Portugal: la répression des campements pour le droit au logement met en difficulté le pouvoir

Les grèves générales de décembre 2025 et de juin de cette année ont conduit le Parlement à rejeter le paquet de lois anti-ouvrières le plus violent de ces cinquante dernières années. Les campements de jeunes dans le centre de Lisbonne et de Porto, revendiquant le droit au logement, pourraient amener le parlement à rejeter la nouvelle loi sur les baux. Cela vaut la peine de se battre.

 

Une crise du logement plus sévère que dans les autres pays de l’UE

Les campements regroupant plusieurs centaines de jeunes ont suivi l’exemple espagnol et ont placé la lutte pour le droit au logement au cœur du débat public. En réalité, il s’agit d’un problème qui s’est dramatiquement aggravé dans plusieurs pays européens, et il n’est pas surprenant qu’il ait été le déclencheur d’une vague spectaculaire de luttes en Espagne. Au Portugal, ce même problème s’est aggravé davantage que dans le reste de l’Europe, parce que ce pays est devenu une destination touristique très prisée et parce que les gouvernements successifs se sont systématiquement efforcés d’attirer des capitaux, en particulier des capitaux d’origine criminelle, qui ont été blanchis par l’achat de biens immobiliers, faisant ainsi flamber les prix.

Dans un pays où le salaire net moyen avoisine les 1 280 euros et la retraite les 669 euros, le loyer mensuel d’un logement de trois pièces s’élève en moyenne à 1 000 euros, et atteint 1 100 euros dans l’agglomération de Porto ou 1 550 euros dans le Grand Lisbonne. Dans ce contexte, une grande partie de la population est chassée du centre vers la périphérie des grandes villes, et les immeubles d’habitation sont presque toujours remplacés par des hôtels ou des établissements dédiés à l’hébergement touristique.

Le déséquilibre entre les salaires et les loyers, déjà insoutenable aujourd’hui, s’est aggravé au Portugal bien plus rapidement que dans la moyenne de l’Union européenne, de même qu’en Espagne, en France et en Italie. Au cours de la décennie 2015-2025, selon les indices d’Eurostat, les loyers ont augmenté en moyenne de 20,1 % en Europe et de 36,4 % au Portugal : cette hausse est près de trois fois supérieure à celle enregistrée en Italie et en Espagne, et plus de quatre fois supérieure à celle de la France. Le pays où les salaires sont les plus bas d’Europe occidentale connaît la spirale inflationniste la plus violente en matière de loyers.

 

Une attaque simultanée contre les retraites

Comme si cela ne suffisait pas, l’actuel gouvernement de droite conservatrice a élaboré une nouvelle loi sur les baux qui facilite les expulsions et permet aux propriétaires de fixer des cautions pratiquement illimitées pour la remise des clés. L’accélération des expulsions et la conclusion de nouveaux baux à des loyers exorbitants ont été perçues, à juste titre, comme un cadeau fait aux fonds immobiliers, une fois de plus attirés vers un marché où tout est permis et où ils bénéficient en outre d’avantages fiscaux à la seule condition d’offrir des locations à moins de 2 300 euros par mois : des « loyers modérés », selon le gouvernement.

 

Les petits partis parlementaires de gauche (Bloc de Gauche, Libre et Parti communiste portugais) se sont opposés à la loi et le PS a également voté contre. Mais Chega, parti d’extrême droite, s’est abstenu lors du premier vote, permettant ainsi, grâce aux voix de l’Aliança Democrática (coalition électorale du Centre démocratique social-Parti populaire), l’adoption de la loi en séance plénière. L’abstention de Chega résultait d’un accord écrit avec la coalition gouvernementale et, en théorie, l’adoption de la loi avec la même abstention des 60 députés néofascistes ne serait plus qu’une simple formalité lorsqu’elle reviendrait au Parlement pour être votée article par article.

Et, comme si tout cela ne suffisait pas, une étude commandée par le gouvernement en vue de réformer la Sécurité sociale a proposé des coupes brutales dans les retraites, qui devraient désormais être calculées en fonction de l’ensemble de la carrière professionnelle cotisée et non plus de ses dernières années. Pour compenser ces coupes, l’étude suggérait divers mécanismes qui, naturellement, seraient à la charge des travailleurs et des travailleuses. Presque naturellement, l’universitaire chargé de l’étude — qui est également consultant pour plusieurs compagnies d’assurance — suggérait que les personnes concernées commencent à cotiser à des fonds de retraite privés pour combler la perte subie sur les pensions déjà maigres de la Sécurité sociale. Il suggérait également une mesure directement liée à la crise du logement : que les retraité·es propriétaires de leur logement signent des contrats prévoyant la cession de ce logement aux banques à leur décès, en échange d’un complément de retraite tant qu’ils sont en vie.

