Marxisme et féminisme : une approche de leurs apports mutuels

Le texte qui suit entend reconstituer, à titre exploratoire, un cadre de réflexion théorique présentant quelques-unes des différentes manières de penser, dans une démarche explicative, l’articulation entre rapports de classe et rapports de genre. Cela supposera de définir ce que nous entendons par classe sociale : la concevons-nous comme un phénomène de stratification sociale, comme un rapport social objectif et/ou comme un processus historique ? Ce parcours impliquera également de définir les rapports de genre. Il faudra, parallèlement, établir un niveau d’analyse spécifique auquel nous posons les questions suivantes : comment penser les liens entre rapports de classe et rapports de genre ? Est-il possible, à partir de la tradition marxiste, de dialoguer avec les apports du féminisme et avec le concept de rapports sociaux de sexe tel que le propose Jules Falquet ?

Si, dans l’analyse de processus historiques ou de phénomènes contemporains, nous faisons intervenir la classe et le genre, est-il nécessaire d’établir, par exemple, la primauté explicative de l’un de ces rapports sociaux ?

 

Rapports de classe et de genre

Pour commencer à penser les articulations entre rapports de classe et rapports de genre, on peut revenir sur certains débats qui ont opposé féministes et socialistes dans les années 1960 et 1970. Flora Partenio parcourt ainsi les discussions entre féministes socialistes, nouvelle gauche et mouvements contestataires d’Europe et des États-Unis, afin d’en identifier les principaux points de débat. Elle soutient qu’au cours de ces deux décennies, ces mouvements politiques ont réévalué la manière dont le marxisme avait, jusque-là, traité le lien entre classe et genre : « Dans les positions les plus orthodoxes du marxisme, la question des femmes apparaissait comme subordonnée à celle de la société sans classes » [1]. La reconstitution de Partenio commence dans les années 1960 et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Elle reprend les apports de l’histoire sociale britannique, du féminisme socialiste anglais, qui proposait d’articuler psychanalyse et marxisme, ainsi que les contributions d’autrices intervenues dans le débat depuis l’anthropologie, avec des approches renouvelées.

Dans un dialogue interdisciplinaire fécond et dans un contexte de mobilisations féministes croissantes, des sujets peu étudiés par l’historiographie ont été introduits : la nature du travail féminin au sein de la famille, les formes historiques d’oppression des femmes, l’évolution historique de la division sexuelle du travail, les antagonismes propres à la dynamique des processus de production et de reproduction du capital, la sexualité, parmi bien d’autres. Mais les thèmes de recherche n’ont pas été les seuls à s’élargir. L’influence de la psychanalyse et l’impact du structuralisme se sont manifestés dans la réception des œuvres d’Althusser, de Lacan et de Lévi-Strauss. Sous cette influence, le concept de patriarcat a été reformulé comme une « culture universelle » [2] dans laquelle les femmes « restent définies par le système d’organisation fondé sur la parenté. Les différences de classe, d’époque historique et de situation sociale spécifique modifient l’expression de la féminité ; mais, par rapport à la loi du père, la position générale des femmes reste toujours la même » [3]. Une conception vouée à être critiquée pour son universalisme.

On pourrait dire que la principale critique adressée au marxisme lui attribue une sorte de cécité à l’égard des rapports de genre. Elle renvoie à une supposée incapacité conceptuelle à rendre compte de la spécificité de l’oppression des femmes. Dans certaines formulations, cette critique présente le marxisme comme une théorie réductionniste, parce que les subjectivités y seraient réduites au conflit de classes. En suivant Partenio, et au risque d’une généralisation excessive, nous pourrions soutenir que, durant ces décennies, le dialogue critique entre féminisme et marxisme visait à élaborer une théorie intégrant les rapports de sexe et de genre aux côtés des rapports de classe. Ces initiatives ont conservé le langage théorique marxiste et, dans une large mesure, la critique s’est formulée « de l’intérieur » du marxisme.

Mais la multiplication de ces débats et des thèmes discutés s’est produite dans un contexte d’activité politique fébrile. Les années 1960 et le début des années 1970 ont été caractérisés par des luttes politiques intenses qui ont contesté l’ordre social comme jamais depuis l’après-guerre : en Europe, le Mai français, l’automne chaud italien et la révolution des Œillets au Portugal ont remis en cause les hiérarchies, l’exploitation et le pouvoir des classes dominantes. Ce furent les décennies durant lesquelles les guerres de décolonisation se sont étendues en Asie et en Afrique, notamment les guerres anti-impérialistes d’Algérie et du Vietnam. À la périphérie du capitalisme, des processus révolutionnaires ont éclaté qui, en Amérique latine, ont débouché sur des expériences socialistes comme celles de Cuba et du Chili ; ils ont aussi donné lieu à toute une série de luttes impulsées par des mouvements sociaux et des militantismes pour les droits humains, écologistes et féministes. En Amérique du Nord, les luttes féministes se sont intensifiées parallèlement aux luttes pour les droits civiques, contre la ségrégation et la violence racistes à l’encontre des femmes noires des classes populaires. Dans ce climat, les débats sur le socialisme, l’égalité de genre et l’antiracisme occupaient une place centrale dans les programmes politiques et étaient inséparables des luttes pour leur réalisation.

Parmi les formulations élaborées au sein du féminisme marxiste, nous souhaitons souligner les contributions qui ont tenté de clarifier le débat théorique et politique, ainsi que celles qui ont cherché à doter le marxisme d’une plus grande complexité théorique, sans abandonner la perspective de classe ni reléguer les rapports de genre à un statut théorique inférieur. Dans cette perspective, un bref article de Lise Vogel [4], publié à la fin des années 1970, propose de commencer à combler le retard théorique et pratique du féminisme et de la gauche. Sa réflexion ne cherchait pas à fonder une nouvelle théorie. Elle visait plutôt à systématiser les articulations théoriques des traditions féministe et marxiste sans négliger la dimension politique. Selon elle, à ce stade du XXe siècle, ce que l’on appelle la « question des femmes » et le « féminisme socialiste » ne sont pas nouveaux, mais les rapports entre classe et genre manquent d’un développement conceptuel adéquat. Son point de départ consiste à affirmer que la fusion entre féminisme et marxisme n’a pas besoin d’être reformulée, même s’il faut reconnaître les limites du marxisme concernant l’oppression des femmes. Elle propose donc de reprendre la tradition théorique dite de la question des femmes et, à partir de là, d’accueillir les apports du féminisme.

En examinant les classiques du marxisme — Marx, Engels, Lénine —, Vogel ne trouve que des formulations embryonnaires, mais leurs précisions indiquent déjà une voie claire. Bien que la tradition socialiste se soit concentrée, pour des raisons compréhensibles, sur le travail salarié féminin, il faut partir du postulat suivant : dans les formations sociales capitalistes, le travail féminin comprend aussi bien le travail salarié que le travail domestique. Signalons brièvement que, pour Vogel, la tradition socialiste a rencontré de nombreuses difficultés à préciser un concept de famille. Cela renvoie au problème plus général de la détermination de la position de classe des personnes qui ne participent pas directement au travail salarié : femmes, enfants, personnes en situation de handicap, personnes âgées, personnes prises en charge dans des institutions. Elle ajoute à ce propos : « Historiquement, la gauche a agi en partant du principe que les membres de la famille d’un ouvrier font eux aussi partie de la classe ouvrière. Cette intuition est fondamentalement juste, mais elle exige une confirmation théorique » [5].

