En juin 2026, les services municipaux de Kyiv ont retiré le monument dédié au romancier Mikhaïl Boulgakov d’Andriïvsky Ouzviz, la ruelle pavée et pentue de la vieille ville où il a grandi. Cette décision de l’Institut national ukrainien de la mémoire (UINP) fait suite à la désignation, en avril 2024, de l’auteur du Maître et Marguerite comme un symbole de la politique impériale russe.
Le mépris de Boulgakov pour la langue et l’État ukrainiens transparaît dans l’ensemble de son œuvre publiée, depuis l’essai de 1923 Kyiv-Ville jusqu’au roman La Garde blanche. Mais la politique qui a conduit au retrait de sa statue a également maintenu, sur la liste des lectures facultatives scolaires, le roman de science-fiction anticommuniste de Boulgakov datant de 1925, Le Cœur d’un chien — la seule œuvre de Boulgakov reconnue comme utile au contexte politique actuel.
Adam Novak retrace la formation des idées politiques impériales de Boulgakov dans le Kyiv de sa jeunesse ; l’exploitation délibérée par Staline de ces positions authentiques pour légitimer la victoire bolchevique ; la construction posthume de la réputation mondiale de Boulgakov à partir d’œuvres censurées de son vivant ; et les contradictions d’une politique de décolonisation ukrainienne qui, à l’instar de l’appareil culturel soviétique, sélectionne le Boulgakov qui lui est utile et ignore les éléments qui ne conviennent pas.

Formation : Kyiv, 1891-1921
Boulgakov est né en 1891 au sein de la classe professionnelle russophone d’une grande ville impériale. Son père était professeur à l’Académie théologique de Kyiv ; ses deux grands-pères étaient prêtres. Le Kyiv dans lequel il a grandi était un lieu de confrontation croissante entre l’identité impériale russe et la mobilisation nationale ukrainienne — une confrontation que sa classe vivait non seulement comme une question politique, mais aussi comme une menace sociale.
Le mépris pour l’ukrainien que manifeste son œuvre n’était pas idiosyncrasique. Selon l’historienne Hanna Perekhoda [1], l’État russe a systématiquement considéré l’ukrainien comme un dialecte inférieur du russe depuis le XIXe siècle. Les élites tsaristes ont conclu que reconnaitre l’existence d’une langue ukrainienne distincte menacerait l’unité de leur nation en construction [2]. Boulgakov, né en 1891, a été élevé dans une Kyiv où l’ukrainien était juridiquement réprimé depuis des décennies [3]. Son opposition à l’affichage en langue ukrainienne n’était pas une excentricité personnelle, mais le sens commun culturel de la classe professionnelle impériale russe.
En 1919, il a déserté l’armée de la République populaire ukrainienne — commandée par Symon Petlioura, son chef nationaliste — et a rejoint l’Armée des Volontaires — la principale force blanche du sud de la Russie, commandée par le général Anton Dénikine [4]. À la fin de la guerre civile, il s’était installé à Moscou, où il a vécu le reste de sa vie dans la crainte constante d’une arrestation, ne pouvant publier qu’occasionnellement, et s’étant vu refuser à plusieurs reprises l’autorisation d’émigrer.

Son essai de 1923 Kyiv-la-ville [5] parut dix semaines après le XIIe Congrès du Parti soviétique d’avril 1923, qui avait formellement mandaté la korenizatsiya — la politique d’indigénisation — en vertu de laquelle l’ukrainien devait remplacer le russe dans les écoles, les bureaux, les théâtres, les enseignes et les institutions d’État à travers la RSS d’Ukraine, les fonctionnaires risquant le licenciement s’ils n’avaient pas appris la langue dans un délai imparti [6]. Boulgakov était venu à Kyiv pour achever La Garde blanche, roman sur les héros malheureux de la guerre civile ; cet essai est le fruit de son séjour dans une ville en pleine ukrainisation.
« Voici les enseignes de Kyiv. Ce qui y est écrit dépasse l’entendement. Je le dis une fois pour toutes : je respecte toutes les langues et tous les dialectes, mais les enseignes de Kyiv doivent néanmoins être réécrites. On ne peut pas, après tout, retirer une lettre du mot “homéopathique” et s’imaginer qu’en agissant ainsi, une pharmacie se transforme de russe en ukrainienne. Il faut enfin s’entendre sur la façon dont on appellera l’endroit où les citoyens vont se faire couper les cheveux et se faire raser : “holiarnia”, “perukарnia”, “tsyrulnia” — ou simplement le russe “parikmakherskaya” [salon de coiffure] ! » [7]
L’opposition de Boulgakov à l’affichage en langue ukrainienne le plaçait non seulement à la droite des communistes ukrainiens, mais aussi à droite de la nouvelle politique officielle soviétique des nationalités. Sans la protection de Staline, ses jours auraient été comptés.

