Nous publions le second article, signé Gorkem Altinors, d’une série de six contributions qui constituent un dialogue sur le thème de la récupération de la pensée décoloniale à des fins réactionnaires par des forces réactionnaires internationales. Il concerne la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan.
Ce dossier est paru en anglais dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026, sous le titre « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ».Nous avons déjà mis en ligne la traduction française de la première contribution de Priya Chacko, et en ferons de même avec les suivantes dans les semaines à venir. Nous avons omis les références citées et renvoyons pour cela au texte original.
Présentation du dossier
En s’appuyant sur un éventail d’expertises régionales et de perspectives issues des relations internationales, de l’économie politique, de la théorie politique et de la sociologie, cette discussion collective apporte une contribution à la recherche sur les politiques réactionnaires mondiales et aux débats sur la décolonisation.
Premièrement, nous soutenons que l’érosion de la légitimité des ordres libéraux met le langage anticolonial à la disposition des projets autoritaires et conservateurs, tant dans le Sud que dans le Nord, pour articuler un rejet sélectif de l’universalisme. Tout en qualifiant l’universalisme libéral d’impérialiste, ces projets restent ancrés dans les structures néolibérales et embrassent un universalisme de marché tout en revendiquant une particularité culturelle.

Deuxièmement, ces contributions explorent une série d’ironies, de revirements et de convergences, non seulement au-delà des clivages régionaux, mais aussi au-delà des frontières idéologiques conventionnelles. Cela inclut des affinités conceptuelles entre l’accent mis par l’extrême droite sur la différence ontologique et la tentation nativiste au sein de l’histoire du nationalisme anticolonial, ainsi que la convergence entre les conservateurs radicaux, les autoritaires postcoloniaux et un certain courant du discours décolonial dans leur vision d’un ordre civilisationnel multipolaire.
Enfin, nous suggérons que cela doit inciter la sociologie politique internationale à approfondir son engagement dans les traditions anticoloniales radicalement incompatibles avec l’extrême droite et à mettre au centre les formes de théorisation anticoloniale vernaculaire, issues de secteurs marginalisés.
Mondialisation néolibérale, discours décoloniaux et le rôle de la Turquie dans l’économie politique mondiale
Dans un discours prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a condamné les injustices persistantes en Afrique et l’héritage oppressif de l’ère coloniale, positionnant l’engagement de la Turquie dans un discours de solidarité décoloniale à travers son propre slogan « le monde est plus grand que cinq » [les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU, NDT]. Cette formulation mobilise non seulement une critique des asymétries de pouvoir mondial, mais réinvente aussi la relation entre le niveau national et le niveau mondial à travers un registre anticolonial — qui positionne la Turquie comme une voix du Sud global remettant en cause l’hégémonie occidentale.
Contre la domination occidentale ?
La rhétorique d’Erdoğan trouve un écho dans un contexte mondial marqué par l’érosion de l’ordre international libéral, tant sur le plan économique, à travers l’aggravation des inégalités et la volatilité financière, que sur le plan idéologique, à travers la désillusion face aux hiérarchies civilisationnelles historiquement associées à la modernité occidentale. Ce qui distingue toutefois le discours actuel, c’est son articulation dans une conjoncture politique post -2018, qui fait suite à la transition de la Turquie vers un régime hyperprésidentiel et à la consolidation d’un régime autoritaire. Contrairement aux formes antérieures de tiers-mondisme, qui s’ancraient souvent dans des aspirations développementalistes ou une solidarité non alignée, ce discours est façonné par une synthèse national-conservatrice qui combine l’affirmation culturelle et la persévérance néolibérale.

