L’État sans la révolution. Sur le dernier livre de l’Institut La Boétie

Le dernier livre de l’Institut La Boétie coordonné par Isabelle Garo, philosophe spécialiste de Marx, commence à susciter de nombreuses réflexions et controverses. Nous ouvrons le débat avec un compte-rendu critique paru sur le site de Révolution permanente. (Marx21).

 

Avec L’État et la révolution citoyenne, publié en cette rentrée de septembre 2026, l’Institut La Boétie propose une série de contributions visant à fonder l’hypothèse stratégique de la France Insoumise. L’exercice ressemble beaucoup à un exercice de déni des impasses de cette révolution par les urnes.

La théorie de la révolution citoyenne constitue depuis près de quinze ans l’armature stratégique du projet de la France Insoumise. En 2023, dans Faites mieux, Jean-Luc Mélenchon actualisait ses réflexions entamées avec Qu’ils s’en aillent tous en 2010. Celles-ci se nourrissent de deux types d’expériences. D’un côté, l’avènement, à partir de la fin des années 1990 et au long des années 2000, de gouvernements dits « progressistes » en Amérique latine, et en particulier au Venezuela, en Bolivie et en Équateur, d’où est originaire la notion même de « révolution citoyenne » [1]. De l’autre, les grandes explosions sociales qui ont secoué la planète après la crise de 2008, qu’il s’agisse des Printemps arabes, du mouvement des Gilets jaunes ou de « l’estallido » au Chili.

Pour Jean-Luc Mélenchon, celles-ci témoigneraient d’un nouveau schéma de transformation de la société, distinct des poussées révolutionnaires qui ont marqué le XXᵉ siècle. La classe ouvrière, durablement affaiblie par le néolibéralisme, a, dit-il, été remplacée par un nouveau sujet, « le peuple », le capitalisme a muté en un « capitalisme tributaire » structuré autour des réseaux, et le processus révolutionnaire consiste désormais « dans la récupération des moyens politiques de décisions [2] » plutôt que dans la récupération des « moyens de production ». L’ensemble de ces réflexions dessine un projet institutionnel dans lequel les luttes sociales doivent culminer dans des assemblées constituantes, les élections apparaissant comme « la forme nécessaire de la mobilisation politique capable d’inverser le cours des choses [3] ».

L’État et la révolution citoyenne constitue probablement la première tentative de soumettre à une discussion plus large cette stratégie, au travers d’une vingtaine de contributions. Dès son titre, l’ouvrage semble même assumer une forme de confrontation avec le classique de Lénine, dans lequel le révolutionnaire russe revenait aux élaborations marxistes sur l’État afin de souligner la nécessité d’une stratégie visant sa conquête révolutionnaire et sa destruction. Dans ce cadre, l’ouvrage de l’Institut La Boétie aurait pu ouvrir un débat intéressant sur « réforme ou révolution » au XXIᵉ siècle, quitte à se placer du côté de la réforme, en cohérence avec la stratégie revendiquée par la France Insoumise. Mais il n’en est rien.

Le recueil réunit des textes qui mélangent réflexions théoriques et développements empiriques sur l’État, et principalement l’État français, bilans de processus de la lutte de classes contemporains ou plus anciens, et propositions programmatiques relativement classiques. Mais jamais ils n’abordent sérieusement les questions soulevées par la « révolution citoyenne » et leurs implications stratégiques, qui vont pourtant de l’abandon de la centralité de l’exploitation à la disparition du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, en passant par l’idée d’une reprise en main de l’État par la voie électorale ou l’abandon de l’horizon d’une socialisation de l’économie sur la base de son expropriation. Des débats vitaux pour en finir avec le capitalisme, qui se retrouvent éclipsés par une logique de soutien à l’hypothétique futur gouvernement LFI et une confiance aveugle dans sa capacité à changer la vie.

Un poulantzasisme d’atmosphère

Si le problème stratégique de l’État aurait pu être au cœur de l’ouvrage, celui-ci est finalement réduit à une vulgate « poulantzasienne » qui fait de l’État un « champ de bataille », et apparaît comme le plus petit dénominateur commun de l’essentiel des textes. Pour Nicos Poulantzas, théoricien marxiste grec associé aux élaborations eurocommunistes d’une « voie démocratique au socialisme » des années 1970, l’État n’est ni simple instrument des classes dominantes ni un arbitre neutre mais « la condensation matérielle et spécifique d’un rapport de force entre classes et fractions de classes. » À partir de cette définition, qui a soulevé de nombreux débats (sur lesquels nous revenons en partie plus bas), il propose de liquider l’idée léniniste d’une révolution qui impliquerait un affrontement avec l’État et une stratégie de double pouvoir, au profit d’une variante de gradualisme, aspirant à grignoter l’État et le capitalisme depuis l’intérieur de leurs institutions, avec l’appui extérieur de luttes sociales.