Dans une note de bas de page, en marge d’un commentaire sur Lénine concernant les tensions entre les luttes pour les droits et la lutte de classes, Vogel observe que, si le marxisme classique a identifié le problème de l’inégalité et de l’oppression des femmes, il ne distinguait toujours pas théoriquement l’oppression sexuelle de l’oppression raciale. Cette indifférenciation analytique s’ajoute à celle qui existe entre oppression de classe et oppression de genre. Une telle opacité pourrait conduire à deux erreurs : concevoir les luttes de classe et de genre comme parallèles et indépendantes et, en même temps, établir des hiérarchies entre les formes d’oppression, en tombant dans un moralisme stérile. Cet avertissement marginal dans son texte revêt une importance particulière pour notre travail, puisque nous n’entendons pas établir une hiérarchie morale, encore moins politique, entre les différentes formes d’oppression dans le capitalisme. Nous examinerons toutefois la possibilité d’établir des priorités dans le cadre d’une explication.

Revenons à la préoccupation centrale de l’article de Vogel. Parmi les problèmes théoriques importants soulevés par les tentatives qui ont fait de la famille l’institution centrale pour comprendre l’oppression des femmes, l’autrice relève que cette institution a été conçue comme une constante universelle, ce qui efface sa spécificité historique dans le capitalisme. Plusieurs facteurs concourent à expliquer l’absence de définition de ce que l’on entend par famille ou famille ouvrière. L’un d’eux est que le socialisme contemporain a hérité de mots d’ordre du XIXe siècle peu précis, voire contradictoires. Ainsi, dans le contexte de la lutte pour de meilleures conditions de vie des travailleurs, on a proposé la « défense de la famille ouvrière », tandis que se diffusait l’idée selon laquelle la famille — et l’usine — est un lieu d’oppression pour les femmes. Federici, qui analyse le contexte des réformes de la fin du XIXe siècle en Angleterre et dans d’autres pays industrialisés, affirme qu’une réorganisation décisive du travail s’est alors produite : le « patriarcat du salaire » a impliqué l’adoption du salaire ouvrier masculin comme salaire familial, ce qui a scellé l’enfermement des femmes dans le travail domestique et leur dépendance économique envers les hommes [6].

Cette tendance s’est maintenue jusqu’au milieu du XXe siècle, lorsque les femmes sont revenues massivement sur le marché du travail. Parallèlement s’est constitué un modèle familial doté d’attributs propres à la société bourgeoise. Bien que les affirmations de Federici soient cohérentes pour caractériser la deuxième phase de la révolution industrielle, approximativement entre 1870 et 1914, leur portée se limite à une partie de l’Europe et des États-Unis, et dans une moindre mesure au Japon, dans certaines branches de l’économie. Il ne faut pas non plus perdre de vue que, dès le début de l’industrialisation et durant tout le XIXe siècle, le capitalisme a fait appel à la force de travail des femmes et des enfants, pour des rémunérations dérisoires — lorsqu’il y en avait — et sans réglementation.

Malgré ces changements historiques, la principale critique de Vogel est que l’approche centrée sur la famille conçoit celle-ci et la division du travail en son sein comme des éléments distincts des rapports sociaux de production. Selon elle, cette perspective prétend expliquer l’exclusion totale ou partielle des femmes du travail social et de l’activité politique par la place de la famille dans le système social, sans lien avec les rapports de production. Un autre problème qu’elle relève, en partie lié au précédent, est que le concept de famille n’a pas de sens en dehors des classes sociales.

C’est pourquoi les théories qui s’organisent autour du concept de famille — comme celle du patriarcat — établissent une sorte de parallélisme entre les phénomènes de classe et de genre : la famille semble impliquer un mécanisme d’oppression distinct de celui de classe et indépendant de lui, mais aussi, ajouterais-je, indépendant des rapports sociaux de production et de la division sociale du travail. Pour notre autrice, cette perspective suppose que deux moteurs dynamiseraient l’histoire : la lutte de classes et la lutte entre les sexes. Si l’on acceptait comme hypothèses théoriques ces deux « principes », en tant que fondements de la dynamique historique et sociale, nous parlerions d’une perspective différente de celle du marxisme. Ce n’est pas en soi un problème, mais il est difficile d’accepter — et de démontrer — que la lutte entre les sexes [7] puisse expliquer la dynamique d’une formation sociale ou le changement structurel davantage que les rapports de production et la lutte de classes. Nous verrons plus loin que la théorie marxiste peut déployer des catégories qui expliquent la situation des femmes tout en maintenant son hypothèse explicative de la dynamique du changement historique.

Iris Marion Young partage une opinion similaire sur ces questions. Elle critique toutes les versions d’un « système dual », notamment celle que propose Hartmann, autrice d’un essai ayant suscité de longues polémiques. Il s’agit de théories qui proposent d’expliquer la situation des femmes par les contraintes de deux systèmes distincts de rapports sociaux, ayant chacun leurs structures et leurs dynamiques propres. Selon Young, « toutes les versions de la théorie du système dual partent du principe que les rapports patriarcaux désignent un système de rapports distinct et indépendant des rapports de production décrits par le marxisme traditionnel » [8]. Elle vise principalement deux versions de la théorie du patriarcat : d’une part, celles qui le conçoivent comme un ensemble de structures psychologiques et idéologiques, ou comme une culture, indépendantes des rapports de production ; d’autre part, celles qui le présentent comme un ensemble de rapports sociaux permettant aux hommes d’exercer un contrôle sur la force de travail des femmes tout en les excluant de l’accès aux ressources productives essentielles, comme le propose Hartmann. Young critique également l’un des arguments clés de cette thèse. Le fait que le patriarcat, comme idéologie sexiste, ait existé avant le capitalisme, et même la reconnaissance du fait qu’une division du travail par genre préexistante ait déterminé une hiérarchie entre les sexes, ne prouvent pas que l’oppression masculine repose sur un ensemble de rapports sociaux indépendants des rapports de production capitalistes.

La formation d’un système social tel que le capitalisme a impliqué des changements dans les rapports entre les genres, dans les formes d’oppression masculine et dans les liens entre ces rapports et les rapports de classe. Ces transformations historiques ont façonné une situation spécifique des femmes vis-à-vis des moyens de production, du travail et des tâches qui leur sont socialement assignées. La thèse de Young est que, dans le capitalisme, la force de travail féminine a été marginalisée. Elle a fonctionné comme armée de réserve et comme force de travail subsidiaire au travail masculin, ce qui « constitue une caractéristique fondamentale et essentielle du capitalisme » [9]. Dans Le capitalisme patriarcal, Federici reprend cette idée, mais son argument central est que le travail domestique est « le pilier fondamental de l’organisation capitaliste du travail » [10]. Dans Caliban et la sorcière, devenu un classique, elle retrace le processus historique de dévalorisation du travail féminin, d’exclusion des femmes de certaines activités par les corporations et d’appropriation du contrôle souverain de leur corps. Selon son interprétation, l’accumulation primitive a également constitué un processus d’accumulation et d’imposition de différences entre les travailleurs [11].

