Mouvement gréviste pour l’éducation en Catalogne : une lutte exemplaire pour toute l’Europe

Le combat de la communauté enseignante de Catalogne pour la défense de la qualité de l’éducation fait partie des nombreuses luttes sociales portées par les travailleurs·euses des secteurs de la reproduction sociale (écoles, hôpitaux, etc.).  La force de ce mouvement gréviste, son organisation démocratique à la base (dans les écoles, au niveau des comarques et de la nation), le débordement  des directions syndicales et le soutien populaire reçu par les travailleurs·euses en font un exemple phare pour toute l’Europe. (JB)

La communauté enseignante de Catalogne a réussi à terminer l’année scolaire 2025/26 avec combativité et force afin de préparer une rentrée en septembre qui s’annonce marquée par de nouveaux combats. Le système éducatif public en Catalogne traverse une crise profonde due au sous-financement des ressources. La situation est urgente et nécessite un changement structurel de modèle.

La mobilisation et l’organisation de la grève ont constitué un pas en avant dans la prise de conscience. La participation et la force collective ont permis de mettre en place les assemblées d’établissements, leur coordination régionale et territoriale au sein d’une Assemblée éducative de Catalogne (AEC) ainsi qu’une vaste plateforme revendicative qui fait office d’organe général de direction de la lutte.

 

La construction de la grève

La mobilisation a transformé la prise de conscience et l’organisation de la communauté éducative, notamment dans le primaire et le secondaire, et a intégré les écoles Bressol [Accueil des enfants de 0 à 3 ans dans le système scolaire public, NDT], jusqu’alors ignorées, ainsi que les crèches pour les enfants de 0 à 3 ans.

Le secteur de l’enseignement public qui a porté la grève de l’éducation en Catalogne regroupe environ 90 000 personnes, réparties dans 2 600 établissements scolaires ; le manifeste appelant à la lutte et à la mobilisation a recueilli 50 000 signatures ; les enseignant·es ont formé des assemblées dans plus de 20 % des établissements ; elles ont organisé 23 journées de grève tournante et trois grèves générales, avec un pic de participation atteignant 85 % ; les manifestations ont rassemblé jusqu’à 100 000 personnes, et environ 10 000 aux piquets de grève pour bloquer les principales voies de communication.

Barcelone a été bloquée à plusieurs reprises au cours de cette année mémorable, qui s’inscrit dans la lignée des grandes mobilisations et de la grève de 21 jours de 1988 ; en outre, plus de la moitié des établissements (1 300) ont adhéré au manifeste « Arrêtons les sorties éducatives » (utiliser comme moyen de pression le fait de ne pas organiser de sorties scolaires ni de colonies de vacances).

La mobilisation actuelle en Catalogne va de pair avec la lutte puissante menée dans la Communauté valencienne et dans d’autres communautés autonomes, ainsi qu’avec l’éclosion de la lutte dans les écoles maternelles pour les enfants de 0 à 3 ans à Madrid et à l’échelle nationale.

 

La table de négociation dépassée par la force de la mobilisation

Le gouvernement de la Generalitat, présidé par le PSC avec le soutien parlementaire de l’ERC et de Comuns, s’est fermé à la plate-forme revendicative et à la réalité d’une grave dégradation de l’enseignement public. La table de négociation du gouvernement avec les syndicats a été dépassée par la force de la mobilisation. Les syndicats, ne disposant pas d’une représentation suffisante, les voix issues des assemblées d’établissement exigeaient que la négociation se fasse avec le comité de grève, proposition que la Generalitat a toujours refusé d’accepter. À cette table, le syndicat majoritaire est l’USTEC [principal syndicat des personnels de l’enseignement public en Catalogne, affilié à L’Intersindical Alternativa de Catalunya, gauche indépendantiste, NDT], suivi des CCOO, du Syndicat des professeurs du secondaire et de la CGT [héritière de la tradition anarcho-syndicaliste de la CNT, NDT] ; l’UGT y siège également à titre de représentation générale, bien qu’elle soit minoritaire dans ce secteur.