Dans le cadre du retour progressif du marxisme dans la théorie après la crise de 2008, et de l’émergence de nouvelles formations politiques de gauche en Europe promouvant une stratégie « néoréformiste », ses travaux ont connu un intérêt croissant, fournissant un point d’appui théorique sophistiqué et estampillé « marxiste » à des stratégies de conquête du pouvoir par les urnes, visant à « radicaliser la démocratie » et abandonnant au passage tout logiciel de classe. Malgré la crise de la majeure partie de ces projets et l’émergence de courants réformistes revendiquant une autre tradition, comme le « revival » kautskyste aux États-Unis, cette approche structure l’ouvrage de l’Institut La Boétie, en phase avec le projet de la France Insoumise.

L’idée que « l’État est un champ de bataille » est ainsi martelée en introduction ou en conclusion de nombreuses contributions de l’ouvrage. Au prix d’une simplification de la théorie de Poulantzas, dont il serait cependant abusif de considérer qu’elle en trahit l’esprit, ce matraquage participe à naturaliser l’idée d’une « révolution » qui passerait essentiellement par la conquête des institutions. La préface du livre, confiée à Alvaro Garcia Linera, vice-président de Bolivie entre l’élection de 2006 et le coup d’État qui a renversé Evo Morales en 2019, est exemplaire à ce titre. Tout en critiquant formellement la fascination de l’État, ce dernier synthétise sa conception de la transformation sociale, expliquant que

l’État n’appartient pas aux capitalistes, même si ces derniers en profitent et le contrôlent. […] Il est la condensation institutionnalisée et monopolisée de l’histoire de la lutte des classes dans chaque pays ; des réussites de ces classes en tant que société ; de leurs échecs ; des défaites ou des victoires de certaines fractions face à d’autres, gravées dans la plasticité des biens matériels et symboliques de la société (p. 15).

Cette idée d’un État reflétant les rapports de force entre les classes, perméable aux luttes sociales, et qui pourrait, en conséquence, pencher du côté des travailleurs et des classes populaires, irrigue la logique de nombreuses contributions. Sur le terrain des politiques économiques françaises, l’économiste Benjamin Lemoine explique ainsi que

l’État ne saurait être réduit à un simple instrument de la domination capitaliste, à un « robot du capital ». L’administration publique est elle-même un champ de bataille où les façons d’organiser le financement de l’État et l’économie sont mises à l’épreuve et où se jouent des antagonismes et déséquilibres entre fractions du monde social représentées au sein de l’appareil d’État (p. 52).

Dans ce cadre, il défend un retour à des politiques keynésiennes inspiré de certaines pratiques qui avaient cours pendant les « Trente glorieuses ».

La vulgate poulantzasienne sert ainsi à inscrire des propositions politiques limitées à la réforme des institutions — « développer les services publics » (Claire Lemercier et Julie Gervais), renforcer la sécurité sociale (Hadrien Clouet), « construire un État planificateur » (Hannah Bensussan) sans expropriation des secteurs stratégiques, sortir de l’Union européenne (Marlène Rosato) — dans un horizon lointain (et au contenu très flou) de dépassement du capitalisme. Certes, plusieurs contributions, parmi les plus stimulantes, insistent sur l’articulation entre la forme actuelle de l’État et les transformations du mode de production (Bob Jessop), ou sur la profonde structuration de l’État français par le militarisme (Claude Serfati).

Elles pourraient indiquer la nécessité d’aller au-delà d’une simple conquête électorale du pouvoir. Cependant, en esquivant le problème de l’affrontement avec le pouvoir économique et l’État lui-même, au profit d’un programme d’amélioration des politiques associées à sa « main gauche » et d’incitations adressées au secteur privé, tous les auteurs se gardent de discuter théoriquement la question de savoir comment en finir avec le capitalisme aujourd’hui. Une approche cohérente avec la théorie de la « révolution citoyenne », dans laquelle Jean-Luc Mélenchon redéfinit la « révolution » comme « une réorganisation générale du cadre juridique et politique du pouvoir [4] » et réduit la stratégie révolutionnaire à « la convocation d’une assemblée constituante [5] ». Une logique traitée comme une évidence, alors qu’elle rompt non seulement avec le marxisme révolutionnaire, mais également avec certaines approches réformistes traditionnelles inspirées de celui-ci, qui distinguaient « exercice » et « conquête du pouvoir ».

Spécialiste de Karl Marx, la philosophe Isabelle Garo va par exemple jusqu’à retracer dans sa contribution les différents moments de ses réflexions sur l’État en mettant tout simplement sous le tapis l’idée centrale, formulée notamment dans la préface de 1872 au Manifeste du parti communiste, que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte », et les débats qu’elle a entraînés [6]. L’opposition entre cette idée d’une « brisure » de l’État, au cœur de L’État et la révolution, et sa « transformation » est pourtant au centre de la proposition de Poulantzas, qui assumait un débat avec la IIIᵉ Internationale qui aurait mérité d’être actualisé. Dans les années 1970, Ernest Mandel soulignait par exemple, en réponse aux eurocommunistes qui défendait une « voie démocratique » au socialisme, que cette logique sous-estimait la capacité des classes dominantes à repasser à l’offensive. Il soulignait par exemple que

ce n’est que si le mouvement ouvrier exploite le rapport de force favorable engendré par la crise sociale générale et l’ampleur de la mobilisation des masses pour porter un coup décisif aux capitalistes — c’est-à-dire les exproprier et détruire leur appareil d’État — que cette contre-offensive pourra être évitée. Si les gradualistes parviennent à leurs fins, s’ils limitent, affaiblissent et divisent eux-mêmes la mobilisation des masses, s’ils substituent un compromis avec le capitalisme à la tentative de le renverser, alors la revanche capitaliste deviendra inévitable [7].