Si cette rhétorique a trouvé un certain écho dans le Sud global, les affirmations d’Erdoğan concernant les contributions substantielles de la Turquie au soi-disant moment décolonial nécessitent un examen critique. Les initiatives fréquemment citées comme preuves de l’engagement de la Turquie, telles que l’Institut Yunus Emre [agence culturelle turque, instrument du soft power de l’État turc à l’échelle internationale, NDT], la Fondation Maarif [fondation de l’État turc visant à développer des activités éducatives à l’étranger, NDT], Turkish Airlines et TİKA [agence de coopération internationale turque, NDT], servent non seulement d’instruments de rayonnement culturel et de développement, mais aussi de mécanismes visant à étendre l’influence géopolitique et économique de la Turquie.
Ces mécanismes révèlent comment le concept de « l’international » est construit de façon sélective par les élites turques comme un domaine exclusif dominé par l’Occident, auquel elles opposent une vision alternative — qui reste toutefois ancrée dans les logiques capitalistes mondiales. Plutôt que de constituer un véritable programme décolonial, cette approche risque de détourner et d’instrumentaliser le discours décolonial à des fins stratégiques et hégémoniques.
L’engagement de la Turquie envers du Sud s’aligne de plus en plus sur un programme sous-impérialiste, reflétant à la fois les contradictions de la mondialisation néolibérale et les dynamiques complexes de l’économie politique mondiale contemporaine. Les efforts visant à faire revivre une forme modernisée de l’hégémonie régionale de l’époque ottomane et à poursuivre des ambitions sous-impérialistes contrastent fortement avec la rhétorique de décolonisation de la Turquie et ses appels à lutter contre les inégalités mondiales de richesse et de revenus. Cela illustre la nature paradoxale de la résistance de la Turquie à l’ordre libéral international : tout en contestant rhétoriquement la domination occidentale, elle reproduit en même temps les structures néolibérales de cet ordre et en tire profit.

La position de la Turquie reflète ainsi une crise plus large du capitalisme libéral lui-même, un modèle dont la légitimité a été érodée par l’instabilité financière, l’aggravation des inégalités mondiales et l’incapacité à tenir ses promesses de développement. Dans le même temps, le rejet par la Turquie des « deux poids, deux mesures » occidentaux fait écho à une désillusion croissante vis-à-vis des prétentions morales et des hiérarchies civilisationnelles inhérentes au « modèle de civilisation » libéral. La période actuelle est donc marquée par une convergence de crises — économiques, idéologiques et géopolitiques — qui permet au discours d’Erdoğan de gagner en influence sur la scène internationale, en particulier dans les contextes où le mécontentement à l’égard de la gouvernance mondiale dirigée par l’Occident s’intensifie.
Instrumentalisation de la rhétorique décoloniale
L’accent mis sur la souveraineté, la dignité, et la multipolarité trouve un écho auprès d’autres puissances émergentes, ce qui suggère que le positionnement de la Turquie ne doit pas être interprété isolément, mais en relation avec des changements plus larges dans les pays du Sud, y compris les discours des BRICS+. Cette juxtaposition met en évidence une tension dialectique entre rhétorique et pratique, exposant les limites des revendications de solidarité de la Turquie. Ces contradictions sont profondément enracinées dans la transformation néolibérale de la Turquie qui, tout en reflétant certains éléments du développementalisme est-asiatique, révèle l’interaction paradoxale entre les aspirations nationales, le capitalisme mondial et la redéfinition du pouvoir régional.
Pour démêler ce casse-tête complexe, il est essentiel d’examiner de façon critique les dynamiques spécifiques qui sous-tendent les dimensions mondiales de la politique populiste d’extrême droite de la Turquie, qui façonnent ces contradictions tout en étant façonnées par elles. L’instrumentalisation par la Turquie de la rhétorique décoloniale et la poursuite simultanée d’ambitions sous-impérialistes sont symptomatiques de la résurgence plus large du populisme d’extrême droite à l’échelle mondiale. Cette résurgence se nourrit de paradoxes : la remise en cause rhétorique des hiérarchies mondiales tout en renforçant de nouvelles formes de domination régionale, et la mobilisation sélective des discours anticolonialistes pour faire avancer des objectifs de développement néolibéraux. Ainsi, la construction de « l’Occident » comme faire-valoir de l’exceptionnalisme turc sert d’outil politique, son rejet justifiant une consolidation du pouvoir au niveau national et une affirmation régionale.