Son roman de 1925 La Garde blanche, donne l’expression littéraire la plus développée des idées chauvines « grand-russes » et anti-ukrainiennes de Boulgakov. Le roman décrit une famille cultivée de l’intelligentsia impériale russe à Kyiv pendant la guerre civile — les Tourbine — qui combattent du côté blanc et sont finalement vaincus par les bolcheviks. La sympathie de Boulgakov à leur égard est sans équivoque. Au chapitre 3, Alekseï Tourbine prononce le discours qui est devenu la pièce à conviction centrale de toute condamnation ukrainienne des positions politiques de Boulgakov :
« Votre Hetman, je le pendrais en premier — criait Tourbine aîné — pour avoir organisé cette charmante petite Ukraine à lui ! Vive l’Ukraine libre de Kyivà Berlin ! Depuis six mois il se moque des officiers russes, il se moque de nous tous. Qui a interdit la formation d’une armée russe ? L’Hetman. Qui terrorisait la population russe avec cette langue abjecte qui n’existe pas dans le monde ? L’Hetman. Qui a élevé toute cette vermine avec des queues sur la tête ? L’Hetman. » [8]

Constantin Khabenski joue Alekseï Tourbine dans La Garde Blanche (2012)
La Commission d’experts de l’UINP cite ce passage dans sa conclusion d’avril 2024 désignant Boulgakov comme un symbole de la politique impériale russe.⁹
Ce passage et d’autres passages anti-ukrainiens ont été censurés dans toutes les éditions soviétiques jusqu’en 1989. La traduction française de référence de Claude Ligny procède de même ; la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (Inculte, 2020), établie à partir du texte intégral non censuré, rend le ton sarcastique de l’original : « cette charmante petite Ukraine à lui » [10].
Instrumentalisation : Moscou, 1921-1940
La vision courante des relations entre Boulgakov et Staline se trompe complètement sur le mécanisme en jeu. Staline ne l’a pas protégé ni pardonné son passé « blanc » après que Boulgakov eut abjuré ses anciennes convictions. Les écrits réactionnaires de Boulgakov reflétaient les positions d’un homme qui considérait l’indépendance nationale ukrainienne comme un affront à l’ordre impérial russe dans lequel il avait été élevé, et ces positions n’ont jamais vacillé.
Créée au Théâtre d’art de Moscou en octobre 1926, la pièce Les Jours des Tourbine fut saluée par la critique comme « la seconde Mouette » et créditée d’avoir sauvé un théâtre alors en déclin artistique et financier [11]. La production a tenu jusqu’en juin 1941 et a atteint 987 représentations. Staline l’a vue au moins quinze fois, selon certains comptes plus de vingt.
Staline a expliqué son amour pour la pièce dans une lettre au dramaturge soviétique Bill-Biélotserkovsky : « N’oubliez pas que l’impression principale sur le public est favorable aux bolcheviks : si même des gens comme les Tourbine sont forcés de déposer les armes et de se soumettre à la volonté du peuple, d’admettre que leur cause est perdue, cela signifie que les bolcheviks sont invincibles. » [12]