Pour Young, le modèle des « sphères séparées » proposé par certaines théoriciennes féministes, qui fait de la famille la sphère première des rapports patriarcaux et la conçoit comme un domaine dissocié de l’économie, présente la faiblesse de ne pas pouvoir rendre compte de la nature et du degré d’oppression des femmes dans les espaces extérieurs à la famille. Cela vaut particulièrement pour le travail hors du foyer, auquel une très forte proportion de femmes participe à un moment de leur vie. Précisons que Young emploie les concepts de rapports de production et de « rapports sociaux matériels qui découlent de l’activité de travail » [12] sans apporter de définitions théoriques plus poussées. Après avoir observé que, dans les théories dualistes, les rapports patriarcaux trouvent leur base matérielle dans les rapports de production, ou s’y enracinent, Young conclut que de telles propositions théoriques maintiennent la primauté des rapports de production postulée par le marxisme traditionnel. Son argument central est qu’elles se contentent d’« annexer » les rapports patriarcaux à la théorie marxiste des rapports de production, laquelle explique le changement historique et la structure sociale du capitalisme. Ainsi :

[…] Ainsi, la théorie marxiste traditionnelle continuera à dominer le féminisme tant que celui-ci ne remettra pas en cause la pertinence de la théorie traditionnelle des rapports de production elle-même. Si le marxisme traditionnel ne laisse aucune place, sur le plan théorique, à l’analyse des relations de genre et de l’oppression des femmes, alors cette théorie est une théorie inadéquate des rapports de production [13].

Young souligne un paradoxe particulier des théories duales : en cherchant une approche qui accorde une place centrale à l’oppression des femmes sans abandonner certains postulats marxistes, elles finissent par conférer la primauté aux rapports de production. Face à cette situation théorique, elle affirme la nécessité de construire un cadre analytique qui considère les rapports sociaux matériels comme un système unique de rapports, au sein duquel les divisions de genre constituent un trait central d’une formation sociale historique spécifique ou présentent une importance comparable à celle de l’analyse de classe. Dans cette perspective, elle reprend la catégorie marxiste de division du travail, forgée très tôt par Marx et Engels, et propose celle de division du travail par genre, qui permettrait d’analyser les rapports sociaux naissant dans le processus social de travail.

Par l’expression « division du travail selon le genre », j’entends toute différenciation structurée du travail selon le genre au sein d’une société. Les tâches traditionnellement attribuées aux femmes, telles que porter et élever les enfants, s’occuper des malades, faire le ménage, cuisiner, etc., relèvent de la catégorie du travail au même titre que la fabrication d’objets dans une usine. Le fait d’utiliser la catégorie de la production ou du travail pour désigner uniquement la fabrication d’objets matériels concrets dans une usine moderne a constitué l’une des tragédies inutiles de la théorie marxiste. [14].

Selon elle, l’analyse de la division du travail par genre permet un examen plus précis de la situation des femmes que d’autres catégories du marxisme, comme celle de classe sociale. Concernant le concept de classe, Young suggère qu’il se situe à un niveau d’abstraction plus élevé que la division du travail par genre, ce qui permet de penser leur complémentarité. Elle va même plus loin : sa proposition implique qu’une analyse rigoureuse, et plus précisément une explication, doit articuler les rapports de production et la division du travail par genre. « Une explication marxiste des rapports sociaux de production doit aborder la situation spécifique des femmes à travers l’analyse de la division du travail par genre. » Quelques paragraphes plus loin, elle affirme : « L’analyse de la division du travail par genre peut fournir une manière de considérer les rapports de genre non seulement comme un aspect central des rapports de production, mais aussi comme fondamentaux pour leur structure… » [15]. Il faut souligner, à partir de ces citations, que l’autrice propose de considérer la division du travail par genre comme faisant partie des rapports de production. Je reviendrai sur ces aspects en examinant les concepts de classe et de rapports de production.

Sans approfondir le concept de classe, Frigga Haug [16] adopte une position similaire. Elle remet en cause la séparation entre sphères productive et reproductive, supposément fondée sur les travaux de Marx et d’Engels, pour soutenir la thèse suivante : « … les rapports de genre sont des rapports de production. Cela invalide la tendance à les penser simplement comme des rapports entre hommes et femmes » [17]. Selon elle, les rapports de genre déterminent la totalité des pratiques sociales et font partie du fondement de l’accumulation capitaliste. En tant que forme de domination, ils doivent nécessairement être inclus dans l’analyse sociale. Bien que sa proposition constitue une approche intéressante d’une théorie des rapports de genre, elle ne débouche pas sur des thèses plus spécifiques qui rendraient compte de la complexité des problèmes soulevés par l’« intégration » des rapports de genre aux rapports de production.

Les seuls arguments qu’elle avance sont les suivants : 1) les rapports de production sont habituellement considérés comme neutres du point de vue du genre et, lorsque l’on pense des rapports spécifiques, ceux-ci sont exclus des rapports de production ; 2) le capitalisme suppose deux modes de domination, « le contrôle sur la force de travail dans la production des moyens de subsistance, et le contrôle des hommes sur la force de travail des femmes, leur capacité reproductive et leurs corps sexués » [18]. Par ailleurs, ses considérations semblent se limiter à la société capitaliste. Dans ce cadre, elle propose les catégories de production de la vie et de production des moyens de subsistance, renommées — mais non définies — entretien de la vie  et développement des activités vitales, sans parvenir à les distinguer clairement des catégories de production et de reproduction. Il faut reconnaître que sa conception vise à dépasser la séparation entre les sphères. Elle part donc du postulat que le capitalisme dépend de la reproduction des travailleurs et que, compte tenu d’une division historique du travail, la production capitaliste repose sur l’oppression des femmes, confirmant ainsi le lien entre exploitation et oppression de genre.

Face aux théories dualistes, une approche comme celle de Young présente l’avantage d’accorder une place centrale à la situation spécifique des femmes dans un cadre matérialiste historique, quelle que soit la sphère sociale considérée. Young soutient en outre que la division du travail par genre permet de penser l’origine et la persistance de la subordination des femmes, ainsi que l’apparition, la continuité et la transformation des institutions de domination masculine qui garantissent aux hommes le contrôle exclusif des ressources productives et des moyens de travail. Sa réflexion esquisse un rapide examen de quelques formations sociales afin d’illustrer le potentiel de la catégorie de division du travail par genre dans les sociétés primitives et les sociétés de classes.

En accordant une certaine centralité à la division du travail par genre, Young ne prétend pas qu’elle explique tous les aspects de la situation des femmes. Elle affirme à ce propos :

Je soutiens uniquement que, pour expliquer ou éclairer certains phénomènes particuliers de la situation des femmes, il convient d’en articuler le lien avec la division du travail selon le genre. Je considère que celle-ci doit toujours constituer une partie — mais presque jamais la seule — de l’explication d’un aspect de la situation des femmes. En proposant une analyse de la division du travail selon le genre dans le cadre d’un matérialisme historique féministe, j’affirme en outre que, pour comprendre la structure économique et les rapports de production d’une formation sociale dans son ensemble, il faut prêter attention à la division du travail selon le genre [19].