L’attrait mondial de cette posture réside dans sa double fonction : déplacer le mécontentement face à la crise du capitalisme libéral vers un « autre » civilisationnel (l’Occident), tout en occultant la complicité nationale dans la reproduction d’inégalités similaires. Le modèle actuel réutilise le langage décolonial pour renforcer le pouvoir national-conservateur, plaçant la Turquie dans un cadre comparable avec les trajectoires similaires de l’Inde de Modi, le Brésil de Bolsonaro et la Hongrie d’Orbán. Ces parallèles sont essentiels pour l’objectif plus large de cette discussion, qui consiste à analyser comment les revendications contemporaines de justice mondiale s’inscrivent dans des projets autoritaires nationaux et subissent leur contrainte. En situant les stratégies politiques et économiques de la Turquie dans ce cadre populiste mondial, une compréhension plus nuancée se dessine, qui met en évidence le fait que ces contradictions ne sont pas des anomalies, mais plutôt des traits caractéristiques de la politique populiste d’extrême droite dans l’économie politique mondiale contemporaine.

Le discours décolonial promu par la Turquie de l’AKP (Parti de la justice et du développement) possède une dynamique interne distincte, enracinée dans la tradition de l’islam politique. Apparue dans les années 1970, cette tradition a articulé une position aux accents anticapitalistes, mais qui était avant tout anti-occidentale plutôt que structurellement critique à l’égard du capitalisme lui-même. Elle cherchait à favoriser la solidarité entre les pays à majorité musulmane, en imaginant une forme d’engagement tiers-mondiste qui serait la version islamique de la « vague rose » latino-américaine.
Cependant, cet héritage a été paradoxalement écarté à mesure que l’AKP consolidait son pouvoir, adoptant un programme pro-UE et pro-néolibéral au cours de ses premières années afin d’établir une position hégémonique qui étendrait son influence tant au niveau national qu’international. En effet, l’AKP a absorbé et neutralisé la contestation du capitalisme par l’islam politique, orchestrant une synthèse entre l’islam et le néolibéralisme qui a abouti à ce que l’on peut qualifier de néolibéralisme islamique.
Islam politique et explosion des inégalités
Ironie du sort, alors que les tensions avec les pays et les institutions de l’Occident s’intensifiaient, l’AKP a commencé à renouer avec le discours de l’islam politique critique à l’égard du capitalisme, bien que sous une forme stratégiquement modifiée. Si la rhétorique d’Erdoğan dénonce fréquemment les inégalités mondiales, cette critique reste superficielle, car elle coexiste avec la gestion par l’AKP d’un régime d’accumulation néolibéral qui perpétue des inégalités similaires au niveau national.
Par exemple, la condamnation par Erdoğan de l’augmentation des inégalités mondiales est frappante. Selon un rapport d’Oxfam, la Turquie se classe au troisième rang des pays présentant la répartition des richesses la plus inégalitaire parmi 161 pays. Cette contradiction révèle que l’opposition d’Erdoğan aux inégalités ne constitue pas une véritable remise en cause structurelle du capitalisme mondial, mais plutôt une appropriation stratégique des discours anticapitalistes et décoloniaux à des fins populistes.
En s’appuyant sur cette rhétorique, l’AKP masque sa complicité dans la reproduction des inégalités mêmes qu’il prétend combattre, soulignant encore davantage la nature performative et instrumentale de sa politique populiste. Le tournant de la Turquie, qui s’éloigne d’une économie politique néolibérale à la fin des années 2010, en particulier après la transition de 2018 d’un système parlementaire à un système présidentiel, met en évidence des contradictions similaires.

Plutôt que de s’attaquer aux inégalités structurelles inhérentes au néolibéralisme ou d’opérer une transition vers un système plus équitable, ce changement sert principalement à renforcer la capacité de l’État à soutenir les objectifs néolibéraux. Le régime perpétue les schémas existants d’inégalité des richesses et des revenus caractéristiques du néolibéralisme tout en renforçant les mécanismes étatiques visant à maintenir et à reproduire le modèle d’accumulation néolibéral.