Les jours des Tourbines (1926, Moscou)
Ce qui rendait la pièce utile à Staline, c’était l’authenticité des convictions politiques de Boulgakov. Un bolchevik écrivant un portrait sympathique de l’intelligentsia blanche vaincue aurait produit quelque chose que le public aurait pu renvoyer comme de la propagande. C’est la soumission des Tourbine à la victoire bolchevique qui avait du poids, précisément parce que leur auteur pleurait sincèrement le monde qu’ils représentaient.
Les écrivains ukrainiens qui ont assisté à une réunion du Kremlin avec Staline en 1929 ont compris exactement cette logique. Une délégation qui comprenait le dramaturge Mykola Koulich — dont Myna Mazaïlo (1929) parodiait directement Les Jours des Tourbine — a exigé que la pièce soit retirée du répertoire pour cause de chauvinisme grand-russe. Staline n’a pas contesté leur lecture. Il a refusé au nom de l’utilité politique. Dans les cinq ans, Koulich était arrêté. Il a été fusillé à Sandarmokh, un site d’exécution en forêt de Carélie soviétique, le 3 novembre 1937, dans le cadre d’une exécution de masse de 289 membres de l’intelligentsia ukrainienne qui a également emporté le metteur en scène Les Kurbas et le poète Mykola Zerov [13]. Le romancier Valerian Pidmohylny, dont La Ville (Misto, 1927) est l’œuvre fondatrice du modernisme urbain ukrainien, a été fusillé au même endroit le même jour.¹⁴ Dans la pratique, sous Staline, le Kyiv de Boulgakov — où la culture ukrainienne n’existait pas — était mis en application par la force.

De gauche à droite : Mykola Koulich, Les Kurbas, Mykola Zerov et Valerian Pidmohylny
En 1930, après avoir été interdit de publication pendant trois ans et réduit à une quasi-indigence, Boulgakov écrivit au gouvernement soviétique pour répertorier 301 critiques hostiles parues dans la presse au cours des dix dernières années. Dans sa longue et amère lettre, il refusait explicitement de se rétracter ou d’écrire une « pièce communiste » [15]. Selon les témoignages de sa femme, Yelena Sergueïevna, il s’était résolu à se suicider si aucune réponse ne venait. Staline a téléphoné quatre jours après le suicide de Maïakovsky [16]. Boulgakov s’est vu confier un poste d’assistant-metteur en scène au Théâtre d’art de Moscou. Les Jours des Tourbine a été repris en 1932 et resta à l’affiche jusqu’en juin 1941.

Cœur de chien (1925) — une nouvelle dans laquelle un chirurgien moscovite greffe une hypophyse humaine sur un chien errant, créant ainsi un fonctionnaire soviétique arrogant et despotique : satire féroce du projet bolchevique de remodeler la nature humaine — a été saisi par des agents de l’OGPU lors d’une perquisition au domicile de Boulgakov le 7 mai 1926, ainsi que son journal intime. Les manuscrits furent restitués trois ans plus tard [17].
Le paradoxe de la tolérance de Staline envers Boulgakov comme réactionnaire utile et captif de talent était que toute tentative d’accommodement s’avérait sans valeur. En 1939, malade en phase terminale et partiellement aveugle, Boulgakov a accepté d’écrire pour le dictateur une pièce hagiographique sur la jeunesse révolutionnaire de Staline à l’occasion de son soixantième anniversaire. Staline l’a interdite avant le début des répétitions : « Tous les enfants et les jeunes gens se ressemblent. Il n’est pas nécessaire de mettre en scène une pièce sur le jeune Staline. » [18] La notification est arrivée par télégramme alors que Boulgakov voyageait en train vers Batoumi avec la troupe du Théâtre d’art pour préparer la production. La flatterie fabriquée d’un monarchiste mourant et terrorisé n’avait aucune valeur.
Boulgakov est mort en mars 1940, dictant des révisions au Maître et Marguerite sur son lit de mort. Aucune de ses grandes œuvres de fiction n’avait été publiée en Union soviétique.
Ce que le Dégel a fait de lui
Vingt-six ans après sa mort, en 1966, une version censurée du Maître et Marguerite a paru dans la revue littéraire conservatrice Moskva, avec un tirage de 150 000 exemplaires [19]. La publication a nécessité de prudentes manœuvres. Le poète et figure de l’establishment Konstantin Simonov, a rédigé une préface ; le chercheur littéraire Abram Vulis a écrit une postface présentant Boulgakov comme un « écrivain très soviétique ». L’objectif, comme Vulis l’a reconnu plus tard, était « moins d’éclairer le lecteur que d’émousser la vigilance des fonctionnaires méfiants du comité de censure » [20].
Les passages censurés circulaient déjà sous forme de manuscrits auto-publiés en samizdat [21], collés sur des exemplaires officiels pour rétablir les quelque 14 000 mots retranchés en 159 coupures distinctes, dont 138 portaient sur la seconde partie, notamment le rêve de Nikanor Ivanovitch et la scène du Torgsin [22]. Le texte intégral non censuré n’a été publié en Union soviétique qu’en 1973.