Plusieurs questions clés découlent de ce paragraphe. Premièrement, Young confirme la « parité » analytique entre division du travail par genre et rapports de production, sans toutefois en déduire ici leur intégration. Deuxièmement, l’autrice distingue la structure économique des rapports de production, dont la compréhension exige l’analyse de la division du travail par genre. Cette dernière distinction permet de supposer que, lorsque Young fait référence à la structure économique sans la tenir pour équivalente aux rapports de production, elle désigne les forces productives, bien qu’elle ne mentionne ce concept à aucun moment de son article. Dans les paragraphes précédant la citation, elle complète sa perspective en incluant les dimensions psychologique, idéologique et culturelle, qui décrivent et/ou expliquent d’autres aspects de la situation des femmes. Elle précise aussi que, contrairement à certaines théories duales, la division du travail par genre peut rendre compte des variations du type et du degré de subordination des femmes, à partir d’une analyse concrète des tâches socialement assignées, sans supposer que toutes les femmes occupent la même position et connaissent une subordination commune. Cette considération ne se reflète toutefois pas dans ses analyses des femmes dans l’Antiquité.

La proposition de Young constitue un apport significatif, dans la mesure où elle ouvre la possibilité d’une systématisation des catégories marxistes pour analyser la situation des femmes. À suivre ses recherches historiques sur la pertinence d’une analyse fondée sur la division du travail par genre, cette catégorie révèle son potentiel dans différents contextes et formations sociales. Mais, si nous acceptons la proposition de Young, comment articuler la division du travail par genre avec les autres catégories marxistes sans la subordonner à l’analyse de classe ? Au vu des citations retenues, son texte semble suggérer que la division du travail par genre fait partie des rapports sociaux de production, une idée qui n’est ni approfondie ni argumentée. L’interprétation du lien entre ces catégories qui se rapproche le plus de l’objectif de Young serait de placer sur un pied d’égalité l’analyse des rapports de production et celle de la division du travail par genre, puisque cette dernière permet d’éclairer le type et le degré d’oppression des femmes dans une position de classe particulière. Pour obtenir une plus grande précision théorique, il resterait à définir ce que signifie l’affirmation selon laquelle la division du travail par genre fait partie des rapports de production, ou s’y intègre. Comme nous le verrons, il est cependant peut-être possible d’établir d’autres liens théoriques.

 

Rapports de production, rapports de travail et division du travail par genre : un trio en désaccord ?

Dans un ouvrage où il développe une conception du marxisme centrée sur les rapports de production, Ariel Petruccelli [20] discute différentes interprétations du matérialisme historique, principalement le déterminisme technologique défendu par Gerald Cohen. L’un de ses objectifs est de systématiser une interprétation du marxisme fondée sur la primauté explicative des rapports de production, face aux conceptions qui accordent la prééminence aux forces productives ou à la lutte de classes comme moteur de l’histoire. Il nomme sa conception du marxisme  pluralisme asymétrique, dont les principales caractéristiques sont les suivantes : 1) les rapports de production peuvent influencer les autres « sphères sociales » — idéologique, politique, militaire, etc., et même des dimensions comme la biologie et la géographie — davantage qu’ils ne sont influencés par elles, ce qui suppose une interaction entre sphères ou sous-systèmes ; 2) cette conception ne réduit pas les processus sociaux à l’influence d’une seule sphère sociale ou d’un seul sous-système.

Pour défendre cette perspective, Petruccelli analyse les liens entre classe, genre, ethnicité et rapports de production. Il importe ici de clarifier plusieurs points. Premièrement, l’auteur reconnaît les limites de la perspective de classe face à la problématique du genre, mais il en souligne aussi la spécificité :

Il est vrai que l’analyse de classe est dans une large mesure « aveugle » au genre : sa préoccupation fondamentale est l’analyse de la production et de l’appropriation du surproduit, et non l’étude des asymétries entre femmes et hommes [21].

Deuxièmement, et c’est peut-être le point le plus important, il souligne, en accord avec Young, la grave simplification que constituerait la réduction de l’ensemble de la situation des femmes et de toutes les facettes de la problématique du genre à la dimension économique. En même temps, il affirme que, si nous cherchons à expliquer ce qui est fondamental dans l’inégalité entre les sexes, comme le degré d’oppression de ces rapports, nous devons examiner la situation économique et le type de rapports de production que nouent entre elles les personnes de sexes différents. Sa conception de la primauté non réductionniste des rapports de production apparaît ici à nouveau.

Dans ce contexte, Petruccelli reprend la proposition centrale de Young et affirme que, selon lui, la division du travail par genre « est une sous-catégorie du concept plus général de “division du travail” » [22]. Il explore ensuite la possibilité de l’articuler à sa propre interprétation : « La “division du travail par genre” devrait donc être analysée comme un éventail de rapports de travail, et non comme une partie des rapports d’appropriation » [23].

Mais comment définir ces deux dernières catégories ? Pourquoi la division du travail par genre ne serait-elle pas une sous-catégorie des rapports de production, comme le suggère Young ? Comment penser le lien théorique proposé par l’auteur entre division du travail par genre et rapports de travail ? Existe-t-il un lien avec le concept de classe ?

Voyons d’abord comment il définit ces catégories. Dans un ouvrage antérieur, dont les mérites résident dans une exégèse minutieuse des catégories marxistes et dans la critique de certaines conceptions du marxisme, Petruccelli propose une réinterprétation des rapports de production :

Les rapports de production peuvent être divisés en rapports d’appropriation et rapports de travail. Les premiers, qui sont fondamentaux, sont ceux qui permettent la distribution et, par conséquent, l’appropriation individuelle ou collective des moyens de production, de la force de travail et des résultats de la production, déterminant la particularité de chaque mode de production […]. Les rapports de travail, quant à eux, sont ceux que les hommes établissent au sein même du processus de travail, soit avec les moyens de production (rapports techniques), soit entre les sujets eux-mêmes (rapports sociaux). Ils ne concernent pas la propriété ou la possession, mais renvoient aux méthodes techniques de production, aux formes de coopération entre travailleurs, aux mécanismes de supervision et de contrôle des tâches, et à la division du travail [24].

Cette citation ne rend pas justice à la relecture critique de Marx effectuée par l’auteur. Il convient donc de nous arrêter sur quelques considérations permettant d’établir un lien avec le problème qui nous occupe.

Premièrement, comme nous l’avons dit, Petruccelli défend une interprétation du matérialisme historique qui accorde une primauté explicative aux rapports de production, ce qui permet de distinguer les modes de production. De plus, les rapports de production structurent les rapports de classe et, en tant que rapports sociaux, déterminent les processus historiques, non dans un sens univoque ou unilatéral, mais en fixant des limites et en exerçant des pressions sur les changements possibles [25]. Deuxièmement, il considère que les rapports de production constituent une totalité dynamique et complexe et qu’ils ne peuvent être réduits à des formes de propriété ou d’exploitation, malgré la centralité de celles-ci dans l’explication de la dynamique sociale. Comme le montre la citation précédente, les rapports d’appropriation renvoient à la possession ou à la propriété des moyens de production, des résultats du processus de production et de la force de travail.

