Marjane Satrapi : Les chemins épineux de la liberté

Marjane Satrapi, auteure franco-iranienne est morte de chagrin le 4 juin 2026 à 56 ans. Elle était connue en particulier pour la série de romans graphiques Persepolis au style proche de celui d’Art Spiegelman, auteur de Maus.  « Mais là où Spiegelman racontait les récits de son père pour perpétuer la mémoire entre générations, Satrapi racontait sa propre histoire, comme pour la préserver dans sa propre mémoire ». Difficile en effet de la séparer de son œuvre.

L’auteure et son personnage sont toutes deux nées en Iran en 1969 ; elles avaient dix ans quand le Shah a été renversé et ont toutes deux vécu la montée en puissance du fondamentalisme religieux, l’horreur de la guerre Iran-Irak et l’exil. A 25 ans, Marjane Satrapi s’installe à Paris et publie les premiers volumes de Persépolis au début des années 2000. Iranienne de cœur, le seul lieu qu’elle appelait « chez elle », elle fait partie du collectif qui, en 2024, créé un nouveau roman graphique consacré à la mort par les gardiens de la révolution, de Mahsa Amini, jeune fille kurde de 22 ans et au mouvement auquel elle donne lieu : « Femmes, vie, liberté ».

D’une encre à la fois grave et légère, ses dessins en noir et blanc tissent un dialogue inattendu entre miniatures persanes et bande dessinée contemporaine. Au cœur de son travail sa propre expérience pour parler de la violence, de l’exil et de ses douleurs, « de l’éloignement et du deuil permanent de ce qui n’est jamais retrouvé, mais toujours espéré. » 

Nous republions ici un article sur Persépolis paru au moment où ce roman graphique devenait un véritable phénomène de société

« Déjà à l’âge de six ans, j’étais sûre d’être la dernière des prophètes […]. Je voulais être prophète car notre bonne ne mangeait pas avec nous à table, car mon père avait une Cadillac et surtout parce que ma grand-mère avait toujours mal au genou. »

C’est ainsi que Marjane Satrapi entame le premier volume de Persepolis, une narration simple, soutenue par un dessin sobre en noir et blanc et par des éclats d’humour qui entraînent le lecteur ou la lectrice dans l’univers d’une petite fille qui grandit. Célébrée parfois comme un « choix en faveur des valeurs occidentales » ou comme un « hymne à la liberté des femmes dans les pays musulmans », l’œuvre de Marjane Satrapi s’avère bien plus complexe.

 

Lutter en Iran et ailleurs

C’est tout d’abord à une découverte de l’Iran que l’auteure nous invite en prenant prétexte de sa propre histoire. Un pays qu’elle aime et qu’elle entend rendre accessible à un public occidental trop enclin à ne voir dans cette partie du monde que fanatisme et terrorisme. À la lecture de sa bande dessinée, cette volonté de mise au point apparaît presque immédiatement. Ainsi, dresse-t-elle un tableau sans concessions de la dictature du Shah et de la répression des opposant·es. Sa famille communiste, issue pourtant de la bourgeoisie iranienne, mais aussi les amis de ses parents en offrent déjà quelques exemples de choix. Elle donne ainsi un cadre pour comprendre la révolution iranienne et surtout sa légitimité : « Je suis tellement contente — fait-elle dire à sa grand-mère dans le volume 1 — que ce soit enfin la révolution, parce que le Shah… ».

Marjane Satrapi produit en outre une série de comparaisons qui ne laissent pas d’étonner celles et ceux qui n’ont pour première approche de cette œuvre que les comptes rendus de la presse occidentale : « Puis j’ai étudié l’histoire de la Commune [la Commune de Paris de 1871, S.P.] — écrit-elle dans le troisième volume — j’en ai déduit que la droite française de cette époque valait bien les intégristes de mon pays. » Jouant sur la naïveté de l’enfant ou de l’adolescente, Marjane Satrapi réussit à rapprocher les expériences historiques de l’oppression, de la répression et des mouvements de lutte pour l’émancipation de plusieurs époques et continents. Ne faisant pas de l’Iran un ailleurs, mais bien un ici de la lutte.

 

La double absence

Lorsque Marjane Satrapi entame l’écriture de Persepolis en 2000, elle a alors trente et un ans ; elle a quitté l’Iran pour la deuxième fois en 1994, dans l’intention de ne plus y revenir. Son inspiration, elle la doit en grande partie à cette « double absence » — de son lieu d’origine, mais aussi de son lieu de destination — qui frappe toute expérience migratoire. Aussi, le volume 3 de Persepolis, où elle relate son premier exil en Autriche, alors qu’elle n’est âgée que d’une quinzaine d’années, est particulièrement intéressant.

Se trouvant seule dans une société le plus souvent hostile, elle cherche à s’échapper par tous les moyens ; la consommation de drogue fait notamment partie de cette expérience traumatisante.

Trouvant trop pénible l’absence de ses parents, mais aussi l’éloignement de son pays en guerre, elle tente de s’inventer des liens avec la société iranienne en reconstruisant minutieusement chacune des étapes de sa vie au pays. Mais ce troisième volume n’éclaire pas seulement l’épreuve de la migration ; il est aussi l’occasion de tenter de questionner, si ce n’est de mettre en cause, les valeurs prétendument démocratiques sur lesquelles reposent les sociétés européennes. Une distance critique et humoristique bienvenue, il faut bien l’avouer, particulièrement aujourd’hui.

 

Un hymne à l’émancipation des femmes… et de tous les opprimés

Dans les comptes rendus consacrés à Persepolis, la focalisation exclusive sur la condition des femmes dans l’Iran des mollahs a occulté l’un des messages sans doute les plus importants de cette œuvre. Marjane Satrapi dénonce la condition faite aux femmes en la liant étroitement à la répression de toute forme d’opposition ou de résistance aux différents régimes réactionnaires qu’a connus le pays. Loin de dessiner une société figée et monolithique, l’auteure dévoile les failles d’un système agissant sur un pays jeune. Une société où couve la révolte…

* Stéfanie Prezioso est membre du comité de Marx21.ch

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