Des critiques soviétiques se sont publiquement affrontés sur le sens du roman — certains mettant l’accent sur le dilemme moral de Pilate comme question de conscience personnelle, d’autres soutenant qu’au sein d’une société socialiste, la morale personnelle doit être subordonnée au devoir civique.
Deux formules ont pénétré la mémoire soviétique : « les manuscrits ne brûlent pas » et « la lâcheté est le plus terrible des vices ». Pour la génération qui avait vécu le stalinisme, toutes deux portaient la force d’un témoignage. Dans l’espace postsoviétique, le roman se lisait avant tout comme un témoignage anti-stalinien — la satire de la bureaucratie, de la crise du logement, de la terreur de l’establishment littéraire.
Hors de l’ex-URSS et des pays alliés, Le Maître et Marguerite n’est pas un document politique, mais une œuvre de fantasy et de mythe romantique. Mick Jagger l’a lu en 1968 après que Marianne Faithfull lui en a donné un exemplaire et a écrit Sympathy for the Devil [23].
Les critiques occidentaux ont établi des comparaisons avec García Márquez ; le roman a été absorbé dans le canon international naissant du réalisme magique — le mode littéraire qui tisse le surnaturel dans un récit réaliste sans le signaler comme exceptionnel — plutôt que dans la littérature de la dissidence soviétique [24]. Il figure dans le classement Le Monde/FNAC de 1999 des cent livres les plus mémorables du XXe siècle, à la 94e place d’une liste dominée par Camus, García Márquez, Kafka et Rushdie [25].Le roman compte au moins six traductions en anglais et plus de 367 000 évaluations sur Goodreads [26].
Hors de Le Maître et Marguerite, la réception occidentale de Boulgakov est mince. Cœur de chien a un lectorat restreint. La Garde blanche est largement inconnue du grand public, et ses pièces — malgré une production du National Theatre de Londres en 2012 (La Fuite) — ne sont pas entrées au répertoire.

À la fin de la période soviétique, Boulgakov avait acquis le statut de « l’écrivain russe le plus populaire du XXe siècle » [27] — construit presque entièrement sur des œuvres non publiées ou censurées de son vivant. Une analyse de Storytel en 2021 sur les livres audio les plus appréciés par les auditeurs russes classait Le Maître et Marguerite à la deuxième place derrière Guerre et Paix et Cœur de chien à la troisième place, devant Eugène Onéguine de Pouchkine et Anna Karénine de Tolstoï [28]. Le film soviétique Ivan Vassilievitch change de métier (1973), adapté d’une pièce de Boulgakov, est devenu l’une des comédies soviétiques les plus populaires de tous les temps [29].