Cette étude a suscité une vague de protestations et, en août 2026, le gouvernement a décidé de la geler. Mais elle a permis de comprendre quelles idées mûrissent dans les allées du pouvoir et à quel point le gouvernement se soucie du droit au logement.

 

 

Les premiers pas de la lutte pour le droit au logement

L’adoption en première lecture de la loi sur les baux le 30 septembre, a mis en évidence l’aveuglement politique du gouvernement et de l’extrême droite, au terme d’une année marquée par de grandes mobilisations dans des pays comme l’Italie ou la Belgique, et d’une semaine au cours de laquelle la jeunesse madrilène campait déjà à la Puerta del Sol pour protester contre l’expulsion de Maricarmen Abascal, tandis que la jeunesse française manifestait massivement aux côtés des enseignants, des professionnels de santé et des pompiers. Les turbulences politiques en Europe ne pouvaient pas passer inaperçues dans une société portugaise qui a autant, voire plus de raisons de se plaindre que celles de l’Espagne et de la France. La place centrale occupée par la question du logement en Espagne ne pouvait que faire des vagues au Portugal.

 

 

C’est ainsi que, le 10 octobre, dans le centre de Porto, a débuté le campement pour le droit au logement, qui s’est maintenu jusqu’à sa dispersion le 15, en pleine nuit, à la suite d’une violente intervention policière qui a fait des dizaines de blessés. Le lendemain, la place D. João I a été occupée par une manifestation cinquante fois plus importante que celle dispersée la veille. Peu après, le 17 octobre, un campement a vu le jour dans le centre de Lisbonne, qui est resté sur la place du Rossio jusqu’à ce qu’il soit, lui aussi, dispersé trois jours plus tard lors d’une intervention policière qui a fait de nombreux blessés et entraîné une cinquantaine d’arrestations. Le jour même de la répression à Lisbonne, les manifestant·es ont suspendu une nouvelle tentative d’installation de tentes à Porto face à la menace d’une intervention policière.

Une semaine plus tard, le 27 octobre, une manifestation rassemblant plusieurs milliers de personnes s’est tenue devant le Parlement pour protester contre le budget de l’État (OE 2027), qui faisait l’objet d’un premier vote et qui a été approuvé dans son ensemble grâce à l’abstention, cette fois-ci, du Parti socialiste. La proposition budgétaire prévoit une réduction des dépenses, déjà ridiculement faibles, consacrées à la construction de logements sociaux, ainsi que des coupes dans les postes consacrés à l’éducation et à la santé. Les dépenses militaires augmentent considérablement (bien que cela soit en partie dû à des mécanismes extérieurs au budget 2027). Les manifestant·es ont discuté de la possibilité d’installer un campement devant le Parlement, mais ont également voté contre cette option en raison de la menace de répression policière.

Deux jours plus tard, dans la nuit du 29 octobre, des agents de la PSP [Polícia de Segurança Pública, police à statut civil, NDT] et de la GNR [Guarda Nacional Republicana, force de sécurité à statut militaire, NDT] ont organisé à Lisbonne une manifestation rassemblant environ un millier de participant·es pour réclamer de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Interrogé par la presse, le porte-parole du principal syndicat de police a admis que le problème du logement constituait également un enjeu sérieux, surtout pour les agents les plus jeunes, et est même allé jusqu’à se déclarer solidaire de celles et ceux qui manifestent pour le droit au logement. Bien que, de manière contradictoire, il ait continué à justifier la répression contre ces mêmes personnes avec lesquelles il disait se solidariser…

Des campements autogérés

Le mouvement portugais des campements se distingue de la vague de luttes en France par l’absence totale de réponses violentes aux agressions policières, le respect fréquent des interdictions et une attitude fondamentalement légaliste. Il s’agit toutefois d’un mouvement qui fait ses premiers pas et semble déterminé à poursuivre son chemin. Bien que les campements ne rassemblent généralement pas plus de quelques centaines de personnes, ils bénéficient d’une sympathie diffuse et généralisée au sein de la société ; ils se sentent encouragés par les grandes manifestations qui, pendant la journée, protestent contre la répression nocturne, ainsi que par les défections enregistrées dans le camp adverse, où des politiciens, des journalistes ou des commentateurs de droite déclarent soutenir la cause des manifestants.