Reprendre ce débat, mais aussi celui mené par Althusser, qui soulignait que « soutenir que l’État est “par définition traversé par la lutte des classes”, c’est prendre ses désirs pour la réalité. C’est prendre ses effets, même profonds, ou des traces de la lutte des classes (bourgeoise et ouvrière) pour la lutte des classes elle-même [8] » aurait obligé les contributeurs à se confronter sérieusement aux conceptions qui découlent de la « révolution citoyenne ». En ce sens, Ellen Meiksins Wood notait déjà en 1986 que, malgré sa sophistication et son affirmation de principe d’une articulation entre luttes dans l’État et luttes sociales — qui résonne avec les appels actuels à « voter » puis « lutter » —, la stratégie dessinée par Poulantzas et son espoir d’opérer un « changement décisif du rapport de force à l’intérieur de l’État » tout en préservant son unité finissait par dessiner une stratégie « encore plus optimiste que le programme social-démocrate quant aux possibilités de transformer l’État capitaliste en un agent du socialisme avec un degré minimal de lutte des classes [9]. »

Des réflexions d’autant plus importantes que la théorie développée par Jean-Luc Mélenchon approfondit très largement l’illusion qu’il est possible d’éviter l’affrontement avec les classes dominantes, en idéalisant la démocratie bourgeoise et en remplaçant la classe ouvrière et sa force sociale par un « peuple » dont l’existence politique dépend essentiellement des urnes. De même, en dépit de contributions récentes sur la nature de « l’anticapitalisme » de la France Insoumise [10], aucun auteur ne problématise le fait que la « révolution citoyenne » ne se limite pas à proposer une nouvelle voie « démocratique » au socialisme, mais liquide l’horizon de la socialisation de l’économie, en se centrant sur la conquête de l’État et la refonte de ses institutions, bornant ainsi son horizon à l’intérieur du cadre du capitalisme.

Ces questions hantent le livre, mais sans jamais être abordées frontalement. Il faudra se contenter de clins d’œil plus ou moins lourds, qu’il s’agisse de la référence à Lénine dans le titre ou de l’assimilation de la sécurité sociale à un « double pouvoir » dans une contribution d’Hadrien Clouet [11]. À ce titre, la partie la plus intéressante de l’ouvrage se trouve probablement du côté des contributions qui examinent des processus concrets associés à l’idée de révolution citoyenne. C’est là que la discussion peut aller au-delà des actes de foi pour s’ancrer dans des expériences concrètes, dont les bilans ne vont probablement pas dans le sens attendu par l’Institut La Boétie.

 

Ce n’était pas des échecs, ça n’a pas marché

Au centre de l’ouvrage, différentes contributions cherchent à penser les « limites » mais surtout les « forces » des « révolutions citoyennes » réellement existantes. Ici, on pourrait regretter que le champ d’étude brasse large, du Front populaire à Syriza en passant par le Chili d’Allende, plutôt que de se concentrer sur des phénomènes qui correspondent à la matrice « citoyenne » de la France Insoumise et qui ont été au cœur de ses élaborations. Ainsi, l’ouvrage ne propose pas de bilan du chavisme au Venezuela, ni de réflexion globale sur la « vague rose » en Amérique latine et son épuisement, pas d’analyse des Printemps arabes, pas de bilan global du néoréformisme en Europe, malgré l’existence de travaux riches à ce sujet [12].

Mais on pense également au processus chilien, qui constitue probablement la « révolution citoyenne » qui est allée le plus loin ces dernières années, et qui a terminé dans une immense débâcle [13]. Pourtant, ce choix a le mérite de permettre une mise en perspective de processus issus de différents cycles de la lutte de classes (l’entre-deux guerres, les années 1970, les années 2000) et d’offrir l’opportunité d’une discussion plus large sur la stratégie gradualiste et réformiste. Ces contributions cherchent à démontrer que leurs cas d’étude n’entachent pas l’idée d’une voie démocratique pour la révolution. Mais on peut y lire, entre les lignes, nombre de problèmes majeurs inhérents à ce logiciel.