Cœur de chien (1988), production télévisuelle de l’ère de la perestroïka, a atteint un public de masse dont le moment de diffusion constituait en lui-même un commentaire sur ce que la glasnost rendait désormais possible [30]. Au sein de la culture russophone, Boulgakov n’est pas un auteur d’un seul livre : Cœur de chien, La Garde blanche, La Fuite et Les Jours des Tourbine rassemblent chacun des lectorats distincts, et sa fiction satirique brève fait partie du programme standard des lycées et universités russes. Ses formules sont entrées dans la langue comme idiomes courants.
Partout sauf dans l’ex-URSS, la réputation de Boulgakov est une construction posthume, assemblée à partir d’œuvres censurées de son vivant. Ce qui est sélectionné, et ce qui est écarté est déterminé par l’utilité idéologique du moment, et non par l’étendue réelle de l’œuvre de l’écrivain.
Pour les Ukrainiens russophones, lire Le Maître et Marguerite en samizdat — faire circuler ces pages lâches et censurées, ou emprunter un exemplaire à la bibliothèque pour une seule journée — était en soi un acte de résistance culturelle. Comme l’a rappelé l’écrivain Andriy Kokotiukha en 2024, pour la génération adulte postsoviétique en Ukraine, le roman avait été « un symbole d’une certaine opposition au régime et une sorte de cocktail d’oxygène de liberté » [31].
Recalibration: Kyiv, de nouveau, 2022-2025
La Commission d’experts de l’UINP d’avril 2024 a désigné Boulgakov comme symbole de la politique impériale russe sur la base de trois œuvres : La Garde blanche, Les Jours des Tourbine, et la nouvelle Ya Ubil (J’ai tué) [32].
La compétence littéraire de la Commission a été contestée : huit des neuf signataires ne sont pas des spécialistes en analyse littéraire ; le Musée Boulgakov, principal expert de sa période à Kyiv, n’a pas été consulté ; et l’UINP a par la suite demandé à la Commission de réexaminer et de clarifier ses conclusions [33].
Les preuves textuelles citées pour les trois œuvres désignées sont cependant sans ambiguïté — le discours de La Garde blanche, l’adaptation scénique de Les Jours des Tourbine et l’essai Kyiv-la-ville constituent une documentation des opinions réactionnaires « grand-russes » de Boulgakov et de son profond préjugé national et de classe à l’égard des Ukrainiens.
Cela ne légitime en rien la méthodologie nationaliste de droite propre à l’UINP et le nouveau cadre législatif ukrainien qui, comme l’a expliqué l’historien kharkivien Vadym Ilyin dans Spilne (Communs), amalgame le tsarisme moscovite, l’URSS et la Russie capitaliste moderne en un continuum colonial unique et indifférencié — un effacement des distinctions historiques qui sert des fins nationalistes plutôt que véritablement anticoloniales [34].
Au moment même où la Commission se réunissait, une adaptation cinématographique russe de Le Maître et Marguerite, réalisée par le metteur en scène américain antiguerre Michael Lockshin — qui avait quitté la Russie après s’être publiquement opposé à l’invasion de l’Ukraine — sortait à Moscou et devenait immédiatement l’un des films russes les plus rentables de ces dernières années [35].

Des propagandistes proguerre russes l’ont attaqué, ont demandé son interdiction, et ont fait supprimer le nom de Lockshin du générique. Lockshin a décrit sa situation comme « reflétant ironiquement le sort de Boulgakov lui-même et du protagoniste de mon film, tous deux confrontés à la censure et à la persécution de la part de l’État soviétique » [36]. Le roman servait simultanément de véhicule à la dissidence anti-Poutine russe et de cible à la politique de décolonisation ukrainienne. La sortie américaine attendue du film a par ailleurs été bloquée par un contentieux juridique en cours.
À la suite de l’invasion de 2022, le ministère ukrainien de l’Éducation a retiré la plupart des écrivains russes et bélarusses du programme de littérature étrangère [37]. Il a maintenu, au titre de lecture optionnelle, Cœur de chien — le texte de Boulgakov le plus ouvertement anticommuniste, rédigé en 1925 et supprimé par les autorités soviétiques jusqu’en 1987 [38]. Cœur de chien n’est pas maintenu au programme parce qu’il aurait un quelconque « lien ukrainien », mais parce qu’il présente l’expérience soviétique comme destructrice et brutale. Comme les fonctionnaires soviétiques à partir de 1923, le ministère ukrainien sélectionne le Boulgakov qui lui est utile et écarte le reste.
Comme le documente Ilyin, le retrait de tableaux d’artistes russes de la collection permanente du Musée d’art de Kharkiv a suivi la même logique inversée : les œuvres « russes » retirées étaient principalement celles des Peredvizhniki — l’école démocratique et en grande partie anti-impériale de l’art russo-ukrainien du XIXe siècle — tandis que le peintre Répine, dont l’œuvre « correspondait le mieux aux goûts et aux exigences du tsarisme », a été exempté [39]. Une politique qui prétend décoloniser reproduit, au niveau des musées et des programmes scolaires, une sélection révisée, mais toujours tsariste du canon qu’elle prétend démanteler.