L’auteur propose cette catégorie pour la distinguer des rapports de travail, également conçus comme faisant partie des rapports de production, et pour éviter de réduire les rapports de production au langage juridique propre à certaines sociétés. Enfin, tandis que les rapports de travail précisent la division des tâches et la coopération entre les personnes au travail, ou le rapport entre les personnes et les instruments de production, les rapports d’appropriation permettent d’aborder les différentes manières dont les individus ou les groupes disposent d’un contrôle, de droits de propriété et/ou d’usufruit — possession légale ou non — sur les conditions de production et sur la force de travail. Pour plusieurs raisons, il serait forcé de rattacher la division du travail par genre à la catégorie de rapports d’appropriation proposée par Petruccelli. Bien que Young suggère un lien entre division du travail par genre et rapports de production, elle ne définit pas ces derniers et le fondement de ce lien n’apparaît pas clairement. En revanche, elle établit clairement que la division du travail par genre constitue une forme théorique et historique de division du travail. Pour éclairer la convergence partielle entre ces auteurs, il suffit de reproduire l’hypothèse théorique de Petruccelli :

[…] la situation respective des femmes au sein d’une société dépend du type de rapports de production qui y prédominent et de la division du travail entre les sexes.

J’estime que, dans la plupart des cas, la situation économique des femmes peut être étudiée et pleinement comprise en recourant à l’analyse des rapports de travail ; mais il existe des situations — historiquement plutôt rares — dans lesquelles l’oppression des femmes a peut-être moins à voir, ou pas seulement, avec la division du travail qu’avec les rapports d’appropriation eux-mêmes [26].

L’interprétation de l’auteur se déduit de la première partie de cette citation. La dernière nuance renvoie au contexte d’une discussion sur l’absence de droits de propriété des femmes grecques mariées dans l’Antiquité, droits qui leur étaient refusés, contrairement aux hommes et aux femmes célibataires.

Au-delà de cela, je pense que cette hypothèse théorique repose sur deux arguments. D’une part, comparé à d’autres théories, le marxisme possède une capacité explicative plus grande pour le changement social que pour la continuité : il rend mieux compte des transformations internes à une formation sociale et des mutations historiques structurelles, par exemple le passage d’un mode de production à un autre, qui implique une modification des rapports de production. D’autre part, la division du travail par genre permet d’aborder aussi bien les sociétés de classes que les communautés qui ne sont pas structurées en classes — communautés de chasseurs-cueilleurs, d’éleveurs et/ou d’agriculteurs sans exploitation —, comme le propose Young.

Une différence importante apparaît ici avec les analyses de classe. Les perspectives qui accordent une place centrale à la structure et à la dynamique des classes se limitent en effet à l’analyse des sociétés structurées de cette manière. Suivant le raisonnement de Petruccelli, et je suppose que Young partageait une opinion similaire, la centralité de l’analyse de classe découle de la primauté attribuée aux rapports de production. Autrement dit, si l’on accepte cette primauté, on admet que la lutte de classes, les formations de classe, la conscience de classe et d’autres phénomènes politiques et idéologiques subissent davantage les pressions et les contraintes des rapports de production qu’ils ne peuvent exercer de pressions sur ceux-ci et les modifier. Cela ne signifie pas que la lutte de classes n’a aucune capacité à influencer le processus historique. Cela signifie simplement que les luttes de classes se produisent toujours dans un contexte historique spécifique et sous les contraintes propres aux rapports de production.

Mais comment penser l’articulation entre rapports de production et classes ? Dans son ouvrage Classes, entièrement consacré à la reconstruction théorique et à l’analyse de ce concept, Erik Olin Wright présente succinctement certaines conceptions marxistes de la classe élaborées dans les années 1970 et 1980 [27]. Il soutient que la discussion portait, dans une large mesure, sur les rapports de production : la propriété et la possession, entre autres aspects. Il ajoute dans ce contexte : « Les classes se définissent alors comme les positions à l’intérieur des rapports sociaux de production qui découlent des rapports de propriété déterminant les modalités de l’exploitation » [28]. Wright propose en outre de décomposer le concept de classe en quatre moments : structure de classes, formation de classes, conscience de classe et lutte de classes. À propos de la structure de classes, il explique qu’elle « renvoie à une structure de rapports sociaux dans laquelle sont insérés les individus — ou, dans certains cas, les familles — et qui détermine leurs intérêts de classe » [29]. La position de classe des individus est, quant à elle, déterminée par la place qu’ils occupent dans les rapports de production, ce qui rend possible l’exploitation d’une classe par une autre. Ce concept est essentiel à son analyse, car il permet à l’auteur de s’éloigner d’autres conceptions et de ses propres écrits antérieurs centrés sur la domination [30]. Ajoutons que la structure de classes se définit par les liens entre les classes : en tant que concept relationnel, la classe se définit par son rapport d’exploitation avec une autre classe, principalement, quoique non exclusivement, par l’accès aux biens productifs et leur contrôle.

L’auteur développe toute une série de contraintes conceptuelles afin de rendre compte des articulations entre la classe et ses différents moments. Elles peuvent être considérées comme des orientations pour l’analyse à divers niveaux d’abstraction : mode de production, formation sociale, conjonctures. Mais, pour les besoins de cette discussion, je ne retiendrai qu’un argument pertinent pour penser les rapports entre classe et genre :

Il suffit de soutenir que la structure de classe constitue le mécanisme central par lequel différents types de ressources sont acquis et distribués, déterminant ainsi les capacités sous-jacentes d’action des divers agents sociaux. Les structures de classes constituent le déterminant central du pouvoir social. Elles peuvent donc déterminer quels types de changement social sont possibles, même si elles ne déterminent pas fonctionnellement la forme concrète de chaque institution de la société [31].

Fondamentalement, l’auteur propose de considérer que les structures de classes organisent le contrôle des ressources qui constituent la base du pouvoir social et que, comme nous le verrons, cette organisation articule différentes formes de pouvoir. La structure de classes fixe des limites aux possibilités de formation de classes, de conscience de classe et de lutte de classes. Mais, à elle seule, une structure de classes ne détermine pas ces dimensions associées à la classe. Il existe aussi des mécanismes liés aux différences de genre, d’ethnicité ou aux institutions juridiques, qui opèrent à l’intérieur de ces limites et peuvent peser très fortement sur les formes concrètes que prennent la conscience de classe et les formations de classe, voire la lutte de classes.

Plus encore : pour l’auteur, les rapports de genre constituent un mécanisme permettant d’expliquer la distribution inégale des biens de production entre les personnes. L’accès des femmes aux biens permettant l’exploitation, ou aux moyens de production, varie d’une société à l’autre : dans certaines, il leur est interdit ; dans d’autres, il est légalement autorisé, mais les rapports de genre dressent des obstacles, tels que les systèmes d’héritage, les processus de qualification qui les excluent ou la ségrégation sexuelle dans certains emplois. « L’intervention de ces mécanismes a pour résultat que la répartition des femmes entre les classes sera très différente de celle des hommes » [32]. On voit aisément ici une convergence partielle avec ce que Young appelle le « caractère secondaire et marginalisé » de la force de travail féminine, comme trait essentiel du capitalisme.

Wright aborde très brièvement deux autres questions : quelle place occupent les femmes au foyer dans la structure de classes capitaliste, et les femmes constituent-elles une classe ?