Parmi les processus de « révolution citoyenne » étudiés, on retrouve notamment l’expérience grecque et les processus constituants en Bolivie et en Équateur. À propos des deux exemples latino-américains, Franck Poupeau et Vincent Ortiz insistent sur les avancées permises par des constitutions qui auraient « sédiment[é] un rapport de force favorable aux classes populaires » (p. 190), tout en ayant noté plus tôt que ces deux exemples ont fait « ressortir combien les oligarchies nationales opposées aux gouvernements progressistes ont tout fait pour entraver tout processus de changement » (p. 178). De son côté, Stathis Kouvélakis tire le bilan du « désastre grec » en concluant que « l’action de tout gouvernement de gauche de rupture ne peut que se heurter à une contre-offensive violente des classes dominantes, laquelle ne laisse guère d’autres options que capituler ou assumer l’affrontement — et s’y préparer » (p. 160). Cependant, ces constats esquivent paradoxalement les questions qui fâchent.

Dans le cas de la Bolivie et de l’Équateur, les auteurs sont obligés de noter quelques limites des processus, et ce d’autant plus dans un moment de contre-offensive de la droite. Pourtant, leur récit sur la Bolivie fait disparaître des séquences clés du tableau et ne permettent pas d’expliquer la quasi-disparition du MAS [Mouvement pour le socialisme] et le retour en force de la droite, lié à l’absence de transformations économiques structurelles qui étaient la condition pour aller au-delà de politiques de redistribution et des symboles démocratiques, mais qui auraient impliqué un affrontement avec les classes dominantes [14]. Dans le cas grec, la focalisation sur la rupture avec l’Union européenne comme « condensation » de la « puissance coalisée des classes dominantes du continent » (p. 160) contourne le problème de la stratégie néoréformiste de Syriza. Or, en l’absence d’un projet d’affrontement avec les classes dominantes, le parti était voué soit à céder face à l’UE, soit à initier une sortie de l’euro qui aurait été payée par les travailleurs et les classes populaires en l’absence de toute perspective de remise en cause du pouvoir structurel des capitalistes sur le pays. À l’inverse, une dynamique ouvrière et populaire aurait été autant l’outil d’un affrontement avec les créanciers, la bourgeoisie grecque, le capital étranger, par le contrôle ouvrier des secteurs stratégiques de l’économie, que d’une diffusion de la colère dans le continent.

En l’absence de telles réflexions, qui posent des limites à la stratégie de la « révolution citoyenne », les textes ne peuvent qu’espérer refaire la même chose à l’avenir, mais en mieux. Dans d’autres cas, le problème du refus d’affronter la question de la propriété des moyens de production est résolue en évoquant la possibilité d’un débordement de la dynamique citoyenne de la révolution. Ainsi, pour Isabelle Garo, la conquête et la refonte de l’État « ne peut qu’entrer en confrontation grandissante avec le pouvoir capitaliste dans tous les lieux où il s’exerce concrètement, dans et hors de l’État, des entreprises petites et grandes jusqu’aux institutions européennes et mondiales » (p. 131). Une idée qui fait écho à l’approche médiane de Frédéric Lordon, qui formule des critiques de la théorie de la révolution citoyenne mais considère que l’élection d’un gouvernement LFI pourrait être le déclencheur d’une dynamique révolutionnaire qui le dépasserait [15].

Les contributions sur le Front populaire et sur l’expérience chilienne, qui ont vu coïncider l’élection d’un gouvernement de gauche avec un processus révolutionnaire, offrent un utile contre-point à cette approche. Franck Gaudichaud résume ainsi parfaitement la dynamique du gouvernement Allende en 1973 en expliquant que

le « difficile chemin de la légalité » pour construire le socialisme, théorisé par le juriste Eduardo Novoa, devient rapidement un bourbier quasi inextricable. […] Allende se retrouve arbitre-funambule d’un conflit de classe généralisé, contraint par la légalité bourgeoise qu’il entendait utiliser comme levier. Ce que l’historien Peter Winn a appelé la « révolution par en haut » révèle de plus en plus ses limites. […] Le « pouvoir populaire » prend forme avec les « cordons industriels » dans les zones ouvrières des grandes villes. […] [Mais] aucune grève générale n’est alors envisagée. Le gouvernement cherche à les canaliser, tandis que le PC y voit un risque de dérive « dangereuse » pour les équilibres politiques de la transition « par étape » au socialisme (p. 168-170).

Un exemple qui montre précisément comment un processus révolutionnaire, même puissant, peut être mené dans l’impasse par une direction qui cherche la voie de la « démocratie » et des institutions, supposant de maintenir le cap du compromis avec les classes dominantes. De même, à propos du Front populaire, Ludivine Bantigny montre bien que « l’ambition réformatrice » de Blum et son projet de « gouverner en républicain » le conduisent rapidement

à un durcissement. Le gouvernement est « résolu à assurer l’ordre dans la rue ». Les circulaires qu’adresse au préfet le ministre de l’Intérieur, Roger Salengro, traduisent cette volonté en acte : encourager la reprise du travail mais aussi poursuivre ceux qui prolongent les occupations » (p. 199).

On est très loin d’une dynamique vertueuse associant initiatives par en bas et conquête de l’État par en haut, et plus près d’une entreprise de démobilisation pour tenter de préserver les conditions d’un exercice « démocratique » et institutionnel du pouvoir.