Le gouvernement du PSC a fait de premières concessions aux revendications, axées sur une certaine récupération des salaires et une diminution des effectifs par classe, dans le but de diviser et de freiner la vague de revendications dans le secteur de l’éducation, mais il l’a fait parallèlement à la table de négociation et dans son dos, avec le soutien des CCOO et de l’UGT qui se sont désengagées sans préavis de la mobilisation et des décisions de la majorité syndicale à la tête de la grève, ainsi que des accords pris lors des assemblées. Le 9 mars 2026, le président Salvador Illa, conseiller à l’Éducation, ainsi que les secrétaires généraux des CCOO et de l’UGT, ont présenté le pacte qui trahissait la lutte comme un grand « accord national ». Les concessions accordées représentaient une avancée, mais très insatisfaisante au regard des revendications formulées.

Le coup porté aux milliers d’enseignants mobilisé·es a été un véritable coup de massue. Mais la réaction des assemblées, de l’USTEC et des syndicats représentant la majorité des mobilisés fut encore plus cinglante. Le 13 mars, ils ont organisé une consultation auprès des 90 000 enseignants pour savoir s’ils acceptaient l’accord et s’il fallait mettre fin à la mobilisation ou la poursuivre. Le résultat était sans appel : 42 965 personnes ont participé à la consultation, soit près de 50 % des effectifs. 95 % ont répondu NON. Seules 2 185 personnes ont approuvé l’accord, tandis que 40 780 l’ont rejeté et se sont engagées à poursuivre les grèves. C’était là la véritable légitimité. La grève générale et la manifestation du 20 mars ont confirmé la poursuite de la grève grâce à la mobilisation massive et à l’enthousiasme manifestés dans la rue.

La mobilisation est entrée dans une nouvelle phase à la mi-mai. Le gouvernement a fait de nouvelles concessions avec un accord préliminaire à la table des négociations, que l’USTEC et le Syndicat des professeurs [du secondaire, NDT] jugent acceptables car elles vont au-delà de celles de l’« accord national » précédent.

Une vague à double sens a secoué l’ensemble de la communauté, les établissements et les assemblées, qui accusaient l’usure d’une lutte longue et acharnée. D’une part, un certain apaisement et une résignation face au fait qu’une partie des revendications avait été obtenue, même si c’était loin de répondre à ce qui était demandé et nécessaire pour commencer à endiguer la débâcle de l’enseignement. D’autre part, un profond malaise, de la colère et une combativité renouvelée, accompagnés du sentiment que la défense de l’enseignement public ne méritait pas de s’arrêter, alors que moins de la moitié du chemin avait été parcouru. Des assemblées, le message s’est répandu qu’il fallait continuer la lutte, avec la conviction que c’était la seule façon de gagner. La CGT, l’Intersyndical et la COS [proche de la gauche radicale indépendantiste, NDT] se font l’écho de ce sentiment qui ne cesse de croître.

Le Syndicat des professeurs a estimé qu’on était parvenu à bon port et a signé l’accord, ce qui a eu pour effet de consolider les nouveaux accords. En revanche, l’USTEC a mené une nouvelle consultation auprès des 90 000 personnes concernées, prévue pour le 4 juin. Certaines réticences et pressions se sont exercées pour que la consultation ne concerne que les adhérent·es de l’USTEC, mais celle-ci est restée ferme dans sa volonté de respecter la volonté des assemblées et a décidé de s’en tenir à la méthode engagée consistant à consulter l’ensemble des personnes concernées. L’USTEC s’est efforcée, au-delà de ses propres propositions, de préserver l’unité de la mobilisation et du comité de grève.

Le « NON » à l’accord préliminaire a de nouveau été sans appel : sur un taux de participation de 61,11 %, le « OUI » a recueilli 34,9 % des voix (21 184 personnes), tandis que le « NON » a obtenu 65,1 % (39 502 personnes). L’USTEC a immédiatement reconnu s’être trompée dans sa perception de l’essoufflement du collectif et dans son évaluation des acquis, car la consultation a révélé un besoin et une volonté majoritaires de poursuivre la mobilisation. Une autre raison invoquée par l’USTEC est que le cadre de la table de négociation ne prenait pas en compte l’ensemble du collectif mobilisé, ce qui favorisait des perceptions partielles ; il fallait donc aller au-delà de ce cadre et que la négociation du département de l’Éducation se fasse directement avec le comité de grève.

 

« En luttant, nous éduquons aussi »

Ce fut l’un des slogans les plus scandés lors des manifestations suivantes. Éducation des élèves et auto-éducation des enseignant·es. Le renouveau important de jeunes enseignant·es a permis de ressentir la force du collectif, l’empathie de la rue, le rassemblement avec des enseignant·es d’établissements situés à des dizaines de kilomètres, unis par un changement de conscience et de perspectives sur l’éducation nécessaire.