Sur le premier point, il soutient que les femmes au foyer de la classe ouvrière s’inscrivent dans deux rapports de production : dans un rapport de production de subsistance avec leurs maris, au sein du travail domestique, et, en tant que famille, dans un rapport avec le capital. Son argument est qu’il n’est pas strictement démontré que les femmes effectuent un transfert net de surtravail vers leurs maris dans l’espace domestique ; il ne lui paraît pas non plus évident que les maris exploitent universellement les femmes au foyer. Précisons que son point de départ est une définition spécifique de l’exploitation, à ne pas confondre avec l’oppression. Dans tous les cas, l’évaluation de la situation concrète dépendra du rapport spécifique de la famille aux biens, aux revenus et au temps de travail.

Sur le second point, il affirme que, dans certaines conditions historiques particulières, les femmes peuvent être considérées comme une classe. Cela dépendra de leur position spécifique par rapport aux moyens de production, position qui leur serait assignée uniquement en raison de leur genre, dans des sociétés fortement patriarcales. Mais ce n’est pas la situation universelle des femmes et, selon lui, ce qui importe est que, dans la société capitaliste contemporaine, les femmes accèdent au contrôle de biens de production. Cette dernière affirmation mériterait cependant de nombreuses nuances et devrait être confrontée empiriquement aux faits, ce que l’auteur ne fait que pour deux sociétés occidentales.

Si l’on suit son argumentation, ce critère ne place pas les femmes dans une position spécifique et universelle au sein des rapports de production, qui constituent la base du pouvoir social. Par conséquent, une femme capitaliste qui subit diverses oppressions pourrait avoir des intérêts communs, sans caractère de classe, avec des ouvrières ; cela ne fait pas d’elles les membres d’une même classe. L’oppression n’équivaut pas à la classe. Mais, surtout, toute forme d’exploitation ne constitue pas la base d’une classe : seule l’exploitation fondée sur le contrôle des moyens de production le fait. Ce type d’exploitation produit des effets systématiques entre exploiteurs et exploités [33].

 

Reproduction sociale et luttes de classes. Commentaires finaux

Nous avons examiné quelques sujets de discussion entre féminisme et marxisme à travers les interventions d’un petit nombre d’autrices, avec l’ambition d’approfondir certains aspects problématiques des rapports entre classe et genre. La plupart des interventions retenues datent des années 1960 à 1980, avant que l’impact socio-économique du néolibéralisme ne transforme les programmes politiques et universitaires. De ce parcours, nous retenons que la principale critique du féminisme envers le marxisme est sa relative cécité à l’égard du genre. Nous parlons de « relative cécité » parce que, tout au long de ce parcours, en prêtant attention aux analyses critiques que les féministes socialistes elles-mêmes ont faites des textes classiques du marxisme, nous avons vu que ces écrits reconnaissent le problème de l’oppression des femmes comme faisant partie de celui de l’émancipation sociale générale.

Leur traitement n’a toutefois caractérisé avec précision ni la situation des femmes ni les rapports entre classe et genre. On pourrait affirmer que, sauf exceptions notables, jusqu’aux années 1970, ce que l’on appelait la question des femmesa impliqué, dans le marxisme, une subordination des problématiques de genre à une perspective politique privilégiant les conflits de classe dans le monde du travail salarié et dans les luttes contre le capitalisme. Sur le plan théorique, le marxisme n’a pas développé, avant cette décennie, un dispositif d’analyse rendant compte de la situation changeante des femmes dans la trajectoire du capitalisme, ni de la dynamique entre classes et genres au fil de l’histoire. Il n’a pas nié les formes d’oppression différentes de l’oppression de classe et pouvait invoquer, pour sa défense, le fait d’être né comme une théorie matérialiste de l’histoire, dont les attentes révolutionnaires s’enracinaient dans les tensions structurelles et les conflits de classe.

Dans un deuxième temps, une relecture d’un marxisme centré sur les rapports de production s’est révélée compatible avec la division du travail par genre. Elle ne doutait pas de pouvoir également produire ou assimiler d’autres catégories qui, à un niveau d’abstraction similaire, permettraient de rendre opérationnelle une analyse des rapports de genre aussi bien à l’échelle des transformations d’une formation sociale qu’à celle de changements ou de continuités politiques et économiques plus spécifiques. Il ne fait pas non plus de doute que, lorsque nous examinons les catégories de structure de classes, de rapports de travail et de division du travail par genre, nous restons au niveau d’analyse des structures sociales, ou niveau macrosocial. À ce niveau, il est possible de déterminer si la position des femmes peut être conceptualisée comme une classe. Comme nous l’avons vu, cela dépend d’un contexte historique qui détermine leur exclusion de l’accès aux biens de production et aux produits du travail, ainsi que d’une situation qui détermine leur exploitation à partir d’un rapport de classe.

Cette notion de classe associée à l’exploitation laisse un angle mort : celui du travail domestique non rémunéré. Une certaine faiblesse apparaît ici dans la perspective de Wright que nous avons présentée, puisqu’il propose seulement de le considérer comme une oppression. Cela est acceptable sur le plan théorique, mais me semble encore insuffisant.

Pour penser l’articulation entre deux niveaux d’analyse — par exemple, celui des catégories mentionnées plus haut et celui de la dynamique des luttes de classes ou de processus politiques spécifiques —, on pourrait suivre la proposition de Bhattacharya [34]. Elle analyse la reproduction sociale comme un ensemble complexe de rapports sociaux qui englobe aujourd’hui les personnes qui travaillent, celles qui ont déjà travaillé et les futurs travailleurs potentiels [35]. Mais cet ensemble comprend également des institutions comme les écoles, les hôpitaux et les espaces de loisirs. Bhattacharya cherche à dépasser la séparation tant critiquée entre sphères économique et non économique en rétablissant la conception marxiste qui intègre production et reproduction sociale dans un tout interconnecté. À partir d’une analyse détaillée centrée sur la reproduction simple et d’un réexamen du processus de production et d’accumulation du capital, son apport le plus pertinent est d’affirmer que les luttes de classes ne naissent pas uniquement dans les lieux de travail contrôlés par un capitaliste individuel, avec pour objectifs de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail.

L’ensemble complexe de rapports sociaux que constitue le processus de reproduction peut également donner lieu à des luttes de classes plus larges. Avec l’offensive néolibérale et l’affaiblissement consécutif des syndicats et des organisations traditionnelles de la classe travailleuse, les luttes de communautés et de mouvements sociaux se sont multipliées — pour l’eau, le territoire, les conditions de vie, les droits reproductifs, l’autonomie politique des femmes, etc. — et défient le pouvoir du capital en tant que système. Dès lors, pourquoi ne pas considérer ces luttes comme des luttes de classes ? « Autrement dit, là où les luttes salariales ne sont pas possibles, différents types de luttes peuvent surgir autour du circuit de la reproduction sociale » [36].

Le féminisme matérialiste représenté par Jules Falquet constitue une alternative aux points de vue présentés ici. L’autrice française soutient que l’imbrication des rapports sociaux de sexe, des rapports capitalistes, des rapports racistes et des rapports issus de l’oppression hétérosexuelle permettrait d’expliquer la situation des femmes dans différents contextes. Elle inscrit ces catégories dans un cadre d’analyse différencié en trois niveaux : celui de la subjectivation, soit la position individuelle dans chacun des rapports ; le niveau macro, ou celui des rapports sociaux ; et celui de l’évolution historique des systèmes d’oppression et de leurs rapports [37]. Nous affirmons qu’il s’agit d’une alternative théorique parce que Falquet propose de considérer que ces rapports sociaux interagissent et se renforcent mutuellement, formant de véritables systèmes d’oppression qui s’imbriquent, ce qui ne correspond pas à une simple superposition. Mais c’est surtout parce qu’elle entend, à partir de cette perspective, « … expliquer comment la dynamique de l’articulation de ces rapports sociaux a produit le mouvement de l’histoire humaine, au moins au cours des derniers siècles » [38].