Les auteurs ne tirent cependant pas toutes les conséquences de leurs analyses, ce qui mettrait à mal l’hypothèse stratégique promue par l’ouvrage. Une contradiction qui finit malgré tout par affleurer, comme dans ce passage de la contribution de Franck Gaudichaud qui symbolise assez bien la difficulté à défendre la stratégie de la « révolution citoyenne » à l’aune du bilan du cas chilien :

l’État apparaît clairement comme une condensation de rapports de classe et comme doté d’une certaine autonomie, bien qu’il soit resté in fine structurellement arrimé aux intérêts des dominants. Les tentatives de le transformer graduellement de l’intérieur, même partiellement, n’ont pas réussi, sans doute à défaut d’avoir obtenu des ruptures franches et majeures (p. 174).

État « condensateur » versus État « structurellement arrimé aux classes dominantes », « transformation graduelle » versus « ruptures franches et majeures », et in fine « révolution » versus « citoyenne » : les antinomies de stratégie de la France Insoumise sont tout entières contenues dans ce passage. Dommage que personne n’ait intérêt à le relever, car, une fois encore, c’est de là que pourrait partir un débat stratégique réellement fructueux. À la place, les différents textes ressemblent davantage à un exercice de déni des impasses de la révolution citoyenne, qui tient plus de l’espoir d’une « démocratisation » de l’État et d’une « humanisation » du capitalisme que de l’ambition d’en finir avec ce système. There is no alternative?

 

L’État sans la révolution ?

Faute de se demander comment en finir avec le pouvoir de la classe capitaliste, l’ouvrage de l’Institut la Boétie dessine une perspective limitée à la conquête de l’État sans perspective de révolution. Une logique qu’assumait Alvaro Garcia Linera en 2019, dans une interview avec Jacobin après le coup d’État en Bolivie. Interrogé sur la question de savoir s’il n’était pas « nécessaire de radicaliser l’affrontement pour retirer le pouvoir social et politique à la bourgeoisie » afin d’affronter la réaction, il expliquait :

La question de savoir quoi faire face aux oligarchies est complexe. Les révolutions qui ont triomphé sur le plan militaire n’ont pas eu à se poser cette question, car la victoire militaire résout ce problème. […] Les solutions militaires les plus radicales vous confrontent à la possibilité de la dissolution de cette classe sociale, mais une transformation démocratique ne vous offre pas cette possibilité et il faut être clair — il ne faut pas faire les malins, c’est une évidence — : vous devez cohabiter avec eux. Ce sont les limites de la manière dont vous êtes arrivé au pouvoir : vous n’avez ni la capacité ni la possibilité historique réelle de dissoudre une classe sociale. 

Si l’opposition entre « victoire militaire révolutionnaire » et « transformation démocratique » est une caricature, la citation a l’intérêt de mettre en exergue l’idée que cette voie « démocratique » implique pour ses promoteurs de coexister avec une classe capitaliste qui a la main sur une part centrale des moyens de production. Le préfacier de l’ouvrage met ainsi le doigt sur une limite centrale de cette stratégie : elle condamne à négocier avec les classes dominantes sans jamais briser leur pouvoir et implique au passage de déclarer nulle et non avenue l’idée même de « porter un coup décisif aux capitalistes », c’est-à-dire l’idée même de révolution [16].

La postface de l’ouvrage rédigée par Jean-Luc Mélenchon ne résout pas plus ce problème stratégique. Le dirigeant de la France Insoumise et candidat à la présidentielle y décline sa propre conception de l’État, en liant le refus de le considérer comme « limité au service d’une classe sociale » à l’histoire de l’État en France, qui « permet l’émergence d’un peuple cohérent, défini politiquement par ses droits et dépendances, capable d’intervenir comme tel sur la scène de l’histoire pour réclamer son dû », et le fait que nombre de mobilisations des dernières années s’adressent à l’État, rappelant ainsi que « l’État est aussi un outil disponible pour [l’intérêt général] » (p. 288). En découle un projet de démocratisation de l’État, par l’introduction d’une « souveraineté populaire permanente » au travers de référendums, la décentralisation, avec la mise en place d’éco-régions et l’investissement de l’échelon communal, « l’introduction de l’intelligence artificielle dans la conduite de l’État » [17] ou encore la mise en place de statuts d’autonomie pour les territoires dits « d’Outre-mer », qui doivent également permettre « de sortir ces endroits des logiques de dépendance qui entravent leur développement » (p. 300). Pour finir, la proposition évoque le projet d’aller vers une « sécurité sociale intégrale ».