Dans les campements, la coutume s’est instaurée de tout décider lors d’« assemblées populaires », ce qui a immédiatement provoqué une tempête de réactions hystériques de la part de la droite contre ce qu’elle considérait comme une résurgence du PREC (Processus révolutionnaire en cours de 1975). Mais cette droite, qui cherchait désespérément des « infiltrés de l’extrême gauche », des vandales prêts à incendier des poubelles et à briser les vitrines des commerces gentrifiés, s’est soudainement retrouvée désarmée face au naturel avec lequel des personnes aux affiliations politiques les plus diverses, et le plus souvent sans affiliation aucune, intervenaient à visage découvert dans les assemblées et étaient accueillies avec affection par les participant·es, sans aucune discrimination.

Certaines chaînes de télévision ont même donné la parole à la dirigeante de Trabalhadores Unidos, un petit parti trotskiste, sans doute en raison du rôle que ce parti et d’autres similaires ont joué dans la mobilisation, mais aussi dans le but malveillant d’apposer une étiquette partisane à une mobilisation composée principalement de jeunes sans aucune expérience militante préalable.

L’apprentissage politique du mouvement a été rapide et, dès le 17 octobre, l’Assemblée populaire du campement de Porto a adopté un appel adressé aux centrales syndicales CGTP et UGT afin qu’elles se coordonnent avec leurs homologues espagnoles pour transformer la grève générale convoquée par ces dernières le 11 novembre en une grève générale ibérique pour le droit au logement. Le lendemain, l’Assemblée populaire du campement de Lisbonne a adopté un appel allant dans le même sens. Ces deux appels rejoignaient ainsi celui lancé par le Syndicat des locataires de Madrid aux centrales portugaises, ainsi que les démarches entreprises par les centrales espagnoles CCOO et UGT auprès de leurs homologues portugaises. Mais la réponse des centrales portugaises s’est avérée évasive, ce qui, à l’approche de la date, équivaut à un refus.

 

La répression policière des campements ouvre une crise politique

Quoi qu’il en soit, la ténacité et la persistance des manifestations ont ouvert des fissures parmi les dignitaires au pouvoir. Le ministre de l’Intérieur, Luís Neves, qui avait déclaré que « les campements sont terminés », a ensuite dû constater leur poursuite. Le maire de Porto, Pedro Duarte, avait promis de réprimer « sans pitié » les campements, mais lorsque ceux-ci se sont poursuivis, il a jugé bon de s’excuser pour le terme « sans pitié » et d’inviter les manifestants à une réunion.

Le Premier ministre, Luís Montenegro, avait initialement fait une déclaration malheureuse, exhortant les manifestants à ne pas se montrer « égoïstes » en réclamant un toit sous lequel vivre. Cette déclaration a été tellement tournée en dérision que, depuis lors, Montenegro s’est enfoncé dans un silence de mort, ce qui lui a également valu d’être ridiculisé. Le président de la République, António José Seguro, également critiqué pour son silence, ne l’a rompu que le 27 octobre, pour critiquer timidement la police, affirmant qu’il n’avait pas apprécié « ce qu’il avait vu ».

Au-delà de l’incohérence des discours et des déclarations, la mobilisation a créé des problèmes politiques évidents pour le gouvernement et les partis qui le soutiennent tour à tour. Le gouvernement de droite comptait sur l’abstention des sociaux-démocrates du PS pour adopter le budget, et sur celle des néofascistes de Chega pour adopter la loi sur les baux. Dans des conditions normales, l’adoption du budget se serait faite avec quelques critiques anodines dans les rangs du PS. Mais, dans le climat créé par les campements et les manifestations, le manque d’investissement dans les services publics et le logement social est devenu plus visible.

Le 24 novembre, le PS permettra l’adoption du budget, mais il en paiera un prix politique bien plus élevé que d’habitude et pourrait formuler certaines exigences à l’égard du gouvernement afin d’atténuer ce coût. Quant à Chega, la situation est plus complexe encore : sa schizophrénie populiste le rend plus sensible à la pression exercée par les manifestations, alors même qu’il se présente comme un fervent partisan de la répression policière à leur encontre. Mais comme la répression n’a pas porté ses fruits, et s’est même révélée contre-productive, Chega commence à laisser entendre qu’à la fin du mois de novembre, il pourrait voter contre la loi sur les baux lors du vote article par article, accusant le gouvernement de ne pas avoir respecté l’accord qu’ils avaient conclu ensemble.