Un autre argument qui distingue la perspective de Falquet est qu’elle peut difficilement être assimilée à une variante de la perspective marxiste. Par ailleurs, si nous cherchions à organiser un dialogue entre ces théories, sa conception des rapports sociaux de sexe, très proche du poststructuralisme et d’inspiration butlérienne, constituerait en elle-même une difficulté pour une éventuelle conciliation. Mais son incompatibilité avec le marxisme apparaît peut-être surtout dans sa reprise de la notion de « sexage » de Colette Guillaumin, dont elle retient les concepts d’appropriation privée — mariage — et d’appropriation collective. L’appropriation s’exprime sous quatre formes : appropriation du temps, des produits du corps, obligation sexuelle et charge physique des membres du groupe. Le trait le plus pertinent des rapports de sexage est que l’appropriation ne porte pas seulement sur la force de travail, mais sur la personne elle-même, ce qui les rapproche davantage de l’esclavage ou du servage. Pour cette raison, selon Guillaumin, il faut parler de l’appropriation d’une classe par une autre, dans un sens non marxiste.

Bien que certaines de ces catégories apparaissent dans l’analyse des cas développée par Falquet, et qu’elle en démontre le potentiel, son travail rassemble des articles rédigés à différents moments et répondant à des préoccupations distinctes. L’accent est mis sur les problèmes politiques et idéologiques — femmes révolutionnaires du Salvador, femmes zapatistes du Chiapas — et sur l’émergence d’identités et de luttes culturelles — Combahee River Collective [39]. Dans la plupart des cas, la description de processus de lutte politique prédomine, comme pour les féminismes noirs en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui revendiquent parfois la lutte de classes. Toutefois, dans une grande partie du livre, il n’est pas expliqué pourquoi certains cas devraient être considérés comme des luttes de classes, ni pourquoi certaines luttes éclatent au sein de certaines organisations et non d’autres. Au demeurant, l’imbrication apparaît dans une large mesure comme une catégorie d’analyse. Enfin, Arruzza et Bhattacharya dressent un bilan et proposent une bonne comparaison entre leur perspective marxiste et celle du féminisme matérialiste francophone. Elles soutiennent : « En dernière instance, au niveau théorique, la différence est liée au pouvoir explicatif que nous accordons à la production de valeur et à l’accumulation du capital pour expliquer certaines dynamiques historiques » [40]. Les autrices revendiquent donc les approches classiques du marxisme.

Concernant les faiblesses du féminisme matérialiste français, et plus particulièrement de la perspective de Falquet, relevons que celle-ci ne dispose pas d’un principe explicatif — ou de plusieurs — de la dynamique sociale. Dans certains textes, on peut inférer que cette dynamique découle des luttes de classes, mais il n’est précisé ni lesquelles ni pourquoi. Par ailleurs, si le recours à de multiples rapports d’oppression peut rendre compte de la condition de certains groupes de femmes, l’imbrication des différentes oppressions proposée par Falquet ne définit pas complètement ce qu’elle expliquerait. L’identification de l’entrecroisement de ces systèmes oppressifs possède une forte charge descriptive, mais surtout un puissant impact politique, au prix d’un relatif manque de rigueur théorique et d’un potentiel heuristique limité.

La perspective d’Arruzza et de Bhattacharya, qui maintient une conception intégrée de la production et de la reproduction, présente également des avantages clairs sur le plan politique et stratégique. Comme l’avait souligné Vogel, les approches « duales » ou fondées sur des sphères séparées rencontrent des difficultés évidentes pour concilier les luttes pour la libération des femmes avec celles qui visent le socialisme. Une stratégie cohérente avec l’approche duale consisterait donc à développer un mouvement féministe luttant pour ses revendications tout en restant autonome du mouvement socialiste. Or, une logique de différenciation des luttes peut conduire à subordonner le problème de l’oppression des femmes à un avenir révolutionnaire indéfini et à la dynamique présente de la lutte de classes, comme cela s’est produit d’innombrables fois.

Comme alternative, les théoriciennes marxistes féministes Arruzza, Fraser et Bhattacharya, dans leurs « Notes pour un manifeste féministe » [41], ont appelé l’ensemble de la classe ouvrière mondiale à combattre le système capitaliste : travailleurs et travailleuses des industries et des mines ; paysans et paysannes ; employé·es par des particuliers, des écoles et des hôpitaux ; personnes participant au travail de reproduction sociale ; organisations syndicales et politiques anti-impérialistes, écologistes et antiracistes ; militant·es contre la migration forcée ; mouvement LGBTQ+, etc. Cet appel explicite la nécessité de comprendre que la lutte de classes concerne aussi bien les espaces de production que ceux de la reproduction sociale et que les luttes fragmentées et partielles n’obtiennent que des conquêtes limitées pour des durées restreintes. L’offensive néolibérale des dernières décennies en témoigne.

Aujourd’hui, le système exige davantage de temps de travail par foyer, et les activités de soin — massivement féminisées et dévalorisées — rassemblent un nombre très important de travailleurs et de travailleuses [42], tandis que les États réduisent les politiques de protection sociale par les ajustements budgétaires exigés par les organismes internationaux de crédit. L’unité entre production et reproduction sociale défendue par les féministes marxistes, comme dans les années 1970, souligne à nouveau la relation inextricable entre ces processus. Mais elles ont conscience de la composition complexe de la classe ouvrière mondiale contemporaine et de l’ampleur du défi que représente la lutte contre le capitalisme.

 

* Cet article a été publié sous le titre « Marxismo y feminismo. Una aproximación a sus intercambios » dans la revue argentine Corsario rojo, n° 6, 1er semestre 2024, rubrique « Bitácora de Derrotas », p. 59-72. Notre traduction de l’espagnol, vérification des sources disponibles en français et illustrations.

Mauricio Suraci est un enseignant universitaire argentin, spécialisé dans l’histoire de l’Amérique latine, lesrévolutions sociales et les débats théoriques du marxisme. Il enseigne à la Faculté des sciences humaines del’Université nationale du Comahue, en Patagonie argentine, ainsi qu’à l’Institut de formation des enseignants de LuisBeltrán. Ses enseignements portent notamment sur l’histoire latino-américaine et les révolutions du XXe siècle.