Là encore, la logique centrée sur l’État laisse dans l’ombre les problèmes fondamentaux de la « révolution citoyenne », à savoir le fait qu’elle repose en dernière instance sur la recherche d’un compromis avec les classes dominantes. La « révolution citoyenne » impose ainsi une limite absolue à la « démocratisation » de la société, en excluant de la « souveraineté permanente » le contrôle de l’économie, et en permettant aux grands capitalistes de continuer à contraindre le futur gouvernement. Mais elle entrave aussi profondément la possibilité de rompre avec la « dépendance » dans les Outre-mer ou de mettre en place une « sécurité sociale intégrale » qui soit autre chose qu’un slogan. Ces objectifs impliquent en effet dans les deux cas un affrontement avec les élites qui assurent le maintien de la dépendance ou qui sapent la possibilité ne serait-ce que de préserver la sécurité sociale en l’état (privatisation, lutte ouverte contre les cotisations sociales, chantage à la dette, etc.).

Jean-Luc Mélenchon bénéficie cependant d’un argument de poids pour asseoir sa stratégie. Comme il le note,

la révolution citoyenne, comme nous l’avons constaté dans une trentaine de situations nationales sur tous les continents, se présente toujours comme une volonté de prise de contrôle populaire sur des fonctions que l’État se montre incapable de remplir » (p. 294).

Reprenant une idée développée dans Faites mieux, il considère ainsi que les phénomènes de luttes de classes des dernières années témoigneraient d’ambitions populaires circonscrites à la conquête de l’État. Mais ce prisme est déformant et ne permet pas de penser les phénomènes qui se trouvent en dehors de l’optique citoyenne : le rôle central de la classe ouvrière dans une grande partie des révoltes qualifiées de « révolution citoyenne », le renforcement du poids des mobilisations ouvrières après la pandémie de Covid-19, ou encore la grève contre le génocide en Palestine des dockers de Gênes, qui ont entraîné derrière eux le mouvement ouvrier, la jeunesse et le mouvement de solidarité avec Gaza, témoignant d’une articulation nouvelle dans laquelle « le mouvement ouvrier, avec ses méthodes et ses formes d’organisation, entraîne derrière lui une part significative du peuple dans une lutte commune [18] ». Ces dynamiques expriment des recompositions qui vont au-delà du schéma « mobilisation populaire — canalisation institutionnelle » qui sous-tend la stratégie insoumise, et qui a déjà conduit à l’échec un certain nombre d’expériences néoréformistes, de Syriza à Podemos. Mais celles-ci ne pourront se développer qu’à condition de construire une stratégie qui s’en donne l’objectif et les moyens, c’est-à-dire une perspective ouvrière et révolutionnaire, qui regarde en face les conditions de la lutte de classes au XXIᵉ siècle sans liquider la nécessité d’un affrontement avec l’État et la classe capitaliste, et le rôle central (et indépassable) d’une nouvelle classe ouvrière pour le mener à bien.

Faute de penser ces problèmes stratégiques, la révolution citoyenne nourrit un horizon étroitement institutionnel et national, et des illusions démocratiques dangereuses dans une période de crise, de retour des guerres, de radicalisation du patronat et de renforcement de l’extrême droite. Répétée comme un mantra, l’idée que le centre de gravité électoral de la « révolution » doit aller de pair avec des mobilisations sociales esquive la question stratégique de savoir comment préparer une véritable rupture avec le capitalisme et ses institutions, sur la base d’une politique indépendante à l’égard de l’État et de son « champ », façonné et dominé par la bourgeoisie. Un débat qui ne date pas d’hier, puisque, déjà il y a un siècle, dans L’État et la révolution, Lénine pointait la tendance dangereuse à « escamote[r] la destruction de la machine d’État, absolument inacceptable pour les opportunistes » au risque de « laisse[r] à ces derniers une échappatoire qui leur permet d’interpréter la “conquête” comme une simple acquisition de la majorité ». À l’heure d’un retour du débat sur la nature et le rôle réel de l’État, dans le mouvement écologiste, le mouvement féministe, l’antiracisme, mais aussi chez les classes dominantes, la vulgate poulantzasienne réactive ces illusions plus qu’elle ne permet d’ouvrir la réflexion. D’un même mouvement, elle neutralise l’examen des dynamiques de la lutte de classes elles-mêmes, leurs potentialités pour renouer avec une logique de double pouvoir, l’ambition d’en finir avec un système qui mène à la catastrophe, et la stratégie qui permettrait de modeler une pratique qui aille, en particulier, au-delà de la séparation, acceptée et entretenue par LFI, entre lutte politique (électorale) et lutte économique (syndicale) [19]. Une discussion qui excède le cadre de cette recension mais que nous avons abordée en partie lors d’une récente présentation à la Fête de l’Humanité, et qui fera l’objet d’un livre sur la révolution citoyenne à paraître dans quelques mois.

*Ce texte a été publié sur le site de Révolution permanente.

Paul Morao est membre de la direction de Révolution permanente.

Notes

[1] Synonyme de « révolution par les urnes », comme le souligne le dirigeant de LFI en 2010 dans son premier ouvrage, notant que la révolution qu’il défend « s’enracine dans le mouvement social » mais « se déclenche et se mène par les bulletins de vote et les élections ». Voir Qu’ils s’en aillent tous !

[2] Jean Luc Mélenchon, L’Ère du peuple, Paris, Pluriel, 2017 (2014), p. 141.

