C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la disparition subite de Peter D. Thomas, le 11 octobre 2026, à l’âge de 53 ans. Né en Australie en 1973, il s’était installé en Europe au début des années 2000 et enseignait à l’Université Brunel de Londres. Il était aussi, depuis de longues années, l’une des chevilles ouvrières du comité de rédaction de la revue Historical Materialism qui lui a rendu un bel hommage.
Peter D. Thomas laisse une œuvre qui a profondément renouvelé la lecture de Gramsci . Avec The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism (2009), il a rendu au penseur et militant sarde toute sa portée politique. Le livre a reçu le prix international Giuseppe Sormani de la Fondation Institut piémontais Antonio Gramsci, qui distinguait la meilleure étude sur Gramsci parue entre 2007 et 2011, toutes langues européennes confondues. Il s’est rapidement imposé comme l’une des contributions les plus originales aux études gramsciennes de ce siècle.

Loin d’un Gramsci réduit aux études culturelles ou mis au service d’une stratégie réformiste, Peter D. Thomas y voyait un théoricien de la transformation révolutionnaire, attentif aux formes concrètes du pouvoir et de l’organisation. Ses travaux sur l’État intégral, la révolution passive, les subalternes ou la traductibilité reposaient sur une connaissance minutieuse des Cahiers de prison et de leur édition critique. Ils ont fait de lui une référence internationale. Penseur vif, agile et subtil, il ne cessait de rappeler que l’hégémonie n’est pas d’abord une domination, mais une pratique politique des subalternes : expérimentale, pédagogique, tournée vers une émancipation qui transforme celles et ceux qui y prennent part. Il appelait à entendre « le cri urgent et passionné » de Gramsci en faveur de la mobilisation et de l’action révolutionnaires.

Peter D. Thomas ne séparait jamais la recherche de l’engagement. Relire Gramsci, Marx ou Lénine n’avait de sens, pour lui, que pour éclairer les luttes du présent. Son dernier livre, Radical Politics. On the Causes of Contemporary Emancipation (2023), témoigne de son exigence, mais aussi de sa conviction profonde que la critique n’est pas un exercice solitaire, mais une manière d’agir ensemble.
Nos pensées les plus affectueuses vont à sa compagne, Sara R. Farris, et à leurs deux filles.
Lui rendre hommage, c’est faire vivre son œuvre : la lire, la diffuser, prolonger sa réflexion. C’est dans cet esprit que nous avons traduit sa préface au livre de Gianni Fresu, Questioni gramsciani. Dall’interpretazione alla trasformazione del mondo, Milan, Meltemi, 2024, pp. 4-9. Peter D. Thomas y souligne combien les racines sardes de Gramsci ont nourri son expérience et, par là, sa compréhension de la colonialité du pouvoir d’État. (SP)
Gramsci, la Sardaigne et la colonialité du pouvoir d’État
Antonio Gramsci compte indéniablement parmi les plus grands théoriciens sociaux et politiques européens du XXe siècle.Sa pensée a fait l’objet de traductions non seulement au sens strictement linguistique du terme, mais aussi dans le sens plus large d’un transfert culturel, d’une communication et d’une transformation dans de nombreux contextes sociaux et nationaux très éloignés du milieu culturel italien du siècle dernier, au sein duquel elle s’est formée : de l’Europe du Nord au monde anglophone et à l’Amérique latine, du Japon à la Chine et au monde arabe.
Si l’on compare cette diffusion à la réception relativement circonscrite à certaines disciplines de la pensée de plusieurs de ses contemporains (par exemple, l’influence durable de Max Weber dans les sciences sociales ou l’importance de Carl Schmitt dans la théorie politique et juridique), les concepts et les perspectives de Gramsci continuent d’exercer leur influence dans un large éventail de domaines de recherche et d’enseignement universitaires, des sciences politiques à l’histoire et à la géographie, de la critique littéraire à la philosophie et aux sciences de la communication.
En outre, contrairement aux idées de nombreux autres théoriciens européens de son époque, la pensée de Gramsci a même fait l’objet de prolongements et de transpositions créatives visant à comprendre l’histoire et le présent du (post)colonialisme, dans une démarche dont l’exemple presque paradigmatique est fourni par ce que Frantz Fanon a défini comme la nécessité d’« étendre » le marxisme pour le rendre pertinent au regard des expériences du monde colonial. À tous égards, l’auteur des Cahiers de prison, écrits « non autorisés », apparaît ainsi comme ayant élaboré une théorie d’une portée universelle, comparable par son ampleur à celles de penseurs de la modernité politique tels que Kant, Hegel et Marx.