Or, le gouvernement ne peut pas considérer cette menace comme un simple coup de bluff, car la même chose s’est déjà produite avec le paquet de mesures sur le travail : Chega voulait l’adopter, avait promis de le faire, puis, face au succès des deux grèves générales, a fait marche arrière sans vergogne et a rejeté la législation sur laquelle le gouvernement avait tant misé. Si le même scénario se répète aujourd’hui, le gouvernement minoritaire de droite terminera l’année gravement affaibli, après avoir subi le rejet parlementaire de ses deux principaux enjeux politiques de la législature en cours.

C’est précisément pour cette raison que le gouvernement redouble d’efforts désespérés pour démobiliser les campements et les manifestations, oscillant entre une répression brutale et un pseudo-dialogue. La vérité a échappé au ministre Luís Neves, le 21 octobre, lorsqu’il a justifié la dernière charge policière en affirmant qu’elle visait « à ne pas laisser le mouvement prendre de l’ampleur ».

Il ne s’agissait pas de réprimer des débordements ou des violences qui, au grand dam du gouvernement, n’ont jamais eu lieu, mais d’étouffer dès sa naissance un mouvement qui menace de gagner la sympathie de plus en plus active de la société. C’est ainsi que Luís Neves, ministre détesté par l’extrême droite et visé par une motion de censure déposée par Chega, s’est retrouvé dans les bras du leader néofasciste André Ventura en raison de la brutalité avec laquelle ses forces de l’ordre ont frappé les manifestants et manifestantes à coups de matraque.

Derniers développements…

Les manifestations rassemblent environ 20 000 personnes, les assemblées de Rossio peuvent en compter quelques milliers, et il y a un noyau d’une centaine de militants qui mène le mouvement.

Ce noyau apprend vite : lors des premiers campements, seule une douzaine de personnes formait un service d’ordre de veille et presque toutes ont été prises au dépourvu par la charge policière ; hier soir (samedi 31 octobre), tout était différent : des centaines de personnes étaient debout, attendant la police, à tel point que celle-ci a mis plus de temps à intervenir et qu’on a même cru qu’elle ne viendrait pas ; quand elle est arrivée, les deux premières lignes du service d’ordre étaient équipées de casques et de boucliers, pas d’armes offensives, mais de quoi leur permettre de résister à l’assaut de la police suffisamment longtemps pour que la majorité des gens quittent Rossio pour se rendre à la Praça da Figueira, ce qui a ensuite compliqué la tâche de la police pour disperser la foule sans déranger les touristes du Bairro Alto lors de la nuit d’Halloween.

L’organisation avait également anticipé les arrestations (plus d’une centaine de personnes ont été arrêtées et inculpées), et avait envoyé des équipes dans les commissariats où les détenus étaient le plus susceptibles d’être emmenés ; la question de la stratégie judiciaire fait désormais débat, car le ministère public leur propose des peines minimales s’ils reconnaissent le délit de désobéissance, sans passer par un procès, mais au moins, le campement de Porto a déjà décidé de passer en jugement, et il semble y avoir des chances que le gouvernement y fasse mauvaise figure (le procureur général de la République est sur la sellette : il affirme que les manifestants auraient dû obéir aux ordres de la police, mais aussi que l’installation des tentes est légitime).

L’organisation du campement bénéficie du soutien de certains des artistes portugais les plus en vue ; on y organise des concerts qui, dans n’importe quelle salle, coûteraient une fortune à écouter, avec une liste d’artistes qui ne se dont jamais aussi nombreux et d’une telle quantité ; on entend beaucoup la musique de Zeca Afonso, Zé Mário Branco, Fausto et Sérgio Godinho, et aujourd’hui, on a joué « L’Internationale » ; il y a du théâtre et des activités pour les enfants ; et 400 repas sont organisés chaque jour.

Vu que le lundi 2 novembre, beaucoup de gens doivent aller travailler, et comme deux nuits d’affilée de bagarres, c’est beaucoup, l’assemblée a décidé de ne pas monter les tentes ce dimanche (1er novembre) ; mais la lutte continue…

 

* Cet article a été écrit pour le site argentin Huella del Sur. Il est paru ce jour même et nous a été envoyé par son auteur, ainsi qu’une mise à jour de dernière heure. Nous l’avons traduit de l’espagnol et y avons ajouté des intertitres et des illustrations.

Antonio Louça est un militant anticapitaliste et syndical établi à Lisbonne.

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