Les méthodes combinant établissements, assemblées et syndicats ont donné naissance à une confiance combative dans l’organisation et le syndicalisme de base.

En 2024, une étude sur le sentiment de dégradation de l’éducation avait été lancée, recueillant 14 000 réponses. Au cours de l’année scolaire 2024/25, 5 000 entretiens en présentiel et plus de 3 500 réponses électroniques avaient permis d’établir des priorités objectives. C’est de là qu’est née la première plateforme revendicative, devenue la colonne vertébrale de cette conviction combative.

La proposition d’un enseignement public, gratuit et de qualité, dispensé en catalan, a permis au mouvement de passer de la défense du secteur à la mise en œuvre de mesures concrètes pour obtenir 6 % du PIB [ce qui représente presque un doublement du budget actuel de l’éducation ! NDT]. Il ne peut y avoir de qualité éducative sans qualité dans les salles de classe et sans attention portée aux élèves (effectifs, éducateurs·trices spécialisés, réduction des heures consacrées à la bureaucratie, climatisation, etc.), ni sans qualité dans les relations de travail et les conditions salariales.

 

Les assemblées d’établissement

L’Assemblée éducative de Catalogne (AEC) a constitué le véritable moteur de la participation et de la prise de décision au sein des établissements scolaires de la majorité mobilisée. On dénombre 524 assemblées enregistrées et 30 875 travailleurs·ses, avec la participation des syndicats USTEC, CGT, Intersindical-IAC, CNT et COS, ainsi qu’une coordination par comarque [division administrative de la Catalogne, NDT] et au niveau national national.

La sixième Assemblée, qui s’est tenue en juin à l’Ateneo del Clot de Barcelone, a réuni 120 représentant·es qui ont défini les moyens de pression à exercer sur le gouvernement pendant l’été et ont convenu de reprendre la mobilisation dès le premier jour de la rentrée scolaire en septembre.

De nouvelles consultations seront menées auprès des adhérent·es, des syndicats et de la communauté enseignante afin de définir le modèle de grève et de déterminer quelles améliorations doivent être substantielles et utiles, comme le réclame la communauté enseignante en lutte.

Pour la porte-parole de l’AEC, Mònica Rodrigo, « ce sont les syndicats qui doivent appeler à la grève, mais, en tout état de cause, ils le feront après avoir pris connaissance des décisions des assemblées », tout en précisant que les organisations syndicales invitent l’assemblée à être représentée au sein du comité de grève.

« Mettons fin à l’urgence sociale et éducative » : tel est le slogan sous lequel ont été convoquées la mobilisation et les grèves qui ont secoué toute la Catalogne. La mobilisation a été lancée par les syndicats USTEC, CGT, Intersindical, CNT et COS, qui n’ont pas signé l’accord préliminaire avec le ministère régional de l’Éducation.

Amélioration des conditions de travail, augmentations salariales, réduction des effectifs par classe, prise en charge dans les écoles inclusives et augmentation du budget de l’éducation constituent le programme de revendications qui vise à obtenir l’équivalent de 6 % du PIB catalan.

L’AEC et les syndicats définissent trois axes pour les nouvelles actions à mener dès le premier jour de l’année scolaire 2026-27 : a) actualiser la plate-forme revendicative et le type de mobilisation par la grève ; b) proposer des amendements au budget par l’intermédiaire des groupes parlementaires (la CUP [Candidature d’unité populaire, gauche indépendantiste, NDT] s’est engagée, et des pressions sont exercées pour obtenir le soutien de l’ERC [Gauche républicaine de Catalogne, NDT] et de Comuns [Catalogne en commun, NDT]) et c) obtenir le soutien des familles et de l’ensemble de la population.

La pression exercée sur les groupes parlementaires de l’ERC et de Comuns n’a, pour l’instant, pas eu l’effet escompté, car bien que l’ERC et Comuns affirment défendre la mobilisation éducative, ils ont en pratique refusé de soutenir les amendements des syndicats. Plus précisément, ils ont voté contre leur adoption afin de maintenir leur soutien au gouvernement du PSC, et Comuns l’a également fait pour ne pas se distancier des CCOO.