[3] Jean Luc Mélenchon, Faites mieux !, Paris, Robert Laffont, 2023, p. 129.

[4] Voir ici.

[5] « La phase constituante est un paroxysme politique. Dès lors, la stratégie révolutionnaire est définie par la lutte pour la convocation et la tenue d’une Assemblée constituante. Elle seule donne la légitimité démocratique pour engager les bifurcations écologiques et sociales du projet révolutionnaire de notre époque », explique-t-il dans Faites mieux, p. 241.

[6] Alvaro Garcia Linera aborde quant à lui frontalement cette question dans sa préface, pour mieux la caricaturer et disqualifier cette idée, tandis que Ludivine Bantigny rend compte de son importance et de la différence radicale avec l’expérience du Front populaire qui n’est « ni une révolution ni un renversement du pouvoir, mais une continuité institutionnelle assumée », p. 195.

[7] Ernest Mandel, « Une critique de l’eurocommunisme », Perspectives marxistes, vol. II, n° 4, hiver 1979-1980, p. 114-142.

[8] Dans Marx dans ses limites (1978), Écrits philosophiques et politiques, t. I, Paris, Livre de Poche, 1999, p. 448, Althusser note : « Marx le premier a dénoncé cette mystification : l’État est bien “séparé” mais pour être un État de classe, qui serve au mieux les intérêts des classes dominantes. […] Qu’il y ait des contradictions dans l’appareil d’État, que l’armée ne marche pas comme la police, qu’elle ait dans certains pays des vues politiques et puisse passer aux actes […] c’est “dans l’ordre”. Un État est compliqué. […] De là à soutenir que l’État est “par définition traversé par la lutte des classes”, c’est prendre ses désirs pour la réalité. C’est prendre ses effets, même profonds, ou des traces de la lutte des classes (bourgeoise et ouvrière) pour la lutte des classes elle-même. » Sur ce débat, voir F. Bruschi, « Dualité du pouvoir, stratégie du communisme et dépérissement de l’État. Le débat entre Althusser et Poulantzas », Actuel Marx, 2018/1 n° 63.

[9] Cf. The Retreat From Class, Verso Books, 1986, par exemple p. 44–45: ‘La différence entre ces deux stratégies réside dans le fait que, pour Poulantzas, l’État ne peut pas être simplement “occupé” : il peut être transformé. Il faut qu’il y ait un “changement décisif dans le rapport de force” au sein même de l’État — pas simplement au sein des institutions représentatives par le biais d’une victoire électorale, mais au sein des organes administratifs et répressifs de l’État, de la fonction publique, du pouvoir judiciaire, de la police et de l’armée. Le caractère totalement vague de ces prescriptions, associé à l’injonction de préserver l’unité de l’État, amène à se demander dans quelle mesure ces écarts par rapport à la social-démocratie sont réellement substantiels ; mais même si l’on admet qu’il existe une différence significative, ce projet est sans doute encore plus optimiste que le programme social-démocrate quant aux possibilités de transformer l’État capitaliste en un agent du socialisme avec un degré minimal de lutte des classes.’

[10] Voir L’alliance de la révolution citoyenne et du techno-féodalisme de Louis Delamangue ou La France Insoumise est-elle anticapitaliste ? de Frédéric Lordon.

[11] Le sociologue et député LFI explique : « la Sécurité sociale contribue déjà à produire différemment. Elle esquisse une institution de contestation de l’ordre productif capitaliste… mais qui relève du droit privé, c’est-à-dire théoriquement sous contrôle d’acteurs non étatiques. Cette contestation prend la forme d’un “double pouvoir”. On entend par là “l’organisation d’un pouvoir populaire centralisé, parallèle et extérieur à l’appareil d’État officiel”. Il ne s’agit pas d’adopter une version simplifiée du léninisme, à savoir creuser une tranchée intitulée “Sécurité sociale”, y accumuler les troupes et donner l’assaut politique sur l’État conçu comme un bunker, pour en remplacer les occupants par des révolutionnaires. Le double pouvoir ne représente pas uniquement l’opposition entre deux formes sociales, mais bien plutôt l’ouverture d’un espace d’expérimentation politique, pour tester de nouvelles formes de production et de reproduction sociales », p. 279. Tant l’incompréhension de la notion de « double pouvoir » (une tranchée qui sert à placer les révolutionnaires à la tête de l’État déjà en place, alors qu’il s’agit justement de l’embryon d’un autre type d’État) que la vision fantasmée de la sécurité sociale (un pouvoir « parallèle » et « extérieur » alors qu’il s’agit d’une cristallisation d’un compromis entre travailleurs et patrons encadré par l’État, pas d’une force indépendante comme l’étaient les soviets) témoignent du niveau de confusion que permet la mise sous le tapis de la confrontation stratégique avec le léninisme, et la réduction des élaborations de Poulantzas à une vulgate.

[12] Pour des travaux récents, voir par exemple Arthur Borriello, Anton Jäger, The Populist Moment : The Left After the Great Recession, Verso Books, 2023, et Arthur Borriello, Populisme. Le mal nommé, Éditions de l’université de Bruxelles, 2025.