Le lecteur de cet ouvrage découvrira un nouvel éclairage sur les raisons de l’attrait international persistant de Gramsci ou, pour reprendre l’un de ses principaux concepts, de sa « traductibilité » apparemment inépuisable. Parmi les nombreux mérites de l’étude rigoureusement documentée de Gianni Fresu figure la détermination avec laquelle il attire notre attention sur les conditions sociohistoriques particulières de la Sardaigne, dans lesquelles s’est développée la pensée de Gramsci entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.
Dans la présentation qu’en donne Fresu, il ne s’agit pas de simples anecdotes biographiques inscrites dans un décor pittoresque, mais d’une sorte de préhistoire au cours de laquelle Gramsci n’était pas encore véritablement Gramsci. Les racines profondément sardes de sa formation morale et intellectuelle sont ici exposées avec une précision remarquable, à partir des modes de perception et de réaction des groupes et des classes subalternes de Sardaigne, façonnés par des siècles de résistance à des formes brutales d’exploitation et de domination, tant matérielles et politiques que spirituelles et psychologiques.
Comme le souligne à plusieurs reprises Fresu, la « question sarde » possède sa propre spécificité et sa propre légitimité historiques et ne saurait être entièrement ramenée à la « question méridionale », historiquement mieux connue (et donton peut soutenir qu’elle lui est postérieure), apparue avec l’unification italienne au milieu du XIXe siècle. Bien avant son intégration aux processus d’unification piémontaise et italienne, des siècles de colonisations de différentes natures ont marqué la trajectoire singulière de la Sardaigne vers la modernité politique. À bien des égards, le statut particulier de l’île — géographiquement située au centre de la Méditerranée, mais constamment « périphérique »par rapport aux configurations changeantes du pouvoir et à la place variable qu’elle y occupait — en fait une sorte de «laboratoire » où furent expérimentés nombre d’expériences, de techniques et de conflits qui allaient caractériser les siècles ultérieurs de l’expansion européenne à travers le monde.

Dans le récit convaincant qu’en propose Fresu, nul besoin de forcer les rapprochements pour montrer la pertinence de la pensée de Gramsci au regard de l’expérience plus vaste du colonialisme mondial, puisque l’expérience concrète du colonialisme — et, en particulier, la brutalité de la déshumanisation de communautés et de traditions entières qu’il entraîne — faisait partie intégrante des préoccupations de ce théoricien dès les premières étapes de sa formation morale etintellectuelle. Cet ouvrage nous invite ainsi à mesurer jusqu’à quel point la question sarde peut être considérée comme un « secret » ou un « scandale » aux origines de la question méridionale, aussi bien au sens strict de l’unification italienne que dans le cadre plus large des processus qui ont façonné le « Sud global » au sein de l’ordre international contemporain.
Envisagée sous cet angle, la perspective interprétative de Fresu pourrait être considérée comme une tentative de «provincialiser » la figure de Gramsci, bien connue en Italie et en Europe, pour reprendre le terme popularisé par la contribution pionnière de Dipesh Chakrabarty aux études postcoloniales. Elle nous invite plutôt à considérer les multiples façons dont la pensée et la pratique de Gramsci étaient enracinées dans des expériences façonnées non par les priorités des cultures nationales et internationales qui allaient se révéler par la suite si fécondes pour sa pensée, mais par les conditions particulières des groupes et des classes subalternes de Sardaigne dont il était issu. Ces influences sont demeurées actives, y compris et surtout pendant ses années de maturité, lorsqu’il réfléchissait avec ironie à une existence marquée par ses efforts pour surmonter sa condition initiale de « triple et quadruple provincial ».

