Jean Ziegler ne nous a pas quittés, c’est la mort qui nous l’a enlevé à l’âge de 92 ans, ce 10 juin 2026. Restons fidèles à son sourire, à son optimisme, à son enthousiasme et à sa douce ironie pour affronter les temps difficiles qui s’annoncent.
En 2007, les Nestlé de Marseille, au cœur d’une lutte syndicale de près de deux ans, avaient fait appel à lui pour qu’il popularise leur combat. Il les avait reçus chez lui à Genève, avait immédiatement accepté de rédiger une préface à leur livre (Café amer) et participé à une soirée de soutien. Je me souviens de la surprise et de l’émotion que sa simplicité et sa solidarité sans réserve avaient suscitées auprès de ces travailleurs.

Jusqu’à la fin, il n’aura cessé d’appeler au soulèvement des consciences — Der Aufstand des Gewissens, le titre allemand de son discours censuré de Salzbourg (2011) — et à soutenir les luttes populaires, refusant d’injurier l’avenir au nom du sordide présent. En témoignent les titres de deux de ses derniers livres : Chemins d’espérance (2016) et Où est l’espoir ? (2024).

En même temps, il était obsédé par la transmission des valeurs qui inspiraient ses combats. Deux de ses ouvrages l’attestent : La faim dans le monde expliqué à mon fils (2000) et Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin) (2018).

Souvenons-nous que nos luttes pour la justice sociale et la dignité humaine, contre la misère, l’exploitation et toutes les formes d’oppression, ne concernent pas que les vivants. Car si la barbarie triomphe, comme l’expliquait Walter Benjamin, même nos disparus ne seront plus en sécurité.
Dans Les vivants et la mort (1980), Jean nous rappelait que les défunts demeurent des acteurs symboliques des communautés humaines, un rôle capital leur était ainsi dévolu, mis en cause aujourd’hui par l’individualisme ravageur et l’amnésie collective cultivés par le monde capitaliste.

Son plaidoyer incessant en faveur de l’insoumission continuera à nous guider. Rappelons-nous de certains de ses titres aux allures de manifestes : Retournez les fusils ! (1980), Les rebelles contre l’ordre du monde (1997), Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui résistent (2002).

Saisissons le témoin de ses incessants cris d’alarme pour l’Afrique, épicentre des turpitudes du capitalisme, et contre le scandale de la faim. De Main basse sur l’Afrique (1978) à Destruction massive. Géopolitique de la faim (2011), en passant par à L’Empire de la honte (2005). Des préoccupations essentielles trop souvent délaissées par la gauche.
Au retour d’une mission effectuée pour l’ONU, il avait aussi dénoncé les camps de réfugiés grecs dans Lesbos, la honte de l’Europe (2020). Il y stigmatisait la politique migratoire de l’Union européenne en en montrant les conséquences tragiques : la surpopulation, la précarité des abris, l’insalubrité, la carence des soins médicaux, la souffrance psychologique.

Enfin, n’oublions jamais sa dénonciation de la discrète Helvétie — « cerveau du monstre » pour Che Guevara — dans Une Suisse au-dessus de tout soupçon (1976) ou dans La Suisse lave plus blanc (1990), de même que sa remise en cause de sa complicité économique avec l’Allemagne nazie, dans La Suisse, l’or et les morts (1997). Ces travaux lui ont valu la haine des élites de ce pays et de coûteuses poursuites judiciaires.

Une indignation qui appelle à l’action, une ténacité à toute épreuve en dépit de nombreuses déconvenues, un engagement sans relâche aux côtés des damnés de la terre constituent autant de précieux héritages que Jean Ziegler lègue à notre camp. En dépit des désaccords que la gauche radicale a pu avoir avec ce militant du Parti socialiste, défendre une telle ligne de conduite est le meilleur hommage que nous puissions lui rendre aujourd’hui et demain.