Dans ce contexte, cette trajectoire ne représente pas un éloignement de l’économie politique néolibérale ou de l’ordre international libéral, même si la politique étrangère turque semble s’écarter de ces cadres. Elle reflète plutôt la manière dont l’État est instrumentalisé pour façonner l’économie politique du pays. À cet égard, elle présente des similitudes avec le modèle développementaliste est-asiatique, dans lequel l’État joue un rôle central dans la réalisation des objectifs économiques. Cependant, cette approche continue de reproduire et d’entretenir les schémas existants d’inégalité des revenus et des richesses, tout en consolidant simultanément le pouvoir de l’État pour faciliter ces résultats.
Une intervention étatique plus forte
À l’échelle mondiale, les dynamiques contradictoires qui façonnent ce discours sont étroitement liées au déclin perçu de l’ordre libéral international. Certains chercheurs soutiennent que le néolibéralisme fondé sur des règles a effectivement atteint ses limites, en particulier à la suite de la crise financière mondiale de 2007-2008, qui a marqué un tournant significatif et un déplacement de l’axe mondial, notamment vers la Russie et la Chine. La littérature sur le capitalisme d’État met en évidence cette transition comme un glissement vers une nouvelle forme de capitalisme caractérisée par une intervention étatique intensifiée et un contrôle économique centralisé. Si ce modèle contraste ostensiblement avec le libéralisme de marché qui a défini l’ère précédente, il n’en soutient pas moins le régime d’accumulation néolibéral.
Le repositionnement géopolitique et la renaissance de la rhétorique anticoloniale doivent être compris dans ce contexte plus large : non pas comme une rupture avec l’ordre international libéral, mais comme une adaptation à sa mutation. Le rejet rhétorique de l’internationalisme libéral par la Turquie gagne du terrain précisément en raison du déclin de la légitimité idéologique de l’ordre international libéral, en particulier de son incapacité à défendre ses propres revendications civilisationnelles face à la crise économique, à l’effondrement climatique et aux enchevêtrements impériaux persistants. Le rôle croissant de la Turquie dans ce contexte politico-économique mondial, notamment en ce qui concerne son recours à la rhétorique décoloniale, ne peut être simplement compris à travers les récits du déclin de la mondialisation ou de la disparition de l’ordre international libéral. Il représente au contraire une dynamique bien plus complexe et multiforme.

La Turquie développe sa présence diplomatique, économique et militaire en Afrique
Cette complexité nécessite une analyse critique du discours décolonial de la Turquie dans une perspective qui met en avant la montée de l’extrême droite mondiale. La progression mondiale de l’extrême droite a facilité l’émergence d’un nouveau modèle, le conservatisme national, caractérisé par un rôle accru de l’État dans l’économie, une politique étrangère proactive et conflictuelle, et le renforcement des hiérarchies traditionnelles. Ce cadre offre des perspectives critiques pour comprendre comment et pourquoi, en particulier dans les pays du Sud et dans les pays ayant des ambitions régionales comme la Turquie, le discours décolonial est souvent récupéré et instrumentalisé. Plutôt que de promouvoir des objectifs véritablement progressistes, cette rhétorique est reformatée pour servir des agendas politiques d’extrême droite, détournant ainsi un discours ancré dans la résistance et l’émancipation à des fins régressives au service de privilèges.
* Publié dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026 sous le titre « Neoliberal Globalization, Decolonial Discourses, and Turkey’s Role in the Global Political Economy », comme seconde contribution d’un dossier intitulé « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ». Intertitres, images et notes de Marx21.ch.
Görkem Altinörs est un politologue turc spécialisé en économie politique internationale, en politique turque et en théorie critique des relations internationales. Il est professeur associé au département de science politique et d’administration publique de l’Université Şeyh Edebali de Bilecik.