Paradoxalement, seule une telle approche peut donc nous permettre de véritablement « déprovincialiser » le Gramsci que nous croyons déjà connaître, autrement dit de le comprendre dans une perspective authentiquement mondiale, susceptible d’éclairer son rayonnement presque universel. Dans la mesure où l’expérience du colonialisme (intérieur), la résistance à celui-ci et à ses systèmes d’exploitation, de domination, de formalisation juridique et de coercition disciplinaire insidieuse — bref, à ses processus de subalternisation — étaient déjà intrinsèques à la pensée de Gramsci, nul besoin de rapprochements artificiels pour montrer sa pertinence au regard des grands processus qui ont dominé lapolitique européenne moderne et son expansion coloniale progressive à l’échelle mondiale.
Parmi les grands théoriciens du XXe siècle, Gramsci fut pratiquement le seul à avoir vécu directement ce que Partha Chatterjee a récemment désigné comme la réalité de « la politique dans la majeure partie du monde » à l’époque de la modernité politique (le XXe siècle), et qui se manifeste aujourd’hui, de manière toujours plus pressante, dans les efforts visant à créer de nouvelles formes et pratiques politiques de « désubalternisation ».
L’enquête de Fresu pose ainsi la question de la colonialité du pouvoir, pour reprendre la formulation particulièrement éclairante d’Aníbal Quijano, non seulement dans les régions du monde autrefois colonisées par les puissances européennes, mais aussi dans celle de la colonialité du pouvoir d’État au sein de la modernité politique elle-même. Elle nous invite donc à réfléchir à la mesure dans laquelle la constitution formelle et matérielle de l’État moderne, sous ses formes empiriquement variables, constitue elle-même un rapport colonial, non seulement dans les formations sociales extra-européennes, mais aussi, et peut-être surtout, dans les centres métropolitains — ou supposés tels — du système-monde moderne.

C’est fondamentalement sur cette base que l’ouvrage éclaire d’un jour nouveau la contribution de Gramsci à l’élaboration d’une alternative aux voies conventionnelles de développement de la modernité politique, autrement dit aux traditions de pensée et de pratique politiques révolutionnaires et émancipatrices que la notion de marxisme n’a fait que résumer de manière très schématique. La célèbre proposition formulée par Gramsci dans ses Cahiers de prison, au début des années 1930, de poursuivre le développement de la tradition marxiste en tant que « philosophie de la praxis», apparaît ici comme le fruit aussi bien de son engagement intellectuel profond envers l’héritage de la philosophie moderne italienne que de l’originalité et de la créativité de sa réponse aux expériences de la révolution russe et à leursr épercussions mondiales. La singularité de sa proposition ne peut toutefois être pleinement comprise qu’en prenant la mesure de son enracinement profond dans les luttes et les aspirations des classes, des groupes sociaux et des peuples assujettis par l’État intégral moderne, à l’échelle mondiale et dans la longue durée.
Les différentes phases de diffusion et de discussion internationales de la pensée de Gramsci ont été profondément marquées par des perspectives et des priorités liées autant aux époques et aux lieux où elles se sont déroulées qu’à leurs affinités électives avec les expériences historiques de Gramsci lui-même : des débats sur une voie spécifiquement italienne vers le socialisme à la théorisation du postfordisme dans les années 1970 et 1980, des discussions contemporaines sur la transition démocratique en Amérique latine à la réflexion sur les défaites des politiques émancipatrices des années 1990 et au-delà, jusqu’à l’importance de la question méridionale italienne pour comprendre le postcolonialisme et le néocolonialisme dans le monde contemporain.
Avec cette étude, nous pourrions dire, en un certain sens, que Gramsci « rentre chez lui », revenant de ses voyages nationaux et mondiaux à la matrice sarde dans laquelle sa pensée s’est formée. La « question sarde » apparaît ainsi, dans une perspective internationale, comme une expérience particulièrement « traductible », susceptible d’éclairer certains des facteurs déterminants de la modernité politique ainsi que les efforts incessants pour lui opposer des alternatives émancipatrices.
* Préface au livre de Gianni Fresu, Questioni gramsciani. Dall’interpretazione alla trasformazione del mondo, Milano, Meltemi, 2024, pp. 4-9. Notre traduction de l’italien.


