Erlacher : historien américain, spécialiste du nationalisme ukrainien du début du XXᵉ siècle. Sa thèse et son livre Ukrainian Nationalism in the Age of Extremes : An Intellectual Biography of Dmytro Dontsov, Cambridge: MA & Londres, 2021 ont notamment contribué à replacer le nationalisme intégral ukrainien dans l’histoire intellectuelle européenne, en examinant ses racines idéologiques et les débats autour de la nation, de la modernité et de l’État.
Oleksandr Zaitsev (né en 1965) : historien ukrainien, professeur à l’Université catholique ukrainienne de Lviv, probablement le plus directement engagé dans la formulation contemporaine du concept. Il a consacré de nombreux travaux à l’histoire intellectuelle et politique du nationalisme ukrainien. Voir notamment sa monographie en ukrainien : Oukraïnskyï intehralnyï natsionalizm (1920–1930-ti roky). Narysy intelektualnoï istoriï [Le nationalisme intégral ukrainien (années 1920–1930). Essais d’histoire intellectuelle]. Kyiv : Krytyka, 2013 et ses articles : “Ukrainian Integral Nationalism in Quest of a ‘Special Path’ (1920s–1930s)”, Russian Politics & Law, vol. 51, no. 5, 2013, pp. 11–32; « Fascism or Ustashism? Ukrainian Integral Nationalism of the 1920s–1930s in Comparative Perspective ». Communist and Post-Communist Studies, vol. 48, 2015, pp. 183–193.
[2] Lors de la scission de l’OUN en 1940, au sein de l’OUN (melnykiste), certaines franges inclinaient vers une lutte clandestine contre les Allemands et leurs militants étaient fusillés. Leur dirigeant, Oleh Oljytch (numéro 2 dans la hiérarchie du parti), fut assassiné à Sachsenhausen. D’autres franges collaboraient avec les Allemands, en s’engageant dans la construction de la division des grenadiers SS « Galizien ». Andriy Melnyk lui-même était politiquement peu actif, séjournant en Allemagne sous strict contrôle allemand. L’OUN(m) ne donne pas lieu à des débats historiques, car elle se situe plutôt en marge des événements majeurs de l’époque. Le nationalisme ukrainien en Ukraine occidentale — en Galicie et en Volhynie — a été très fortement dominé par l’OUN(b).

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