La situation actuelle du personnel enseignant exige que la négociation avec le ministère régional de l’Éducation se fasse avec le comité de grève plutôt qu’à la table des négociations ; c’est pourquoi l’USTEC a refusé de participer à la dernière réunion de la table de négociation. Des consultations seront menées dans tous les établissements et auprès de tous les enseignant·es, afin que ce soit l’ensemble du corps enseignant qui prenne les décisions, tant sur le fond que sur la forme des mobilisations.

La construction de la grève, comme on appelle le fait de la convoquer et de l’organiser à partir de la base enseignante des établissements, est une expérience démocratique directe, mobilisatrice et innovante, une bonne pratique inédite, bien plus représentative et large que les syndicats eux-mêmes. Ce qui implique que ces derniers doivent respecter et se plier aux décisions collectives. Ce sont la communauté enseignante et les assemblées des établissements qui doivent diriger le mouvement, de sorte que les syndicats se fassent les relais et contribuent à organiser la lutte pour obtenir le programme d’exigences convenu. (mis en exergue par marx21.ch)

 

L’enseignement concerne l’ensemble de la population

Le débat lancé par les CCOO lors d’une journée consacrée à l’éducation, portant sur le corporatisme ou le syndicalisme de la grève des enseignants, comme si l’USTEC et la majorité mobilisée ne se préoccupaient que des conditions de travail des enseignant·es, et ne tenaient pas compte du contexte social de pauvreté, de l’enfance et de la ségrégation, ne correspond ni à la réalité ni au programme des assemblées, ni à celui des syndicats de la majorité mobilisée.

L’ILP (Iniciativa Legislativa Popular) exigeant que 6 % du PIB de la Catalogne soient consacrés à l’éducation est une initiative citoyenne visant à transformer en obligation un objectif inscrit depuis 2009 dans la législation catalane, mais jamais appliqué (les dépenses d’éducation se montent aujourd’hui à environ 4% du PIB). Signée par près de 58 000 citoyen·nes, elle est en cours d’examen au parlement catalan (Marx21.ch).

Les positions résumées dans « El diario de la educación » concernant l’impossibilité d’obtenir les avancées prévues dans le programme de revendications se révèlent complaisantes envers le gouvernement, c’est-à-dire envers le refus du PSC d’accéder aux revendications et de progresser dans la résolution de la dégradation de l’enseignement. Ces positions, que l’on peut qualifier de défensives mais qui sont en réalité défaitistes, sont présentées comme réalistes, car elles avancent que « l’on ne peut pas atteindre les 6 % du PIB », qu’« il faut d’abord améliorer la situation de l’ensemble de la société, sinon on ne peut pas progresser dans l’enseignement », ou encore qu’« un syndicat ne résout pas les problèmes de l’ensemble de la classe ouvrière… (car) l’amélioration des conditions de travail des enseignant·es ne signifie pas résoudre le problème éducatif ».

Des critères qui ne sont pas utilisés pour aborder la catastrophe ferroviaire ou la crise du logement, pour ne citer que deux secteurs brûlants. Qu’est-ce qui fait que la lutte et l’organisation dans l’enseignement soient qualifiées de syndicales ou corporatistes, ou qu’elles visent uniquement des améliorations salariales, alors que ces critères ne s’appliquent pas aux chemins de fer ou au syndicat des locataires ?

Ce sont là des réflexions qui contrastent avec le cri « Niubó, démission ! » [Esther Niubó est la ministre (conseillère) de l’Éducation, membre du PSC, NDT], lancé lors de la manifestation, ou avec la défense acharnée d’un enseignement public de qualité et en catalan.

Ou comme l’exprime Òscar Simón, délégué de l’USTEC, dans Viento Sur : « les conditions de travail des enseignant·es sont aussi les conditions d’apprentissage des élèves. Il ne peut y avoir d’éducation de qualité durable si l’on précarise celles et ceux qui la rendent possible ».

Un secteur comme l’enseignement représente une perspective d’avenir et d’amélioration pour l’ensemble de la classe ouvrière et de la population. La mobilisation, la participation et les décisions prises lors des consultations de toute la communauté enseignante, la plateforme revendicative, les assemblées d’établissements et l’Assemblée éducative de Catalogne sont des expériences utiles pour tous les secteurs de la population.

* Cet article est paru le 28 juin 2026 sur le site Sin Permiso sous le titre : « La Asamblea Educativa de Catalunya, motor de la fuerza colectiva ». Notre traduction du castillan, nos intertitres et nos illustrations.

Francesc Matas Salla est un ancien résistant antifranquiste et militant politique et social catalan.

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