Peinture de Peredvizhniki
Dans les conditions soviétiques, le monarchisme blanc russe authentique de Boulgakov était toléré parce qu’il était marginal et utile ; ses éloges fabriqués étaient rejetés comme sans valeur. Dans la décolonisation ukrainienne, son monarchisme blanc russe authentique est condamné, tandis que sa satire antisoviétique est retenue. Dans les deux cas, la politique culturelle nationaliste sélectionne dans l’œuvre selon les besoins du présent.
Pour une politique culturelle progressiste
La décolonisation ukrainienne de l’espace public et des curricula scolaires n’est pas une politique à laquelle la gauche ukrainienne s’oppose en bloc. La surreprésentation de la littérature russe dans les programmes ukrainiens avant 2022 n’était pas le résultat neutre du mérite littéraire ; c’était un héritage structurel de la politique éducative coloniale soviétique. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social Ukraine) appelle à une « ukrainisation à orientation sociale » fondée sur le financement public de l’éducation, de l’édition, de la science, des festivals et du cinéma, avec des droits culturels garantis pour les minorités nationales et un financement proportionnel des institutions culturelles minoritaires [40]. Perekhoda, s’exprimant au sein du même courant, a lancé la remise en cause la plus radicale sur la question linguistique : l’utilisation de la langue impériale tout en lui insufflant un contenu anticolonial pourrait constituer une solution pour une société ukrainienne bilingue, « bien qu’il ne soit pas facile de défendre cette position aujourd’hui, à l’heure où les Ukrainiens luttent pour leur survie physique » [41].
La Garde blanche et Kyiv-la-ville représentent la culture de la classe professionnelle impériale russe, exprimant son mépris pour l’autodétermination ukrainienne — des œuvres qui ont leur place dans le programme scolaire en tant que sources primaires documentées des attitudes impériales russes à l’égard de l’autodétermination ukrainienne, à lire de manière critique et parallèlement aux écrivains ukrainiens que l’univers de Boulgakov a étouffés. Le Maître et Marguerite a pris une autre dimension lors de sa diffusion : un texte de résistance démocratique au pouvoir totalitaire, revendiqué par des lecteurs pour qui les opinions politiques de son auteur n’avaient aucune importance. Cœur de chien, maintenu sur la liste scolaire optionnelle, est antisoviétique plutôt qu’anti-ukrainien. Une politique incapable d’opérer ces distinctions n’est pas une véritable décolonisation. Il s’agit, selon la formulation d’Ilyin — s’inspirant du sociologue français Pierre Bourdieu —, de violence symbolique : l’imposition d’une pratique culturelle dominante à ceux qui ne disposent d’aucun moyen efficace de la refuser.
Les Ukrainiens méritent mieux qu’une politique qui ne fait que substituer une sélection réactionnaire ultranationaliste à une autre. Tout programme qui mentionne le nom de Boulgakov devrait nommer aussi les écrivains ukrainiens que son monde a réduits au silence.
Or la décolonisation telle qu’elle est conduite aujourd’hui adresse un tout autre message aux Ukrainiens russophones qui ont lu Le Maître et Marguerite en samizdat comme acte de résistance : c’est leur formation culturelle elle-même qui serait en cause. La gauche ukrainienne refuse cette conclusion. Elle défend une ukrainisation à vocation sociale, fondée sur l’investissement public et la garantie des droits des minorités.
La plus grande œuvre de Boulgakov a échappé à cette logique de sélection et de rejet — non par la grâce de son génie littéraire, mais parce que Le Maître et Marguerite était tout simplement inconnu en URSS du vivant de Staline. Yelena Sergueïevna en avait caché le manuscrit. « Les manuscrits ne brûlent pas » décrit non pas une propriété mystique de la littérature, mais le fait physique d’une femme dissimulant les papiers de son mari à un État qui les aurait détruits. Le roman s’est depuis vendu à plus de 100 millions d’exemplaires dans le monde en plus de quarante langues [42]. Il a dépassé le contrôle de tout État particulier.
*Cet article est paru en anglais, le 15 juin, sur le site Europe solidaire sans frontières. Il a été revu par l’auteur pour l’édition française
Adam Novak est rédacteur d’Europe Solidaire Sans Frontières. Il est basé à Bratislava. Il écrit notamment pour Le Monde Diplomatique, Le Devoir et Viento Sur.