[13] À ce sujet, voir en particulier Claude Piperno, « Mélenchon au miroir de la Constituante chilienne », RP-Dimanche, 22/10/2022.

[14] Par exemple, le fait que la Constitution ait été adoptée après un compromis avec la droite scellé par l’accord du 21 octobre 2008, après une séquence d’aiguisement de la lutte de classes freinée par le gouvernement. Mais aussi le tournant incarné par la lutte du TIPNIS en 2011, symbole à la fois de l’extractivisme du gouvernement, de ses tendances bonapartistes qui vont aller en s’accroissant, et des tensions entre le pouvoir et les mouvements sociaux, qui se cristalliseront dans d’autres mobilisations comme la lutte contre le « gasolinazo » ou la grève historique des travailleurs de la santé contre le décret 1126. Pourtant, il s’agit d’éléments centraux pour montrer qu’en l’absence de rupture avec la grande propriété terrienne, de nationalisation de l’ensemble des ressources et secteurs stratégiques ou de planification de l’économie sous contrôle des travailleurs, les réformes initiales ont été condamnées à stagner. En conséquence, si les progrès sur le terrain de la pauvreté ont été réels, le rapport de force entre les classes n’a évolué que de façon superficielle et la précarisation du travail s’est poursuivie, la pénétration des multinationales aussi, de même que la dépendance vis-à-vis du capital financier international et la détérioration des services publics.

[15] Plus récemment, les réflexions de Marlène Rosato sur la possibilité de « désoccidentaliser » la France semblent aller dans la même direction, en sous-entendant qu’un gouvernement LFI serait amené à « un affrontement avec le capital euro-étasunien à travers un processus de planification pour les besoins des classes populaires ».

[16] Un argument que l’on retrouve également chez Clémence Guetté, pour qui « Il est crucial de prendre l’État, et il faut le faire par les urnes, donc par les élections. Pourquoi via les élections ? Car l’action révolutionnaire armée n’est pas adaptée à la société française du XXIᵉ siècle. Nous sommes matérialistes : depuis plusieurs décennies déjà, les insurrections armées et guérillas n’ont abouti qu’à la mort des nôtres. » Le choix de la « guérilla » et le fait de parler « d’insurrection armée » pour évoquer la perspective révolutionnaire n’est pas anodin. Il permet d’associer la révolution au sens commun construit politiquement depuis les années 1980 par le néolibéralisme et son offensive idéologique d’ampleur, qui en fait un processus « avant-gardiste » au sens d’un processus mené par une minorité armée, et destiné par essence à se transformer en régime autoritaire. À cette révolution caricaturée, la France Insoumise oppose une caricature de révolution, une forme hybride, qui se réclame de l’idée révolutionnaire mais pour décrire un processus dont le centre de gravité est institutionnel.

[17] De façon surprenante, Mélenchon explique notamment : « Cet outil doit permettre la prise en charge efficace des tâches de compilation et de bilan aujourd’hui souvent paralysées par l’ampleur de ce qu’il y a à accomplir. L’automatisation des procès de travail réalisés pour la compilation des données est ici un immense avantage au service de l’interrogation des moyens et des résultats de l’appareil d’État. Donc de son contrôle par les citoyens », p. 297.

[18] Pour citer Juan Dal Maso dans Luttes ouvrières et hégémonie : l’Italie comme laboratoire ?

[19] Sur ce point, le débat entre Althusser et Poulantzas est riche pour dépasser l’idée d’un État qui « condense un rapport de forces entre les classes ». Comme le synthétise Fabio Bruschi, « Le fait que l’État soit séparé de la lutte des classes ne signifie pas qu’il n’ait rien à voir avec elle. Au contraire, c’est bien le différentiel entre la force des classes dominantes et celle des classes dominées qui le structure. Toutefois, dans la mesure même où il repose sur ce différentiel, l’État impose à la lutte des classes un cadre au sein duquel la formation d’un pouvoir alternatif est impossible, parce qu’une seule force y est reconnue, et qu’elle y est reconnue comme la seule force — qui est alors transformée en pouvoir tout court. C’est ce qu’Althusser appelle le “pseudo-cercle” ou la “grande mystification” de l’État : en se séparant de la lutte des classes, l’État participe à la constitution de ce qu’on pourrait appeler la forme dominante de la lutte des classes, dont ressort la forme de pouvoir de la classe dominante, en raison de laquelle la classe dominante domine. Pour le dire autrement, si l’État est bien la condensation de la lutte des classes, il n’est traversé que par la forme de lutte dominante et ne se laisse pas traverser par d’autres formes de lutte ; si Poulantzas a raison de penser que “l’ennemi de classe est toujours dans l’État”, il faut ajouter qu’il ne peut y être qu’en adhérant aux formes de lutte que ce dernier autorise’ in ‘Dualité du pouvoir, stratégie du communisme et dépérissement de l’État. Le débat entre Althusser et Poulantzas », op. cit., p. 175.

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