Notes

[1] Flora Partenio, « El trabajo visto desde lentes feministas: viejos tópicos y nuevos problemas de un debate clásico en la agenda de los feminismos », in M. Paula Lozano, M. Martha Terragno, Luciana Censi (dir.), Derecho laboral feminista. Derechos laborales de mujeres y LGTTTBIQ+, Buenos Aires, Mil Campanas, 2022, p. 49.
[2] Iris M. Young, ‘Beyond the Unhappy Marriage: A Critique of the Dual Systems Theory’, in Lydia Sargent (dir.), Women and Revolution: A Discussion of the Unhappy Marriage of Marxism and Feminism, Boston, South End Press, 1981
[3] Cité par Young.
[4] Lise Vogel, ‘Marxismo y feminismo’, Monthly Review, vol. 31, no 2, 1979, p. 1–31.
[5] Vogel, art. cit., p. 1-31.
[6] Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique, 2020.
[7] Vogel ne développe pas cette idée comme une conjecture et ne définit pas ce qu’est une lutte entre les sexes. On peut supposer que, dans les sociétés où existe une division du travail marquée qui exclut les femmes du contrôle de ressources économiques ou de ressources déterminantes pour atteindre un certain degré d’autonomie — armes de chasse, connaissances spécifiques à une activité économique —, les tensions entre les sexes, les oppressions et les résistances seront plus fortes.
[8] Young, art. cit..
[9] Ibid..
[10] Federici, op. cit., p. 60. Le chapitre intitulé « Le Capital et le genre » contient une lecture critique de l’œuvre principale de Marx. La critique centrale formulée par Federici concerne le peu d’analyse que le penseur allemand a consacré au travail de reproduction et le poids relatif de la reproduction dans le capitalisme. Cette démarche est pertinente, mais les autres critiques me paraissent forcées et, par moments, même déformées (p. 53). De nombreuses affirmations manquent de nuances ; d’autres mettent en péril le sérieux du livre. C’est le cas, par exemple, lorsqu’elle attribue à Marx une conception de l’histoire par étapes (p. 60) et du capitalisme comme étape nécessaire. Cette idée se trouve certes dans la célèbre « Préface » de la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, mais pas comme une conception systématiquement développée de l’histoire. À ce sujet, voir Teodor Shanin, El Marx tardío y la vía rusa, Madrid, Revolución, 1990 [Teodor Shanin (dir.), Late Marx and the Russian Road: Marx and ‘the Peripheries of Capitalism’, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1983].
[11] Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, trad. collective (Collectif Senonevero), Genève-Paris, Entremonde/Marseille, Senonevero, 2014. Sa publication originale en anglais date de 2004.
[12] Young, art. cit., p. 5.
[13] Ibid.
[14] Ibid., p. 7.
[15] Young, art. cit., p. 8.
[16] Frigga Haug, « Hacia una teoría de las relaciones de género », in Atilio Borón, Javier Amadeo et Sabrina González (dir.), La teoría marxista hoy. Problemas y perspectivas, Buenos Aires, CLACSO, 2006.
[17] Ibid., p. 335.
[18] Ibid., p. 330.
[19] Young, art. cit., p. 19. Les italiques sont de moi.
[20] Ariel Petruccelli, Materialismo histórico. Interpretaciones y controversias, Buenos Aires, Prometeo, 2010.
[21] Ibid., p. 205.
[22] Ibid., p. 206.
[23] Ibid., p. 207.
[24] Petruccelli, Ensayo sobre la teoría marxista de la historia, Buenos Aires, El Cielo por Asalto, 1998, p. 172-173 (italiques dans l’original). La division du travail est un concept qui revêt plusieurs sens chez Marx. Il renvoie aux divisions entre branches industrielles comme à celles qui existent à l’intérieur de l’atelier ou de l’usine capitalistes. Il désigne aussi la division entre travail manuel et travail intellectuel.
[25] À la suite de Raymond Williams, l’auteur propose d’interpréter le déterminisme chez Marx non comme une contrainte rigide et mécanique sur le processus historique, mais « comme l’établissement de limites et l’exercice de pressions ». Petruccelli, Materialismo histórico. Interpretaciones y controversias, op. cit., p. 153.
[26] Petruccelli, Materialismo histórico…, op. cit., p. 211. Italiques dans l’original. La mise en gras est de moi.
[27] Outre sa grande clarté et sa remarquable cohérence théorique, le livre de Wright a le mérite de consacrer plus de la moitié du texte à la mise en œuvre du concept au moyen de recherches empiriques. E. O. Wright, Clases, Buenos Aires, Siglo XXI, 1994 [Erik Olin Wright, Classes, Londres, Verso, 1985]. Dans le présent travail, nous utilisons l’édition de 2015.
[28] Wright, op. cit., p. 80.
[29] Ibid., p. 5.
[30] Pour Wright, la domination est inhérente à l’exploitation, mais l’un des objectifs de ce livre est de déplacer le fondement du concept de classe de la domination vers l’exploitation, afin de l’articuler de manière cohérente avec d’autres thèses marxistes.
[31] Wright, Clases, op. cit., p. 33.
[32] Ibid. Wright propose d’autres arguments plus complexes, mais, à mon sens, moins importants pour soutenir la même affirmation. Principalement, le sexe pourrait être considéré comme un type de titre ou de qualification : un mécanisme qui restreint l’offre de force de travail et réduit la concurrence entre hommes pour les emplois.
[33] Il est intéressant de constater que Tithi Bhattacharya indique clairement comment la capacité de travail des salarié·es appartient à la classe capitaliste dans son ensemble, au sens où leur reproduction dépend de la vente de leur force de travail à n’importe quel capitaliste individuel, mais où ils ne peuvent se soustraire à cette vente s’ils veulent vivre. Voir « Reproducción social del trabajo y clase obrera global », Viento Sur, 17 février 2018.
[34] Bhattacharya, art. cit.
[35] Arruzza et Bhattacharya complexifient le phénomène de la reproduction sociale et y incluent la production d’une nouvelle génération de travailleurs et de travailleuses — ou reproduction biologique, selon les termes de Vogel — ainsi que leur socialisation. Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, « Teoría de la reproducción social. Elementos fundamentales para un feminismo marxista », Archivos de Historia del Movimiento Obrero y la Izquierda, no 16, 2020, p. 39.
[36] Bhattacharya, art. cit.
[37] Jules Falquet, Imbricación. Más allá de la interseccionalidad. Mujeres, raza y clase en los movimientos sociales, Buenos Aires, Madreselva, 2022, p. 18-19. [Jules Falquet, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2020].
[38] Ibid., p. 19.
[39] Jules Falquet consacre un chapitre entier — peut-être le plus solide — à la reconstitution de l’expérience historique du Combahee River Collective, un groupe de féministes noires qui, selon l’autrice, a combattu avec la même détermination quatre systèmes d’oppression : raciste, patriarcal, capitaliste et hétérosexuel. Ce collectif est né dans le contexte des luttes contre la ségrégation et la violence racistes, des luttes pour les droits civiques des Afro-Américains et des mouvements féministes dénonçant la violence sexiste aux États-Unis, processus concomitants qui se sont intensifiés durant les années 1960 et 1970. C’est dans ce contexte que le Combahee dénonce la violence raciste et sexiste à l’encontre des femmes noires des classes populaires. Falquet retrace la trajectoire politique du Combahee dans le cadre de ces luttes, ainsi que celle de certaines de ses figures et de ses réseaux de relations organisationnelles.
[40] Arruzza et Bhattacharya, op. cit., p. 65.
[41] Cinzia Arruzza, Nancy Fraser et Tithi Bhattacharya, « Notes for a feminist Manifesto », New Left Review, no 114, janvier-février 2018.
[42] Voir le panorama complexe présenté par Gastón Gutiérrez Rossi et Paula Varela dans « ¿Hacia dónde va el trabajo? », Corsario Rojo, no 2, été austral 2023.

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